Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

KallyVasco

  • Visiter la Grèce avec 49 écrivains prestigieux

    IMG_9638.jpeg

    Merveilleuse idée (merci Alice...) que cette anthologie littéraire remplie d’hommages tous plus enchantés et enchanteurs les uns que les autres. Il faut dire que le sommaire est d’une grande richesse, avec quarante-neuf noms prestigieux (photo), de Vassilis Alexakis à Virginia Woolf. Figurent bien sûr les grands poètes grecs, Constantin Cavafy, Odysseus Elytis, Yannis Ritsos, Georges Séféris... Des chantres éternels de la Grèce, à commencer par Jacques Lacarrière, Gérald Durrell, Lawrence Durrell, et bien sûr le regretté Michel Déon, qui évoquait « la facilité d’être » à propos de la Grèce où il vécut, notamment à Sptesai. Il y a de belles surprises que l'on doit à Chateaubriand, Morand, Jaccottet, Barthes, Cocteau, Fraigneau, Gautier, Yourcenar, Nerval... Le découpage du livre est géographique, ce qui aidera le voyageur avide de plaisir du texte avant tout. Les intermèdes du livre sont subtils, qui offrent des textes ayant trait à boire, manger, chanter, danser, nager, naviguer. Je ne résiste pas au désir de reproduire ces lignes de Déon qui donnent le ton de ce précieux florilège de 528 pages, et l’esprit du voyage sur la terre de l’Iliade et l’Odyssée. « N’avoir besoin que du nécessaire, ne pas quitter d’un pouce l’être que l’on aime, voir chaque jour le soleil se lever et se coucher, manger quand on a faim, écrire sur une table même boiteuse, se répéter que ce qui est beau c’est la mer, le ciel, un olivier retroussé par le vent, que l’amitié est partout où l’on franchit un seuil, que, déracinés, sautant d’un bateau dans l’autre, une anthologie de poètes remplace tous les livres, voilà un peu ce que je cueillais en Grèce ». Voici un anti-guide bien plus indispensable qu’un guide bleu ou vert pour notre prochaine échappée dans les Cyclades ou à travers le Péloponnèse. L.M.

    ---

    Visitez la Grèce avec... Un guide littéraire de la Grèce, La Table Ronde, 26€

    IMG_9637.jpeg

  • Humble pêcheur

    IMG_9296.jpeg

    Je faisais une tentative de tri dans mes photothèques éparses, en fin de journée, et deux photos argentiques, tirage papier couleur, ont ravivé ma mémoire : j’ai eu un timide passé de pêcheur, étiré paresseusement au fil des ans, conspué qu’il fut, voire phagocyté par ma passion immense - passée depuis vingt-six ans déjà, pour la chasse. Outre par omission, j’ai aimé pêcher de deux manières : le thon à la ligne avec les professionnels du sujet depuis Saint-Jean-de-Luz (à bord de L'Aventurier), et la truite à la mouche dans les torrents et les lacs pyrénéens, normands, irlandais, écossais. J’ose alors fourbir ci-joint deux images. Sur l’une je ferre un thon rouge au grand large de St-Jean (on aperçoit La Rhune au fond, dans une lueur diaphane) qu'un marin gaffe afin de m'aider à le hisser à bord. Sur l’autre, je tente de choper une belle fario écossaise (et l’instant d’après – mais je n’ai pas la séquence photo, je disparaitrai dans un trou profond et ne surnagea que ma casquette ornée de mouches artificielles imitant la sauterelle et quelques nymphes, soit des leurres acérés et emplumés à la main. Ça avait beaucoup rigolé sur la rive). « Tendre comme le souvenir », dirait Apo. L.M.

    IMG_9297.jpeg

  • Cahiers GLM

    IMG_9546.jpeg

    J’aime chiner les vieilles revues littéraires, la NRF, les Cahiers du Sud, La Délirante... Je retombe sur un numéro des Cahiers GLM (Guy Levis Mano) daté de l’automne 1956, et je suis ébloui par la richesse du sommaire. Les lecteurs de cette époque en étaient-ils conscients ? René Char sur Arthur Rimbaud, Maurice Blanchard, André du Bouchet, Yves Bonnefoy, des dessins inédits de Giacometti, Yves Battistini, Andrée Chédid, Jacques Dupin, Hölderlin et l’un de ses plus fameux poèmes, Pierre Torreilles, Guy Levis Mano... 78 pages de petits trésors poétiques. J’avais acheté cette revue le 18 octobre 1978 chez un bouquiniste de la rue Bonaparte, ou de Seine, à Paris, je me souviens. J’étais fébrile en le feuilletant dans le bus. Le relire cet après-midi dans le petit jardin sous un ciel en bleu adorable (in lieblicher bläue) fait un bien fou. Les vagues et le sable attendront. L.M.

    IMG_9547.jpeg

  • De Gaulle, premier volet

    Capture d’écran 2026-06-05 à 09.24.09.png

    Mercredi dernier, je me suis précipité dans une salle obscure afin de voir « L’Âge de fer », le premier volet du diptyque « La Bataille de Gaulle » signé Antonin Baudry, avec un Simon Abkarian magistral dans le rôle du général, et je fus ébloui. Par la mise en scène, par la rigueur des plans, par le faste d’un film démesuré à gros budget, par le jeu impeccable d’Abkarian – les gestes, la voix, les attitudes, les regards, les silences, les tremblements, sont confondants de mimétisme, et par les dialogues. D’emblée, le fraîchement promu général, interpellé par un officier craignant le pire tandis que leur colonne de chars s’enlise à Montcornet : « Mon colonel, c’est la débandade ! – Ai-je l’air de débander ? » répond le grand Charles. J’adore. L’orgueil sans limites de De Gaulle, la certitude d’incarner la voix et la voie de la France, d’en être son sauveur messianique, son serviteur suprême et dévoué corps et âme, sont palpables à chaque plan. En Afrique près de Leclerc (tendre Niels Schneider), on prévient le général des dangers du moustique, « les moustiques ne piquent pas De Gaulle ! » répond le général. Plan suivant, l'homme providentiel fanfaron est alité, saisi d’une crise de paludisme. Mais il se relève sans tarder, bien entendu. Nous sourions au fond de notre fauteuil. La mise en scène grossit ainsi le trait, par endroits, mais ça ne gêne pas. Le surlignage du réalisateur est-il trop fluorescent lorsque de Gaulle exprime avec une fermeté inflexible sa détermination rude, sa certitude arrogante face à un Churchill (superbe Simon Russell Beale plus Winston que nature) tout aussi dur sur ses positions coulées dans le béton armé, son obstination obsessionnelle... – Non. Le combat des chefs, associés rivaux parfois, déjà de vieux sauriens de la politique, de la stratégie et de l'honneur, n’en est que plus âpre et par conséquent renforcé d’une admirable épaisseur. De même, la couardise repoussante de l’amiral Darlan (Mathieu Kassovitz) ne fait que rendre le personnage encore plus abject. La douceur des jeunes résistants parisiens, incarnés par le touchant Florian Lesieur dans le rôle héroïque de Fernand Bonnier de La Chapelle – lequel assassinera Darlan à Alger (un moment d’énorme soulagement dans le film) et de Anamaria Vartolomei, sa complice dans les rues de Paris, figurent un contrepoint salutaire dans le déroulé du film. Je veux souligner que l’épisode, long mais je l’aurais bien rallongé, de la bataille de Bir Hakeim dans le désert libyen avec un général Koenig incarné par un prodigieux Benoît Magimel, est déjà à mes yeux un morceau d’anthologie du cinéma de guerre. Un film dans le film. Je regrette que l’anéantissement de la flotte française par l’aviation britannique dans le port de Mers el-Kébir n’occupe que deux ou trois minutes. Ce qui m’a gêné en revanche, ce sont certains propos hurlés par De Gaulle, comme « un Français ne tire pas sur un Français ! ». Vingt ans plus tard, le 26 mars 1962, « la Grande Zohra » fera ordonner aux soldats présents de tirer à la mitrailleuse, rue d’Isly à Alger, sur les Français, les Pieds-Noirs, venus manifester contre les accords d’Évian signés une semaine plus tôt. Bilan du massacre : 80 morts, 200 blessés. On n’oublie pas. Reste que ce film est un grand film pour tout un chacun, les Gaulliens surtout. Quant aux Gaullistes, ils sont forcément acquis à la cause. Vivement le 3 juillet pour aller voir la suite, au titre éluardien : « J’écris ton nom ». L.M.

    P.S. : J'aurais tant aimé que mon père regarde ces deux films, puis en discuter avec lui...

    Capture d’écran 2026-06-05 à 09.25.18.png

     

     

  • Toulet dans Match

    Et voici le jury du prix Paul-Jean Toulet épinglé dans Paris Match...

    Capture d’écran 2026-06-04 à 09.18.38.png

  • Armand Robin, une salutaire réédition

    IMG_9545.jpeg

    Armand Robin (1912-1961) est un immense poète pour – comme souvent, une confrérie qui se passe ses poèmes en chuchotant de plaisir. Je l'ai découvert en novembre 1978, le mois de mes vingt ans en achetant « Ma vie sans moi » et je ne l’ai plus laissé hors de portée de mon plaisir quotidien à relire de la poésie en picorant, en musardant. Cette première édition de « Ma vie sans moi » dans la précieuse collection Poésie/Gallimard date de 1970. Elle contient un recueil capital à mes yeux, « Le monde d’une voix », lequel fut sauvé après la mort du poète anarchiste (d’une embolie ? sous les coups de la Police ?). Sauvé car, gravement malade et accablé de dettes, ses créanciers sans scrupules (pléonasme) et peu amateurs de poésie, chargèrent les employés de la ville de Paris de saisir ses livres et ses manuscrits – plus de mille pages jetées dans une décharge. Il ne reste alors rien, à l’exception d’une précieuse compilation de textes publiés en 1968 sous le titre « Le monde d’une voix » dont je donne quelques extraits plus bas. Une somme qui fut sauvée in extremis par Claude Roland-Manuel, Gilberte et Georges Lambrichs qui s’introduisirent dans l’appartement du poète et remplirent à la hâte trois valises (Françoise Morvan, préface – très éclairante - à l’édition de 2026) sous le nez de l'administration. Cette nouvelle édition est, elle, suivie de « Fragments » qui sont « les vestiges d’un grand livre perdu » (Françoise Morvan). Et c’est magnifique.

    Armand Robin était polyglotte – il connaissait une trentaine de langues. Il n’a eu de cesse de traduire les poètes chinois, russes, hongrois, arabes, italiens, espagnols, mongols, finlandais... afin de faire circuler les mots. C’était aussi un féru des radios étrangères, qu’il écoutait obsessionnellement. Cela donnera un livre, « La fausse parole », lequel dénonce notamment la propagande stalinienne, le silence totalitaire via les ondes par des « éperviers mentaux ».

    Il publia un seul roman, « Le temps qu’il fait », véritable épopée en l’honneur des paysans bretons, leur misère, leur ignorance, leur touchante simplicité. Il en était, Breton lui-même ayant connu la faim. « Le poète sauve tout un monde anéanti dans son ensilencement » (Alain Bourdon, préface à l'édition de 1970).

    Revenons à sa poésie. Bien que je préfère la première édition car elle contient ce long recueil magnifique, « Le monde d’une voix », je découvre les « Fragments » avec beaucoup de bonheur, et qui recèlent finalement une belle surprise – lire plus bas. Reste que le mince recueil intitulé « Ma vie sans moi » renferme la quintessence de la poésie de Robin, et selon les deux éditions que je possède, la somme de poèmes diffère. Elle est plus copieuse, enrichie d’une seconde partie, dans la toute nouvelle édition (mai 2026), dédiée à quelques traductions par Robin, qui précise d’emblée : « Traduire un poème c’est conclure une alliance avec un premier traître... ». Il y a là de poèmes d’Essénine (auquel le recueil « Ma vie sans moi » doit beaucoup...), Maïakovsy, Rilke, Poe, Tchekhov pour les plus connus d’entre eux. Armand Robin travaillait sans cesse, évoquait « l’opium de la fatigue ».

    Le mieux est de livrer ici des mots, des vers, des bribes, puisque la poésie est avant tout le mot avant d’être la phrase ou la strophe, afin de donner un avant-goût à ceux qui sont à la veille d’un grand bonheur : découvrir Armand Robin, sa poésie tendre et mélancolique, parfois désespérée, amoureuse toujours, intimement liée à la nature, à l’égarement aussi, sachant chasser le mot juste afin de produire la sensation idoine, le frisson que le lecteur attend.

    Florilège :

    « Ma vie sans moi » s’ouvre sur ces vers : « O souvenirs sautant de glaçons en glaçons / tels des corbeaux criards sur les champs de l’hiver ! ». Autres extraits : « Écoute le temps dur se dépouiller de nous / Et nos oublis mourir dans les plis de la nuit ». « J’écoute, fier veilleur, sous mon soleil vieillir / L’avril mouillé de pleurs de ton premier baiser ». « Je marcherai sur moi, meurtrissant la rosée de mes songes... ». « Printanière, toujours la même, / Je t’aimerai, puisque je t’aime ». « Élan plié, brisé, qu’un sort fait d’onde entraine, / Tout ce hasard d’eau frêle étonnant de silence / C’est l’abîme en mes bras passant de peine en peine (...) L’éternité, toute semblable à quelque enfance (...) Roule tout contre moi ses hanches d’algue immense ».

    Extraits de « Le monde d’une voix » : « L’avant-aube où je vis est affairée ». « Je serai dans le monde à partir de minuit / Avec les ronces et le travail de la rosée ». « Depuis longtemps je cherchais une aube / Où poser mes plumes d’oiseau » (poème intitulé « Ma femme »). « Et sobrement dans mes deux mains / Je buvais dans le grand bol de l’aube ».

    Extraits de « Fragments » (dans lesquels nous retrouvons finalement la plupart des poèmes figurant dans « Le monde d’une voix », augmentés de nombreux inédits. Aussi, les extraits qui suivent relèvent de ces derniers, mais ne touchent pas aux nombreuses notes évoquant divers écrivains et une sorte de journal intime) : « Un peu de bruit subsiste après nous : / Bruits de roseaux penchants, d’herbes hésitantes ». « Sous l’oiseau qui chante se tait la branche, / La rosée ne demande pas à briller / Je suis soumis aux nuits étoilées, / Ma parole me vient des joncs remués ». « Je serai pour toute ère un étrange étranger / J’aurais passé mes jours à supprimer ma vie ». « Là, fatigué, je ne sentais que de la rosée, / Là, fatigué de moi, je me sentais reposé ». « Je suis sobre d’aube / Mais un hêtre suffit / Pour que je sois ivre ». « Tellement d’amour sur tant de clairières ; / Tous mes rendez-vous, c’est toujours de tige en tige ».

    Armand Robin écrit par ailleurs : « J’aime à rêver d’une poésie qui serait une grande chose simple ; il ne peut sans doute être bon que la beauté ait honte d’être humaine ». Nous rêvons tout à trac d’un Quarto/Gallimard rassemblant son œuvre éparse. La collection a sans doute d’autres auteurs à fouetter. Rêvons quand même de pouvoir continuer de vivre sa poésie... avec lui. L.M.

    IMG_9551.jpeg

    IMG_9552.jpeg

    IMG_9553.jpeg

    IMG_9554.jpeg

    IMG_9555.jpeg

  • Prix Paul-Jean Toulet / Le Figaro de demain

    L'ami Christian Authier rend compte de la remise du prix hier à Guéthary.

    Capture d’écran 2026-05-31 à 22.38.25.png

     

    Le jury du prix Paul-Jean Toulet 2026 était au complet à Guéthary hier, avec notre lauréat Michel Houellebecq. On reconnait sans peine (sur les photos ci-dessous) d'autres célébrités comme Fanny Ardant, Frédéric Beigbeder, Guillaume Durand. D'autres, moins célèbres - quoique - sont Florence Mars-Chataîgnier (longs cheveux bruns, chemisier clair et longue jupe beige, blouson de jean), Aude Lancelin (cheveux blonds et longs, justaucorps rouge ou chemisier noir, jean moulant), Frédéric Martinez (casquette, parka kaki, longues patillas aux joues), Frédéric Pajak (parka kaki, barbe blanche, chemise en jean noire), Jean Le Gall (crâne dégarni - comme moi, lunettes, veste de chasse kaki ou veste en laine blanche), Fabrice Gaignault (veste bleu marine, chemise bleu ciel), Frédéric Schiffter (chevelure grisonnante, barbe également, veste en lin grège, chemise bleu ciel, jean) et moi-même (chemise blanche sur un t-shirt de circonstance afin de rappeler qu'il convient - toujours - de prendre garde à la douceur des choses). Ce fut un ouiquènde (comme l'écrivait Roger Nimier) placé sous les signes de l'amitié, du rire, des verres, des bons mots, du partage, du bonheur littéraire d'être ensemble autour de notre lauréat enchanté. Vive Guéthary et vive Paul-Jean Toulet ! L.M.

    Capture d’écran 2026-05-31 à 22.58.46.png

    Capture d’écran 2026-05-31 à 13.39.24.png

    Capture d’écran 2026-05-31 à 13.50.42.png

    Capture d’écran 2026-05-31 à 22.57.52.png

    Immense merci à Claude Calvet, chef du restaurant "Getaria", à son talent, au déjeuner somptueux et au cocktail servi dans le jardin d'Etcheberria, dernière demeure de Toulet et propriété de la très charmante Eugenia et de son époux Yves qui nous ont accueillis avec chaleur et générosité comme l'an passé. Merci au nouveau maire, Benoît Lamerain dont le discours fut de haute tenue, très classe. Merci au café du Fronton pour son accueil en soirée. Et puis j'arrête là les remerciements, car j'ai l'impression d'écrire un de ces discours prononcés à Cannes - dont je me moque copieusement... L.M.

    Capture d’écran 2026-05-31 à 22.57.18.png

    Capture d’écran 2026-05-31 à 22.56.46.png

    Capture d’écran 2026-05-31 à 22.56.10.png

    Capture d’écran 2026-05-31 à 22.55.18.png

    Capture d’écran 2026-05-31 à 22.55.05.png

    Capture d’écran 2026-05-31 à 22.52.19.png

    Capture d’écran 2026-05-31 à 22.55.50.png

    IMG_9544.jpeg

     

  • C'est aujourd'hui et nous y sommes

  • L'immense Marguerite Yourcenar

    Capture d’écran 2026-05-28 à 09.09.37.png

    Cet inaltérable poème de l'immense Marguerite Yourcenar... Laquelle écrivit aussi ce mot que je me répète souvent et qui me bouleverse chaque fois : "Où me sauver ? Tu emplis le monde. Je ne puis te fuir qu'en toi."

  • Le Néguev entre officiellement sur la carte mondiale du vin 

    Je reçois un communiqué de presse surprenant, à l'heure où nombre de vignerons envisagent de planter au Nord de l'Europe, eu égard au réchauffement climatique galopant... => 

    " Le désert israélien obtient une reconnaissance internationale en tant qu’Indication Géographique protégée sous l’appellation "Negev", marquant une étape majeure pour l’industrie viticole israélienne et pour le rayonnement international de cette région désertique au riche héritage viticole.

    Domaine Nana – Crédit @David Zibellerman

    Cette reconnaissance repose sur un important travail de recherche mené par des experts israéliens, démontrant que les vins produits dans le Néguev présentent un profil distinctif propre au terroir désertique. L’initiative a été portée par la Merage Foundation Israel, engagée depuis plusieurs années dans le développement du Néguev comme destination internationale d’œnotourisme. Le processus, qui a duré près de quatre ans, aboutit aujourd’hui à la reconnaissance officielle d’une nouvelle région viticole israélienne s’étendant de Kiryat Gat, au nord, jusqu’à Eilat, au sud. La région viticole du Néguev compte aujourd’hui plus de 60 domaines et vignobles, produisant plus d’un million de bouteilles par an. Cette distinction vient également raviver une tradition viticole vieille de plusieurs millénaires : le Néguev était déjà réputé pour ses vins à l’époque biblique, même si la viticulture moderne n’y a véritablement repris qu’au XXe siècle. Grâce aux technologies agricoles et aux systèmes d’irrigation de pointe, les producteurs locaux démontrent que la culture de la vigne peut prospérer en milieu désertique, malgré les défis liés au réchauffement climatique et aux conditions extrêmes. Cette nouvelle reconnaissance devrait renforcer significativement le positionnement international des vins israéliens, en associant identité forte, singularité aromatique et innovation agricole. Avec cette appellation, le Néguev devient la deuxième région viticole israélienne à obtenir un statut officiel, après la région viticole de Judée, pionnière en la matière il y a plusieurs années. Le Néguev rejoint ainsi des régions mondialement reconnues telles que la Champagne, le Chianti, Bordeaux ou encore la Napa Valley. Fondation philanthropique privée créée par David et Laura Merage, originaires de Denver dans le Colorado, la Merage Foundation Israel mène depuis 1998 de nombreuses initiatives sociales et économiques en Israël. Dès ses débuts, la fondation a identifié le Néguev comme l’un des principaux moteurs de développement du pays, soutenant notamment plusieurs projets liés à l’agriculture et à l’œnotourisme."

  • España selon Christiane Rancé

    Capture d’écran 2026-05-24 à 18.31.06.png

    J’aime lire Christiane Rancé, qui est subtile, styliste, profonde, sensible. Chacun de ses livres, qu’ils évoquent la foi, la spiritualité, des figures emblématiques qu’elle biographie ou des déclarations d’amour à des lieux, m’est précieux. J’ai évoqué ici son admirable « Dictionnaire amoureux des Saints ». J’ai savouré jusqu’à la page 332 son « Bella Italia, un itinéraire amoureux » (Tallandier, 2023), « une terre qui nous donne le goût du bonheur et de l’éternité », écrivit-elle, notamment les pages napolitaines – et je ne lui en voulus guère de ne pas évoquer « mon » île, Procida, car cela la préserve encore. Là, je suis saisi par tant de plaisir du texte, avec « Que viva España, un itinéraire amoureux » (Tallandier, mars de cette année), et pour cause : mes origines sont italiennes par mon père et espagnoles par ma mère. J’espère en conséquence que le troisième itinéraire amoureux de Madame Rancé (dont l'ancêtre abbé fut loué par Chateaubriand), mettra en lumière le plus beau pays du monde; la France. Le titre pourrait en être « Vive la France, un itinéraire... ». Rêvons. Et revenons à la Péninsule, si amoureusement décrite, avec un ressenti d'une telle profondeur des paysages aragonais, castillans, andalous, catalans, une telle connaissance des peintres dont nous murmurons tous les noms – et ils sont nombreux, un tel appétit pour la fiesta, le souvenir de la movida,  les nourritures terrestres si riches, si indispensables à notre bonheur, un tel talent pour suggérer la chaleur d’une rue mais aussi la musique rafraîchissante d’une fontaine où « l’eau roucoule », l’épopée du Cid, le trajet de Thérèse d’Avila (l’une de ses chouchous), la musique silencieuse, « la musica callada » de Jean de la Croix et ses sublimes poèmes, l’évidence quichottesque, l’esprit du rituel du paseo, celui du verbe double esperar (attendre et espérer), le castizo (célébré par Michel del Castillo, curieusement absent du volume), la philosophie profonde, essentielle, du desengaño (autant que du noble principe de vie, le « quedar bien »), l’évocation sensible de Cadaqués, du gigantesque toro d’Osborne qui résume le mythe ibérique à lui tout seul, l’idée daliesque que le mot épine aurait engendré celui d’Espagne, le mythe par bonheur tenace d’Ava Gardner, alias Pandora (le film absolu à mes yeux), à Tossa de Mar, « la plage de l’étreinte », nous rappeler que séfarade signifie espagnol, Gaudí et le parc Güell bien sûr, l’évocation du trop rare Raymond Lulle, celle de Miguel de Unamuno qui prétend qu’à Majorque on vieillit plus lentement, l’hommage à l’immense « Automoribundia », livre inclassable de « Ramon ». Ramon Gomez de la Serna, auquel nous revenons souvent pour picorer au hasard. Evoquer Aínsa, le tunnel d’Aragnouet-Bielsa, touche au plus profond le rédacteur en chef de « Pyrénées magazine » que je fus, de même l’évocation sensible du fabuleux désert des Bardenas, le lac de Mediano et son village englouti avec la flèche de son église brandie comme Excalibur... Los Mallos de Riglos, l’éloge de l’indépassable « Manuscrit trouvé à Saragosse » de Jan Potocki, livre précieux, lu à Formentera l’année de sa publication, et le retour du Cid campeador, Rodrigo Díaz de Vivar, de Chimène, de Tizona l’épée mythique, de Babieca le cheval iconique au détour d’une page, ravissent la lecture et augmentent notre sentiment de la virtus, la vertu. Ainsi, de l’évocation de Camilo José Cela et sa « Famille de Pascal Duarte », second livre en langue espagnole le plus lu après le Quichotte ! Camilo, originaire du village de Padrón, dont nous dégustons chaque semaine les petits piments verts éponymes, en omelette ou bien comme ça, en escorte, en nous moquant de ceux qui l’appellent « piments del padron », pensant qu'il s'agit des piments du patron... La poésie gallega qui engendra la « morriña », tristesse insondable, « maladie poétique de l’esprit », cousine de la saudade et du duende. Et bien sûr Roland à Roncevaux, le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle, « campo stella », l’étoile tombée sur un champ, le col adoré d’Ibañeta, le « sirimiri », sorte de crachin basque qui encapuchonne San Sé (un verbe que Christiane affectionne : encapuchonner...), un Pays basque un peu bâclé à notre goût atavique – mais bon. Il y a Elkano le héros marin, San Juan de Gastelugatxe le lieu absolu, de bons pintxos dégustés avec les doigts comme il se doit, et même des kokotxas - notre péché mignon, dans ce livre. L’évocation de la voix unique de feue Montserrat Figueras, qui fut l’épouse de Jordi Savall, maître de la musique baroque, et des « Cantigas de Santa María » m’a ému. J’ai aimé découvrir une auteure gourmande de percebes (pousse-pieds), de poulpe, de vin basque canaille, le Txakoli, amante de « l’art tellement espagnol de fêter la vie », exaltée lorsqu’elle écrit « Je suis heureuse. Je suis à Séville ». Ô combien nous partageons la simplicité, l’évidence de ces deux phrases, puisque lorsque nous y retournons, nous éprouvons la sensation du poisson échoué qu’une vague renvoie à la mer, soit à la vie... Et puis il y a des pages enflammées à propos de Madrid et de sa San Isidro, los « gatos », surnom des madrilènes, Velazquez, Tolède, Grenade, Cadix, Dalí encore à Cadaquès - où Rancé enfant découvrit l’Espagne (il y a pire lieu), l’ombre d’André Suarès, et toujours Thérèse d’Ávila, Ronda et Rilke, ses arènes fondatrices, l’insondable  profondeur du Bétis, le Guadalquivir, la sauvagerie domptée de Doñana et ses lynx invisibles, la saveur d’une manzanilla dégustée in situ, à Sanlúcar de Barrameda, patrie du torero Paco Ojeda,  l’indomptable Luisa Isabel María del Carmen Cristina Rosalía Joaquina Álvarez de Toledo y Maura, 21e duchesse de Medina Sidonia – la Duchesse rouge. Et puis ce mot légendaire de Manolete : « Quand je vais toréer, je laisse mon corps à l’hôtel », lequel définit l’âme espagnole à ses marges. Le chic anglais mâtiné de sensualité latine lorsque l’on se rend à la Maestranza, les arènes sévillanes. Don Juan, Carmen encore. L’Espagne, quoi. Dans ses multiples splendeurs. Si admirablement circonscrite par Christiane Rancé. L.M.

    Capture d’écran 2026-05-24 à 18.31.41.png

  • Impudeur, narcissisme, vacuité, vanité, degré zéro de la politique

    Capture d’écran 2026-05-23 à 22.12.54.png

    J’ignore pourquoi je commence à regarder la toujours plus pathétique cérémonie des machins, des quoi déjà, enfin de Cannes, les palmes, le festival de l’entre-soi érigé en pestacle décomplexé du narcissisme stratosphérique qui s’autocongratule sans honte ni limites, « sin verguenza » dirait ma mère, avec trémolos et larmes et silences calculés, répétés (les lauréats ont été prévenus à l’avance), le cinéma toujours, mais indigent, avec le mot « merci » répété ad nauseam, car ils remercieraient jusqu’à la concierge du Carlton qui leur a monté leur smoking repassé, et je me dis que le monde du cinéma ne doit plus aujourd’hui étudier à la Fémis ou à l’Actor studio mais à Sciences Po - enfin, à l’école de mes belles années (et dont je suis fièrement diplômé), laquelle avait de la teneur, du sens, de l’épaisseur, mais qui a été violemment et soudainement remplacée par une officine islamiste et antisémite, comme chacun sait. Juste pour dire qu’il n’est question que de bons sentiments politisés à mort et systématiquement, avec de gros sabots souvent ineptes et inconsistants, du niveau des slogans de ces « mutins de Panurge » pour citer le regretté Philippe Muray, et ce dans chaque discours assorti d’affligeantes déclarations sur l’oppression, les guerres injustes (sic), les minorités massacrées, l’abomination qui gouverne le monde, les souffrances dont on nous a fait le résumé afin que nous soyons au courant, nous les acteurs, réalisateurs qui lévitons au-dessus du monde, occupés que nous sommes à continuer de réaliser obstinément des films dont le sujet tourne toujours et seulement autour de notre petit univers : les problèmes de la création, les interrogations d’une actrice ménopausée, les angoisses d'un réalisateur vieillissant, bref, leur nombril encore et encore – c’est d’un fatigant. Et puis la Palestine bien sûr mais pas seulement, et j’en passe par pudeur. Tout cela devant un micro, fondu dans des toilettes de « créateurs » hors de prix, face à un amphithéâtre empli d’un microcosme ayant l’impudeur d’accepter de se faire filmer par France Télévisions afin de distraire, voire de fasciner la France d’en bas devant son poste, la ménagère et la coiffeuse, le chauffeur de taxi et le docker, et ça s’embrasse, et ça s’applaudit à tout rompre, et ça hurle même à l’annonce d’un palmé (le ridicule ne tuera hélas jamais), avec une musique forte de péplum en fond, et ça continue de se dire je suis la plus belle, je suis le plus inventif, nous sommes incroyables, inncraidibeule, et ça persiste à faire semblant, le cinéma toujours. La sincérité est l’immense absente de ce genre de pitoyable cérémonie (je n’évoquerai pas les Molières et autres grossièretés nauséabondes rendues publiques elles aussi ces temps-ci)... Alors il est temps de zapper. Je revois, histoire d’augmenter si cela est encore possible mon dégoût, ces coudes articulés par dizaines cette quinzaine, comme des chats dorés pour le Nouvel An chinois, qui font s’agiter une main paralytique vers un public avide que l’auteur du geste s'applique à ignorer, ne voit même pas, mais auquel il sourit très bêtement, ces gestes d’une idiotie maximale que l’on tolère lorsque seuls le Roi d’Angleterre et le Pape les exécutent. Et encore. Mais, avant, je m’installerai ces prochains jours dans une salle obscure – mon plaisir inouï et intact depuis mon enfance : le noir se fait enfin, le rideau s’étire, le logo d’un producteur majeur apparaît, la stéréophonie frappe mes tympans à les faire vibrer, je m’enfonce, me cale mieux au fond de mon fauteuil et j’ouvre très grand mes yeux et mon âme et mon corps au film qui commence -, ma liste est longue car j’ai pris du retard et certains ne sont pas encore en salle, mais je note, car je ne veux en rater aucun : Les rayons et les ombres, L’Abandon, La Bola Negra, L’Être aimé, La Vénus électrique, La Bataille De Gaulle (1 et 2), Hamlet, Paper Tiger, Notre salut, Fatherland. Liste non exhaustive. L.M.

    ---

    P.S. : Je sais, c'est parce que, après un excellent déjeuner au Bar du Marché, afin de rendre hommage à Josette, alias Joséphine (lire plus bas l'article dédié à sa disparition),  j'ai vu cet après-midi sur grand écran, dans un charmant pub irlandais bayonnais, Katie Daly's, le match époustouflant de l'UBB contre Leinster en finale à Bilbao, soit un rugby d'anthologie, de respect face à un pack irlandais hélas absent. Et que ce match, partagé avec quelques pintes de Guinness, mon vieil ami Benoît Lasserre et le seul Irlandais présent, m'a galvanisé. Alors oui, les affligeantes autosatisfactions cannoises qui devraient être interdites par la loi, ce fut non. Na.

  • Le goût du secret selon le choix subtil d'Aude Cirier

    IMG_9455.jpeg

    Je me suis régalé à picorer la précieuse anthologie intitulée « Le goût du secret », concoctée par ma nouvelle amie Aude Cirier, directrice littéraire de Calmann-Lévy désormais, après avoir dirigé la collection Quarto chez Gallimard, avec laquelle je partage le privilège de siéger au jury du « Basque et la Plume », lequel sélectionne chaque printemps les meilleurs récits des Fêtes de Bayonne, puisque « Bayonne est une Fête ». Il s’agit de la collection fétiche « Le Petit Mercure » (Mercure de France) dont nous collectionnons les titres depuis tant d’années. Je l’ai picoré, ce « Goût du secret », à la plage de la Chambre d’Amour cet après-midi, entre deux plongeons dans un océan aspirant et riche de baïnes, car les 34° Celsius semblaient avoir augmenté sur le sable exactement. Juste quelques mises en appétit (en photo) afin de vous donner l’envie de vous précipiter sur ce diable de petit bouquin que j’aurai plaisir à offrir ; et à offrir encore*. L.M.

    ---

    *Textes – entre autres, de Hugo, Marie de France, Rostand, Wilde, Quignard, Sartre, Supervielle, Le Clézio, Mauss, Sénèque, Ovide, Voltaire, Saint-Simon, Gide, Lovecraft, Tacite, Hippocrate, La Fontaine, Plutarque, La Bruyère, JB Pontalis, Tanizaki, Bobin, Gary...

    IMG_9454.jpeg

    IMG_9457.jpeg

    IMG_9456.jpegde l'immense Pascal Quignard, "Vie secrète", l'un de ses meilleurs livres à mes yeux.

    IMG_9458.jpeg

    IMG_9459.jpegChristian Bobin (auteur chouchou d'Aude...)

     

  • Josette Erramoun

    Capture d’écran 2026-05-18 à 20.14.55.png

    Josette... Josette Erramoun. L’âme du BDM, le Bar du Marché de la rue des Basques à Bayonne, épicentre et querencia, rendez-vous comme on dit aimant. Jeannot son mari, imperturbable au comptoir durant tant d’années, Christian leur fils au regard aussi pétillant que sa façon d’aller et venir prestement d’une table l’autre, avec toujours un mot sympa et drôle au bout des lèvres. Les années passent. Une institution à elle seule, Josette. Nous l’appelions Joséphine, avec mes sœurs. J’ignore pourquoi. « On se retrouve chez Joséphine après les courses ». Chaque samedi durant tant d’années, c’était rituel. Lorsque j’arrivais à l’heure de déjeuner, les bras chargés de victuailles pour la semaine, nos regards se croisaient, je lançais aussitôt un « Y’en a ? », et soit Josette ne répondait pas, soit elle opinait du chef en ajoutant « allez au fond, je m’occupe de vous ». Une phrase sans « r » roulée par sa voix unique engendrée par les Aldudes, son Pays Quint natal. Rrrarre... « Y’en a » désignait les cèpes de l’omelette, ou plutôt les cèpes généreusement servis avec des œufs autour, comme chez Zaza au Chalet Pedro à Iraty (mais Zaza a vendu, ce qui figure une autre façon de s’éclipser). Souvenirs. J’ai croisé Josette il y a quelques jours à peine dans la foule, ou plutôt la marée du marché du samedi matin, sur les quais de Nive, côté halles. Cela m’a ému. Je ne pouvais comme nous tous imaginer que. Le BDM demeure, et Christian l’a bellement agrandi, décoré avec talent et humour. Mais Josette va manquer... - Non, que dis-je. Elle sera toujours là demain matin dès 6h30, nous en sentirons la présence au moment du premier café, et je l’entendrai rouler les « r » comme le Gave les galets, et l’Adour sa mémoire. L’âme de Josette habite le Bar du Marché. Le bail est emphytéotique. L.M.

  • Sorpresa

    IMG_9355.jpeg

    Les hasards de la Toile... Je reçois au courrier ce matin un exemplaire de mon livre « Les Bonheurs de l’aube » (La Table Ronde, septembre 2001) acheté d’occasion sur un site dédié afin de l’offrir dans sa première édition* à je sais qui. Quelle n’est pas ma surprise de découvrir qu’il s’agit de l’exemplaire du service de presse que j’avais signé au 40, rue du Bac sous les regards bienveillants de Laurence Caracalla et Cécile Guérard, à IMG_9357.jpegl’intention de feue Edmonde Charles-Roux. Je relis ma dédicace (bavarde) et trouve une carte sans doute rédigée par l’auteur d’« Oublier Palerme » sur laquelle il est précisé « Pour le prix Goncourt de la Nouvelle ». Effectivement, cet automne-là, pour le prix millésimé 2002, j’ai manqué d’un cheveu de recevoir cette prestigieuse distinction. La veille des délibérations des sages chez Drouant (dont Edmonde C.-R. faisait partie), mes éditeurs – Olivier Frébourg et feu Denis Tillinac, m’avaient appelé pour m’annoncer qu’ils pouvaient d’ores et déjà faire imprimer un bandeau rouge puisque j’étais devenu l’unique candidat finaliste. Diantre ! L’affaire semblait pliée. La suite fut autre, avec un coup de théâtre à la clé (détails sur demande). Un quart de siècle après, tout cela me revient tendrement avec ce courrier matinal ; et j’en souris. L.M.

    ---

    * Les éditions Cairn ont repris récemment ces « Bonheurs », IMG_9358.jpegaugmentés d’une préface que m’a immédiatement donnée Dominique Bona, de l’Académie française.

     

  • Visit Bayonne et Bayonne est une Fête

    IMG_9331.jpeg

    Deux parutions à signaler : L’édition 2026 de Visit Bayonne incluant le cahier Bayonne gourmand, plaquette gratuite de 100 pages à laquelle je collabore depuis l’origine, publiée par l’Office de Tourisme et l’agence Atlantica. J’y signe plusieurs articles : Ville culturelle et artistique, Ville commerçante et artisanale, Ville animée toute l’année, Ville sportive, et Ode gourmande à Bayonne. L’invité de l’année de la rubrique Une journée gourmande est le truculent ami Gorka Robles-Aranguiz, par ailleurs à l’origine – avec son complice Pierre Casamitjana, de l’association Le Basque et la Plume. L’autre parution est ainsi l’édition 2026 du Livre des Fêtes de Bayonne : Bayonne est une Fête, réalisée par Le Basque et la Plume, qui comprend les meilleurs récits des dernières Fêtes sélectionnés par un jury (auquel j’appartiens, et présidé par le dramaturge Jean-Paul Alègre) ainsi que trois textes d’auteurs invités, comme je le fus d’ailleurs en 2024. Il s'agit cette année de Xabi Molia, Marie Darrieussecq et Alain Gardinier. Il reste une quinzaine de jours pour participer à ce concours littéraire singulier et adresser votre propre texte (10 à 15.000 signes, sujet et genre littéraire libres) sur les Fêtes, en Français, en Basque ou en Gascon, puisqu'il existe trois éditions distinctes du livre. Après quoi, nous nous remettrons au travail avec les autres jurés afin de sélectionner les meilleurs envois, puis nous désignerons les lauréats le 10 juillet – peu avant l’ouverture des Fêtes. Les textes primés paraîtront en avril prochain. L.M.

    ---

    visitbayonne.com (gratuit, à retirer à l’O.T.).

    lebasqueetlaplume.art (avec le règlement du concours. 15€, en librairie).

    IMG_9332.jpeg

    IMG_9334.jpeg

     

  • Tchanel numero cinco

    Capture d’écran 2026-04-28 à 23.21.31.png

    Balade en moto au centre de Biarritz, ce mardi 28 avril. On ne pouvait échapper au défi béchamel – pardon, au défilé Chanel (baptisé Croisière) à la faveur de la réouverture de la boutique mythique de Coco, villa Larralde, rue Gardères. L’événement est décalqué sur les réseaux par des centaines de smartphones voyeurs, ça dégueule de partout. Pluie tiède de stars sur le retour posant comme des bœufs gras à Bazas, masquant - en se tenant à distance - les dérives de leur charcutier esthétique respectif derrière de longues mèches ou des lunettes noires gigantesques. Au Casino, des mannequins en file indienne tirant toujours la gueule et revêtant des fringues impossibles allaient de leur risible démarche croisée comme des esclaves au marché devant un parterre de fats suffisants. Dehors, une noria infinie de corbillards noirs faisait office de taxis entre le Palais et le Casino – 400 mètres à tout casser. Et un service d’ordre trumpien, des dizaines d’hommes lugubres en costard noir – l’impression, face à eux, d’être dans une boutique Nespresso en quête de ristretto. Et l’océan par-delà, calme, plein, sans vagues pour une fois, apaisa mon humeur. On critiqua Blanco le nouveau maire pour son accoutrement – le seul pourtant à être digne d’intérêt, car libre. La veille, la princesse Charlotte signa son indigente « Fêlure » d’élève de terminale au Bookstore. Biarritz renoua avec le strass sans trace. Le développement non durable colle à la peau exagérément bronzée comme une banquette en skaï de TER de cette ville, et cela la distingue des cités voisines à l’authenticité... autre. L.M.

  • Le cul de Nora

    IMG_9257.jpeg

    Je m'autorise une incursion à la page 103 de mon livre composé de fragments intitulé Le Bruissement du monde (Passiflore, 2021) à la suite de la note précédente consacrée à la lumineuse et galvanisante correspondance entre Maria Casarès et Albert Camus (autour de laquelle je tournais depuis sa publication), car il est question de la même pudeur, de la même hésitation. Doit-on, devons-nous, oser ou bien renoncer... L.M.

    IMG_9258.jpeg

  • Camus/Casarès

    IMG_9256.jpeg

    Je lis leur correspondance amoureuse avec beaucoup d'appréhension, celle du voyeur, celui qui a dérobé des lettres dans une boîte dédiée en y glissant sa main - avec un fort sentiment de culpabilité ; me sentant mal. C'est ainsi. J'adore le genre épistolier, autant que lire des Journaux intimes devenus extimes, mais demeure en moi cette résistance devant la porte que l'on ne peut de toute façon pas ouvrir sans frapper. Mais, bon. Elle est belle, cette correspondance entre deux scorpions - j'affectionne les méandres de ce signe (je suis né un 7 novembre comme Albert Camus, et Maria Casarès un 21 novembre), car elle est incandescente, jalouse, impatiente, pressante, gorgée de désir, de feu, de verbe. Dès le début, je tombe sur ceci (A.C. à M.C., vendredi 7 juillet 1944, 23 heures), qui me bouleverse. Je poursuis la lecture, j'ai déjà avalé cent pages. L.M.

    Capture d’écran 2026-04-26 à 13.27.01.png

    Capture d’écran 2026-04-26 à 15.11.49.png

  • Vivifiant

    IMG_9228.jpeg

    Plage de la Petite Chambre d’Amour, hier après-midi. Premier bain de mer. Vivifiant. L’expression m’évoque Paul Morand. Le clapot apaisant d’un océan méditerranéen – une fois n’est pas coutume – ajoute à la sensation d’être au bord des lèvres de la mer tyrrhénienne, laquelle me manque. Y remédier rapidement. Le sable est désert ou peu s’en faut. Quelques rares chercheurs d’yeux de Sainte-Lucie, ce ravissant petit coquillage rond réputé porter bonheur, avancent plus lentement que des escargots, tête baissée, caressant le gravier d’un pied nu dans un mouvement d’essuie-glace, mains dans le dos, seuls à la lisière du monde. Quatre pétasses à la peau immaculée et aux faux-cils démesurés, serrées comme des sardines sur leurs serviettes étalées au milieu de nulle part, écoutent un rap assourdissant aux paroles violentes. Je me déplace quinze mètres plus loin. Il convient de renoncer à affronter une telle outrance ; tant d'incivilité banalisée. Je perçois mieux le murmure océanique. La drague rouge Hondarra clape devant. Une vedette de la Marine croise au large. La chaleur tape. 30°C. Un vent salutaire caresse ma peau. Les goélands affalent sur la plage à la manière des pigeons de ville dans une flaque de soleil. Sérénité. Je lis un livre pour la sélection du prix Paul-Jean Toulet. Du sable se glisse entre les pages. Je les secoue. L.M.

  • Un vin contre

    IMG_9225.jpeg

    Je dînais hier dans un nouveau restaurant italien bayonnais après avoir vu le film espagnol « Romería », et je choisis ce vin des Pouilles. Que penser du manifeste de sa contre-étiquette ? Au recto, le A de l’anarchie annonce la couleur, le vin se nomme Anarkos, et se définit en anglais comme « un vin contre » - j’aime beaucoup l’idée, pensant, et je l’ai déjà écrit, qu’il faut toujours boire contre. Au verso donc, il est question de sacrifice, de colonisation capitaliste, d’exploitation, de migration forcée, de complicité partisane, d’oppression culturelle, d’annihilation de toute typicité, de la domination du marché et autres poncifs idéologiques répétés ad libitum depuis Proudhon. J’ai vite tranché l’affaire en la mettant sur le compte de l’humour... politique, chose assez rare sur les étiquettes foldingues qui fleurissent depuis quelques années sur les bouteilles – et c’est heureux (en plus, il se défend pas mal ce vin). L.M.

    IMG_9226.jpeg

  • Sa corrida du dix-neuf

    IMG_9043.jpeg

    IMG_9045.jpeg

    Il y a vingt-huit ans jour pour jour, le 19 avril à deux heures du matin, ma mère rendait l’âme et je tenais ses deux mains. J’écrivis trois ans plus tard, habité par la mémoire de cet instant unique de l'existence « Morbidezza », le récit qui ouvre mon livre « Les Bonheurs de l’aube ». Puis j’écrivis un roman, « Flamenca » dont elle est le personnage principal (les deux à La Table Ronde). Mais auparavant, treize jours après que j'ai fermé ses yeux avec une fébrilité inédite (aucun fils ne peut imaginer qu'il donnera la nuit à celle qui lui a donné le jour), je n’écrivais pas mais vomissais à l’encre noire en trois heures, de douze à quinze, ce premier mai-là, un livre de haïkus taurins comme des coplas, « La Corrida du 19 avril » (Atlantica, les droits d’auteur ont été versés à Vaincre le Cancer, hôpital Paul Brousse, Villejuif). La métaphore du toreo s’est imposée à tout mon être sans que j’aie le temps de lui poser question. Je fus comme sous hypnose je me souviens. J’ai rédigé ces poèmes tranchants l’un après l’autre avec l'adresse ferme d'un cavalier de rejón, une  imparable fluidité métallisée, armé d’un torrent de mots écorchés, impeccablement précis, sûr de moi au point de ne jamais me retourner, me relire. Maman tenait sans doute ma main gauche prolongée de mon fidèle Mont Blanc. J’ai écrit sous sa dictée d'outre-rien, j'ai décrit à ma manière les deux dernières heures de son passage sur Terre. Sa dernière pelea, son ultime et noble combat, huit quarts d’heure de vérité au cours desquels elle fut tantôt toro, tantôt torera. Il m’est apparu un instant que j’écrivais ces poèmes secs rouges et noirs depuis le callejon, carnet posé sur le burladero, jambes coupées, dans l’impossibilité d’un espontaneo salvateur, peut-être. Le barrage ayant lâché, il me restait à esthétiser au plus près de la vérité son départ, comme on pousse délicatement une nacelle sur le fil de l’eau avec à son bord une nymphe soyeuse ou une sphynge irradiante, vers la porte du néant. A quinze heures ce premier mai, j’étais Jake LaMotta tuméfié du coeur après un combat colossal. Je posais la plume, me jetais sur le canapé du salon et dormais des heures, exténué de chagrin, de soulagement, de verbe, de sang et de sable, d’amour et de morphine, de soleil au zénith et de nuit abyssale. Mon amie Catherine Delavallade, à qui je donnais à lire les feuillets quelques jours après, les rehaussa, gagnée par l’émotion, de splendides aquarelles. Je confiai cet ensemble frémissant à un éditeur ami et proche géographiquement, sans chercher plus loin, qui décida de publier immédiatement l’ouvrage (du rarement vu dans l'édition, qui va d'ordinaire à un rythme de sénateur). Quatre mois après la mise en terre de Maman, je déposai le premier exemplaire sur le caveau familial où son nom avait été fraîchement gravé. Je savourais enfin mon premier vrai, profond soupir en m’allongeant de tout mon long sur le marbre et m’endormais les bras en croix sous une soudaine pluie fine et tiède, bienfaisante et envoyée du ciel, qui figura les larmes qu’elle avait su retenir avec tant de classe ce soir-là. L.M.

    IMG_9047.jpeg

    IMG_9048.jpeg

  • Premières délibérations du Prix Paul-Jean Toulet 2026

    Capture d’écran 2026-04-03 à 22.43.55.png

    Cela se passait hier soir à Lapérouse, un restaurant mythique des quais de Seine à Paris*, à l'angle de la rue des Grands-Augustins pour être précis, non loin du Quai Conti, soit de l'Institut de France, et qui fut vraisemblablement relié jadis au Sénat par un tunnel secret afin que les sénateurs puissent rejoindre à leur train, en catimini et en profondeur leurs péripatéticiennes favorites, auxquelles ils offraient des bijoux dont elle vérifiaient la pacotille ou bien la valeur en striant les glaces sans tain des alcôves de ce lieu baroque et envoûtant lorsqu'on s'y promène mal éclairé par une lumière étudiée, soit d'époque - avec leurs pierres montées... Nous étions à la cave pour délibérer. Un lieu magique prolongé d'infinis couloirs couverts de centaines de bouteilles de rêve (je me suis contenté de photographier le copieux rayon de la Romanée-Conti), en me récitant des mots de Pierre Veilletet à propos de l'esprit de la cave justement, qu'il donna à l'un des tous premiers numéros de la revue de Jean-Paul Kauffmann, L'amateur de Bordeaux, en 1984 je crois (flemme de plonger dans mes archives). De mémoire, cela donne : c'est dans les caves que s'ourdissent les complots. Le jury quasiment au complet du prix Paul-Jean Toulet, enrichi de Fanny Ardant, n'eut pas à ourdir quoi que ce soit hier, mais à se contenter de fêter la littérature touletienne, en tous cas à la flairer, à la repérer parmi de nombreux ouvrages tous talentueux, correctement rédigés, riches de sens et avant tout pourvus d'un style singulier, de mâche comme on le dit de certains vins tanniques, voire de puissance. Sous les voûtes, nous étions bien, couverts comme pour une clandestine traversée de Paris à l'abri des drones, la volaille aux morilles, le cabillaud rôti, le soufflé au chocolat, la syrah qui suivait le chardonnay et un honnête champagne de vigneron dont j'ai oublié le nom se maintinrent au garde à vous. L'humour et l'autodérision furent de mise entre chaque fourchettée, et nous consignèrent au tamis puis au tapis sept ouvrages - dont certains sont à découvrir, pour une seconde séance de délibérations, la remise du prix au lauréat ayant lieu à Guéthary le 30 mai prochain. Qu'on se le lise ! L.M.

    ---

    * Lorsque j'étais directeur des rédactions de GaultMillau (magazine et guides) j'avais ambitionné en 2002 de lancer un prix littéraire à cette enseigne, gourmand en diable (avec Gérard Oberlé et Jim Harrison en première ligne de mire) et je m'étais assuré le partenariat de Lapérouse pour nos délibérations. Le projet tourna court hélas.

    ---

    La première liste met en lumière sept ouvrages aux tonalités diverses :

    Les Explorateurs, Iegor Gran (P.O.L)

    Combat toujours perdant, Michel Houellebecq (Flammarion)

    New York City Inferno, Simon Liberati (Stock)

    Les Tendresses de Zanzibar, Thomas Morales (Le Rocher)

    Underdog, Bruno Marsan (Séguier)

    Ma Gloire, Florent Oiseau (Gallimard)

    Rapport d'activité, Florence Orokieta (Zoé)

    Une sélection qui mêle figures installées et voix contemporaines, dans un esprit fidèle à l’éclectisme revendiqué du prix.

     

    Les jurés présents lors du dîner de délibérations :

    Fanny Ardant, Florence Chataignier, Aude Lancelin, Frédéric Beigbeder, Fabrice Gaignault, Jean Le Gall, Léon Mazzella, Frédéric Pajak et Frédéric Schiffter.

    660a843e-9abe-4808-b0b2-00e808c0dd73.jpg

    94d550c0-b04e-472d-ba02-7bfc24b2411d.jpg

     

  • Biltzar des écrivains, Sare, lundi prochain

    IMG_8931.jpeg

    Lundi de Pâques ? - C'est un « huitième jour » destiné à durer toute une semaine de « sept dimanches » et à préfigurer une éternité paisible et radieuse. Par ailleurs, auprès de l'Église catholique, le lundi de Pâques se qualifie aussi comme lundi de l'Ange, selon un texte biblique (Évangile selon saint Mathieu 28, 1 - 15). J’y signerai, à Sare (64), quelques ouvrages récents. Venez, on boira au moins un coup.

    IMG_8932.jpeg

     

  • Printemps des Poètes

    IMG_8913.jpeg

    Tir groupé chez Gallimard pour le « Printemps des Poètes » - et encore je n’ai pas toute la production maison de ces dernières semaines. « Vita Nova », les poèmes inspirés de la Divine comédie par Louise Glück, disparue en 2023 après avoir été sacrée en 2020 par le prix Nobel, sont bien plus denses, plus consistants que « L’Iris sauvage » et autres recueils parus plus tôt et déjà évoqués ici. Un premier essai est consacré à cette poétesse dont l’œuvre s’inspira de la mythologie gréco-romaine et de la Bible. « Le chant suspendu » est signé d’une universitaire spécialiste de littérature américaine, Marie Olivier. Les autres recueils lus sont ceux de Benoît Reiss qui figure une promenade dans Londres en 49 courts poèmes, « Vers les jardins de Kew ». Ceux, spirituels comme une fable orientale très zen de Xavier Bordes, « Sur le sentier des Cinq Montagnes ». Il y a également les poèmes très parlés, évoquant le quotidien, Paris, la maladie, Strasbourg... de Jean-Pierre Lemaire, « Le Livre de verre ». Soit un éventail large de l’expression poétique contemporaine publiée à l’enseigne de la nrf. Plus puissante est l’œuvre complète d’une Iranienne n’ayant pas connu le régime des mollahs, Forough Farrokhzâd (1935-1967) qui rappelle les grandes heures de la poésie persane classique. Je pense immédiatement à Omar Khayyam (1048-1131). Poèmes d’amour, poèmes sensuels, poésie de l’attente, du plaisir, de la déception amoureuse, de l'éloge de la femme, ces 400 pages qui paraissent en format de poche sont une vraie découverte et un enchantement. L.M.

  • ... ça a débuté comme ça

    Capture d’écran 2026-03-28 à 17.12.51.png

    KallyVasco, ce blog, a vingt ans aujourd'hui. Je contredirai l'incipit * fameux d'Aden Arabie, le livre de Paul Nizan - d'autant que je déteste le message de haine qu'il contient et qui trouve hélas une actualité glaçante ces temps-ci en France, en écrivant que vingt ans - est - le plus bel âge de la vie. Et je souhaite par conséquent longue vie à ce blog littéraire et hédoniste que je rédige en dilettante (2137 articles quand même - et 4343 commentaires écrits par vous !).

    Afin de fêter cela, je me contente ce jour de reproduire deux des tous premiers textes que j'y publiai le jour inaugural, le 29 mars 2006, et qui étaient eux aussi de fraîches reprises. Le premier est l'introduction à un petit livre que je venais de concocter et d'éditer dans la maison, fitway publishing (groupe editis) dont j'étais le directeur éditorial, Premières phrases de romans célèbres - une modeste anthologie, et le second est la préface dont j'ornais un autre petit livre que je publiais aussi sur Les plus belles déclarations d'amour, concocté par ma précieuse amie Florence Rouzières. Le ton était donné : comment commence la littérature, quels sont les incipit des oeuvres emblématiques de notre patrimoine international (les livres de fitway étaient distribués en quatre ou cinq langues dans trente pays), et comment la littérature nous apprend à dire je t'aime... L.M.

    Capture d’écran 2026-03-28 à 16.34.21.png

    Ce texte inédit est la version longue de l'introduction que j'ai donnée à "Premières phrases de romans célèbres", paru ce mois-ci  (mars 2006) chez fitway (ça vaut 2,90€ dans sa seconde version minimust et je ne touche par un centime de droits d'auteur).C'est juste pour le plaisir. Il faut se souvenir du don du rien (potlatch) et "s'efforcer de passer par la porte étroite"... 
     
    ÇA A DÉBUTÉ COMME ÇA
    C’est parce que la première phrase d’un roman est courte qu’elle en dit long. Les phrases longues sont nombreuses aussi, mais elles ne possèdent ni le lapidaire, ni le dense. Le « fulgur ».
    Faire court devrait être la règle…
    Prenez Le Voyage au bout de la nuit : « Ça a débuté comme ça ». Tout Céline est déjà là, ramassé en cinq mots.
    Avec Raymond Radiguet, la première phrase du Diable au corps résume à merveille la lecture à venir et jette le trouble en passant ; un rien perverse : « Je vais encourir bien des reproches ».
    Les premières phrases sont parfois du littéraire pur : Léon Tolstoï « Le silence s’est fait dans Moscou » (Les Cosaques).
    Joseph Conrad « Il mesurait six pieds, à un pouce près, peut-être deux, était bâti avec force, et venait droit sur vous, les épaules légèrement voûtées, la tête en avant, avec un regard fixe jeté par en dessous qui vous faisait penser à un taureau prêt à charger » (Lord Jim).
    Stendhal « Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur » (La Chartreuse de Parme). Trois tons propres.
    Il y a aussi l’essence de la littérature, peut-être : « Je me regarde souvent dans la glace » Louis-René des Forêts (Le Bavard).
    Et l’on regrette alors que la quatrième phrase du Paludes d'André Gide (une sotie certes, davantage qu’un roman au sens strict), ne soit pas la première : « Je répondis : J’écris Paludes ». Tout, absolument tout, est, ou serait, dit.
    Et puis « ce-quelque-chose-d’essentiel », c’est le trait d’esprit : Erri de Luca « Le poisson n’est poisson qu’une fois dans la barque » (Tu, mio). L’humour : Henry Roth « Debout devant l’évier de la cuisine, les yeux fixés sur les robinets de cuivre qui brillaient si loin de lui et sur la goutte d’eau pendue au bout de leur nez, qui grossissait lentement, puis tombait, David prit conscience une fois de plus que ce monde avait été créé sans tenir compte de lui » (L'Or de la terre promise).
    Antoine Blondin « Un matin sur deux, Quentin Albert descendait le Yang-tsé-kiang dans son lit-bateau : trois mille kilomètres jusqu’à l’estuaire, vingt-six jours de rivière quand on ne rencontrait pas les pirates, double ration d’alcool de riz si l’équipage indigène négligeait de se mutiner » (Un singe en hiver).
    La surprise mâtinée d’une touche de grossièreté : Mario Vargas Llosa « Bordel de merde de vérole du cul ! balbutia Lituma en sentant qu’il allait vomir » (Qui a tué Palomino Molero).
    William Boyd « Mon premier acte en entrant dans ce monde fut de tuer ma mère » (Les Nouvelles Confessions).
    La force de l’envoi : Albert Camus « Aujourd’hui, maman est morte » (L'Étranger).
    La sagacité de la formule : Carlos Fuentes « Il n’est pire servitude que l’espoir d’être heureux » (Diane ou la chasseresse solitaire).
    L’aphorisme – de soie -, déguisé sous l’habit – d’une étoffe plus épaisse -, de la prose romanesque : Yukio Mishima « Pendant de nombreuses années, j’ai soutenu que je pouvais me rappeler des choses vues à l’époque de ma naissance » (Confession d'un masque).
    La beauté ample et l’affirmation –avec si peu pourtant-, d’une marque, d’un style propre : Julien Gracq « Depuis que son train avait passé les faubourgs et les fumées de Charleville, il semblait à l’aspirant Grange que la laideur du monde se dissipait : il s’aperçut qu’il n’y avait plus en vue une seule maison » (Un balcon en forêt).
    Gabriel Garcia Marquez « L’année de mes quatre-vingt dix ans, j’ai voulu m’offrir une folle nuit d’amour avec une adolescente vierge » (Mémoire de mes putains tristes).
    Il y a aussi la phrase étendard, celle que l’on chuchote entre soi et entre membres de la tribu : Norman Mclean ! « Dans notre famille, nous ne faisons pas clairement le partage entre la religion et la pêche à la mouche » (La rivière du sixième jour).
    Dan O’Brien, dans une moindre mesure « Dès mon plus jeune âge, j’ai été fasciné par la migration des animaux sauvages » (Rites d'automne).
    L’intention romanesque ambitieuse aussi (charnelle, volubile, romantique, gourmande, généreuse, ampoulée par endroits), est contenue dans l’espace d’une première phrase de roman et, miracle, il arrive qu’elle parvienne à y tenir sans déborder : Albert Cohen « Descendu de cheval, il allait le long des noisetiers et des églantiers, suivi des deux chevaux que le valet d’écurie tenait par les rênes, allait dans les craquements du silence, torse nu sous le soleil de midi, allait et souriait, étrange et princier, sûr d’une victoire » (Belle du seigneur).
    L’air connu, qu’il est si plaisant de reconnaître, n’est pas en reste avec Marcel Proust bien sûr (« Longtemps…», A la recherche du temps perdu), ou Ernest Hemingway « Il était une fois un vieil homme, tout seul dans son bateau, qui pêchait au milieu du Gulf-Stream » (Le vieil homme et la mer).
    Mais aussi avec Kafka « Un matin, au sortir d’un rêve agité, Grégoire Samra s’éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine » (La Métamorphose).
    Paul Nizan « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie » (Aden Arabie). A condition d’admettre cette exception : il y a là deux phrases. Mais elles sont insécables.
    Miguel de Cervantes « En un village de la Manche, du nom duquel je ne me veux souvenir, demeurait, il n’y a pas longtemps, un gentilhomme de ceux qui ont lance au ratelier, targe antique, roussin maigre et lévrier bon coureur » (Don Quichotte).
    Gustave Flaubert « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Halmicar » (Salammbô).
    Vladimir Nabokov « Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins » (Lolita).
    Umberto Eco « Au commencement était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu » (Le Nom de la rose).
    Ces phrases font quatre-vingt fois le tour du monde chaque jour. Elles sont, dans toutes les langues, sur les lèvres de tous les aficionados. Magie du passage littéraire!
    La première phrase d’un roman possède la puissance fugitive du passeur.
    Elle esquisse, incite, prend, lie, gifle ou plonge dans un fading ouaté. Elle n’est jamais désintéressée : elle entend bien dire.
    De Stefan Zweig, « Sur le grand paquebot qui à minuit devait quitter New York à destination de Buenos-Aires, régnait le va-et-vient habituel du dernier moment » (Le joueur d'échecs), à Günter Grass, « Pour Noël, j’avais envie d’un rat, car j’espérais des mots déclencheurs pour un poème traitant de l’éducation du genre humain » (La Ratte), ou Louis Aragon, « La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide » (Aurélien), nous naviguons de la beauté narrative à l’idée sèche incrustée dans le style. Deux mondes. Trois phrases, trois auteurs parmi des milliers, trois romans, trois œuvres majeures.
    Ainsi les premières phrases de romans (célèbres), deviennent un kaléidoscope, un florilège protéiforme, une bombe à rêves, un feu d’artifice parce que la littérature est ce qu’il y a de plus multicolore au monde.
    L’immédiateté de la première phrase d’un roman confond. C’est d‘elle que l’on attend le plus.
    Elle est le visage, le premier regard de la première rencontre.
    Il est facile d’en tomber amoureux.
    Elle peut être déterminante et agir aussi comme un repoussoir. Ce sont encore des invitations au voyage, qu’il soit réel ou métaphorique : Miguel Delibes, « Le trois-mâts le Hamburg, une galacée à rame et à voile destinée au cabotage, à la ligne fine et d’une longueur de cinq aunes, dépassa lentement l’embouchure et s’élança vers la haute mer » (L'Hérétique).
    Romain Gary, « Depuis l’aube, le chemin suivait la colline à travers un fouillis de bambous et d’herbe où le cheval et le cavalier disparaissaient parfois complètement ; puis la tête du jésuite réapparaissait sous son casque blanc, avec son grand nez osseux au-dessus des lèvres viriles et ironiques et les yeux perçants qui évoquaient bien plus des horizons illimités que les pages d’un bréviaire » (Les Racines du ciel).
    Les premières phrases de romans sont des tickets d’entrée dans les œuvres. L’ouvreuse ne porte pas de guillemets car l’accès est libre. L.M.
    ---

    *« J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. »

     

    Capture d’écran 2026-03-28 à 17.09.59.png

    LE LUI DIRE

    Ne pas tout dire, mais suggérer. La littérature, dont c’est l’obsession originelle, n’a jamais fait autre chose pour exprimer l’amour. Dire et redire je t’aime de façon toujours différente est l’une de ses marottes. La déclaration d’amour en devient un genre. La poésie en témoigne, qui ne se trouve pas que dans le poème, mais occupe aussi le terrain de la prose. Il y a dans chaque déclaration d’amour un souci de fulgurance, de foudre, d’impact. « L’annonce faite à », doit frapper, car elle a l’ambition de ferrer, et de durer.


    Ambiguïté de l’amour : le mot latin « amor » décrit à la fois le désir charnel et l’aspiration spirituelle ; et révèle ainsi la source même de ce qui nous bouleverse.

     
    Omniprésence de l’amour : même les textes sacrés en sont empreints. Le Coran infuse sa sensualité dans la poésie amoureuse, la Bible célèbre le désir érotique dans le Cantique des cantiques.

    Absolu de l’amour : le chant courtois des troubadours, le chant profond de la « copla » andalouse, cherchent obstinément l’amour pur.

    Plus généralement, la littérature internationale, intemporelle, ne recréée qu’une seule et même chose : l’aveu qui cloue, qu’il exige une ou 800 pages d’approche !
    Parce qu’il y a mille et mille façons de le lui dire, l’imaginaire de l’écrivain trouve, depuis l’invention de l’écriture, un inépuisable sujet dont la beauté parfaite est toujours à venir.

    Toute déclaration, tout « dit d’amour », suggère l’éternité, sinon ce n’est pas un serment d’amour. L.M.

    ---

    C'est une tradition sur KallyVasco : mon envie est chaque fois (ou peu s'en faut) forte de suggérer des alliances bachiques et musicales. Là, je propose de lire ce qui précède en dégustant La Colline en flammes, chardonnay de Romain Paire (Domaine des Pothiers, côte roannaise), ainsi qu'en rouge issu de gamay. Tout en écoutant au hasard un florilège des titres de Cigarettes after sex.

  • La tombe de Toulet

    IMG_8909.jpeg

    Je déjeunais en charmante compagnie au Madrid hier, place Paul-Jean Toulet à Guéthary – j’y déjeune ou dîne chaque semaine pour des conversations riches, des rires larges, des regards soutenus, des plats bistrotiers, des envies de rester, quand je ne me contente pas d’un verre, seul sur la terrasse de ce merveilleux endroit ; face à l’océan. J’y vais « d’un coup de moto », c’est tellement facile. Je pensais à la tombe délaissée de Toulet, derrière moi tout là-haut dans l’autre partie du village au-delà de la route qui le divise, et proche du plus charmant cinéma de toute la côte : Getari Enea. Elle figure à l’entrée de ce cimetière perché et marin, mais on n’y lit plus guère sur la pierre que le demi-prénom Jean, sous le médaillon sculpté à l’effigie du poète des « Contrerimes » par son ami Clément de Swiecinski. Au bout d’un siècle dépassé, le mauvais temps, le soleil aussi ont effacé les mots qui l’ornaient. J’ai trouvé ce matin trois plaquettes précieuses que je cherchais sur l'écrivain à Morlaàs, près de Pau. Elles illustrent ce billet. Puis, j’ai repris les tendres « Lettres de château » de Michel Déon, qui fut un grand admirateur de Paul-Jean. Voici, en photo, la première page de l’hommage qu’il lui consacre et qui date à l’évidence, puisque la tombe, lorsque Déon la visita, était encore riche de nombreux mots. J’espère que la nouvelle équipe municipale fraîchement élue aura à cœur de veiller à sa restauration, entre deux arrêtés municipaux ayant trait au foncier et à l’éclairage public, car Toulet fonça lentement et il continue d’éclairer cœurs et âmes. L.M.

    IMG_8912.jpeg

  • Billet de l’après-midi.

    IMG_8894.jpeg

    Je m’aperçois, à l’heure de penser au vingtième anniversaire de KallyVasco, ce blog-ci que je rédige, que je me suis trompé dans la date de sa création, en consultant juste son acte de naissance dans les archives : ce n’est pas le 26, mais le 29 mars 2006 que je l’ai créé. Aussi, ai-je le temps de concocter un « article » d’anniversaire comme on concocte un gâteau forcément rond, souvent chocolaté, et toujours piqué de mini bougies. Pour ce faire, en dilettante total « décontracté du gland », j’écoute des Largo de Haendel : Ombra mai fu, Lascia ch’io pianga... Je relis René Guy Cadou, Hélène ou le règne végétal, et Hugo, Les Orientales, Les Feuilles d’automne, je diffère de peu de temps la lecture scrupuleuse de plus ou moins bons livres qui me sont parvenus ou qui me parviennent au courrier : La fêlure de Charlotte Casiraghi, Il n’y a pas de place pour la mort (de notre chouchou absolu) Pascal Quignard, Le Système de l’argent de Daniel Rondeau, Une simple apparition de Rodolphe Barry, le prodigieux premier roman Underdog de Bruno Marsan, La Sagesse des nonnes de Ana Garriga et Carmen Urbita, lequel m’évoque – par son titre seulement La Pension des nonnes de l’immense et regretté Pierre Veilletet, Voltes, poèmes à jeux de mots (fastoches) de Bénédicte Cécile. D’autres en PDF car de nos jours on vous adresse des livres entiers en pédéèf... Misère. Mais lorsque ce sont de nouveaux poèmes de Houellebecq, je lis illico. Il y a, en pédéèf, les nouveautés parues au Dilettante, à Finitude, ailleurs... car lire sur écran m’est quasiment impossible, de même que jamais ô grand jamais je ne pourrais lire une seule ligne, fut-elle de Char, de Gracq, de Cioran, de Montaigne, face à une « liseuse ». Question – évidente - de sensualité de l’objet livre entre nos mains, son parfum, ses pages, le toucher de sa hanche, son poids, son épaisseur, sa « main », les sons qu’il produit, l'impression qu'il vous envoie ; si forte parfois. La bibliothèque qui m’entoure, m’enserre, m’ensevelira un jour peut-être. Il y a tout cela. Et davantage. L.M.

  • Billet du soir, de ce soir

    Capture d’écran 2026-03-22 à 20.09.24.png

    Que vaut-il mieux choisir de faire ? Écouter les concertos brandebourgeois de Johann-Sebastian Bach – pas forcément les six, ou bien regarder les résultats du second tour des élections municipales égrenés sur le petit écran, commentés par des experts autoproclamés ou commodément désignés ? La question comprend sa réponse. L’attention auditive et totalement sensorielle portée à la musique tonitruante et admirablement rythmée du géant teuton suit une salutaire balade fraîche en moto et sans but aucun le long de la côte basque – Anglet, Biarritz, Ilbarritz, Bidart, Guéthary, Saint-Jean-de-Luz et retour. Temps blanc. C’était histoire de chevaucher ma Brixton tout en respirant le bouquet de quarante jonquilles que j’avais enfoui sous mon blouson, collé à ma poitrine ; à chatouiller le menton avant le nez. Je pouvais ainsi rire jaune et à plein pollen en repensant aux trois heures précédentes occupées à saisir à pleines mains la poésie forte de Victor Hugo : Les Contemplations, La Légende des siècles, les poèmes les plus fameux comme L’Expiation : « Il neigeait. / On était vaincu par sa conquête. / Pour la première fois l’aigle baissait la tête. »..., lesquels confortent la mémoire, font entendre la voix de Papa (parti il y a presque vingt ans déjà), qui les récitait à table et à tout bout de champ, car il avait toujours des vers de Hugo au bord des lèvres comme les merles ont, depuis quelques jours, des lombrics collectionnés aux bords de leur bec jaune orangé parce que la première couvée a éclos et qu’il faut se relayer avec la merlette afin de nourrir un nid farci d’oisillons. Après-midi douce. La carbonara de tagliatelle du déjeuner (pas de poulet rôti dominical, ce 22 mars, et non) eut l’heur de plaire, malgré une entorse à la recette orthodoxe qui ferait lever, si je la dévoilais, une levée de boucliers ritals obéissant aux inflexibles préceptes du « Carbonaragate »... Dès potron-minet, nous avions accompli notre devoir citoyen, puisqu’il y avait un deuxième tour à Bayonne. Ce fut moins excitant que de se demander – tout en glissant une petite enveloppe beige dans une urne cubique volumineuse et transparente, où nous allions pouvoir dégoter de la guanciale un dimanche matin. La vie la vraie s’enchaîne parfois de telle façon. L.M.

  • Boualem Sansal, 2

    Capture d’écran 2026-03-17 à 15.29.54.png

    J’ai eu tout faux et je ne suis pas le seul à m’être engouffré dans un tunnel futile au lieu de réaliser l’évidence. Boualem Sansal est notre Soljenitsyne de l’islamisme, et nous avons cru bon polémiquer comme de vulgaires bobos germanopratins un brin cultivés sur son départ de Gallimard pour Grasset en vociférant différemment selon les sensibilités. Parlez-moi d’une affaire, quand notre vigie alerte depuis des lustres les puissants qui nous gouvernent à coups de rendez-vous officiels, de tribunes et d’interviews du danger croissant, imminent, considérable de l’islamisme à la manœuvre en France jusque dans le moindre de ses rouages sociétaux, opérant par capillarité, lentement mais sûrement, avançant comme un bulldozer aveugle téléguidé et dépourvu de marche arrière, et l’ayant vu à l’œuvre en Algérie, et avoir assisté à son implantation sur notre sol « comme dans du beurre » avec la complaisance d’un parti ignoble dirigé par un Robespierre des temps sombres, et  tandis que l’on pratique – dans les cercles du pouvoir autant que dans l’opinion publique - le déni, le haussement d’épaule, que l’on ironise sur Cassandre, que l’on souhaite juste la paix de ses oreilles devenues sourdes à ce qui fâche. Or, l’évidence se trouvait bien ailleurs, s’agissant du « revirement » du grand écrivain avec son transfert éditorial qui pèse peu, aujourd’hui. Parlez-moi de mercato ! D’une part, les cruelles geôles algériennes auront profondément, durablement entamé le cerveau de Sansal, c’est certain sans épargner son corps, qui résiste vaille que vaille. Revenu de l’enfer, il se sent encore prisonnier partout où il fut engagé avant d’être capturé. Cet accès de paranoïa, si ç’en est une, n’a rien d’étonnant, eu égard à la violence d’un tel choc. Il l’a clairement résumé lors du 200e anniversaire du groupe Hachette : Il n’est plus le même. D'autre part, un premier Boualem Sansal a disparu, il est mort. Un autre se fait jour, il naît prudent, écorché vif, soucieux de couper tous les liens qui libèrent. D’où certaines décisions, douloureuses certes, mais indispensables à sa « survie ». Nous le comprenons d’autant plus que nous ne pouvons imaginer ce qu’il dut endurer – et qui est sans doute inqualifiable. Le plus tragique, pour lui – lanceur d’alerte amoureux de la France et de sa langue, son histoire, c’est sans doute de n’être pas écouté par les premiers concernés. De prêcher dans le désert voltairien, où les Lumières vacillent, lui l’Algérien déchu de cette nationalité, lui le Français naturalisé depuis trois ans, mais Français de naissance puisque né sur le sol de l’Algérie (encore) française, lui... l’Arabe finalement. Et je pense à la marge qu’un manque de considération à l’égard de sa parole salutaire, désintéressée, humaine avant d’être humaniste, provient d’une nauséabonde méfiance qui, aussi minime soit-elle, suffit à écarter d’un revers de la main un dossier pourtant incandescent. Et dont nous devrons subir les redoutables conséquences. L.M.

    Capture d’écran 2026-03-20 à 09.04.42.png

    (Dans Le Canard enchaîné de mercredi dernier).

  • Oh, Boualem !

    Capture d’écran 2026-03-13 à 21.33.20.png

    Évidemment l’Iran, l’Ukraine, l’adjudant-chef Arnaud Frion, les municipales, les caprices du climat, les cernes de Marianne, le pneu arrière de ma moto devenu lisse, l’urgence de passer l’aspi sous le lit ; celle d’acheter des linguine Rummo. Mais Sansal. Boualem Sansal. Je connais un peu le génial et sage homme qui figure à mes yeux un chef Sioux au silence éloquent et à la parole sacrée. Nous nous sommes rencontrés à plusieurs reprises, et très vite appréciés avec franchise et sincérité. Je devais organiser - pour lui (il s’en réjouissait par avance) - une soirée autour de Milan Kundera, avec Alain Finkielkraut, Jacques Tarnero, à Paris, mais la tournée promotionnelle d’un de ses ouvrages d’alors en empêcha la réalisation, pourtant facile. J’ai « milité » modestement durant son abjecte captivité dans les geôles algéroises - laquelle l’aura très profondément atteint, c’est certain. Imaginons un seul instant les troubles d’un homme de quatre-vingt-un ans ne pouvant retourner dans sa maison de Boumerdès après une année de privations, d’humiliations, de torture morale, de tentative d’assassinat à petit feu – oui ! Pouvons-nous imaginer qu’il a laissé son « histoire » dans un ordinateur, dans une pièce de son domicile. Imaginons-nous à sa place, asilé provisoirement dans les appartements d’Antoine Gallimard comme un campeur déboussolé, et en recherche active, avec sa femme – me confiait très récemment son éditeur originel Jean-Marie Laclavetine, d’un appartement en région parisienne afin d’y poser et reposer les corps, les âmes, et de rares choses épargnées. Certes, ses livres se vendent bien de par le monde, surtout en Allemagne et en France, et le  récent prix Cino del Duca (doté de 200 000 €) aura mis une noisette de beurre dans ses pois chiches. Les honneurs ont plu, comme son élection impeccable à l’Académie française. Et d’ailleurs, depuis qu’il a recouvré la liberté, devenu Parisien par défaut, je n’ai pas tenté de joindre Boualem afin de respecter sa paix, le sachant extrêmement sollicité de toute part.

    Mais, là, ce soir, devant l’avalanche d’informations plus ou moins fielleuses, je m’interroge. En qualité de journaliste, eu égard à la pauvreté contradictoire des choses qui parviennent truffées d’allégations fantaisistes, je m’interdis bien sûr de porter le moindre jugement – l’éthique de ma profession faisant foi et office de garde-fou. Il s’agit là d’un axiome. Nous lisons et entendons depuis deux ou trois jours des choses propres à alimenter la haine des hyènes toujours à l’affût d’un sujet à métamorphoser en charogne, les yeux fermés, la bave aux crocs, sans se poser la moindre question, car il arrive que les hyènes hurlent avec les loups – lesquels le font avec davantage de classe. Que ceux qui vomissent sur un grand écrivain d’un très courageux humanisme voltairien digne de la plus héroïque Cassandre, sur le respect dû à un Socrate des temps modernes, sans avoir pris la peine de lire un seul de ses livres cessent de me lire à partir de ce point. Je continue de m’adresser aux autres, les gens normaux, curieux, cultivés, calmes, littéraires, doués d’humanité, et forts d’un savoir écouter surtout, ennemis des préjugés et des jugements hâtifs qui dégénèrent parfois en lynchages de toute nature. J’entends la tristesse et la déception d’Antoine Gallimard, trop radin pour n’avoir pas su surenchérir à propos, face à Arnaud Lagardère. Il s’agissait (terme de footeux, que j’abhorre) de « mercato ». Sarkozy fut à la manœuvre, ai-je lu, pour le compte de son pote et éditeur Vincent Bolloré. Avec la vulgarité de « petite frappe » qui le caractérise, l’homme aux chevilles plombées aurait demandé à Sansal combien Gallimard lui refilait afin de lui en proposer davantage. C’est à vomir, s’agissant de livres et pas de crampons. Alors, je veux bien imaginer que Boualem pense au confort matériel de sa femme (et de ses filles), à son âge et se sachant atteint d’un cancer. Je veux bien admettre qu’il ait fini, qu’en sais-je, rien encore, par signer chez Grasset – maison vénérable, littéraire et au-dessus de tout soupçon politique, et qu’il ait « lâché » Gallimard qui l’a soutenu depuis « Le Serment des Barbares » (magnifique premier roman) paru en 1999, qui a œuvré avec des politiques de partout à sa libération, qui a travaillé à son élection au Quai Conti, qui n’a jamais démérité en faveur de sa défense et de la promotion de son œuvre. Mais... Est-il correct de vendre une part de son âme pour un million d’euros ? Et, d’ailleurs, qu’est-ce qu’un million d’euros, se demanderait Charles Péguy, qui écrivit : « Pour la première fois dans l’histoire du monde, l’argent est maître sans limitation ni mesure. Pour la première fois dans l’histoire du monde, l’argent est seul en face de l’esprit. » Aussi, ce vendredi 13 mars à 21h40, je m’interdis d’évidence de porter le moindre avis sur « une affaire en cours ». Je persiste à penser qu’il y a peut-être, sans doute, autre chose, de moins vil, ou bien quelque chose de très simple, de matériel et d'acceptable. L’urgence de survivre lorsqu’on a frôlé la mort de si près, et que les jours sont désormais comptés, l’amour grand et heureusement présent. Alors, je pense à reléguer en cave - ou au grenier plutôt (épargnons les bouteilles), des considérations de dîner en ville germanopratin devenant pâles tout à coup. A suivre, L.M.

  • Les choses de l'amour

    IMG_8672.jpeg

    Oltre le dolcezze dell’Harry’s Bar / E le tenerezze di Zanzibar. « Outre les douceurs du Harry’s Bar / Et les tendresses de Zanzibar »... Les vers de la chanson Hemingway, de Paolo Conte, offrent ce beau titre au poignant et bref roman de notre Nostalgique en chef qui nous a surtout habitué à lire ses chroniques et ses essais si percutants et si tendres à la fois, surtout lorsqu’ils évoquent la province, les Trente Glorieuses, le cinéma du dimanche soir... Là, le sujet est tragique et le livre, émouvant. Trente ans d’amour ce n’est pas rien, c’est une vie ou presque. Lorsque la maladie foudroie la femme d’un couple qui savait s’aimer, bouffer le bitume parisien jusqu’au moindre recoin, rire, faire l’amour l’après-midi ou au balcon selon la météo, s’enivrer de beauté et de légèreté, de bons mots et de fantaisie, filer en Vespa comme Hepburn et Peck dans Vacances romaines, le coup est celui d’un hachoir, pas d’un gant de boxe. « Il n’est pas si courant de tomber amoureux d’une étoile, les fesses moulées dans une jupe crayon volée à Marie-France Pisier, affichant le même air espiègle et en attente de je ne sais quoi », écrit Thomas Morales, qui possède le sens claquant de la formule et de l’image qui frappe. « Il pleuvait, mes lunettes s’embuaient (...) Je l’ai aimée au premier tressautement de sa paupière droite... ». L’auteur a vécu trente ans avec une exception. Telle est la confession qui masque un vide abyssal que la littérature s’emploie à combler un tant soit peu. Nous croyons toujours en elle. Ce livre dense et tendre est une adresse pudique, une lettre à une disparue afin qu’elle survive par les mots, que perdure le souvenir. Exercice d’admiration par endroits, « elle s’exprimait avec une infinie richesse, à côté j’étais un plantigrade inculte », hommage amoureux à la douceur de la force, « sans prévenir, elle avait ce caractère abrupt des filles d’ascendance marine qui démâtent pour un oui ou pour un non...». Nous sommes tentés de citer abondamment Morales tant sa langue nous charme. « Elle se couchait, les fesses à l’air, seulement vêtue d’un tee-shirt à l’effigie de Snoopy car les beagles sont les meilleurs amis des femmes, disait-elle... ». Le tour de force de ce petit livre dans lequel niche du Sautet/Guimard des Choses de la vie, est de nous donner le sentiment que le manque vertigineux et la tristesse monumentale ne sont rien à côté de ce qui a été vécu pleinement : un bonheur fou. L.M.

    ---

    Thomas Morales, « Les tendresses de Zanzibar », Le Rocher (120 pages, 14€).

  • J'aime le XV écossais

    Capture d’écran 2026-03-07 à 17.32.28.png

    J'aime le rugby avant d'aimer mon équipe, qu'elle soit de coeur ou atavique. J'aime le jeu et j'applaudis quand c'est beau, y compris, voire surtout lorsque c'est l'adversaire qui signe la beauté. Ainsi de cet après-midi. Un Ecosse-France d'anthologie. Une équipe au chardon exceptionnelle de puissance, d'organisation, de volonté, de détermination, de technique, de fluidité ; d'évidence. Face à un XV cocorico débordé, ce fut aussi indéniable que surprenant. Ce soir, les pintes vont mousser autour de Murrayfield. Et les Ecossais sont de véritables gentlemen. J’ai le souvenir d’une 3e mi-temps à Murrayfield (*) justement (2000 ou 2001). Nous - le XV bleu - les avions pulvérisés, un score indécent - un peu comme aujourd’hui, mais à l’envers. De quoi avoir honte d’être frenchy en déambulant. Et bien, au cours de la tournée des pubs, à chaque comptoir, les vainqueurs que nous figurions se voyaient offrir force bières. Une soirée mémorable de savoir vivre, de savoir perdre, de savoir être. Sportsmen, old chap… "La classe du rugby" m'a soufflé mon fils, à l'issue du match de ce 7 mars et au souvenir que je lui évoquais. Excellent résumé de cette incomparable et si humaine philosophie de la vie. Je garde une trace émue de cette soirée. Aussi forte que, ce jour-là également, au moment vibrant des hymnes, mon insoutenable émotion : je m'étais levé comme un ressort pour chanter la Marseillaise à gorge déployée, et je me souviens avoir pleuré sans retenue. Cela s'appelle la magie du stade. Celle d'y être. L.M.

    ---

    (*) Ce fut un week-end faste : soirée (dîner) et nuit du vendredi à Paris au Plaza Athénée d'Alain Ducasse alors, à tester pour Gault-Millau dont je pilotais les rédactions. Somptueux repas, chambre de rêve. Je la laissai vers cinq heures du matin pour sauter dans un taxi. Direction Edimbourg. Reportage whisky sur l'île of Jura à la clé, avec le match évoqué ici en prime. J'ai le souvenir, aussi, en milieu de nuit post match, d'un bain sur le toit de l'Hilton de la capitale écossaise. La brume de chaleur de l'eau brûlante de la piscine avec la vue à 360° sur la ville, et les essais que l'on commentait en boucle en gueulant comme des veaux...

  • Brigitte Bardot

    IMG_8773.jpeg

    IMG_8774.jpeg

    Je rangeais tout à l’heure des « Panodia », ces plaques en plastique pour y glisser vingt diapositives par feuille (et que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaîîîîtreeeeeuuuu) et je suis tombé sur une trentaine de photos prises avec mon Nikkormat FT2 de Brigitte Bardot lors de son passage rituel en Médoc, le 1er mai, pour l’ouverture de la chasse à la tourterelle des bois sur les pylônes. Un marronnier qui déplaçait force motards d’escorte et caméras de télés. Et parfois Allain Bougrain-Dubourg, ce qui était moins drôle... J’ai « couvert » le truc plusieurs années consécutives. L’une d’elles, début des 90, enregistreur glissé dans la poche, j’interviewais la merveilleuse B.B. qui me déclara tout de go « tous les chasseurs sont des enculés ». C’était dans la boîte. J’avais le titre de mon article. Il fut imprimé. Son avocat téléphona à la rédaction lorsque parut le magazine cynégétique auquel j’avais donné l’interview. L’enregistrement lui fut aussitôt servi dans le combiné. Il raccrocha, penaud. C’est comme ça que ça marche dans leur milieu. Et que la riposte agît. Ce soir, je repense davantage à ces moments médocains. B.B. portait toujours, je m’en souviens, des cuissardes, mais en cuir. Incompatibles avec la boue des chemins qui conduisaient aux pylônes. Aussi restait-elle à proximité des voitures et de ses gardes du corps. Elle avait néanmoins la classe, une classe folle, comme d’autres le duende. C’est devenu si rare. L.M.

  • GAUA expérience

    IMG_8759.jpeg

    GAUA signifie nuit en Basque. D’ailleurs, la contrebande se dit gauazko lana, le travail de la nuit. Le restaurant Gaua sert le soir seulement, du mardi au samedi et a ouvert il y a trois ans. Situé dans une zone improbable d’Urrugne (64), en contrebas de la route, passé Decathlon, entre un centre Leclerc et une salle de gym, installé au bout d’un parking (bien pratique) dans un hangar/garage transformé en immense loft au décor chic, sombre, avec musique lounge en continu (un peu forte en fin de service comme toujours) qui rappelle Costes et le Buddha bar, une équipe exclusivement masculine (en salle) vêtue forcément de noir, qui évolue lentement autour du bar et de la cuisine totalement ouverte et au design raffiné (jusqu’aux bols coréens en cuivre et aux assiettes aux tons subtils), deux espaces sans réelle frontière dont on ne saisit pas la différence : Cuisine & Pampilles d’un côté, Eclipse & Lounge de l’autre... On sent immédiatement qu’il y a du « concept » dans l’atmosphère étudiée au petit point. La cave est au mur, éclairée par derrière et permet de la lire en direct. Les vins au verre sont annoncés à la voix. Les références de la carte sont formidables. On y trouve des raretés à prix élevé certes, et des cuvées tentantes à prix plus doux (*). Benoît Sarthou, ex étoilé au Moulin d’Alotz à Arcangues, aussi discret que talentueux, est à l’origine de ce projet branché mais très sérieux. Il officiait hier soir, achevant de dresser avant d'envoyer, tournant le dos à la lumineuse chambre froide dont la vitrine montre des poissons séchant, ficelés et accrochés par la queue. Clément Fagoaga est au piano. Une valeur très sûre. L’équipe semble indéniablement aussi soudée qu’efficace. Elle nous a fait penser à l’entente calme, à la décontraction très professionnelle, à la chorégraphie à laquelle on assiste lorsqu’on déjeune ou dîne devant la cuisine ouverte de l’Auberge basque de Cédric Béchade, à St-Pée-sur-Nivelle. Aucun cauchemar dans ces cuisines-là.

    IMG_8766.jpeg

    Gaua repose partiellement sur un originalité gastronomique appelée, en Gascon médiéval, le « dry-aged ». Le « vieillissement à sec » des poissons trouve ses origines à la fois chez les pêcheurs scandinaves, et japonais. Destiné à conserver les prises durant les voyages en mer, il se distingue du fumage et a pour principale vertu de concentrer la chair du poisson (façon sashimi) en la maturant naturellement, lentement, et ainsi d’en magnifier les flaveurs en produisant une complexité aromatique exceptionnelle, se rapprochant du fameux umami, le cinquième goût. La texture, la consistance de la matière sont confondantes, qui font penser à la charcuterie. D’ailleurs, le chorizo de thon rouge (ikejime) dégusté en entrée porte bien son nom. Accompagné de nduja de thon rouge également - très pimentée (et d’un adoucissant beurre d’algues) nous sommes devant un plat en trompe l’œil – et les papilles. La nduja est une saucisse de porc calabraise qui rappelle la soubressade catalane. Nous restons dans le thon, si je puis dire. Idem avec le pâté en croûte d’espadon maturé, augmenté de figues, noisettes et pistaches, où l’on ne reconnait franchement pas le poisson-épée. La moutarde à l’estragon qui le relève – car il en a besoin – est du meilleur effet en contrepoint. Un gel de saké tempère le couple. Ces deux plats figurent au chapître « Les charcuteries de poissons » de la carte. Mais avant eux, je me suis ré-ga-lé de cinq pintxos de sardines (photo prise avec le téléphone) à l’huile fumée, posées sur un pain d’olives impeccablement croustillant et d’algues à la braise (le toum à l’ail servi à part nous est apparu superflu, car trop mou du goût). Côté fritures, le tempura de morue est plus sage dans sa conception car le poisson conserve son jus et une lamelle translucide de papada ibérica (sorte de lard de Colonnata) vient caresser la chair, escortée d’un « ketchup » d’ail noir du meilleur effet car il démontre sans effort sa nécessité. À la braise, la brochette de poulpe (un tentacule croquant, caoutchouteux ou moelleux selon son épaisseur sur la longueur - voir la photo) repose sur une sorte de sable de graines diverses (noix de cajou, courge, tournesol...) formidable. Les oignons confits et le pimentón enrobent le tout avec maestria. Alors, oui, il s’agit d’une expérience culinaire, mais qui ne prend pas la tête comme au temps de la cuisine moléculaire chez Ferran Adrià et consorts. Nous éprouvons une audace dans la réalisation grâce au procédé de vieillissement à sec donc, soit une transformation de la matière qui est presque amusante : on ne nous fait pas prendre les vessies pour des lanternes, mais juste du poisson pour de la viande. Et, force est de reconnaître que la concentration des saveurs suit. Au point de pouvoir être dérangeante pour un palais obtus. « Gastronomie en ébullition » est l’accroche de cette table singulière. Plus juste serait d’écrire gastronomie en concentration, car l'eau, ici, ne bout pas, et celle à laquelle on pense est de mer - mais elle n'a pas droit de cité, pour cause d'épure. L.M.

    ---

    (*) Quelques exemples de boutanches fétiches : Côte-Rôtie de Rouillard, Condrieu d’Ogier, Morgon de Piron, Menetou Salon de Pellé, cuvée Silex de Daguenau !.. Trévallon de Dürrbach, Puligny-Montrachet de Montille, Marsannay de Pataille, La part du colibri de Caillé, et puis La Grange des Pères, Vega Sicilia Unico... Une merveille, cette carte. (Nous reviendrons à Gaua pour découvrir d'autres plats, car l'offre est si alléchante qu'elle donne envie de tout prendre dès la première fois...).

    Capture d’écran 2026-03-04 à 10.58.36.png

  • Du panache

    Capture d’écran 2026-02-28 à 19.04.02.png

    Extrait du discours de réception à l'Académie française d'Edmond Rostand, prononcé le 4 juin 1903, et qui fit l'éloge du vicomte Henri de Bornier, dont il allait occuper le fauteuil.

    Ses personnages sont réellement grands, assez grands pour pouvoir se passer même de panache… Ah ! le panache ! Voilà un mot dont on a un peu abusé, et sur le sens duquel il faudrait bien qu’on s’entendit. Qu’est-ce que le panache ? Il ne suffit pas, pour en avoir, d’être un héros. Le panache n’est pas la grandeur, mais quelque chose qui s’ajoute à la grandeur, et qui bouge au-dessus d’elle. C’est quelque chose de voltigeant, d’excessif, – et d’un peu frisé. Si je ne craignais d’avoir l’air bien pressé de travailler au Dictionnaire, je proposerais cette définition : le panache, c’est l’esprit de la bravoure. Oui, c’est le courage dominant à ce point la situation qu’il en trouve le mot. Toutes les répliques du Cid ont du panache, beaucoup de traits du grand Corneille sont d’énormes mots d’esprit. Le vent d’Espagne nous apporta cette plume ; mais elle a pris dans l’air de France une légèreté de meilleur goût. Plaisanter en face du danger, c’est la suprême politesse, un délicat refus de se prendre au tragique ; le panache est alors la pudeur de l’héroïsme, comme un sourire par lequel on s’excuse d’être sublime. Certes, les héros sans panache sont plus désintéressés que les autres, car le panache, c’est souvent, dans un sacrifice qu’on fait, une consolation d’attitude qu’on se donne. Un peu frivole peut-être, un peu théâtral sans doute, le panache n’est qu’une grâce ; mais cette grâce est si difficile à conserver jusque devant la mort, cette grâce suppose tant de force (l’esprit qui voltige n’est-il pas la plus belle victoire sur la carcasse qui tremble ?) que, tout de même, c’est une grâce… que je nous souhaite. – M. de Bornier n’en manqua pas dans la vie ; mais, dans son œuvre, il semble avoir recherché de plus austères noblesses. Ce qui capricieusement palpite l’accommode moins que ce qui flotte avec majesté : il n’a pas le panache, il a la crinière.

  • Le Madrid passe à table

    IMG_3493.jpeg

    IMG_8703.jpeg

     

    Notre adresse fétiche, chérie, notre querencia à Guéthary, sans parler de la table*, c’est Le Madrid. Sa double terrasse – parmi les plus belles de la côte basque avec, accrochée à l'angle de celle qui donne sur la rue, la plaque la plus précieuse du village : Place Paul-Jean Toulet, sa salle de restaurant d'une belle fraîcheur, la gentillesse et l'humour du service, la force tranquille de Fred Dudésert qui possède cet établissement mythique avec ses fils, et... l’assiette qui, avouons-le à présent, laissait parfois à désirer depuis plusieurs mois, et qui vient subitement de subir une métamorphose en forme de ravissement. Hier, avec le retour du soleil, l’apaisement d’un océan trop secoué, la renaissance d’une lumière divine comme elle sait l’être ici, tout le monde était de sortie, et les chipirons furent formidablement bien cuits, croustillants et moelleux à la fois, juteux, accompagnés de lanières de piquillos - poivrons rouges comme confits, de ce qu'il faut d'ail et de persil frais : un bouquet de saveurs aussi réjouissant que les primevères qui apparaissent sur les talus à la suite du mimosa sur ses arbres. L’omelette aux cèpes fut tout aussi exceptionnelle, baveuse mais croquante en surface, avec des cèpes à l’huile pas trop moelleux et offrant un goût fumé du meilleur effet. Bémol : il faudra songer à assaisonner un peu la salade (trop frisée) qui l’escorte. Le bol de frites maison est - c’est un marqueur - quasiment irréprochable. Les oeufs mayonnaise aperçus à une table voisine nous ont fait de l’œil : à commander la prochaine fois (soit sans doute dans la semaine), avec le poulpe à la galicienne. Les goélands qui planaient et les moineaux curieux en eurent volontiers becqueté. La carafe de Minervois (rouge) fut comme d’habitude d’une douceur si accorte qu'il fallut en réclamer une autre, et le plaisir de se trouver juchés sur une de ces tables montées sur barrique toujours aussi grand ; puisque en exceptionnelle compagnie. Renseignement aussitôt pris dès la première bouchée : en cuisine, le second a remplacé le chef. Le maître se trouvait sous le boisseau, voici Olivier Depons (vingt-cinq ans d'ancienneté au piano du Madrid) désormais aux commandes ; pour notre bonheur. Nous reviendrons par conséquent encore plus souvent. Et un jour, nous testerons l’hôtel... L.M.

    ---

    * Parce que, pour les tables, nous sommes absolument fan de Getaria, restaurant de haute tenue piloté par l'ami très talentueux Claude Calvet, ainsi que de Briketenia - bien sûr, ai-je envie d'ajouter, et aussi du Briket, son bistro saisonnier. Nous aimons également Le Txamara, et irons bientôt explorer le Café du Fronton. Parler d'adresse au sujet du Madrid signifie parler d'un endroit, soit de la magie et de l'esprit du lieu.

    IMG_8695.jpegIMG_8696.jpegIMG_3491.jpeg

  • Nicolas Grimaldi

    Capture d’écran 2026-02-20 à 07.47.13.png

    Et voilà. Je suis tombé vers six heures ce matin sur l’avis de décès dans Sud Ouest. Le philosophe, l’ancien grand professeur (émérite) à la Sorbonne Nicolas Grimaldi s’est éteint à l’âge de 92 ans le 13 février, il y a donc une semaine. Cela faisait des mois que j’envisageais de lui rendre visite (avant qu’il ne soit trop tard) au fort de Socoa, dans le sémaphore où il vivait – le veinard - depuis longtemps et dont il avait fait l’acquisition en 1968. J’avais demandé ses coordonnées à Grasset, l’un de ses éditeurs, mais il ne les possédait plus. Je me retenais d’aller rôder comme un paparazzi. Il me fallait un rendez-vous. Une amie dont j’avais éveillé la curiosité en lui parlant de ce philosophe important, dont je suivais le cours à Bordeaux en 1977-78 sur « le désir et le temps » – titre de l’un de ses ouvrages majeurs, se proposait de m’accompagner. Nous aurions demandé un droit de visite. Lecteur de ses livres, gardant un souvenir charmé de son enseignement, je pensais intensément à ce bonhomme quelque peu oublié, spécialiste de Descartes, de Proust, de Socrate, de l’attente, de l’imaginaire, de la solitude, de l’amour, de la joie... Son œuvre lui survivra bien sûr, à condition qu’elle soit entretenue. J’aime particulièrement revenir à certains de ses livres : « Bref traité du désenchantement », « Socrate le sorcier », « Métamorphoses de l’amour », « L’effervescence du vide », les entretiens avec Anne-Claire Désesquelles : « À la lisière du réel », « Les songes de la raison », et enfin « Essai sur la jalousie, l’enfer proustien ». Je joins ci-dessous quelques citations prélevées je ne sais plus où et qui introduisent à sa pensée. L.M.

    ---

    J'ai déjà évoqué ce philosophe ici même aux dates suivantes : 3 janvier 2012, 16 juin 2011, 24 mars 2012.

    Capture d’écran 2025-11-06 à 09.13.09.png

    Capture d’écran 2025-11-06 à 09.14.02.png

    Capture d’écran 2025-11-06 à 09.17.52.png

    Capture d’écran 2025-11-06 à 09.18.00.png

  • Des prix

    IMG_8686.jpeg

    vue depuis mon poste de... travail

    Ecouter un Stabat Mater dirigé par le regretté Jean-Claude Malgoire tout en lisant attentivement un roman à lire car il nous faut en lire afin de pré-sélectionner, puis sélectionner, passer au tamis ès auteurs, au crible intraitable, puis élire un seul lauréat ou lauréate par prix. Travail de juré. Travail de groupe. J'adore cette merveilleuse charge, faite de plaisir du texte, de poésie, de dilettantisme, de liberté totale, de crayon à papier annotant et soulignant, d'énervement parfois, de soupirs, de rares ronronnements de bonheur, de râles de dégoût aussi. On échange entre jurés. C'est toujours drôle, chargé d'humour et d'autodérision. On se marre autour d'un WhatsApp dédié. Aucune prise de tête. Nous demeurons cependant sérieux, consciencieux, amoureux de la seule amante qui vaille et taille notre route depuis notre naissance à elle - la Littérature. En l'occurrence, il s'agit du prochain prix Paul-Jean Toulet, que nous  proclamerons le 30 mai prochain à Guéthary ; forcément à Guéth' (dirait Duras). Nous peinons quelque peu à mettre les mains et les yeux, le coeur et le ventre, la peau et nos os sur la perle rare comme on dit. Cette quête est toutefois excitante. Chacun cherche des cèpes en sous-bois (gare aux cousins vénéneux !). Et signale aussitôt ses prises à la compagnie. Je ne citerai aucun titre de cette rentrée de janvier, épinglé par notre bande de mycologues à la demi-solde et à la noix, évidemment. Secret défonce. Mais un trait de Dominique de Roux me revient : De moins en moins édition. De plus en plus poubellisation. C'est dans Immédiatement. Nous savons de quoi nous parlons, puisque nous avons l'audace, l'outrecuidance d'écrire et de poublier. Misère... Je reprends ma lecture. Je suis passé à un autre volume en apparence attirant. Reniflons la bête. Malgoire, lui, m'emporte, de Beatus vir en Gloria et en Laudamus te... Bonheurs, en dépit d'une pluie rebelle qui cingle mes fenêtres, tandis que j'aperçois une grande trouée de ciel bleu. Le climat est une énigme grandissante, comme la marée montante de la bêtise (Camus)... L.M.

  • Malheureux macareux

    Capture d’écran 2026-02-18 à 12.32.32.png

    Ce matin, au cours de dix minutes de marche à peine le long de la plage de la Madrague à Anglet, et sur moins d'un kilomètre, j'ai photographié douze macareux moines morts, échoués, victimes de la tempête en mer de ces derniers jours. Imaginez leur nombre sur l'ensemble du littoral... Photo du haut : voilà à quoi ressemble, vivant, ce gracieux oiseau marin.

    IMG_8684.jpegIMG_8682.jpegIMG_8683.jpegIMG_8681.jpegIMG_8680.jpegIMG_8678.jpegIMG_8679.jpegIMG_8677.jpegIMG_8676.jpegIMG_8674.jpegIMG_8675.jpegIMG_8673.jpeg

  • Nimier a 100 ans

    Capture d’écran 2026-02-16 à 17.33.00.png

    Roger Nimier est devenu une légende. Il aurait eu cent ans le 31 octobre dernier et nous préférons ne pas l’imaginer cacochyme et ridé comme une golden oubliée, l’éternel jeune homme fracassé dans le métal déchiqueté de son Aston Martin lancée trop vite, à l’âge de trente-sept ans. James Dean de la nrf. Il avait prédit cette fin en publiant onze ans plus tôt l’un de ses plus beaux romans, « Les enfants tristes ». Excipit : Olivier lança la voiture à 130, brûlant des feux rouges, évitant de justesse des camions, des cyclistes. Après avoir roulé quelque temps à cette allure sur les boulevards extérieurs, il trouva ce qu’il était venu chercher dans un grand chantier où l’on avait creusé des fosses profondes. Catherine est la plus charmante veuve de Paris. Catherine ne se nommait pas Sunsiaré de Larcône, morte à côté de Roger (mais sans doute Nadine, la mère de Marie)... Sunsiaré, jeune romancière d’un seul livre, ex-amante de Julien Gracq, nouvelle conquête de Nimier, aurait été au volant du bolide, ce funeste 28 septembre 1962 (sale mois qui vit disparaître six jours plus tôt sur la route et dans la tôle froissée une autre légende fauchée en pleine jeunesse, Jean-René Huguenin, 26 ans, quelques livres magnifiques que nous relisons aussi fidèlement que nous reprenons ceux de Nimier). L’époque était à la vitesse débridée selon Morand, il n’y avait ni ceinture ni sécurité, mais une fureur de vivre sous la pédale de droite. Sans jeu de mots bien sûr. Il suffisait d’appuyer. L'autre  « Pléiade du pauvre » avec la collection Bouquins chez Robert Laffont, soit la merveilleuse collection Quarto de Gallimard rassemble un choix des écrits du Hussard en chef (avec Blondin, Déon et Laurent, puis Fraigneau, Frank sur le flanc gauche) sélectionnés par le spécialiste et déjà biographe Marc Dambre – dont l’introduction à ce volume-hommage de 1216 pages nous est précieuse. Nous aurions procédé à un autre ordonnancement, mais laissons (en ajoutant « L’Étrangère », par exemple, quitte à retrancher quelques critiques littéraires, même si elles sont toutes étincelantes). De Nimier, nous ne devons pas seulement retenir aujourd’hui l’icône et des anecdotes célèbres comme la sortie de garde à vue d'Antoine Blondin par un Roger venu déguisé en chauffeur en livrée – ça le changea tant de n’être pas enivré (quoiqu’il le fut peut-être aussi, de la veille), l’amitié légendaire justement avec l’homme des « litres et ratures », deux stylistes hors pair, paire de sacrés prosateurs dont les livres demeurent, pour notre bonheur, un viatique efficace contre la pluie incessante de ces derniers jours. Il fait en effet un temps à écouter grincer les essuie-glaces, mais sans aller flâner à 130 sur les boulevards. D’ailleurs, cela tombe bien, l’Aston est en réparation. Alors relisons Nimier. C’est si sain, Martin. L.M.

  • Tripes & boyaux selon Blandine Vié

    Capture d’écran 2026-02-11 à 10.57.20.png

    Blandine Vié est une journaliste épicurienne et auteur(e) ès art de vivre de plus de 150 livres sur le motif. J’ai d’ailleurs eu le plaisir de publier jadis certains de ses articles dans le magazine Gault-Millau que je pilotais, et deux livres en tant qu’éditeur chez editis, tel que « 100 recettes pour séduire » au sujet de la cuisine aphrodisiaque. Autrement dit, je connais l’animatrice du succulent site gretagarbure.com. Fidèle à ses marottes, notamment après un livre sur les « Testicules » qui fit date (aucune contrepèterie là-dessous), en voici un nouveau, intitulé « Tripes & boyaux » à l’enseigne du Cherche-Midi. Sous-titré « L’insolite et insolente cuisine culturelle du ventre ». Il s’agit d’un superbe, riche, copieux volume débordant de bon gras et de joie, mais avant tout d’érudition et de subtilité, car Blandine explore la langue, les traditions, la mémoire du ventre, notre second cerveau. Il y a du populaire, beaucoup d’esprit paysan dans ces pages ruisselantes de mets qui – personnellement – me font inévitablement craquer lorsque j’ai faim et que j’en aperçois. Rognons, ris de veau et d’agneau, cervelle, foie, tripes, tripoux, tablier de sapeur, langue, tricandilles, grenier médocain, sanquette, crépinette, andouille et andouillette, gras-double, oreilles, groin, tétines, cojones de toro, tête, pieds, jésus, j’aime tout ! Ce livre est un miracle qui dépasse l’évocation du saucisson et du boudin, car son auteure pense en mangeant, réfléchit en cuisinant, s’interroge en écrivant, en appelle à l’histoire, à l’art autant qu’au lard, ne manque ni d’humour ni d’audace, voire d’insolence puisque cette cuisine-là s’attache au caché, révèle les intérieurs, soit tout ce que les animaux ont dans le ventre – et c’est truculent, toujours. C’est aussi une encyclopédie du secret et du salé que nous tenons entre les mains. Le premier chapitre a pour titre « Histoire, mythologie et symbolique des boyaux de l’Antiquité à nos jours ». Du très sérieux. Jamais pontifiant. Simple et percutant, car très bien écrit. Démonstratif sans être didactique. On s’enrichit en lisant Madame Vié. Savez-vous par exemple que dans l’Égypte ancienne – et pas qu’elle -, les boyaux de mouton étaient utilisés comme préservatifs ? Cette débauche de savoir met de surcroît furieusement en appétit au fil de ces pages truffées de références littéraires – Blandine possède une immense culture -, car les plats pourvus d'étranges saveurs en génèrent depuis toujours. Elle n’oublie pas de livrer quelques recettes comme celle d’estomacs de cochon confits et citron vert de l’ami Éric Ospital. Fidèle à son amour de la langue française, Blandine nous offre une roborative et délicieuse partie de 115 pages consacrée aux mots et expressions des boyaux et des tripes. Un lexique singulier et des plus précieux, très « gourmot » ai-je envie d’écrire, afin de connaitre les secrets de la signification de tous les termes que l’on emploie couramment et qui proviennent du jargon boucher - « chair-cuitier ».  Jouissif.  Tout amateur de tripailles sait par ailleurs combien partager en couple des plats canailles est un acte somptueusement gourmand, et surtout chargé d’une rare sensualité. « Penser à récurer des intestins pour les fourrer est tout de même une sacrée trouvaille », lit-on. Cette phrase résume une démarche humaine ayant généré une modeste industrie boyaudière que d’aucuns battent aujourd’hui en brèche au nom de l’intolérance, à coups de steaks de soja et de sachets de quinoa. D’ailleurs, j’achèterai un exemplaire supplémentaire de ce précieux ouvrage pour le cas où je croise un jour un végan - afin de le lui offrir, d’observer sa réaction, puis de guetter sa conversion sans y croire bien sûr. Et j’ai tout à trac envie d’assister à un « pèle-porc » ou tue-cochon, puis de ripailler avec d’irréductibles compagnons hédonistes et quelques gastromaniaques aussi curieux qu’éclairés dégustant aux tables voisines. L.M.

  • Escher

    IMG_8152.jpeg

    Le 11 décembre dernier, j'ai vu une exposition exceptionnelle consacrée à M.C. Escher, que j'admire depuis mes 18 ans, en 1976, lorsque je me suis offert un livre formidable, Le monde de M.C. Escher (Chêne). Depuis, nombre de posters de ses oeuvres fascinantes continuent d'orner les murs des mes domiciles successifs. Quelle ne fut donc pas mon émotion, en voyant les originaux... C'est à La Monnaie jusqu'à début mars, à Paris (et déjeuner chez Guy Savoy avant ou après l'expo est un sacré "plus"...). L.M.

    IMG_8155.jpegIMG_8163.jpegIMG_8167.jpegIMG_8156.jpeg

  • Sorrentino-Servillo, la grâce

    Capture d’écran 2026-02-02 à 21.47.38.png

    Au cinéma cet après-midi

    Je ne m’explique pas comment un film aussi fort que La Grazia – Paolo Sorrentino quand même (La Grande Bellezza, Parthenope...) avec un Toni Servillo au sommet de son talent, un film touché par la grâce justement, sur les thèmes de la velléité du pouvoir, du manque de courage, du ressentiment (thèmes chers à Cynthia Fleury que je lis actuellement avec délice), un film d’une douceur et d’une poésie si subtile qu’elle peut échapper au manque d’attention, comment un tel joyau ne reste – en tout cas sur la côte basque -, qu’une semaine en salles. Un président (imaginaire) de la République italienne en fin de mandat ne se résout pas à signer une loi sur l’euthanasie, ni à accéder à deux demandes de grâce de la part de deux meurtriers, l'une de son mari, l'autre de sa femme. Inconsolable depuis la disparition de son épouse Aurora qu’il aima sans limites et qu’il continue d’aimer au-delà de la raison, rongé par une jalousie vaine – elle l’aurait trompé quarante ans plus tôt, mais avec lequel de ses plus proches amis, vivant une relation étroite avec sa fille et plus fiable conseillère, ainsi qu’avec une amie d’enfance qui ne le ménage pas, il presidente Mariano De Santis est infiniment touchant. Le duo Servillo-Sorrentino continue de produire des merveilles. Non vediamo l’ora di vedere il prossimo film !.. L.M.

  • Non massicotés

    Il fallait un Italo Calvino pour décrire si bellement le plaisir devenu rare de découper un livre pour pouvoir entrer en lecture page après page. Je regrette tant que les éditions José Corti aient renoncé à cela depuis pas mal d'années à présent. Cela faisait partie de leur devise, Rien de commun... 

    IMG_8560 2.jpeg

  • Sansal en habit vert

    Capture d’écran 2026-01-30 à 12.41.20.png

    Boualem Sansal élu triomphalement à l’Académie française au fauteuil n°3 par 25 voix sur 26 dès le premier tour, c’est la consécration d’un écrivain de talent, d’un homme courageux engagé dans la lutte contre l’islamisme radical et le régime dictatorial actuel de l’Algérie (rappelons qu’il est fanco-algérien*), d’un amoureux et ardent défenseur de la langue française, d’un homme humble, souriant et d’une grande gentillesse (je peux en témoigner). D’un « résistant » enfin aux geôles algéroises une année durant. Il fera l’éloge de Jean-Denis Bredin son prédécesseur. Après le prix mondial Cino del Duca (doté de 200 000€), son élection à l’Académie royale de langue et de littérature française de Belgique, deux prix de l’Académie française déjà obtenus, le Grand Prix du roman pour « 2084 » et le grand prix de la Francophonie, Sansal – qui vit désormais à Paris, est couvert de lauriers mérités, n’en déplaise aux fielleux éléfistes ainsi qu’au nouveau chantre du régime de Tebboune, Ségolène Royal... L.M.

    ---

    *Boualem Sansal se dit cependant Français de naissance puisqu’il est né en 1944 quand l’Algérie était encore française.

  • C'est qui c'est quoi (devinette)

    IMG_8458.jpeg

  • Signature au Kiosque des Docks de Biarritz

    Capture d’écran 2025-12-14 à 19.21.09.png

    Je signerai mes deux livres publiés par Cairn samedi prochain 20 décembre de 9h30 à 12h30 à Biarritz (de l'autre côté de la gare, au-delà des rails), aux Docks de La Négresse - pardon, du quartier de L'Allégresse... Soit Les Bonheurs de l'aube, nouvelles, préfacé par Dominique Bona, de l'Académie française, et Belle perdue, roman. Venez nombreux, on boira des coups.

    Capture d’écran 2025-12-14 à 19.20.49.png

    Capture d’écran 2025-12-16 à 21.37.47.png

  • Prix François Sommer 2026, hier

     

    Capture d’écran 2025-12-12 à 18.24.21.png

    Capture d’écran 2025-12-12 à 18.24.40.png

    Les ultimes délibérations furent mouvementées hier à l'heure du déjeuner, dans les somptueux salons du 60, rue des Archives à Paris 3e, au sein de la Maison de la Chasse et de la Nature (l'hôtel de Guénégaud qui abrite la Fondation François Sommer), afin de débattre des ouvrages en lice pour le 46e Prix François Sommer que nous devions désigner au moment du café et du dernier verre de Baron de Brane, second vin d'un splendide margaux, le château Brane-Cantenac de la famille Lucien Lurton. Chacun des douze membres du jury - au complet - y alla de ses couplets de défense et illustration, ou bien d'accablement sans appel apparent. Plusieurs tours furent nécessaires. La terrine de chevreuil comme la blanquette d'agneau passèrent au second plan. Nous mangeâmes littéraire, non sans avoir au préalable, à l'heure de la coupe de champagne bue debout, chaleureusement félicité l'un des membres de notre jury (*), Éric Neuhoff, pour son entrée à l'Académie française. Et, à la fin, ce fut Valentine Goby et son Palmier qui l'emporta. Je pus regretter l'échec de mon chouchou Jean-Noel Rieffel et son si poignant Aimer comme un albatros, publié chez l'ami Olivier Frébourg à l'enseigne des exemplaires éditions des Equateurs, mais la solidarité de notre confrérie impose de défendre comme un seul homme le lauréat millésimé - en l'occurence la lauréate. Ainsi : Tous pour une !.. Et vive le palmier, tous les palmiers ! La remise du Prix eut lieu le soir même, hier à 19h30, avant un coquetaile (aurait écrit Nimier), du meilleur effet gastronomique - mention spéciale pour le délicat pinot noir des hautes-côtes-de-beaune et les saint-jacques lardées montées sur - double - pique, n'est-ce pas, Franck Maubert ?.. Alban de Loisy, directeur général de la Fondation, eut des mots d'une délicatesse de dentellière à l'égard des huit auteurs en finale, Xavier Patier, président de notre jury, eut au cours de son discours des mots métaphoriques du meilleur effet au sujet de la chasse... à la vérité. Et Quentin Ebrard, cheville artistique davantage qu'ouvrière du Prix, ses arcanes et son arrière-boutique, brilla dans l'ombre - c'est sa marque - par la perfection de l'organisation de tout ce bastringue jamais foutraque, mais au contraire tiré au cordeau et à quatre épingles invisibles. Le talent, quoi. Alors, longue vie à ce généreux prix si subtilement tourné vers la Nature, et à l'année prochaine. L.M.

    ---

    (*) J'ai le double honneur d'être membre du jury de ce prestigieux prix littéraire, et d'en avoir été le lauréat en 1993 pour mon premier roman, Chasses furtives.

    Capture d’écran 2025-12-12 à 18.22.40.png

    Capture d’écran 2025-12-12 à 18.23.53.png

    Capture d’écran 2025-12-12 à 18.25.27.png

     

  • L'Oublié!

    IMG_8095.jpeg

    Je me savais hanté par cette peinture que j’avais gommée de ma mémoire, avec le temps, et voilà qu’elle resurgit à la faveur d’une première visite au nouveau musée Bonnat-Helleu bayonnais – somptueux à tous égards. Elle s’intitule « L’Oublié ! », son auteur est un peintre bayonnais, Émile Betsellère (1846-1880). Il évoque la guerre franco-allemande de 1870-1871, et le souvenir d’un soldat bayonnais, Théodore Larran. Le peintre a lui-même vécu ce meurtrier conflit. Son œuvre figure un hommage à toutes les victimes – oubliées ou pas – de toutes les guerres qui saignent nos âmes et l’Histoire. Betsellère romantise en figurant la scène en hiver tandis qu’elle se passa en été. La neige ajoute au drame et renvoie immédiatement à la terrible campagne napoléonienne de Russie de 1812. Nous ne lui en voulons aucunement d’avoir ainsi accentué le tragique abandon – sans doute involontaire – d’une ambulance que l’on aperçoit sur la gauche, en partance, hors champ de vision du mourant qui se cambre pourtant de toutes ses ultimes forces afin d’attirer l’attention ; mais en vain. Il y a – il le fallait depuis Villon – les corneilles noires pour oiseaux de mauvais augure charognard, et le rouge du sang versé sur la neige pour rappeler l’horreur de tout conflit entre êtres humains. Le visage du soldat a lui aussi été « embelli » afin de lui donner une apparence universelle – et résolument esthétique, car mourir au champ d’honneur pour la France lorsqu’on est beau, ajoute au drame national. L’issue sera cependant heureuse : Marie-Thérèse Jacquet, infirmière de son état, surgira à temps par miracle et sauvera Théodore. Puis, ils convolèrent en justes noces et enfantèrent à quatre reprises. Mais la dimension tragique de cette peinture perdure, qui m’évoque la Grande Guerre d’abord, puis la Seconde guerre mondiale, celle du Vietnam, les rues de Kiev, et tous les conflits qui gangrènent notre morale humaine. Je retournerai souvent, ou plutôt parfois au musée Bonnat-Helleu afin de rendre visite à « L’Oublié ! ». L.M.

  • Signature

    Dimanche prochain 7 décembre dès 9h et jusqu'à épuisement des stocks ou de l'encre de mon stylo à plume, je signerai à la demande six de mes derniers ouvrages sur la terrasse de la maison de la presse d'Anglet Cinq cantons. Vous serez également libre de m'apporter quelques huîtres et du vin blanc. Ça sent déjà Noël, tout ça...

    Petit éloge amoureux du Pays basque, essai (Privat)

    Le Bruissement du monde, fragments (Passiflore)

    Chasses furtives, roman (Passiflore)

    Anglet, essai (Passiflore)

    Les Bonheurs de l'aube, nouvelles (Cairn)

    Belle perdue, roman (Cairn)

    Capture d’écran 2025-12-02 à 06.38.14.pngCapture d’écran 2025-12-02 à 06.37.49.pngCapture d’écran 2025-12-02 à 06.39.01.pngCapture d’écran 2025-12-02 à 06.38.23.pngCapture d’écran 2025-12-02 à 06.39.59.pngCapture d’écran 2025-12-02 à 06.39.09.png

  • Sur le parler pied-noir

    IMG_7371.JPG

    J’étais chaleureusement invité à participer à une sorte de colloque ayant pour thème « le parler des Français d’Afrique du Nord, un melting-pot linguistique méditerranéen », soit « le parler pied-noir », thème qui me touche particulièrement IMG_7975.jpegpuisque j’ai écrit un livre sur le sujet qui vit toujours en librairie, trente-six ans après sa première publication (Rivages, 1989, Payot, 2017, 192 pages, 8€). Cela se passait au CDHA, le Centre de documentation historique sur l’Algérie (française), sis à Aix-en-Provence, les 15 et 16 novembre derniers. Cet organisme est des plus dynamiques, et des moins nostalgériques façon couscous-lacrymal-d’un-là-bas-perdu-la-purée-d’nous-z’ôtres.

    Capture d’écran 2025-11-24 à 10.19.34.png

    Anne-Marie Perez

    Essentiellement animé par une tonique équipe issue de la génération des années 1962, le CDHA, piloté par l’énergique Anne-Marie Perez (et présidé par Martine Ivara-Deveney), œuvre à entretenir la mémoire des années 1830-1962 en collectionnant un tombereau de témoignages, livres, journaux, documents, objets de toute sorte, soit tout ce qui constitue un patrimoine précieux, un capital mémoriel irremplaçable et à thésauriser coûte que coûte. Le stock déjà acquis est aussi considérable que l’accueil fait à de chercheurs du monde entier intéressés par le sujet. L’espace dédié s’avère formidablement confortable.

    IMG_7274.JPG

    C’est donc en son cœur que les débats, spectacles, conférences, tables rondes eurent lieu deux jours (de liesse) durant. J’en fus réjoui. Parmi les temps forts, il y eut une conférence de l’historien Jean Monneret sur l’interaction linguistique, une autre de l’universitaire vénitien Alessandro Costantini sur le pataouète et la littérature, plusieurs interventions poétiques de Paul Monnier – homme des « mots enfouis » qu’il sait ressusciter avec gouaille et talent, une synthèse subtile en forme d’hommage sensible du psychologue des âmes exilées Hubert Ripoll, un long conte touchant de Nicolas Bourdon, « Et Pataouète et Patatras », des choses comme ça, diverses, et notamment un formidable hommage rendu par Gérard Crespo au poète injustement oublié Gabriel Audisio, « frère de soleil » d’Albert Camus, Max-Pol Fouchet, Emmanuel Roblès et d’autres... et mis en lumière via des lectures croisées de Isabelle Lillo, Amalia Escriva et Paul Monnier notamment. Deux jours de bonté, de beauté, de partage, de souvenirs, d’amitié et de gaîté simple. On en redemande. L.M.

    IMG_2037.jpeg

    Ma pomme, Stéphane Sarrat (médiateur), Nicolas Bourdon et Sophie Colliex

     

    IMG_0456.jpeg

    NicolasBourdon

    IMG_7517.JPG

    Paul Monnier (premier rang, au centre)

    IMG_8872.JPG

    "é oilà !"

     

    Post-scriptum : Lisez l'interview donnée par Boualem Sansal au Figaro (paru ce matin), et dont voici un extrait :

    Capture d’écran 2025-11-24 à 11.46.22.png

      

  • Conférence à propos de Julien Gracq

    Julien Gracq à l'IFM et sur France Culture

    Capture d’écran 2025-11-22 à 18.42.35.png

    Je relisais déjà la correspondance Breton/Gracq parue il y a quelques jours chez Gallimard. Et repensais "tout à trac" à une conférence que j'ai donnée à l'Institut français de la mode (Paris XIIIe), à la demande de mon ami Lucas Delattre, et que France Culture enregistra sans que je le sache. Le site de la radio publique a semble t-il supprimé le lien pour l'écouter. Quel dommage. Reste, par bonheur, la source, que voici CI-DESSUS en guise de TITRE de cette note, afin de cliquer pour l'écouter. J'ai été si heureux d'évoquer mon auteur fétiche en toute liberté, sans notes (sauf un demi-feuillet garni de mots-repères, et de quelques citations phares griffonnées à la hâte) ce, à la faveur d'une matinée bleue dans le ciel et blanche car givrée au sol - ce 7 novembre 2017 -, aussi belle que celle de ce matin 22 novembre, et cela eut lieu alors pour mon anniversaire ; par surcroît... Cliquez donc là-haut sur les majuscules pour écouter (ça dure une heure). L.M.

     
  • Sélection du Prix François Sommer

    Voici la liste de livres avec laquelle, nous jurés, re-débattrons bientôt...

    Capture d’écran 2025-11-19 à 11.21.16.png

    Capture d’écran 2025-11-19 à 11.40.51.png

    Capture d’écran 2025-11-19 à 11.41.04.png

  • Boualem libéré. Danke !

    Capture d’écran 2025-11-12 à 15.02.35.png

    Honte à l'Elysée et au caniche Barrot, et gloire à l'Allemagne, où Boualem est considéré depuis son premier livre comme un demi-dieu, où il est archi lu (bien davantage qu'en France), où il est adulé, honoré et récompensé par les plus grandes distinctions nationales. Vive sa liberté, et croisons les doigts pour sa santé considérablement mise à mal. Enfin, je vomis sur l'abject régime dictatorial de Tebboune, et sur l'urticaire qui se développe déjà sur la peau de tous les LFIstes.

    (Quelle joie ! Mais quelle honte ! La démocratie allemande a fait montre de fermeté intelligente; efficace. La « pleutrocratie » macronienne a chié dans son froc devant un minus : Tebboune). L.M.

  • Des vivants

    Capture d’écran 2025-11-10 à 15.43.24.png

    Je viens de regarder la mini-série de huit épisodes à la fois choc et douce de Jean-Xavier de Lestrade, « Des vivants », sur les survivants du Bataclan, ceux du 13 novembre 2015. Notamment cette poignée de jeunes adultes qui furent pris en otage dans un étroit couloir à l’étage de la salle de concert durant 2h30 par deux inqualifiables barbares dingues, deux crevures terroristes. Et c’est bouleversant de retenue, de justesse, riche de sentiments, de fraternité, d’humanité, de victoire à la fin. Victoire de l’amitié, de l’amour, de la musique malgré les blessures profondes et ineffaçables, assorti d’un hommage appuyé au courage inouï, au sens du sacrifice des hommes de la BRI, la Brigade de recherche et d’intervention. Je recommande vivement, car il n’y a aucun tremolo, aucune recherche lacrymale, aucune empathie excessive dans la réalisation. Les acteurs sont vrais. Le scenario brut et sensible. Réel. C’est juste équilibré, donc rare. L.M.

    (france.tv)

    Capture d’écran 2025-11-08 à 18.40.24.png

  • Neuhoff en habit vert

    Capture d’écran 2025-11-06 à 20.16.59.png

    Eric Neuhoff en habit vert, ça a de la gueule ! Je commence à comprendre pourquoi il fut porté pâle lors des premières délibérations du jury du prix François Sommer il y a environ trois semaines (nous y siégeons tous deux). Il devait peaufiner sa campagne auprès des immortels. Je plaisante, bien sûr. Je l’avais rêvé au fauteuil de Michel Déon, auteur du Jeune homme vert... Il avait échoué de peu il y a deux ans pour occuper celui de Jean-Loup Dabadie, ç'eut été du sur-mesure ! Il hérite de celui de Gabriel de Broglie. Pas commode comme sujet pour torcher un éloge comme l’exige la tradition, avec l’esprit vif et claquant d’Éric Neuhoff. Florian Zeller, autre académicien du jour, aura l’exercice plus fastoche en occupant le fauteuil laissé vacant par Hélène Carrère d’Encausse. Il suffira au dramaturge rendu célèbre par sa coupe de cheveux étudiée pour la télé, de pomper quelques extraits de Kolkhoze, prix Médicis 2025. Quelques jours après le centenaire de la naissance de Roger Nimier, fêté par un Quarto (Gallimard), « la Pléiade du pauvre » à l’instar de Bouquins (Robert Laffont), l’élection de Neuhoff ne manque pas de panache. Nous sommes ravis ! L.M.

  • Nuit d'insomnie

    La nuit dernière fut d’insomnie comme d’autres nuits peuvent être de volupté ininterrompue, de sensualité joyeuse. Non, d’insomnie. Moins gai, quoique susceptible de générer une étrange poésie. Je regardais le ciel par la fenêtre grande ouverte. Une touffeur légère ouatait l’atmosphère plongée dans un silence d’abbaye. La constellation d’Orion, entre toutes ma préférée pour plusieurs raisons, scintillait comme la lune sur la mer, mais ni la mer ni l’océan ne se trouvaient dans mon champ de vision. Orion ne cessait de me faire des clins d’œil blancs argentés. Je repensais à sa légende, ce chasseur transformé en constellation, aux poèmes de René Char à elle consacrés, lorsque soudain un vol de grives musiciennes traversa la nappe noire comme autant de fusées, comme des fées. Je reconnus leur cri, ce sifflement impossible à confondre avec celui, possiblement en novembre, de la grive mauvis. J’en eus les larmes aux yeux, car tant d’émotion est capable de procurer, d’engendrer cela en moi. J’eus envie de chausser mes bottes, d’enfiler mon vieux Barbour, et de filer jusqu’aux barthes de l’Adour, du côté de Pey et d’Orist, de marcher dans la nuit à la faveur de la lumière procurée par la lune dans l’herbe gorgée d’eau, avec l’espoir de voir s’envoler devant mes pas lents et silencieux, qui auraient soulevé la peau de l’eau pour éviter tout dérangement sonore, quelques sarcelles, bécassines, colverts et autres pilets peut-être. Et puis je me suis ravisé, pensant qu’il ne fallait pas secouer le sommeil de ceux qui ne sont pas frappés d’insomnie, surtout les oiseaux, mes chéris. Alors, j’ai attrapé la Correspondance André Breton – Julien Gracq fraîchement parue, et je me suis souvenu que, dans les Souvenirs désordonnés de José Corti, l’éditeur historique, premier, de mon auteur fétiche, Gracq, avait demandé sept mille cinq cents francs à Louis Poirier qui changeait alors d’identité, afin de pouvoir publier Au château d’Argol, dont la fabrication nécessitait entre onze et douze mille francs. Le jeune professeur, qui venait de se faire retoquer par Gallimard – éditeur qui ne s’en remît pas -, accepta. André Breton reçut un exemplaire. Il aima démesurément l’ouvrage, le « lança » si je puis dire. Ç’en était fait. Julien Gracq prenait soudain corps à la littérature. Il en est aujourd’hui le pilier central, sans lequel tout pourrait bien s’effondrer. L.M.

  • L'Étranger de Camus, via Ozon, en passant

    Capture d’écran 2025-11-04 à 22.37.15.png

    Vu, hier soir, au cinéma Le Sélect à Saint-Jean-de-Luz, une adaptation admirable de L'Étranger, d'Albert Camus, roman paru chez Gallimard en 1942, par le très talentueux François Ozon, avec un formidable Benjamin Voisin dans le rôle si difficile, absurde, taiseux, glacial (je sais pas, répète-t-il...), désabusé, nihiliste peut-être, absent davantage qu'inconscient, de l'inoubliable, iconique Meursault. Une sublime Rebecca Marder à ses côtés, un Pierre Lottin totalement dans son rôle de marlou (mais que l'on aimerait bien voir un jour "à contre-emploi", certain qu'il serait admirable). Le texte est respecté, jusqu'à la dernière phrase, sublime, du roman, et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine. Le noir & blanc est indispensable à l'esthétique générale du film. Quelle heureuse idée ! Même s'il y manque (je trouve) l'incandescence en quadrichromie surexposée à l'extrême du soleil et de la mer lorsqu'elle scintille d'une chaleur insoutenable, infiniment brûlante. Mais cela relève de ma propre vision, projetée, de l'oeuvre si méditerranéenne de Camus, et souvent relue : Noces, L'Été, Le Premier homme, L'Étranger, La Chute, les Carnets... Le soleil qui tue, qui provoque, qui agit ; facilite le passage à l'acte. Le couple extrêmement sensuel augmente le film, sur la bouée, dans l'eau, entre les draps. Leur amour apaise, la nudité de leur corps procure du bien. Le Schpountz aussi, avec un Fernandel tout en dents de cheval dehors, vu au cinéma Le Majestic, alors interdit d'accès "aux indigènes", dit un panneau près de la caisse. Les rues d'Alger, la rue de Lyon notamment, la tension qui monte, bien que "les événements" soient encore une absurde vue de l'esprit, en 1938. Ils n'ouvriront leur sinistre boite de Pandore que seize ans plus tard, à la Toussaint, dans un autocar... La chaleur, le soleil seuls responsables. L'arabe. L'Arabe. Nommé (enfin) comme dans le premier livre de Kamel Daoud, afin de lui conférer une identité... existentielle. Une espèce de repentance déplacée. Ozon s'inscrit ainsi dans l'air du temps, et nous ne lui en ferons pas reproche. Et puis la chanson de The Cure, signée Robert Smith, Killing an arab, en référence directe au texte de Camus, pour accompagner le générique de fin. Clin d'oeil apothéotique. Une relecture. Bienfaisante. Revenir au texte. Le relire. Je le fais, ce soir. C'est hygiénique, comme relire L'Été chaque été, et l'offrir. Comme on sème, d'un geste auguste de semeur hugolien. Aimer le faire. Partager le plaisir du texte. Surtout lorsqu'il touche par sa désarmante simplicité, son efficace évidence, sa vérité universelle, à une séduisante intemporalité. L.M. 

    ---

    P.S. : J'ai appris (merci Benoît), s'agissant de la première adaptation de L'Etranger par Luchino Visconti, que le maestro souhaitait Delon pour interpréter Meursault, qu'Alain refusa (craignait-il les avances homos appuyées du génial réalisateur du Guépard ?), et que Marcello accepta. Cela donna - j'ai revu la version il y a peu- un Etranger affadi par un Mastroianni sans épaisseur dramatique, désinvolte et non conduit par un Visconti n'ayant visiblement rien compris à la densité tragique du singulier roman de Camus. Regret, car Delon eut été un autre Samouraï à la façon melvillienne, pour peu que Visconti eut eu envie de tout donner pour ce faire. Mais, bon...

    Capture d’écran 2025-11-04 à 22.36.54.png

    Capture d’écran 2025-11-04 à 22.36.29.png

  • Passage

    IMG_7811.jpeg

    Splendeur de l'automne indienne, tout ce jour. Je féminise, car l'automne figure une femme dans mon imaginaire. Passage ininterrompu de passereaux le long de la côte, ce matin (je suis resté longtemps attablé à Kostaldea, soit au-dessus de la Petite Chambre d’Amour, à Anglet, ce dès 9h30, droit devant l'océan; café-tartine-beurre-confiture) : pinsons, pipits, chardonnerets, alouettes... Et moineaux devant moi que je pourvoyais en mie de pain. Un festival d'oiseaux minuscules virevoltant vers le grand Sud. Le ciel, d'un bleu intense (strié cependant de trop nombreux sillons blancs d'avions ; mais bon) vibrait je le jure. La douceur puissante de l'air. La lumière lumineuse, dirait Roland Barthes, comme la veille à Urrugne, plein centre au bar trinquet Léon Dongaitz où j'ai savouré le silence et raté les 200 000 palombes passées la veille… Le bonheur simple, en somme. La nature à portée d'oeil et de peau. Mon plaisir. Que souhaiter de plus, sinon espérer le revivre demain avec une complicité, une complice, une qui sait. Tout ça. Tout. Et, ce soir, la nuit tombée, je suis allé faire un tour rituel à la Petite Chambre d'Amour encore, avec ma moto retrouvée après un mois et demi de jachère, pour cause de claquage du mollet gauche (un accident con). Je fus ému par le faisceau du phare de Biarritz qui balaya le rivage comme s'il voulait me caresser le visage au passage. L.M.

  • Boualem S.

    Capture d’écran 2025-10-29 à 21.15.53.png

    Le 16 novembre prochain aurait été le 89e anniversaire de ma mère si elle n’était pas partie trop tôt à l’âge de 61 ans et demi en 1998. Vingt-sept ans déjà. Ce sera surtout, car il est vivant, le premier anniversaire de l’abjecte incarcération de Boualem Sansal. J’ai la chance de le connaître un peu, depuis notre rencontre en 2015 dans le train qui nous conduisit depuis Paris au salon Livres en Vignes au Clos de Vougeot. Je m’étonne chaque jour davantage, je suis révolté comme beaucoup d’entre nous heureusement, par l’inaction française à faire pression sur le régime algérien perverti et dictatorial de Tebboune. Devant l’attitude pleutre de l’Élysée. Devant le silence complice de nombre de mes confrères journalistes. J’ai honte, et ce soir je relirai en diagonale « Le Village de l’Allemand, ou le Journal des frères Schiller », mon livre préféré de Boualem. Mais ma lecture silencieuse ne pourra rien. Faut-il afficher le portrait de Sansal à la façade des mairies (afin de couvrir, en passant, le drapeau palestinien qui dissimule à peine et par une espèce de palimpseste immonde celui du barbare Hamas) ? Que faut-il faire, un an après, pour obtenir sa libération, la fin de son absurde détention ? L.M.

  • Indien

    IMG_7804.jpeg

    Il est convenu de dire, c'est l'été indien. Lumière diaphane distincte de celle, préférée, de septembre, puisque octobre touche à sa fin. Douceur, ouaté dans l'air, chaleur humaine dans les rues, sur les places, corps dénudés à la plage, beach-volley comme en août, promenade de bord d'océan emplie d'un monde joyeux de "profiter", vagues onduleuses et puissantes, surfeurs beaucoup trop nombreux. J'espérais un passage de dauphins, ce fut un hélicoptère de l'armée qui traça le littoral. Soudain, plus tard, ce fut un vol de grues cendrées qui sillonna le ciel d'un bleu dense à basse altitude au-dessus de mon toit bayonnais. Bonheur automnal avec incursion estivale. Tout se bouscule, la migration entrechoque un été qui refuse de capituler. Le changement d'heure nous rappelle la tristesse du couchant, si tôt désormais. Alphonse Allais : "La nuit tombait. Je la ramassais...". L.M.

  • Quelle belle idée !

    Capture d’écran 2025-10-26 à 14.12.47.png

    Comme j'ai commandé récemment via l'Internet des timbres à l'effigie de Françoise Sagan (je n'achète plus d'ordinaires Marianne depuis longtemps), La Poste m'adresse désormais ses nouveautés philatéliques par e-mail. Parmi les dernières, celle-ci me ravit : un timbre olfactif qui sent le croissant chaud... Rien de plus séduisant - me semble-t-il - pour affranchir mes prochaines missives à destination de ma Promise. Un timbre comme une promesse de petit-déjeuner au lit avant et après l'Amour, une lettre timbrée d'un parfum de viennoiserie au beurre... L.M.

  • Une vague à la Goffman

    Capture d’écran 2025-10-25 à 19.24.42.png

    Ce temps de gueux, de tempête avec vent violent et pluie horizontale fouettant visages et pare-brises, rappelle à mon souvenir une scène dont je fus témoin en 1976, et que je n'ai décrite qu'en 2006. Je viens de retrouver le texte, car je reviens de la plage de la Petite Chambre d'Amour, à Anglet, où cela se passa :

    Cela pourrait rester goffmanien - pour parler comme les étudiants en ethno -, en référence aux travaux célèbres d'Erving Goffman * sur les comportements sociaux. La littérature peut mieux faire et c'est l'une de ses vertus. 

    La scène se passe à la plage de la Petite Chambre d'Amour. Plus exactement sur le parapet qui la surplombe. L'océan est agité, la marée haute et rebelle. Les vagues frappent les blocs de pierre extraits de la montagne proche, empilés là pour amoindrir l'ardeur de la mer qui érode la côte.

    Un homme de petite taille, vêtu pauvrement mais avec soin : veste bleue élimée, pantalon assorti, chemise blanche à col "pelle à tarte" ouvert généreusement sur un poitrail plat, imberbe et maigre. Physique sec. Comme le sont sans doute ses gestes, et comme sa diction doit être : sèche. Rêche et abrupte. Par rafales, cet homme doit parler.

    Il tire sur une Gitane maïs plus qu'il ne la fume. Il est debout sur le parapet que les vagues menacent d'éclabousser d'un instant, l'autre.

    Les séries de vagues frappent, toujours plus menacantes.

    Le petit homme regarde l'horizon; impassible.

    Avec, en plus, cet air d'écouter les éléments comme on entend sans l'écouter, un bavard anonyme et aviné au comptoir d'un bar. Sans prendre la peine de répondre à ses questions enchaînées et qui n'attendent d'ailleurs aucune réponse, mais seulement une approbation automatique.

    Sans affect apparent, quoi.
    Soudain, une vague plus forte que les autres  explose, gicle et inonde le petit homme debout sur le parapet.

    Le douche.

    Au lieu de s'exclamer et de reculer, l'homme "sec" ne bouge pas. Trempé, stoïque, il continue de tirer sur ce qui reste de sa Gitane imbibée. L'eau dégouline de ses cheveux jusqu'à ses pieds. Le regard des passants alentour, témoins de ce qui lui arrive, le paralyse plus sûrement qu'une injection d'anésthésiant. 

    Cet homme foudroyé est en train de vivre l'un des moments les plus douloureux de sa vie.

    Il regarde l'horizon. Imperturbable perturbé jusqu'aux os de l'âme.

    Je partage sa douleur profonde du mieux que je peux. A distance. Impuissant. Juste témoin.

    A l'heure où j'écris cette scène (30 octobre 2006, 23h45), l'homme ne se trouve plus sur ce parapet de La Chambre d'Amour.

    Et pour cause. Cette scène s'est passée il y a trente ans environ. Mais il m'a semblé capable de rester là l'éternité, tant je devinais son désir double de devenir invisible, ou bien d'être changé en statue.

    Ce récit (envie de l'écrire enfin, ce soir), est une espèce de stèle en souvenir d'une scène quotidienne, ordinaire, excepté dans la Creuse, le Quercy, et autres lieux où l'Océan, de notoriété publique et donc largement admise, ne vient jamais frapper les parapets. Mais alors, jamais... L.M.

    ---

    * Sociologue canadien (1922-1982) que nous étudions à Sciences-Po, surtout son livre intitulé La mise en scène de la vie quotidienne (Minuit).

  • Aux Dames de France

    Capture d’écran 2025-10-25 à 08.05.23.png

    Aux Dames de France à Bayonne, Biarritz Bonheur à Biarritz. Galeries Lafayette aujourd'hui... À Bayonne, il s’agit d’un splendide bâtiment de style Art Déco dû aux frères architectes Louis et Benjamin Gomez. Je ne me lasse pas d'y entrer et d'admirer sa monumentale verrière signée Mauméjan et sa cage d'escalier en fer forgé d’un noir luisant, en prenant l'escalator, avant de musarder entre jeans et chemises... Cette photo m'émeut, car j'ai l'impression de tenir la main de maman en m'y rendant avec elle le jeudi. J'ajoute que ce matin encore, je suis passé et repassé devant les Dames de France (je ne me résoudrai jamais à les désigner autrement), me dépêchant d'aller faire provision de bouche au Monoprix calé à l'angle des rues Orbe et Port-Neuf, m'étant attardé devant les puissants embruns de La Petite Chambre d'Amour, et j'ai ressenti, je le jure, la chaleur de la paume de ma mère au bout de mon petit bras tendu haut... L.M.

  • Sidérant Sirât

    Capture d’écran 2025-10-21 à 07.26.35.png

    Vu enfin Sirât, hier, avec un Sergi Lopez impérial. Ce film envoie du lourd, du très lourd, et je n’en raconterai presque rien. Une rave-party clandestine et l’armée qui surgit. Une échappée plus ou moins belle. Un périple dans le désert marocain où rode une atmosphère de guerre en gestation, figure une épopée qui ne fait pas du tout penser à Mad Max. Le fil directeur? La recherche de Mar, la fille perdue depuis cinq mois et adepte des raves, la prochaine prévue aux confins du désert mauritanien pour but. Tenter tout pour la retrouver. Des relations humaines entre paumés, l'espoir chevillé, puis le désarroi d'un autre perdu et son jeune fils, les accidents tragiques qui émaillent le récit, la musique entêtante, la pellicule humble, touchante - les cadrages sont d’une confondante réalité à l’instar des regards, des silences, des cris, de l'hostilité du paysage, de l’extrême violence osée par le réalisateur, Oliver Laxe, qui est d’une audace sans limites, font de ce film marquant, qui prend peut-être davantage au corps qu’à l’esprit, une carre dans le manche de notre Opinel cinéphile. On ne peut ni ne veut rien en dire afin de préserver sa substance, sa subtilité, ses fulgurances, ses coups de théâtre. Un sidérant coup de maître qui sonne le spectateur comme s'il venait de doubler Robert De Niro dans Raging Bull ou Hilary Swank dans Million dollar baby. L.M.

    ---

    En salles. Prix du Jury à Cannes l'an dernier.

    Capture d’écran 2025-10-21 à 07.27.08.png

  • Montaigne

    IMG_7748.jpeg

    Hier dans l'après-midi, j'ai lu le brillant opus, Adieu Montaigne, de Jean-Michel Delacomptée, admirable biographe libre (j'ai lu son Saint-Simon, La Grandeur, il y a peu : jubilatoire), dans le tégévé qui me ramenait chez moi depuis Paris où je me trouvais - à la sauvette - pour les premières délibérations du prix François Sommer au merveilleux Musée de la Chasse et de la Nature, puisque je fais partie du jury. Avant cela, je suis allé saluer le vieux Montaigne rue des Ecoles, face au Collège de France, place Paul Painlevé avec le splendide musée médiéval de Cluny en fond, où se trouve désormais un square Samuel Paty, victime d'un abject crime terroriste et auquel on rendait hommage dans les parages je suppose (je n'ai pas pris soin de vérifier où cela avait lieu) ; aussi le quartier était-il bouclé, il fallait montrer patte blanche aux CRS et la rue du Vieux Campeur était déserte, infiniment silencieuse. Je ne manque jamais d’aller rendre visite à la statue de l'auteur des Essais lorsque je reviens à Paris, sans flatter son pied droit doré par des milliers de mains touristiques, à l’instar des seins de Dalida sur le buste sculpté par Aslan, dans le XVIIIe. Ainsi ai-je sacrifié à un rite. Lorsque je vivais dans le quartier (treize ans rue Monge), le Ve, j'accomplissais cette forme de clin d'oeil avant d'aller musarder à la librairie voisine Compagnie, puis de pousser jusqu'à celle de Gibert. Une page du livre de Delacomptée figure un écart éblouissant de vérité que j'ai envie de reproduire en prime, ci-dessous. L.M.

    Capture d’écran 2025-10-16 à 22.26.38.png

    IMG_7747.jpeg

    IMG_7731.jpeg

  • furtif coup de vieux

    Capture d’écran 2025-10-14 à 18.55.20.png

    Capture d’écran 2025-10-14 à 18.54.55.png

    Impossible de coller ici (trop lourde, me dit-on) la vidéo de 52 minutes d'Histoires Naturelles (TF1, Juillet 1993) intitulée "Furtifs", en référence à mon premier roman, au fil de laquelle je converse avec l'immense Igor Barrère sur l'approche, le Sauvage, le pouvoir de ne pas donner la mort lorsque l'on est chasseur (ce que je fus trente années durant, jusqu'en l'an 2000 - depuis, je "chasse" avec jumelles Zeiss et appareil photo Leica). En voici trois vues. Tentez, si vous le désirez, de la voir sur ma page Facebook, où elle est curieusement passée sans peine, parce que les images valent vraiment le détour. L.M.

    Capture d’écran 2025-10-12 à 19.38.03.png

    Oui, bon, j'avais à peine trente-cinq ans lors du tournage...

  • Prendre et reprendre Christine de Pizan

    J'exhume un texte du ventre de KallyVasco parce que je suis retourné parmi les sensibles Ballades de Pizan, et que cela fait un bien fou que j'ai, comme d'habitude, envie de partager.

    Capture d’écran 2025-10-14 à 18.19.25.png

    Savez-vous - mais qui peut prétendre savoir ce qui suit, aujourd'hui? - savez-vous donc que dans la théorie courtoise, le baiser représente le quatrième degré de l'amour dans une hiérarchie qui en compte cinq, selon le modèle des cinq sens? Le baiser correspond à celui du goût. Et cela nous est déjà si délicieux de l'apprendre. C'est Jacqueline Cerquiglini-Toulet (un lien de parenté avec Paul-Jean? - J'ai demandé, elle l'ignore), fervente préfacière et éditrice de ces ballades de Christine de Pizan, qui l'écrit. L'ouvrage, Cent ballades d'amant et de dame, est d'importance (Poésie/Gallimard, 10€). D'une part nous lisons un homme d'une loyauté sans faille, quoique, et d'autre part, les réponses d'une femme aimante mais infiniment prudente. Les amants dialoguent au fil de cent poèmes, ce qui n'est pas rien lorsque le désir attise. Ce sont des lettres, des messages, des hommages, des envois, des plaintes parfois, de fougueuses adresses, des reproches aussi, des invites, un faux dialogue peut-être, la distance entretient l'absence en tentant de la dissoudre, le choix du mot fait le reste, maintient, magnifie, tient droit tout cet édifice d'une intense fragilité. À l'époque de Christine de Pizan (1364, Venise - 1430, Poissy), la ballade est une forme à trois strophes avec un refrain d'un ou deux vers. Dans ces Cent ballades d'amant et de dame, si pressantes, la longueur des strophes est délicieusement écourtée parfois, et la taille des vers varie au gré de la disposition des rimes... Les 336 pages du recueil nous offrent ainsi un bouquet de retenue, l'expression parfaite de l'amour courtois cher aux troubadours : Que votre doux amour soit vers moi tourné / Car mon coeur est déjà plus noir qu'une mûre, lit-on dès le premier envoi. Ce qui fait délice, c'est la nomination de l'alternance : L'Amant, La Dame, L'Amant, La Dame se répondent et nous suivons un ping-pong amoureux d'une fine délicatesse, un échange d'une stupéfiante modernité : Le dard d'amour qui, comme il se doit, / T'enverra des pensers / Pleins de désir, par divers sentiers, / Tantôt joyeux, tantôt douloureux... La ballade 20 exprime une affirmation féministe de bon aloi. À laquelle la Dame ajoute, quelques pages plus loin, des vers à nos yeux définitifs :  À rien ne sert de résister, / Amour est mon adversaire, / Je ne peux m'y soustraire. Car, il s'agit là, au détour de quelque strophe, d'une joute jouant sur le désir de l'autre : Car je ne veux que votre doux vouloir. / Votre volonté seule est la mienne... dit-il, tandis qu'elle semble, semble seulement, lâcher prise : Je suis vôtre, vous m'avez justement conquise, / Il n'est plus besoin que j'en sois requise, / Amour le veut; vous avez trouvé le chemin /Pour prendre mon coeur / Sans mauvaise ruse, par une très loyale quête. / Je le sais en vérité, je m'en suis bien enquise, / Et puisqu'il me plaît ainsi, en toute guise, / Du bien en résultera pour moi. Ce à quoi répond tardivement, et c'est agaçant, l'amant balourd mais lucide et d'une belle patience - à sa décharge, ainsi que d'une capacité à accepter les coups portés : Vrais amants courtois, sachez qu'il n'est dureté / Que de se séparer de sa dame et maîtresse. L'Amant se déclare, sans forfaiture aucune, comme étant un serviteur lige, et cela est d'une admirable rareté. Il entre en merencolie, terme désuet, d'époque, pour désigner la mélancolie. La Dame, infiniment romantique avant l'heure, confesse une fièvre (Ballade 100), qu'une réalité va corroborer : Je m'y fiai : mon coeur se fend en deux / Car sa parole séduisante, trompeuse, / Et son maintien courtois et aimable / M'affirmaient qu'il disait vérité, / Et tel n'était le cas, c'est bien prouvé : / Il a déshérité mon coeur de la joie. Tout est déjà dit, là, sur la légendaire lâcheté masculine. Le cuir me part (Mon coeur se brise), déclare la Dame. Le lecteur est subjugué par tant de droiture sans ambages, de franchise intérieure sans détour. L.M.

     

  • Sorcellerie au Pays basque en 1609-1610

    Je viens de voir un documentaire passionnant sur la sorcellerie au Pays basque et sa répression dans les années 1609 et 1610 par le maudit inquisiteur Pierre de Lancre et ses sbires => Sorcières : chronique d'un massacre C'est sur arte.tv. Réalisé avec talent par Marie Thiry. Un film édifiant. Je recommande... chaleureusement. L.M.

    Capture d’écran 2025-10-13 à 20.46.55.png

  • Prof Nabokov

    Capture d’écran 2025-10-03 à 20.57.53.png

    Nota : j'ai eu deux, non, trois profs exceptionnels, marquants : Jacques Ellul à Sciences-Po, Michèle Breton, ma prof de philo en Terminale à Bayonne - décédée d'ailleurs cette semaine (lu dans le Carnet de Sud Ouest Pays basque, ce matin) et Yves Louis, prof de Français en Première au même lycée, décédé en novembre dernier et à qui je dois certainement mon éveil décisif à la littérature via quelques poèmes d'Apollinaire, de Saint-John Perse et de Michaux. Mais que j'aurais aimé avoir Nabokov pour prof ! Et suivre ses cours en candidat libre, comme je suivais en catimini, affamé, ceux de philosophie, sur le désir et le temps, donnés par Nicolas Grimaldi à la fac de Lettres de Bordeaux (je séchais ceux de Droit pour ce faire). Nabokov... J'ai retrouvé les lignes qui suivent dans les archives de Kallyvasco, millésime 2010. Je les ressers comme on sort un gigot du congélateur. Afaria ! / A tavola !

    *

    J'en rêvais, Bouquins/Laffont l'a fait (en février 2010). Les fameux cours de littérature donnés par l'auteur de Lolita dans plusieurs universités américaines, notamment celle de Cornell, entre 1941 et 1958, reparaissent en un seul et épais volume au papier bible délicat (1212 pages, 31€). Dedans ? Des trésors, la caverne d'un Ali forcément baba :  lo mejor de Austen, Dickens, Flaubert, Stevenson, Proust, Kafka, Joyce, Gogol, Tourgueniev, Dostoïevski, Tolstoï, Tchekhov, Gorki, Cervantes... Du pur jus d'intelligence libre et claquante, du talent d'un écrivain dont on devine le grain de la voix, de la verve d'un qui vilipendait vertement les Philistins (la préface lumineuse de Cécile Guilbert est sur ce point salutaire, ainsi que les pages 98 à 114 du Nikolaï Gogol, essai virulent du même Nabokov, reparcouru pour l'occasion dans sa belle édition de 1953 à La Table Ronde) comme Socrate jetait avec l'eau du bain les Sophistes. Introduction de John Updike, quand même (mais bof...). Ulysse, Swann, Anna Karénine, La métamorphose, le Quichotte, La Dame au petit chien... Passés au tamis nabokovien deviennent des astres lustrés par un vieux flacon de Mirror que l'on n'espérait plus. Le BONHEUR.

    Proust / Nabokov

    Lire le cours de littérature de Nabokov, sur Proust notamment, est un bain de lumière. Il y a bien sûr les biographes solides, à l'anglo-saxonne, façon Lottmann sur Camus et Painter sur Proust. Il y a aussi les brillants exégètes comme Tadié sur Proust (ou de Biasi sur Flaubert).  Mais il y a enfin les livres d'écrivains sur les écrivains, il y a l'empathie et la finesse de l'analyse du dedans d'un Nabokov, admiratif mais pas trop, qui nous éclaire avec une intelligence incandescente. Ses pages sur Du côté de chez Swann (284 à 331, à peine 50 dans le très précieux opus : Littératures, paru chez Laffont/Bouquins), sont aussi éveillantes que celles consacrées au sujet par Gracq dans En lisant en écrivant (Proust considéré comme terminus). « L'ensemble est une sorte de chasse au trésor, où le trésor est le temps, et le passé la cachette, (nous souffle le génial chasseur de papillons trop occulté par Lolita). C'est là le sens profond du titre, A la recherche du temps perdu. La transmutation de la sensation en sentiment, le flux et le reflux de la mémoire, les vagues d'émotion telles que le désir, la jalousie et l'euphorie artistique, voilà le matériau de cette oeuvre énorme et cependant singulièrement légère et translucide. » Nabokov plante le décor, synthétique, et prévient : « Il y a une chose dont vos esprits doivent bien se pénétrer (il s'adresse à ses étudiants) : l'oeuvre n'est pas autobiographique, le narrateur n'est pas Proust en tant qu'individu, et les personnages n'ont jamais existé ailleurs que dans l'esprit de l'auteur. » (...) « Proust est un prisme. Son seul objet est de réfracter, et, par réfraction, de recréer rétrospectivement un monde. « (...) « Les créatures prismatiques de Proust n'ont pas d'emploi, leur emploi est d'amuser l'auteur. » Nous entrons ainsi dans une oeuvre d'art dont l'ampleur est considérable. Nous sommes au sein d'une évocation gigantesque et aux ramifications qui semblent infinies, pas d'une description. Ni d'une autofiction, suis-je tenté d'ajouter. Ce serait trop facile! Et les Serge Doubrovsky (paix à son oeuvre) et autres Philippe Vilain se réjouiraient en hâte. Non. Proust est autrement plus complexe tout en restant limpide, par la force surhumaine de son style, par la grâce dont la Recherche est empreinte de la première ligne à la dernière (pour peu que l'on sache tourner les pages lorsqu'il le faut ; à bon escient). « En matière de générosité verbale, dit Nabokov à propos de l'usage de la métaphore par Proust, c'est un véritable Père Noël. » Chez Proust, poursuit-il, « conversations et descriptions s'entremêlent, créant une nouvelle unité où fleur et insecte appartiennent à un seul et même arbre en fleurs. » Nabokov souligne avec tact une façon de déplier l'image comme un éventail, procédé caractéristiquement proustien. Prenons « le » personnage. Proust, selon Nabokov, l'appréhende comme une personnalité connue de façon comparative seulement, jamais de façon absolue. Aussi, « au lieu de le hacher menu (façon Joyce avec Ulysse), il nous montre tel personnage à travers l'idée que d'autres personnages se font de ce personnage. Et il espère, après avoir donné une série de ces prismes et de ces reflets, les combiner pour en faire une réalité artistique. » Bien sûr, Nabokov évoque – avec une infinie douceur, pas comme un chirurgien de l’Université ou un critique littéraire armé de sourds couteaux revanchards –, la madeleine, le baiser de maman, Combray, la flèche pourpre, la crème au chocolat, Méséglise, Vinteuil, Léonie, la mort de la grand-mère, la jalousie – qui éclatera beaucoup plus loin avec Albertine, Guermantes, les cattleyas… Mais il ne brille jamais aussi intensément que lorsqu’il parle de cette notion du temps incorporé, de ce quelque chose de plus que la mémoire. « Un bouquet de sensations dans le présent et la vision d’un événement ou d’une sensation dans le passé, voilà où la sensation et la mémoire se rejoignent, où le temps perdu se retrouve. » Un chef d’œuvre de chevet ce cours, vous dis-je ! L.M.

    IMG_7663.jpeg

     

     

  • Reprendre le Gorgias, de Platon

    C'est l'un des plus beaux dialogues platoniciens. Socrate y est au plus haut de sa forme, pour exprimer l'art de la réthorique, la tempérance, la bienveillance, la justice (et son mal suprême corollaire : celui de n'être pas puni pour l'injustice que l'on commet); la domination des désirs et donc le bonheur : Qui veut être heureux doit se vouer à la poursuite de la tempérance et doit la pratiquer...

    Tout Socrate y est résumé, jusqu'à la métaphore de l'épisode de la ciguë. L'art de la politique, le rôle du citoyen dans la Cité, la définition du pilote, la vile incapacité pour un homme à se défendre... Bon, évidemment, Platon sépare l'âme et le corps au moment de la mort, et semble curieusement faire l'éloge de la sophistique au détour d'une tirade à l'adresse de Calllicalès. (N'est pas Spinoza qui veut).

    Gorgias ou la lumière sur les sentiments et les comportements. Le relire, c'est prendre un bain de jouvence, plonger dans un jacuzzi électrique. C'est faire le plein de sourire.

    Capture d’écran 2025-10-01 à 21.08.01.png

  • Revenir toujours à la puissance d'exister

    L'exercice d'une puissance, selon Spinoza, sa fameuse puissance d'exister, provient du conatus (l'effort pour persévérer dans son être - ni physique ni psychologique, mais plutôt expression de l'affirmation de soi. Du verbe latin conari : entreprendre une action*). C'est la structure désirante de l'homme, "l'appétit avec la conscience de lui-même", écrit-il dans L'Ethique. Lisant avec passion, sur le sable d'une plage corse, le précieux hors-série consacré à Spinoza, "Le maître de liberté", que publia Le Nouvel Obs (souvenir, donc, et document retrouvé par hasard, que je pensais disparu), je me suis arrêté longtemps sur ceci : ce n'est pas pour connaître que l'homme désire, mais c'est pour déployer son être qu'il s'efforce d'imaginer ou de connaître. Ainsi, avec Spinoza (en rupture totale avec des pans entiers de la philosophie depuis Platon), il n'est pas nécessaire de manquer pour désirer. "Nous ne faisons effort vers aucune chose, que nous ne la voulons pas et ne tendons pas vers elle par appétit (appetere) ou désir, parce que nous jugeons qu'elle est bonne; c'est l'inverse : "nous jugeons qu'une chose est bonne, parce que nous faisons effort vers elle, que nous la voulons et tendons vers elle par appétit ou désir", L'Ethique (III, prop. IX, scolie). Le désir fonde le désirable. S'attacher aux plaisirs, aux richesses, aux honneurs, détruit davantage notre puissance d'exister (notre joie), qu'elle ne l'augmente. Et notre but est de tendre vers une affectivité heureuse, avec des affects (sentiments : surtout la joie, la tristesse et le désir), épanouis, soit libres de toute culpabilité; notamment. L'un des collaborateurs de ce hors-série, Pascal Sévérac, souligne l'originalité fondamentale de l'éthique spinoziste : "rompre avec l'idée judéo-chrétienne d'un péché originel qui nous condamne à la faute et à la misère". L'Ethique "nous libère des chaînes d'une morale ascétique qui sans cesse nous culpabilise de jouir de la vie", enchérit Balthasar Thomass, lequel qualifie Spinoza "d'antidote parfait pour des époques moroses et anxiogènes comme la nôtre, un Prozac philosophique à avaler en toutes circonstances." Dès lors, pour lutter contre nos passions tristes et tenter d'atteindre l'ataraxie, cette quiétude absolue de l'esprit, il y a la joie, l'irrépressible joie (de vivre) de Spinoza : une certaine forme de liberté, "un étendard, comme la nomme Thomass, dressé contre toute forme d'aliénation", une joie donc, seule capable d'envoyer bouler les systèmes d'oppression qui manipulent notre tristesse pour nous soumettre (Deleuze) par l'entretien méthodique de nos peurs. L.M.

    ---

    * Laurent Bove, précise, à propos du conatus : "cet effort de persévérance en acte est une puissance activement stratégique d'affirmation et de résistance de la chose à tout ce qui pourrait entraver sa persévérance indéfinie." C'est clair?..

    Capture d’écran 2025-10-01 à 21.01.43.png

  • Militantisme

    En qualité de lecteur compulsif des Contrerimes et de membre du jury du prix littéraire Paul-Jean Toulet, j'ai fait réaliser ce t-shirt, que j'ai reçu ce matin. (Quel gamin, quand même...).  

    IMG_7641.jpeg

  • Noces au Paradis

    Ce passage me hante depuis que j'ai découvert en 1980 et aussitôt dévoré le livre de Mircea Eliade dont il est extrait. J'éprouve le besoin régulier de le relire...

     

    « Elle est étrange cette soif de se confesser, de demander pardon à quelqu’un par l’intermédiaire d’un livre…
    Je ne dis pas seulement cela pour m’excuser. Les indiscrétions criardes de certains écrivains dans leurs livres sont peut-être un hommage à la femme qu’ils ont aimée et que souvent sans le vouloir ils ont fait souffrir. Comment mieux demander pardon, comment rendre un plus bel hommage à l’objet de leur amour, comment le faire de manière plus éclatante et plus sincère qu’en écrivant ?...
    Peut-être qu’à l’origine de mon livre, il y a le besoin de demander pardon à Ileana. Noces au paradis : il me semble que ce titre en dit assez… J’espérais qu’au moins ce livre racontant notre histoire, s’il tombait un jour  sous ses yeux, la persuaderait de revenir…
    Je l’attends. Parfois je m’imagine, vieux, seul au milieu de mes livres, penché sur la même table, tel qu’Ileana m’a vu tant de fois, des nuits d’affilée. Et j’imagine alors que quelqu’un frappe à la porte, que je vais ouvrir distraitement et que je la trouve sur le seuil. J’y pense constamment… »

    Mircea Eliade, Noces au paradis, (L'Herne. Repris en L'Imaginaire/Gallimard)

    Capture d’écran 2025-09-28 à 10.31.48.png

  • Ma définition de l'amour...

    ... figure dans une scène inoubliable du film Out of Africa (hommage, donc, à Robert Redford / Denys), et je l'avais notée dans mon livre Le Bruissement du monde (spécial auto-promo, n'est-ce pas? - Oui, pourquoi).

    IMG_7638.jpeg

    IMG_7639.jpeg

  • Jean-Louis Bérot

    Capture d’écran 2025-09-23 à 18.12.28.png

    J'apprends à l'instant la mort accidentelle de Jean-Louis Bérot (à 78 ans), figure dacquoise entre toutes. Ancien international de rugby, créateur des thermes qui portent son nom, chasseur passionné. Nous avions échangé, la dernière fois, lors du Grand Maul de St-Paul-lès-Dax, millésime 2022. Il m'avait confié que, dans sa tonne (cabane semi-enterrée de chasse aux canards) il avait plastifié l'un de mes éditos daté d'avril 2000, du temps où j'étais encore rédac'chef de revues de chasse (La Revue nationale de la Chasse, et Grand Gibier) et le relisait pour tromper l'attente nocturne, et m'adressa cette image, devant ses carnets de chasse scrupuleusement tenus. Aujourd'hui, c'est de sa palombière de Saint-Laurent-de-Gosse qu'il serait tombé. Il est des morts moins poétiques, pour un homme de cette trempe. Je regrette la sincérité de son amitié et sa sensibilité. ¡ Vaya ! L.M.
     

    Capture d’écran 2025-09-23 à 18.10.42.png

    IMG_7636.jpeg

     
     
     
     
     

     

  • Journal amoureux, Dominique Rolin

    IMG_7629.jpeg

    Reprendre le « Journal amoureux » de l’inoubliable Dominique Rolin, planqué dans mes rayonnages, si mince, parmi des exégèses diverses de Proust – tiens !, et tout Georges Henein – c’est mieux. Quoique. Il y a une espèce de logique que je ne contrôle pas toujours sur ces étagères, comme si de facétieuses laminak s'amusaient  à rebattre les cartes tandis que je lis dans une autre pièce...

    L’éphéméride sans date – ce sont les plus beaux, de l’amour immense pour Philippe Sollers, vingt-quatre ans de moins qu’elle. Le diable au corps. Le diable par la queue... Une curieuse solitude, aussi. Ils se plaisent. N’ont rien de spécial à se dire au début. Tout à faire. Quand donc cesserai-je d’être jeune, se disent-ils. Il est de souche bordelaise, elle est enracinée en Belgique. Il commence à écrire. Elle, continue. Bons qu’à ça. Jim (son nom dans le livre – à cause de Joyce) demeure une clandestine révélation magnétique. Un homme qui sait vouloir. Ils se mangent des yeux lorsqu’ils dînent, dégustent de grands vins en silence par respect pour la musique qui passe, les enveloppe jusqu’aux draps odorants, pas loin. Écrire, c’est aimer. Écrire, c’est être aimé, dit-elle. Tellement, si crument vrai. Venise devient leur lanterne magique. Le lieu majeur de rendez-vous des corps à cœur. Là où le vin rouge les chauffe à blanc. Même lorsqu’il achève un cigare, surtout quand il en fume un peut-être, achever le livre en cours, le sien, l’autre, puisqu’ils ne cessent d’avancer en littérature, peuvent, doivent attendre. Il est pourtant, déjà, une canaille sentimentale. Elle n’en a cure puisqu’elle l’aime étrangement. Ces deux-là ont constamment faim et soif d’amour et ils s’en repaissent ou bien se goinfrent, ne se retiennent jamais ; et c’est si beau. Elle se retourne dans les draps. S’il est là, elle pose un baiser dans son cou. S’il n’est pas là, elle baise le traversin. Simple. Une fluidité si enviable. L.M.

  • "O" sans dauphins

    Capture d’écran 2025-09-17 à 21.22.58.png

    Je ne raterais ce moment d'amitié pour rien au monde. Chaque année, aux premières douceurs de septembre qui engendrent une singulière lumière diaphane et annoncent les grandes migrations dans le ciel, avec parfois un passage magique de dauphins au couchant - mais il n'y en eut pas cette année -, nous nous retrouvons, les pionniers et les autres du O Surf Club fondé en 1969 - année érotique - par Jacques Fagalde (il brandit un grand béret sur la photo, notre iconique Jakes) pour un apéro à prolongations sur le mode auberge espagnole, au-dessus de la Petite Chambre d'Amour à Anglet. Nous étions une trentaine ce soir, nous nous sommes souvenu, beaucoup, nous avons projeté encore plus, évoqué par ricochet, en esquissant quelque grimace, nos petits tracas physiques, mais surtout nos joies de surfeur encore, de randonneur, de golfeur certains, nous avons échangé la charcuterie et (l'excellente) tortilla, la pizza et les chips, les vins de trois couleurs et la manzanilla rituelle La Guita de Jakes. Pur long moment de bonheur simple en contemplant l'océan, le phare, une trainière noire comme un sous-marin russe, un petit bateau de pêche qui teuf-teufait, les vagues qui "fermaient" mais n'empêchaient pas une nuée de pingouins en combi d'insister, et les Landes vers le Nord... Txin-Txin et à l'année prochaine, indéfectibles amis !  L.M.

    IMG_7615.jpeg

    Capture d’écran 2025-09-17 à 21.49.50.png

  • Novilleros

    J’ai toujours eu un faible pour ces chiots fous qui rêvent de se faire un nom tandis que leurs copains d’école – celle qu’ils ont abandonnée pour l’autre, qui enseigne le toreo - les hèlent encore de leur prénom, et à côté desquels James Dean est un risque-tout pour papier glacé, comme Malraux fut paraît-il un Nicolas Hulot de l’aventure.
    Je n’aime rien comme ces corridas du matin « qui sentent le café », comme le dit le chroniqueur Jacques Durand et j’en arrive à les préférer aux corridas de l’après-midi, « qui sentent le cigare » . C’est le matin que les choses importantes de la vie se passent, si l’on excepte les siestes insolentes et le baisser de lumières, l’été, qui annonce l’apéro et les tertulias infinies.
    J’aime voir ces adolescents minces comme des stock-fishs, luisants comme des anchois, habillés de lumières et habités de peurs primitives. Ils récitent parfois les passes apprises la veille, comme leurs mères un chapelet de prières : les yeux fermés. Ils peuvent être gauches. Si c’est en tirant une naturelle, nous les applaudissons.
    Les regards aigus des aficionados les jaugent, les soupèsent comme ils sélectionneraient des vachettes pour les tientas ; cela n’a donc rien de déshonorant. La voix des novilleros est frêle, pas finie. C’est que ces machos prématurés sentent encore le lait et c’est pour ça que la mère rôde. Comme l’animal.
    Le novillero est un aventurier des temps modernes, qui engage sa vie plus pour son propre salut que pour la victoire, comme l’aventurier dont Roger Stéphane brossa le Portrait. Le jeune torero est un irréductible solitaire qui ne pense qu’à Dieu et à la vache qui a mis au monde ce novillo noir et dur contre lequel il se bat à présent, en suant, et en tâchant de ne pas perdre ses outils et ses moyens. C’est un être anachronique de pied en cape et jusqu’au bout de ses doigts qui ont encore caressé si peu de femmes, faute de temps et à cause de tout le tremblement. Ce sera pour plus tard, après les toros. ¡Si Dios quiere ! Dieu et ta mère…
    Tout se joue le matin, aux alentours de onze heures et dans le rond, même les passes de cape plus que parfaites : celles que la cuadrilla d’occasion effectue juste après le paseo, avec des toros imaginaires pourtant tenus derrière la porte, et qui jailliront un par un, là, maintenant (ça sonne).
    Le drame qui se joue sur le sable est peut-être plus sérieux que celui qui sera donné a las cinco de la tarde, car il possède l’ingénuité des premiers textes et la perfection de l’inachevé qui joue son propre rôle. La mère ne va en général pas voir ça. Elle s’y refuse, mais se résout à accepter la folie des hommes, même si elle a cessé de vivre depuis que la chair de sa chair, le fils de son homme, a décidé d’aller à l’inconnu comme d’autres vont au bureau, chaque jour qu’il peut. En face de bestias sur la tête desquelles il ne pourrait même pas manger la soupe qu’elle lui fait.
    Pour tous ces fils, le combat est un pain quotidien, et c’est un mysticisme naissant qui leur tient lieu de guide et de compagnon d’infortune ou de fortune ; c’est selon.
    J’aime encore ces rapports ambigus de la planète des toros, qui font d’Œdipe un torero de légende, un comédien pour tragédies exclusives.
    Le novillero est le spectacle des matins d’été, quand les martinets sifflent leur poursuite effrénée dans les ruelles et que les filles boivent, seules, une orange pressée aux terrasses ombragées des cafés sévillans.

    L’heure d’après, le novillero donne à voir le drame et la tendresse, la candeur et le courage fou, l’ivresse et le sens de la beauté, la suavité du regard et du geste, la folie sage de ce bonheur voisin de la douleur que ce futur matador de toros éprouve. Avec une économie de mots hiératiques, il murmure du bout de ses phalanges frêles, et avec la délicatesse d’une dentellière qui aurait suivi des cours de flamenco toute sa vie, la douleur voisine de la beauté noire.
    En retrait, parfois, l’esprit de la mère qui sait mais qui se tait ; veille. Et hurle au ciel et à toutes les Vierges –bouche fermée comme un toro bravo-, que la chair de sa chair se joue la vie par mysticisme davantage que par défi. Alors qu’elles lui pardonnent, si d’aventure il rencontrait la corne avant le grand amour. Pour que le fils ne soit jamais un ange et que les toros deviennent grands. L.M.
    ---------------
    Une version abrégée de ce texte a servi d’introduction à l’ouvrage « Mon fils est torero », paru aux éditions Jean Lacoste en 2002. Photos et légendes du regretté Philippe Verro, préface de l'ami Louis Gardel, et avant-propos de ma pomme.

    Capture d’écran 2025-09-15 à 06.47.54.png

  • honorreur

    Capture d’écran 2025-09-14 à 14.12.58.png

    Nous prenons tous un jour ou l’autre, un jour promis, ou bien un jour surprise comme une pochette éponyme de notre enfance (c'était le cadeau de maman le samedi après-midi dans les rues de Bayonne, du côté des Dames de France devenues Galeries Lafayette, une pochette comme un immense cornet de papier sans frites ni churros, mais avec un truc au fond, un jouet) ... Un jour, nous prenons un coup de vieux. Un coup de vieux sonne comme un rappel. Pas forcément à l’ordre, sinon celui des choses – quelles choses ? – Je vous le demande. Les Choses, loin de celles de Perec, Les Choses de la vie, et voilà Guimard et Sautet derrière – je préfère. Davantage ma culture. Trop de références surgissent à chaque coin de phrase comme à l’angle d’une rue. Voilà donc que je trimbale désormais une carte de journaliste professionnel (obtenue quarante années durant)... « honoraire ». Ho-no-rai-re. Quezaco ? Je veux en ignorer le sens. Je la montre. Elle ne remontera pas le temps. Pas le temps de le remonter. Je descends. L.M.

    P.S. j'ajoute, suite au message amical de Sylvain Blanchard, la partie haute de l'une de mes cartes de visite... 

    IMG_7608.jpeg

  • Du grand Authier

    Capture d’écran 2025-09-09 à 12.35.00.png

    Alexandre Berthet - allusion (réitérée) au regretté écrivain Frédéric Berthet, vit à Toulouse où il est critique culturel. À l’abri du besoin, héritier par sa grand-mère d’un grand appartement, ce passionné de photo coule à bientôt vingt-sept ans des heures heureuses dans les bars à vins et les bons restaurants de la ville rose qu’il aime viscéralement et dont il connait chaque rue, lorsqu’il n’écrit pas ses articles au ronronnement de son chat Oscar, dans ce nid où il aime cuisiner et ouvrir de bons flacons pour les potes. On reconnait d’emblée - à peu de chose près - le double de l’auteur. La vie n’a cependant pas épargné le personnage du roman, beaucoup moins inventé que ne l'est celui de son père, cet homme ayant totalement disparu du paysage familial il y a vingt-deux ans. Quant à Emmanuelle Rives, sa mère, elle fut emportée par une leucémie foudroyante lorsqu’il n’avait que douze ans. Et voilà que Patrick Berthet, ce géniteur inconnu que son fils pensait même mort, resurgit au bout d’un message audio pour le moins stupéfiant. Est-ce un salopard, une ordure, un fou, est-ce irréel, improbable, dingue, se demande Alexandre en se rendant au rendez-vous proposé. Rien n’augure du meilleur, mais Alexandre y va sans rancœur. Il verra bien. Or, c’est un père plus que loufoque, vulgaire, qui drague ouvertement la serveuse de la brasserie Le Bibent, une sorte de mythomane évoquant des affaires qu’il a faites et du « biz » qu’il s’apprête à faire avec le Brésil, parlant une novlangue insupportable, gavée de du coup, no problemo, perfecto, de ouf, petite siesta, en mode, verre de gnac (pour armagnac), volontiers graveleux, truffant son bavardage de blagues lourdingues, qui sollicite d’être hébergé quelque temps, revient vite sonner au prétexte qu’on lui a volé sa valise, demande au fils de payer son hôtel et de lui avancer quelques centaines d’euros, lui emprunte sa carte bancaire - t’inquiète pas, je te rembourse dans deux-trois jours, puis s’installe, vide le frigo, la cave, néglige de faire la vaisselle, et tant qu’à faire, organise une fête de tous les diables avec la serveuse séduite et ses amis. Alexandre se plie de bonne grâce à ces débordements de beauf pique-assiette, ce qui irrite un peu le lecteur. Mais les deux hommes s’observent. Alexandre se dit que c’est quand même son père, cet hurluberlu, mais quel homme ce faux parasite est-il vraiment ? Patrick finira par fendre l’armure, et le tact littéraire d’Authier est de le rendre progressivement touchant, attachant même, avec ses faiblesses et les failles qui ont émaillées ces vingt dernières années au cours desquelles sa belle-famille ne fit pas toujours montre d’humanité, où il connut même la taule, mais je ne vais pas tout dévoiler. Une virée d’une semaine sur la Costa Brava permet aux deux hommes de mieux s'appréhender, de se reconnaître, et nous de découvrir Mara Maulin – autre patronyme à clin d’œil, car Alexandre tombe amoureux, et oui. Et pas qu’un peu. Nous voyageons, dans les romans d’Authier : Biarritz, Naples, San Sebastien, le Gers, nous buvons du bon : Substance de Selosse, Comor, les Terres promises, l’Anglore, morgon de Lapierre, Poignée de raisins de Gramenon, Mas Jullien à la Villa Mas, excusez du peu, nous lisons du sérieux : Déon, Vialatte, Blondin, Lawrence Osborne, Paul-Jean Toulet, La Ville de Mirmont, Fajardie, Frank, Sagan, et nous revoyons La Grande Bellezza en blue-ray. Bref, nous sommes bien chez Christian, et si je l’écris ainsi c’est parce que c’est un ami depuis plus de vingt ans ; je ne l’ai jamais caché sur KallyVasco (voir les IMG_7581.jpegarchives à l’onglet Recherche). Reste que « Comme un père » (éd. du Rocher) est à mes yeux un Grand Cru de l’auteur, où l’on retrouve un style immédiatement reconnaissable, une mélancolie inoffensive, un humour tendre, des formules aiguisées, des personnages que l’on a envie d’inviter à la maison, une Toulouse toujours plus tutoyante, une chute de roman qui fait du bien, une atmosphère légère pour exprimer des choses lourdes. Le talent, quoi. L.M.

    ----

    Comme un père figure dans la première sélection du Prix Renaudot.

     

  • Querencia

    Capture d’écran 2025-08-28 à 08.38.10.png

    Je reviens de la plage. Je n’y étais pas retourné depuis longtemps. La saison a fui si vite. Pieds nus sur le sable. Plonger les yeux fermés. Ressentir la pureté simple des éléments. Réapprendre les sensations primitives, essentielles. Je me souviens... Tu étais en sous-vêtements car l'idée d'un bain de soleil nous avait pris de court. Je risquai un baiser sur ton nombril - tu n'aimes pas qu'on l'embrasse -, puis trouvai un demi-œil de Sainte-Lucie - j’en ai cherché, cherché, en vain, cet après-midi. La Petite Chambre d’Amour. Ce furent deux heures très chaudes, infiniment calmes – l’océan était exceptionnellement méditerranéen, il n'y avait ni vent ni houle ; une paix comparable à certaines pages de L'Été, de Camus, régnait, souveraine, l'atmosphère était lisse sans être dénuée d'aspérité, sans doute à cause de la vue sur les rochers, juste devant ; des goélands leucophées planaient paresseusement, je me répétais que la ligne d'horizon figurait le tour de taille de mes désirs de nous jusqu'à toujours. Il n'y avait personne, excepté un très vieux couple qui se tenait par la main, et un autre, jeune, qui posait pour un photographe de plage. Elle, enceinte de huit mois au moins, lui, transi, eux deux un brin ridicules d'obéir aux idées mièvres du photographe. Je me refusai à protéger mes yeux, regardai le soleil en face. La chaleur m'étreignait. J'avais envie de brûler comme une fourmi saisie par le prisme d'une loupe. J'ignorais que je penserais si fort à toi, en cette querencia qui fonde, refonde oun trouco. Je voulais oser te le dire, encore salé, imprégné d’une immense sérénité due au soleil, à la mer, au silence à peine troublé par la musique douce d'un faible ressac, et quoiqu’il en soit, quoiqu’il advienne, car ça surnage et demeure vif comme le sang entre toutes mes fibres. J'ai démarré la moto, la selle était brûlante, j'ai hésité à aller boire une grande bouteille d'eau minérale à l'une des deux guinguettes proches. Je rentrai finalement afin de t'écrire ceci. Je ne t'embrasse pas puisque je t'aime, L.M.

  • Désir d'Avventura

    L'Avventura est un pur plaisir. L'analyse psychologique du couple, l'amour qui circule comme il peut ou ne peut pas entre Anna, Sandro et Claudia, sous l'oeil du maestro Antonioni, tout cela est jouissif, tant les sentiments sont délicatement poussés, fins, subtils et douloureux de vérité. Il y a un bateau, la Méditerranée, la vraie-fausse disparition d'Anna, le sens du presque rien...

    Capture d’écran 2025-08-30 à 08.30.38.png

    Il faut revoir ce film mythique au moins pour ce bref dialogue :

    Sandro (Gabriele Ferzeti) : Rejoins-moi sur la place.

    Claudia (Monica Vitti, sublime de beauté, d'amour, de remords, de mélancolie) :  D'accord.

    Quand tu sors sans moi, il te manque une jambe.

    Visite la ville seul !

    Tu boiteras !

    Dis que tu veux enlacer mon ombre sur les murs...

    Du grand cinéma italien des belles années. Le premier volet de la célèbre trilogia dell'incomunicabilità (la trilogie de l'incommunicabilité) de Michelangelo Antonioni : L'Avventura, 1960, Prix du Jury à Cannes, La Notte (La Nuit) 1961, L'Eclisse (L'Éclipse) 1962. La révélation Monica Vitti... 

    L'extrême sensibilité de Michelangelo Antonioni, peintre de la douleur des émotions. La sauvage beauté de Lea Massari - sublime, l'incarnation de la féminité totale en Monica Vitti - renversante. Les îles éoliennes mystérieuses, la côte sicilienne aride (des lieux si propices aux tournages, comme l'est également ma chère Procida), l'entêtant bruit de la mer comme celui des trains chez Melville ou celui de la rue chez Godard, et qui tiennent lieu de musique. La teneur de Gabriele Ferzetti acteur, l'amour, le dégoût, cet impeccable noir & blanc de la pellicule, l'épaisseur du silence, la longueur des regards, la langueur des plans rapprochés, l'attente, le lascif, le furtif, l'imprévisible, et Monica Vitti encore et encore. Revoir L'Avventura, en somme, comme on reprend un Morante ou un Pavese pour une relecture heureuse car familière. Puis, revoir La Nuit, l'Éclipse, Le Désert rouge, Identification d'une femme, Par-delà les nuages.. L.M.

    Capture d’écran 2025-08-30 à 08.38.01.png

     

  • Patience...

    IMG_7287.jpeg

    La correspondance André Breton, Julien Gracq couvrant les années 1939 à 1966 (année de la disparition du pape du surréalisme) paraîtra le 16 octobre. Gracq écrivit une seule biographie, André Breton, quelques aspects de l'écrivain (José Corti, 1948). C'est ce dernier qui remarqua le jeune Gracq lorsqu'il publia son premier livre, le roman Au château d'Argol chez José Corti en 1938. Ils se rencontrèrent à Nantes en 1939 et leur correspondance commença alors. Breton considérait Argol  - texte imprégné de romantisme allemand -, comme "l'aboutissement du surréalisme" (*), un mouvement dont Gracq se départit aussitôt. André Pierre de Mandiargues, compagnon de route du surréalisme et futur ami de Julien Gracq, évoqua un "château ardent" à propos de ce premier livre qui met en scène trois personnages, deux hommes et une femme, les deux amis Albert et Herminien et Heide venue avec Herminien, ou plutôt cinq si l'on compte le manoir que possède Albert depuis un mois à peine et où se retrouvent ces trois personnes, ainsi que la forêt omniprésente qui coupe du monde ce trio fasciné, et dans les méandres de laquelle le lecteur semble entendre le Parsifal de Wagner. Nous savons que Gracq fut littéralement envoûté par l'immense personnalité, le caractère, l'écriture de Breton, "l'intercesseur" disait-il, et ne se cacha jamais d'entretenir une amitié "un peu cérémonieuse" avec son aîné. (Je me souviens de Julien Gracq chez lui à Saint-Florent-le-Vieil le mercredi 4 juin 2003 évoquant André Breton, le mimant en train d'écrire impeccablement, d'un seul jet, avec une assurance et une fluidité renversantes. Il y avait de l'admiration dans cette remarque, et dans ses yeux). Gallimard nous annonce donc pour l'automne un volume de leurs échanges. Il va falloir patienter. Mais, comme l'écrivit André Breton : "Indépendamment de ce qui arrive, n'arrive pas, c'est l'attente qui est magnifique." L.M. 

    ---

    (*) Breton évoqua Au château d'Argol à la faveur d'une conférence prononcée à Yale en 1942 dans ces termes : "il s'agit d'un roman où, sans doute pour la première fois, le surréalisme se retourne librement sur lui-même pour se confronter avec les grandes expériences sensibles du passé et évaluer, tant sous l'angle de l'émotion que sous celui de la clairvoyance, ce qu'a été l'étendue de sa conquête."

    Capture d’écran 2025-07-30 à 07.58.19.pngCapture d’écran 2025-07-30 à 07.57.57.pngCapture d’écran 2025-07-30 à 08.29.59.pngCapture d’écran 2025-07-30 à 08.30.33.png

  • Fuir les suffisants

    Capture d’écran 2025-07-27 à 09.10.59.png

    Envisager de mettre un tant soit peu d'ordre dans un millefeuille de textes épars provoque la chute de feuillets qui virevoltent jusqu'au sol comme des feuilles de chêne détachées par une bise de septembre. Je retombe ainsi sur un texte que j'ai rédigé il y a près de vingt ans en m'apercevant que rien n'a changé. Comme disait Le Guépard (Lampedusa/Visconti/Lancaster), il faut que tout change pour que rien ne change. Voici donc venir les suffisants : repérez-les toujours de loin afin d'avoir le temps de changer de trottoir ; il n'y a pas de temps à perdre avec ceux qui méprisent leur confident...

    -----

    J’en ai assez de croiser des gens satisfaits d’eux-mêmes, qui s’autoproclament exceptionnels, se félicitent tous seuls, s’envoient constamment des fleurs, s’écoutent parler, et ne sont jamais à l’écoute de l’Autre. Ils passent le plus clair de leur temps à cirer leur ego et à gérer leur misérable carrière personnelle. Ceux-là sont tellement sûrs de leur (maigre) savoir, de leur opinion (hâtive) sur tout et de leurs certitudes, qu’ils ne s’aperçoivent jamais combien ils sont pitoyables et agaçants. Ils effectuent un voyage immobile dans le paraître, qui va du miroir de leur salle de bains au déballage de leur absence de doute, à qui veut bien les entendre. Les écouter est au-dessus de mes forces. Ce ne sont même pas des sophistes, car pour l’être, il faut un certain talent – condamnable certes -, mais un talent quand même. Untel me sert une psychologie à deux anciens francs, en poseur, avec le ton emprunté d’un consultant, déclarant ce qui est bon pour moi. Un autre affirme à longueur de phrases, ignore la confrontation et la remise en cause, et s’imagine toucher au sublime en reproduisant du ringard. Celle-ci veut m’attirer dans le champ de ses convictions, au mépris de ma liberté de jugement. Celui-là prétend connaître tout de moi et s’invente une mission réparatrice à mes côtés, quand je ne souhaite que solitude et recueillement au bord de la mer. Ce manque de tact m’effare. L’autosuffisance et son cortège de négligence, d’irrévérence, m’afflige. J’ai le sentiment de ne croiser que des êtres boursouflés de narcissisme, des bouffeurs de ma liberté. Au secours Socrate, qui savait seulement qu’il ne savait rien ! Devenu avare du temps que je souhaite consacrer aux autres, je décide de ne plus prêter attention à ceux qui m’enquiquinent avec leur jargon, leurs leçons, leur être bouffi d’égoïsme et leur vide ; en somme. Je préfère la compagnie d’un mauvais livre à une rencontre qui sonne creux, et préfère aux deux, un paysage que j'observe tranquillement. Fuir, esquiver, me cacher des raseurs, ces parasites qui ne vivent qu’aux dépens de ceux qui leur servent de chambre de résonance. Je n’ai pas cette vocation, ni celle de perdre mon temps. La vie enseigne chaque matin qui se lève qu’elle sera de toute façon trop courte pour pouvoir croiser tous ceux qui valent la peine parce qu’ils nous correspondent. Alors la paix ! Que ces gens, vilipendés ici, passent à côté de ce qui me paraît être une vie plus vraie – ou moins futile -, ne me gêne guère. Mais quand ils se transforment en pompes aspirantes posées en travers de mon chemin, ils constituent un délit d’entrave à ma liberté. Et je vois rouge, n’étant pas toujours à l’aise pour contourner l’obstacle quand il m’impose son indélicatesse, ni suffisamment leste pour sauter d’un seul bond par-dessus...
    Ces rencontres involontaires me font penser à Henri Calet, le délicat auteur des Grandes Largeurs et de Peau d’ours, ce journal intime qui s’achève, la veille de la mort de son auteur, par ces mots : « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes ». Calet écrivit, en observant des célébrités à son corps défendant : « En quelle école enseigne-t-on ces manières de dédain ? Comment acquiert-on cet inimitable regard vide ? »…
    Voilà. Ce trente novembre 2006 bleu et (enfin) froid, comme j’aime les journées de novembre sur la côte basque, m’a fait buter sur deux raseurs, en ville. Par bonheur, je suis parvenu à m’en défaire et à rejoindre la plage de la Petite Chambre d’Amour, ma querencia entre toutes les querencias, où je parviens toujours à me laver du gris de la vie sans le recours à un crawl dans les vagues, mais en contemplant ces filles de l’horizon qui meurent si bellement, le ventre creusé par un modeste vent d’Est. L.M.

     

  • Partir en train

    Depuis le jour de mes vingt ans, je prends le train en conscience à travers le prisme d’un livre : la lecture des premières pages d’ « Un Balcon en forêt », de Julien Gracq, lues ce jour-là, a laissé en moi une trace profonde. Gracq y décrit un train qui serpente dans la forêt des Ardennes et qui conduit l’aspirant Grange vers une maison forestière ; siège social d’un récit qui se déroule pendant la « drôle de guerre ». Ces pages ont bouleversé ma façon de voyager et ma manière d’appréhender le déplacement en train. Je ne suis jamais plus monté dans un wagon sans penser au « Balcon », au train qui s’ébranle, au sens du mot départ –que seul celui d’un cargo peut égaler en sensations-, au paysage forestier qui défile, et au serpent de wagons que le voyageur découvre à la faveur d’une courbe longue et douce.

    Les trains modernes à grande vitesse interdisent la moindre ouverture. Impossible dès lors de se pencher au-dehors pour prendre une gifle de vent qui bloque la respiration et baigne de liberté nos cheveux. Cette griserie, qui procédait du voyage, en dépit de l’alerte vissée aux parois (e pericoloso sporgersi), n’est plus. La vue est désormais plate. À angle presque droit. Sauf à être assis contre la fenêtre (mais qu’est-ce qu’une fenêtre qui ne s’ouvre pas, sinon une bouche d’autiste, une mer de verre !), le voyageur des trains modernes n’a qu’une vision faciale du paysage.
    Son territoire imaginaire s’en trouve réduit, son ouverture sur la rêverie rétrécie.
    Et par là, grande ouverte aussi.
    Paradoxalement.
    Les voyages ferroviaires incitent aujourd’hui davantage à la rêverie intérieure à travers les paysages de l’âme. Il pourra s’agir d’une lecture qui transporte, du visage d’un voyageur. L’attention se porte en dedans.

    J’écris beaucoup dans les trains. Après un somme très court, mais infiniment réparateur, à la sortie duquel une fringale d’écrire l’emporte sur celle de parcourir la presse, tandis qu’une avalanche de faits précisément coloriés afflue à mon esprit soudain frappeur.

    Il y a toujours, dans le brinquebalement d’un train qui démarre et s’arrache d’une gare, quelque chose qui l’apparente à la fois au végétal et à l’animal. La longue carcasse d’un vieux reptile craque soudain en rafales vertébrales lentes, en s’extrayant d’une brousse froissée de lianes et de mille feuilles sèches.

    Dès que ce pâté en croûte s’extirpe des flancs du quai, l’air déplacé par la fusée qui prend de la vitesse en fendant l’idée d’une destination qui déjà est annoncée à la voix, ajoute à l’arrachement –comme on le ressent d’un chêne qu’on abat et qui tombe dans un fracas de fibres déchirées-, et à la séparation du corps de la gare et de ces passagers sédentaires restés à quai, en apparence satisfaits de n’être pas du voyage.
    Leurre ! Nous partons tous.

    Celui qui regarde le train s’éloigner, est pris d’un vertige immobile assimilable à une chute horizontale. À un plongeon.
    À sa manière, il part.

    Celui qui part quitte. Il est par conséquent saisi d’une nostalgie immédiate. D’un haut-le-cœur.
    Il est immédiatement captif de l’alchimie du ronronnement et des vibrations qui commencent à agir sur son corps et sur son esprit, et contre lesquels, bientôt, il ne pourra opposer aucune résistance.

    L’effet soporifique du départ en train est fulgurant. Chaque départ m’anesthésie. Totalement. La chute est délicieuse. Bercé comme un bébé dont le landau aurait été suspendu au cœur de la salle des machines d’un cargo, je sombre. Les vibrations me sont un massage crânien, un bain de kaolin pris chez Guérard au plus près d'Eugénie-les-Bains et au son du chant des baleines dans un magasin Nature et Découvertes.

    Après vient le rêve. Le rêve pénètre à l’aise le sommeil ferroviaire. Il possède le pass. S’installe chez lui, envahit l’espace, plante son décor, campe ses personnages. Envoie la musique. Lance la machine : ça tourne !
    Ce sont des rêves dont je me souviens au réveil. Les réveils les plus redoutables sont ceux du contrôleur qui vous tâte énergiquement le bras, et celui du voisin qui s’excuse de devoir vous déranger pour passer.

    L’envie d’écrire, implacable, surgit comme le regard d’une sphynge à la sortie du rêve. Après avoir feuilleté rapidement le viatique, écrire m’étreint. Livres et journaux peuvent attendre. Les idées qui cognent, non. Et c’est ainsi que se tricotent des textes et que naissent certains livres. Entre Tours et Poitiers, Dax et Bordeaux, Cork et Dublin, Séville et Malaga. L.M.

    Capture d’écran 2025-07-26 à 09.45.41.png

    Le livre unique que j'emporterai sans doute sur une île déserte - selon la formule interrogative habituelle (mais où nicherait quand même une librairie correctement achalandée...).

  • Château Corbin 2020

    Capture d’écran 2025-07-24 à 10.40.00.png

    Surgit au cœur de l’été un invincible hiver éphémère. Le pastiche camusien s’imposa. C’était hier. Le thermomètre dégringola jusqu’à la cave, d’où nous remontâmes un grand cru classé de saint-émilion, château Corbin 2020. Bras tendu, sa robe grenat, profonde, trancha sur le gris du ciel. Au nez, des flaveurs mises entre parenthèses par les rosés fluets de saison remirent le couvert avec force fruits rouges et baies sauvages où dominait la cerise noire. Le merlot, en majorité écrasante dans l’encépagement partagé avec un soupçon de cabernet franc sur treize hectares d’un seul tenant, livra sa caractéristique complexité aromatique. La bouche, suave et longue, ses soyeux tanins, sa force contenue et son élégance discrète signèrent la patte d’une femme de bon caractère.

    Depuis 1999, Anabelle Cruse Bardinet (photo ci-dessous) est aux commandes de Corbin, épaulée par une équipe vécue comme une seconde famille. C’est toujours une femme qui a présidé ce domaine centenaire marqué par le souci de parfaire une sorte d’« artisanat de luxe », se dit-il entre les rangs de vigne comme au chai, où tout est fait main.

    Nulle alliance solide cette fois, le temps n’ayant pas été assez frais pour une côte de bœuf de belle extraction. Juste une concentration exclusive de l’attention sur le verre et l’histoire qu’il nous raconta en trois temps et davantage.

    En revanche, et comme toujours, quelques suggestions parallèles : Lord Jim de Joseph Conrad, Vie et mort de Jean Chalosse moutonnier des Landes, de Roger Boussinot, et Les Foulards rouges, de Frédéric H. Fajardie. Côté son, Au-delà du délire, album du groupe Ange, et enfin Ostinato, album d’Hesperion XXI dirigé par Jordi Savall. Que l’on se sentit bien... L.M.

    40€ environ. Cavistes avisés.

    Capture d’écran 2025-07-24 à 10.41.23.png

    Capture d’écran 2025-07-24 à 10.47.29.pngCapture d’écran 2025-07-24 à 10.44.05.pngCapture d’écran 2025-07-24 à 10.42.37.pngCapture d’écran 2025-07-24 à 10.44.41.pngCapture d’écran 2025-07-24 à 10.45.07.png

  • Faucilles

     

    La fulgurance de l’image exacte fait la littérature. Ce vers de Philippe Jaccottet le démontre avec brio : ces faucilles au ras de la paille… pour désigner le vol rapide et rasant des martinets un soir d’orage, assorti de la stridence de leur cri, est simplement prodigieux.

    IMG_7206.jpeg

    Extrait de L'encre serait de l'ombre, l'anthologie personnelle de l'auteur

    Capture d’écran 2025-07-19 à 17.37.14.png

  • Il voyagea...

    Besoin récurrent de lire ce sublime passage...

    « Il voyagea.
    Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues.
     Il revint.

     Il fréquenta le monde, et il eut d’autres amours encore.
    Mais le souvenir continuel du premier les lui rendait insipides ; et puis la véhémence du désir, la fleur même de la sensation était perdue. Ses ambitions d’esprit également avaient diminué. Des années passèrent ; et il supportait le désœuvrement de son intelligence et l’inertie de son cœur.
     Vers la fin de mars 1867, à la nuit tombante, comme il était seul dans son cabinet, une femme entra. »

    Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale, Deuxième partie, (début du) chapitre VI.

    Capture d’écran 2025-07-12 à 09.45.39.png

  • Le réveil du roi Léon

    IMG_7099.jpeg

    Chaque jour à midi, au cours des fêtes de Bayonne, un rituel se tient sur le balcon de la mairie : le réveil du roi Léon. J'étais invité à y participer ce matin au nom du jury du concours Le Basque & la Plume/Bayonne est une fête. Ambiance (photos et vidéo prises avec mon téléphone chic).

    IMG_7090.jpeg

    Manon, notre Grand Prix 2025 pour le récit "Le verre rouge" qui se lit comme un conte, une légende basque...


    vidéo depuis le balcon

     

  • N'y touchez pas

    Capture d’écran 2025-07-10 à 23.25.47.png

    Je reprends un poème d'une infinie richesse, d'une infinie tendresse, d'une infinie pudeur, d'une infinie délicatesse. Qui lit encore René-François Sully Prudhomme?..

    Curieux comme ce célèbre poème de Sully Prudhomme (1839-1907. Il fut, en 1901, le premier prix Nobel de littérature de l'histoire) résonne à la manière des non moins fameux derniers mots de Henri Calet (1904-1956), dans Peau d'ours (Ne me secouez pas, je suis plein de larmes). Une même sensibilité extrême, celle qui définit la littérature en ce qu'elle renferme de plus ténu.

    LE VASE BRISÉ

    Le vase où meurt cette verveine
    D'un coup d'éventail fut fêlé ;
    Le coup dut effleurer à peine :
    Aucun bruit ne l'a révélé.

    Mais la légère meurtrissure,
    Mordant le cristal chaque jour,
    D'une marche invisible et sûre
    En a fait lentement le tour.

    Son eau fraîche a fui goutte à goutte,
    Le suc des fleurs s'est épuisé ;
    Personne encore ne s'en doute ;
    N'y touchez pas, il est brisé.

    Souvent aussi la main qu'on aime,
    Effleurant le cœur, le meurtrit ;
    Puis le cœur se fend de lui-même,
    La fleur de son amour périt ;

    Toujours intact aux yeux du monde,
    Il sent croître et pleurer tout bas
    Sa blessure fine et profonde ;
    Il est brisé, n'y touchez pas.

    René-François Sully Prudhomme

    Capture d’écran 2025-07-10 à 23.28.18.png

     

  • Le style (rappel)

    Capture d’écran 2025-07-10 à 22.45.30.png

    Selon le regretté Bernard Frank (1929-2006) :

    "Le style, je rougis de le répéter, n'est pas l'imitation d'un style, il est cette juste et adorable manière qu'ont les phrases de se ployer aux sinuosités d'une pensée, il est ce qui arrache une idée au ciel où elle se mourait d'ennui pour l'enduire du suc absolu de l'instant."

    Photo : © Sophie Bassouls, Paris, 07/11/1980.

  • Louis-René des Forêts

    Capture d’écran 2025-07-08 à 14.28.35.png

    Lors de la rentrée littéraire de septembre 2015, j'écrivais ici (ceci) que le meilleur livre de cette ruée était paru en juin. Les Œuvres complètes de l’immense Louis-René des Forêts (1918-2000), furent le très beau cadeau de cet été-là, que la collection Quarto de Gallimard (une collection qui se bonifie considérablement avec le temps *, en laissant sur le carreau ses concurrentes : Bouquins/Laffont, Omnibus, et que dirige la talentueuse et charmante Aude Cirier avec laquelle je partage depuis peu le privilège de siéger au jury du Basque & la Plume pour le concours annuel Bayonne est une fête, récompensant des récits des fêtes de Bayonne - lire plus bas). Quarto a fait ce cadeau aux aficionados de l’auteur inoubliable du Bavard et d’Ostinato, pour ne citer que deux ouvrages majeurs que l’on se plait à relire régulièrement, pour le plaisir de la langue, celui de l’émotion forte, très forte, que des Forêts instille (« faire passer dans les mots la sève fertilisante sans laquelle ils ne sont que du bois mort »). L’édition, assurée par le talentueux Dominique Rabaté, universitaire sans les défauts inhérents à la profession, est un spécialiste de l’auteur. Le volumineux pavé (1342 pages) s’ouvre sur un précieux album de famille, où  de nombreuses photos, des lettres (pas seulement à des écrivains célèbres, mais aussi à des amis très chers – comme l’entendait Montaigne, et pas facebook -, tels Jean de Frotté), une biographie précise et chaleureuse, sont agréablement dispersées, afin d’entrer dans l’œuvre – par une nouvelle inédite, de surcroît, intitulée Les Coupables -, de la manière la plus douce qui soit, la plus musicale, pourrait-on dire, puisque Louis-René des Forêts fut habité toute sa vie par la musique, au point de faire de son premier roman, Les Mendiants, une sorte de suite polyphonique, et de chacun de ses livres, l’écho au « fil conducteur » de son existence. Le volume que nous tenons en mains est par ailleurs riche de témoignages nombreux et prestigieux, qui vont de Maurice Blanchot (et son célèbre texte sur Le Bavard, intitulé La Parole vaine, qui figura dans une édition rare en 10/18), à Jean-Louis Ezine (un entretien clé à propos d’Ostinato), en passant par Philippe Jaccottet (superbe texte d’analyse droite et rigoureuse d’un écrivain que feu le grand poète de Grignan admirait), Michel Leiris, Raymond Queneau (des Forêts participa avec Monsieur Zazie, à la création de l’Encyclopédie de La Pléiade, avant de devenir membre du comité de lecture de « la Banque de France de l’édition », laquelle publia, avec sa filiale le Mercure de France, la majeure partie de son œuvre), et encore André Frénaud, Pascal Quignard, Marcel Arland, Jean Roudaut, Pierre Klossowski, Charles du Bos, André du Bouchet… Du beau linge, et des textes enrichissants, tant sur ce que l’on apprend de l’auteur de Pas à pas jusqu’au dernier, que sur le travail, l’écriture ou tout simplement l’amitié de ces compagnons de route, de ces « alliés substantiels ». Il fut beaucoup reproché à des Forêts de cesser d’écrire, après avoir conquis un lectorat fidèle et ayant pris goût. Il se mit alors à peindre dix années durant et se tût – littérairement -, environ dix de plus (et le volume « donne à voir » ses peintures, tourmentées, imprégnées à la fois d’un surréalisme figuratif, et d’une fantasmagorie à la Jérôme Bosch). Il faut savoir que l’année 1965 fut la cassure majeure de la vie de l’écrivain. Sa fille Elisabeth mourut accidentellement à l’âge de quatorze ans, et d’une telle déchirure, nul ne se remet. Cependant, le père terrassé, désagrégé, commence alors à bâtir en silence, pierre à pierre, un travail de deuil qui ressemble à la tâche de Sisyphe, ou bien à une entreprise vaine et condamnée d’avance. Cela s’appellera, après plusieurs tentatives de renoncement, quelques publications fragmentaires en revue, Ostinato, en 1997. (Au Mercure de France d’abord, dans L’Imaginaire/Gallimard aujourd’hui, en plus de l’édition monumentale dont nous rendons compte). Un chef d’œuvre, même si cette expression est par trop usitée et par conséquent galvaudée. Un livre inclassable et incassable, bien qu’il semble fait de cristal. Et de cendre, ou plutôt de pluie d’étoiles. Ostinato, ou obstinément, le devoir d’achèvement, est l'un des plus somptueux hommages faits à la langue française de ces dernières décennies. Ce livre semble avoir été écrit comme  Beethoven composa ses plus beaux quatuors, soit une fois devenu totalement sourd. Des Forêts l’entendait un peu, et sans forfanterie, de cette oreille (et il les avait grandes). Ostinato, avec Le Bavard, Les Mégères de la mer, les Poèmes de Samuel Wood aussi, sont de ces textes que l’on a plaisir à lire à voix haute à un être cher, tout en marchant, livre en main, dans la campagne ou dans un sous-bois. Livre de recueillement, long poème en prose, livre d’une vie, livre-vie, livre de la déchirure et de l’impossible reconstruction, il est l’offrande musicale d’un auteur précieux et trop méconnu, à la fois à la littérature, au questionnement sur la langue – son pouvoir, sa raison d’être pour l’auteur, et pour un hypothétique lecteur aussi -, à cette « vieille arme ébréchée du langage », et enfin à l’essence de la vie même. Nous imaginons sans peine Le Bavard et son célèbre incipit : « Je me regarde souvent dans la glace. », lu au théâtre par un Sami Frey, un Claude Rich, un Jean-François Balmer (à la manière des Braises, de Sandor Marai, ou de Novecento, d’Alessandro Baricco, ou encore de Pour un oui ou pour un non, de Nathalie Sarraute : vous voyez ?..). Car il y a dans chacun des livres de Louis-René des Forêts, à la fois la suggestion musicale et le plaisir du texte qui ne demande qu’à être partagé… musicalement, fut-ce à la voix, notre principal, primitif instrument. Des Forêts est encore de ces noms d’auteurs qui se chuchotent. Le seul fait d’apercevoir quelqu’un lire l’un de ses livres, dans un transport en commun par exemple (mais cela est rarissime), suffit à nous persuader que nous appartenons à une même confrérie, et que nous souhaitons, l’inconnu(e) comme soi-même, qu’elle ne demeure pas une société secrète. La littérature a le don subtil de générer ce type de menu plaisir; et c’est heureux. Ecoutons Dominique Rabaté, qui ouvre son texte de présentation avec ces mots : « L’éclat du rire, le sel des larmes et la toute-puissante sauvagerie : voilà en une formule ternaire magnifique ce à quoi fait encore appel Louis-René des Forêts dans le dernier de ses grands livres, Ostinato. La vivacité d’une ironie frondeuse, l’amertume vivifiante qui déchire le cœur mais le baigne de sève marine, le sursaut de révolte puisé à même la force du monde extérieur auquel il faut s’accorder, ce sont là les qualités de cette ‘’voix de l’enfant’’ dont son œuvre fait résonner toutes les harmoniques. » Des Forêts fut toute sa vie également habité par la poésie. Ses amis et compagnons de la revue L’Ephémère se nomment Paul Celan, Jacques Dupin, Yves Bonnefoy, en plus des du Bouchet et Leiris précités. Les « voies et détours de sa fiction » emprunteront ainsi les voies royales du poème (de facture volontiers classique, voire hugolienne), en plus de la peinture. Sans jamais oublier une portée musicale pour toile de fond. Ce trio d’expressions, cette recherche pugnace de la clé qui ouvrira(it) tout, empêcheront ce « vœu de silence » majuscule qui manqua priver le lecteur de certains livres importants de Louis-René des Forêts, sommes-nous tentés d’ajouter égoïstement. L’auteur vécut si douloureusement cette « interminable expiation qui se vit dans la déchéance de survivre »... Habité par une « souffrance qui frappe si haut que la voix se retire », des Forêts lâcha : « S’imposer silence par dévotion au langage, c’est aussi comme sous-entendre que les mots sont facteurs de dévoiement. » Louis-René des Forêts fut encore l’écrivain braconnier qui pratiquait le détournement. Mais la littérature ne peut-elle pas être définie par le seul mot de détour ? C’est en tout cas ce que nous croyons fermement. A cet instant, il convient de prévenir de deux choses : des Forêts a été perçu comme « un écrivain pour écrivains ». Vous savez, cette expression commode qui permet de mettre dans un tiroir les très grands comme Julien Gracq, les maîtres, les « patrons », aurait dit Nourissier, en interdisant de facto leur accès « gratuit ». Un aveu d'élitisme corportatiste, en somme… Cela est considérablement réducteur, même si c'est extrêmement flatteur pour l’auteur qui se voit ainsi « classé ». Or, des Forêts est bien plus qu’un auteur que ses pairs respectent et  dont ils se défendent de s’inspirer (tout au plus s’en imprègnent-ils, et c’est déjà un baume, un onguent suffisants). Il ne fut pas non plus, un précurseur ou un apôtre, à son corps défendant, de l’autofiction, et encore moins un adepte de la confession narcissique. Ni La Chambre des enfants, encore moins Face à l’immémorable – belle réflexion sur l’acte grave d’écrire -, ou même Le Malheur au Lido, ne constituent des textes dont une impudeur à peine déguisée aurait guidé la plume de leur auteur. Dominique Rabaté évoque plutôt une « autobiographie extérieure » (à propos d’Ostinato), comme on peut parler, avec humour, de journal extime, dès lors que l’on décide de rendre public ses carnets… Suivant en cela la belle formule du critique Robert Kanters (nous citons de mémoire) : « Le roman et le journal intime sont comme le vêtement et sa doublure, et cette dernière est d’une étoffe si fine et si précieuse que l’on peut être tenté de porter un jour le vêtement retourné. » En lisant des Forêts, auteur fragile, nous relevons des « manières de traces », nous découvrons « le corps obscurci de la mémoire », « tout ce qui respire à ciel ouvert » (couleurs, odeurs, humeurs), là où « le temps reste à la neige, le cœur brûlant toujours d’anciennes fièvres ». Nous éprouvons physiquement l’épaisseur des silences en picorant ses livres, et nous écoutons « les sourdes vibrations de sa fièvre prise comme un fleuve dans le gel qui craque au premier souffle printanier. » Une phrase, magnifique entre toutes, suffit à circonscrire l’âme et la rigueur de la prose poétique de son auteur : « Que jamais la voix de l’enfant en lui ne se taise, qu’elle tombe comme un don du ciel offrant aux mots desséchés l’éclat de son rire, le sel de ses larmes, sa toute-puissante sauvagerie. » Qu’on ne se méprenne donc pas : des Forêts a toujours tenu son je à distance, en respectant cette pudeur essentielle qui distinguera toujours le vécu mis en prose du livre authentique. C’est ainsi que, depuis Lucrèce, une voix intérieure, « venue d’ailleurs », parfois, peut toucher à l’universel. Cela s’appelle encore la littérature. Faites passer. Léon Mazzella

    ---

    * Avec les volumes consacrés à Char, Camus, Hemingway, Modiano, Maupassant, Montaigne, J.-B. Pontalis, Boualem Sansal, Georges Perros, Christian Bobin, Cesare Pavese, Pablo Neruda, Romain Gary, et tant d'autres que nous possédons (nous attendons le Roger Nimier à l'automne prochain), Quarto s’affirme comme une collection de « semi-poche » (« de sac », plutôt) de tout premier plan.

    Louis-René des Forêts, Œuvres complètes, Quarto/Gallimard, 28€.

    Capture d’écran 2025-07-08 à 14.29.16.png

     

  • Le désir inassouvi

    Capture d’écran 2025-07-07 à 16.58.37.png

    Je ne veux pas de balise Algos sur mon bateau...

    (Dans la mythologie grecque, le dieu Argos est celui qui voit tout, d'où la balise prévenant des avaries et de la détresse en mer).

    Quid des avanies et de la tristesse au coeur des océans ?..

    (Photos : extrait de L'Ignorance, de Milan Kundera. Début du chapitre 2).

    IMG_7132.jpeg

    IMG_7133.jpeg

     

  • Le Basque & la Plume 2025

    Capture d’écran 2025-07-07 à 08.48.05.png

    Capture d’écran 2025-07-06 à 09.24.26.png

    Voilà. Le jury a délibéré vendredi matin dans la rigueur et l'allégresse, le sérieux et l'humour, l'exigence et la dérision, et il a élu, dans la catégorie adultes, un grand prix, quatre lauréats et un prix spécial Florence Delay en hommage à notre présidente d'honneur décédée trois jours plus tôt, le 1er juillet. Dans la catégorie lycéens, le jury a choisi un grand prix et deux lauréats. Lire plus bas la liste des vainqueurs qui verront leur récit des fêtes de Bayonne publié dans le millésime 2025 du livre Bayonne est une fête (éd. Atlantica).

    Sur les photos prises par Mathieu Prat à l'hôtel Koegui à Bayonne : Aude Cirier (cheveux courts), Marine Brugier Dutournier (cheveux longs), Frédéric Beigbeder (barbu), Jean-Paul Alègre, président du jury (bras tendu, chemise bleu ciel), et votre serviteur comme on dit. Au micro, tour à tour, Pierre Casamitjana (lunettes), à l'origine du concours avec Gorka Robles Aranguiz.  L.M.

     

    CATEGORIE ADULTES

    -Lauréate : Manon MATHIEU (Biarritz, 28 ans) pour Le Verre Rouge

    -Prix spécial du Jury Florence DELAY : Clotilde VIDAL (Anglet, 29 ans) pour Le silence d’Hegoak

    -Textes primés :

    Thomas VIGNAU (Bayonne, 34 ans) pour Bayonne, capitale du monde

    Jocelyn HÉRITIER (Rochemaure, 50 ans) pour Chants de coquelicots

    Scott MIRLIN (Paris, 31 ans), pour Le dernier verre

    Maika GOENA (St Pierre d’Irube, 32 ans), pour Un battement à contretemps

     

    PRIX SUD-OUEST FONDATION HETZI DES LYCÉENS

    -Lauréate : Sybille FESCHI (Guadeloupe, 18 ans) pour Le ruban rouge

    -Textes primés :

    Margot ROBIN (St Julien-en-Born, 19 ans) pour Bayonne, entre deux temps

    Elaia ELISSEYRI (Mendionde, 16 ans), pour Ecrire les fêtes

    Le Palmarès en langues basque et occitane sera communiqué dans le courant de la semaine.

    Capture d’écran 2025-07-06 à 09.24.18.pngCapture d’écran 2025-07-06 à 17.26.59.pngCapture d’écran 2025-07-06 à 09.23.43.pngCapture d’écran 2025-07-06 à 09.24.34.pngCapture d’écran 2025-07-06 à 17.26.47 2.pngCapture d’écran 2025-07-06 à 09.23.29.pngCapture d’écran 2025-07-07 à 09.08.27.pngCapture d’écran 2025-07-07 à 09.08.36.png