Sa corrida du dix-neuf


Il y a vingt-huit ans jour pour jour, le 19 avril à deux heures du matin, ma mère rendait l’âme et je tenais ses deux mains. J’écrivis trois ans plus tard, habité par la mémoire de cet instant unique de l'existence « Morbidezza », le récit qui ouvre mon livre « Les Bonheurs de l’aube ». Puis j’écrivis un roman, « Flamenca » dont elle est le personnage principal (les deux à La Table Ronde). Mais auparavant, treize jours après que j'ai fermé ses yeux avec une fébrilité inédite (aucun fils ne peut imaginer qu'il donnera la nuit à celle qui lui a donné le jour), je n’écrivais pas mais vomissais à l’encre noire en trois heures, de douze à quinze, ce premier mai-là, un livre de haïkus taurins comme des coplas, « La Corrida du 19 avril » (Atlantica, les droits d’auteur ont été versés à Vaincre le Cancer, hôpital Paul Brousse, Villejuif). La métaphore du toreo s’est imposée à tout mon être sans que j’aie le temps de lui poser question. Je fus comme sous hypnose je me souviens. J’ai rédigé ces poèmes tranchants l’un après l’autre avec l'adresse ferme d'un cavalier de rejón, une imparable fluidité métallisée, armé d’un torrent de mots écorchés, impeccablement précis, sûr de moi au point de ne jamais me retourner, me relire. Maman tenait sans doute ma main gauche prolongée de mon fidèle Mont Blanc. J’ai écrit sous sa dictée d'outre-rien, j'ai décrit à ma manière les deux dernières heures de son passage sur Terre. Sa dernière pelea, son ultime et noble combat, huit quarts d’heure de vérité au cours desquels elle fut tantôt toro, tantôt torera. Il m’est apparu un instant que j’écrivais ces poèmes secs rouges et noirs depuis le callejon, carnet posé sur le burladero, jambes coupées, dans l’impossibilité d’un espontaneo salvateur, peut-être. Le barrage ayant lâché, il me restait à esthétiser au plus près de la vérité son départ, comme on pousse délicatement une nacelle sur le fil de l’eau avec à son bord une nymphe soyeuse ou une sphynge irradiante, vers la porte du néant. A quinze heures ce premier mai, j’étais Jake LaMotta tuméfié du coeur après un combat colossal. Je posais la plume, me jetais sur le canapé du salon et dormais des heures, exténué de chagrin, de soulagement, de verbe, de sang et de sable, d’amour et de morphine, de soleil au zénith et de nuit abyssale. Mon amie Catherine Delavallade, à qui je donnais à lire les feuillets quelques jours après, les rehaussa, gagnée par l’émotion, de splendides aquarelles. Je confiai cet ensemble frémissant à un éditeur ami et proche géographiquement, sans chercher plus loin, qui décida de publier immédiatement l’ouvrage (du rarement vu dans l'édition, qui va d'ordinaire à un rythme de sénateur). Quatre mois après la mise en terre de Maman, je déposai le premier exemplaire sur le caveau familial où son nom avait été fraîchement gravé. Je savourais enfin mon premier vrai, profond soupir en m’allongeant de tout mon long sur le marbre et m’endormais les bras en croix sous une soudaine pluie fine et tiède, bienfaisante et envoyée du ciel, qui figura les larmes qu’elle avait su retenir avec tant de classe ce soir-là. L.M.










Artaserse, ultime opéra baroque de Leonardo Vinci (1690-1730, rien à voir avec le peintre), fut donné en 1730 à Rome pour la première fois. Le rôle d'Arbace (contre-ténor) est interprété l'année suivante à Milan par Carlo Broschi, le fameux castrat Farinelli. Cette vidéo (Nancy, 11 octobre 2012) montre le contre-ténor argentin Franco Fagioli dans le rôle d'Arbace, ami d'Artaserse (prince, futur roi de Perse, interprété par Philippe Jaroussky), amant de sa soeur Mandane, et accusé à tort du meurtre de Xerxès, le père d'Artaserse. Le Concerto Köln, dirigé par un génial Diego Fasolis, est dans la fosse. Nous ne sommes guère éloignés de Haendel (Xerxès/Serse, et l'indépassable Largo intitulé Ombra mai fu...). La mise en scène est subtilement contemporaine (tant de femmes des coulisses pour un opéra interprété par des hommes exclusivement : quatre contre-ténors sur scène, notamment, puisque les femmes étaient interdites de scène à l'époque de la création de cet opéra, en vertu d'une ordonnance papale qui sera démentie en 1798. Aussi, les personnages féminins comme Semira et Mandane sont-ils interprétés par des hommes) . L'extrait, Vo solcando un mar crudele, clôt avec splendeur le premier acte, dont voici l'argument : "Le Préfet Artaban vient d’assassiner le roi de Perse Xerxès Ier ; il projette de tuer également son fils et successeur Artaserse, afin d’installer sur le trône son propre fils, Arbace. Celui-ci avait été banni par Xerxès à cause de son amour pour Mandane, sœur d’Artaserse. Mais Arbace, ami d’enfance d’Artaserse, refuse de se joindre au complot. Artaban persuade Artaserse d’ordonner la mort de son frère Darius, au motif qu’il serait coupable de la mort de leur père. Mais l’erreur est bientôt révélée, et Arbace est accusé d’être l’assassin. Ne pouvant se défendre sans dénoncer son père, il se tait et est condamné à mort." Mais la fin sera heureuse, malgré une tension à son comble au troisième acte... Soulignez le jeu d'acteur de Fagioli, sa performance totale, eu égard aux changements de ton de sa voix, de l'aigu au grave. Bonheur. L.M.