mardi, 01 décembre 2009

Jacques Durruty

384a4f4e71_2.jpgIl n'était pas connu hors de ses frontières parce que celles-ci n'existaient pas. Mais à Bayonne tout le monde le connaissait. Jacques Durruty  vient de se barrer. Il a fini par capituler face à un crabe qui avait  établi ses quartiers dans son cerveau. Une saloperie déjà connue de nos services, puisqu'un semblable crustacé emportât mon père il y a trois ans, à quatre jours près. Jacques avait le regard droit comme une ligne de chemin de fer en perspective cavalière dans la forêt landaise, lorsque celle-ci ouvre le temps et creuse l’espace. Sauf que Jacques ne divisait rien et unissait tout ce qui lui semblait agréable et agrégable : les gens, les genres,  les émotions, les vins avec les plats, les mots avec les sentiments, l'entre-temps avec la fumée d'un havane. Jacques le généreux, dont le bouc mousquetaire était constamment prolongé d’un corpulent puro, n'aimât jamais du bout des lèvres. Il a aimé  d'une passion calme, d'une sincérité profonde et d'une conviction aguerrie, sa femme Sissi, l’Amitié, Bayonne, le rugby, Séville, les toros de verdad, le piment de la vie. Il détestait les tristes au sens large, les francs comme des ânes qui reculent, la pluie, les arènes vides et les civettes fermées. Jacques avait le verbe rare, car il observait comme un paysan. Il aimait soupeser et ne se hâtait jamais de conclure. Quand quelque chose le faisait chier, il disait ça me fait chier. Non, mais -réfléchissez un instant-, cela devient rare. Et lorsqu'il appréciait un truc, il le faisait vraiment savoir. J’ai toujours vu les rides de ses yeux exprimer un sourire dispersé en pattes d'oie, qui ne disait jamais je me force. Ces lignes éclairaient son visage d’un halo de bonté, mais pas à la manière de Robert de Niro dans un rôle de composition. Jacques ne jouait pas, il aimait. Nous avions confiance. Ce soir, je fume un  Gigante, le double corona de Ramon Allones. Pour lui.

 

mardi, 30 juin 2009

Le woodland de Gracq

A lire dans un nouveau magazine de Milan Presse, L'Esprit des LANDES, et dont le premier n° paraît, cette évocation par Julien Gracq de cette « province des arbres » qui le conduisait vers le bonheur. Voici donc le début de mon papier (la suite en kiosque!) :

La vie est faite de rencontres, de correspondances au sens baudelairien du terme :  il arrive que la connivencia (qui partage avec le duende le talent de surgir quand ça lui chante), apparaisse au détour d’une discussion au sujet des Landes.
Pendant plus de vingt ans, j’ai eu la chance d’échanger (par lettres et de visu), avec le plus grand prosateur du XX ème siècle (s’il faut inscrire Gracq dans le temps). Au cours de nos conversations, avec la littérature pour sujet principal, Julien Gracq empruntait des chemins de traverse comme il le faisait au volant de sa 2 CV sur les routes de France. En scrutateur du paysage, en entomologiste de l’impression procurée par l’évocation d’un coin de nature, l’entrée d’un village, la lumière d’un couchant. Les deux volumes des Lettrines et les Carnets du grand chemin sont ses livres les plus précieux « sur le motif ». Dans le Sud-Ouest, nous savons qu’il n’aima guère Bordeaux. Des Pyrénées, il retint davantage Prats de Mollo, le Vallespir, que les sommets élancés. « Le Bassin d’Arcachon, me dit-il un jour, comme Noirmoutier et le Gois, je ne les aime pas à cause de ces étendues de sable à marée basse d’où émergent des pignots, des piquets, des barques échouées et des squelettes de bateaux qui m’évoquent un paysage d’après la débâcle. » Curieux de l’autre et soucieux de s’effacer, il me questionnait sur Bayonne, ses corridas (il gardait le bon souvenir d’une), bien que le Pays basque « l’ennuyait ». Les Landes avaient sa préférence : « Parlez-moi de vos barthes de l’Adour ! » Depuis la pièce où il recevait, à Saint-Florent-le-Vieil, et par la fenêtre de laquelle je voyais couler la Loire et devinais des paysages gracquiens, nous évoquions ces prairies humides, ces paysages des confins qui métissent les milieux, et où des eaux étroites se confondent avec une terre chevelue qui les boit. Des Landes, il aimait les odeurs de résine, « de liesse et de vacances », la lumière « jaune et fruitée ». La forêt surtout : « épaisse torpeur végétale », « cuirasse de sous-bois », comme une armée qui « desserre ses rangs vers le Sud »… L’écrivain traversa ce woodland avec gourmandise, via Sanguinet, Parentis, le Pays de Born, Lit-et-Mixe et, loin de le trouver monotone, s’en émut en géographe : « Jamais je ne l’ai prise (la route des Landes) sans être habité du sentiment profond d’aborder une pente heureuse, une longue glissade protégée, privilégiée, vers le bonheur »...  ©L.M.

vendredi, 13 février 2009

Amour! -Tes papiers!..

"Il aurait beau lui dire qu'il l'aime et la trouve belle, son regard amoureux ne pourrait la consoler. Parce que le regard de l'amour est le regard de l'esseulement. Jean-Marc pensait à la solitude amoureuse de deux vieux êtres devenus invisibles aux autres : triste solitude qui préfigure la mort. Non, ce dont elle a besoin, ce n'est pas d'un regard d'amour, mais de l'inondation des regards inconnus, grossiers, concupiscents et qui se posent sur elle sans sympathie, sans choix, sans tendresse ni politesse, fatalement, inévitablement. Ces regards la maintiennent dans la société des humains. Le regard de l'amour l'en arrache." Milan Kundera, L'identité, folio p.52-53.

A propos de la rougeur qui se diffuse et se répand sur la peau de Chantal, l'héroïne du beau livre de Kundera, et qui constitue le second "motif" du livre (le premier étant l'identité : la femme aimée ne cesse de changer de visage, en rêve, en vrai, ne suscitant pas la joie des métamorphoses vivantes mais plutôt celles de l'horreur et de la terreur face à l'altération, la dégradation), le grand critique italien Pietro Citati écrivait ceci dans la Nrf de janvier 1998 : "Cette couleur dissimule la honte, le regret, le désir, la nostalgie, le mystère surtout."

Cela n'a rien à voir, mais la phrase est bouleversante : "Des femmes en voiles noirs défilent à l’aube, dans le bruit de chauve-souris de leurs châles, pour aller prendre de l’eau à la source…" Claude-Michel Cluny à propos d'une des nouvelles d'un livre immense : "Le Llano en flammes", de Juan Rulfo...

 

lundi, 09 février 2009

Bach

Milan Kundera, accablé par des attaques minables récemment, écrivit ceci à propos de Bach : c'est une rose épanouie sur l'immense plaine neigeuse du silence.

...

Si mais non

Lu Quartier nègre, de Simenon, dans l'après-midi. Comme çà. L'énergie balzacienne avec un souffle plus court, comme volontairement asthmatisé. De ses aventures féminines, il parle comme d'une satisfaction musculaire... Robocop-Georges. Dans Quand j'étais vieux, il note ceci : "J'ai besoin, pour ne pas me sentir prisonnier de la société, de caresser une cuisse au passage, de faire l'amour sans déclaration, sans passion, de traiter le sexe, d'un instant à l'autre, dans mon bureau, n'importe où, comme on le traitait, comme on le traite, dans la forêt équatoriale ou à Tahiti." Ce sentiment est lumineux, qui éclaire tant sur les immenses créateurs comme lui, et Hugo, Dumas, Balzac... Tous auront pantagruélisé les femmes pour nourrir leur oeuvre. Et la délicatesse, dans tout çà?.. C'est le débat du soir. A vous!

l'essence, peut-être

"Le romancier authentique", écrit Dominique Fernandez dans L'Art de raconter (Poche), "crée ses personnages avec les directions infinies de sa vie possible, le romancier factice les crée avec la ligne unique de sa vie réelle."
Si d'aucuns méditaient cela, et agissaient en conséquence, il y aurait moins de sacs postaux en toile de jute, bourrés d'improbables tapuscrits, chaque matin chez les éditeurs...

 

vendredi, 07 novembre 2008

fifty

la moitié

le partage majuscule, donc

cinquante

comme on dit demi

mi-parcours

demi-lune

à mi-chemin

mais de quoi?

 

samedi, 18 octobre 2008

état d'esprit

Je respirais, délivré, en toute sérénité; et, avec une volupté neuve, je savourais sur mes lèvres, comme un pur breuvage, l'air moelleux, clarifié et légèrement enivrant qui portait en lui l'haleine des fruits et le parfum des îles lointaines...

S.Zweig, Amok

Le narrateur se trouve alors dans le port de Naples, à bord d'un navire, l'Océania.

 

jeudi, 09 octobre 2008

Rentrée et de fond

Il y a tous ceux qui se massent, grégaires, sur la piste cendrée de la rentrée : six cents concurrents à dossards, une trentaine de remarqués, une douzaine d'élus. Deux ou trois de remarquables.
Il y ceux qui se distinguent en solo, après tout le ramdam. Soit Jean Echenoz et son Courir, sur Emil Zatopek. Un coureur de fond et de légende. Dès les premières pages, l'efficacité echenozienne devient jubilatoire. Je vous laisse : je lis Courir, de Jean Echenoz, Minuit. Un bijou. Et mes pensées vont, étrangement, à Mimoun...

lundi, 06 octobre 2008

L'impudence

Je déjeunais seul avec un manuscrit à corriger, tranquille, d'un pied de cochon pané sauce ravigote et de brochettes de coeurs de canard, à J'Go, vers Mabillon à Paris. A côté vinrent s'atabler trois êtres bruyants qui voulaient manifestement que chacun les remarque et cesse tout de go de vivre pour les regarder. Il s'agissait d'un acteur de troisième zone et de deux vieux pages, assistants, groupies, que sais-je. Afin de me concentrer, de reprendre calmement le fil de ma relecture, un moment troublée par ces trois pachydermes impolis, je fis écran avec ma main sur le front. L'acteur, que je feignis de ne pas reconnaître (qu'en avais-je à foutre!), tandis que deux ou trois passants vinrent lui serrer la main et le congratuler pour ses prestations, fut intrigué : je fus surpris de voir combien mon indifférence -l'indifférence d'un seul-, semblait le gêner comme du poil à gratter dans la chemise. Il ne cessa de se retourner vers l'ingrat, l'ovni que j'étais à ses yeux. J'en conçus un sentiment de pitié pour ces ego surdimensionnés qui ne peuvent respirer si le monde ne les observe pas avec des yeux mouillés d'envie. La serveuse du restaurant, faussement, exagérément flattée par l'acteur, ne se sentait plus. Les deux vieux parlaient très fort, comme si tout leur était forcément dû, y compris les meilleurs égards, les meilleurs vins, les plus beaux plats de ce restaurant. Ce fut pitoyable. Je corrigeais derechef, il se retournait de temps à autre pour voir si, enfin, je le reconnaitrais. Ma vue transversale me dit tout cela sans m'empêcher de travailler, bien après avoir déjeuné. Ils partirent. Debout, vêtu d'un manteau bruyamment remis, il continua d'attendre, de s'étonner de tant d'ignorance, enfin, de la part d'un être humain... C'est décidé : je n'iirai pas voir de film avec le nom d'Edouard Baer à l'affiche. Ce mec est un cabotin.

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