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KallyVasco

  • Lisez TANIN n°1

    IMG_2069.jpegJ'y ai pas mal donné, soit écrit et dégusté... À propos des associations de vigneronnes, des rosés du Languedoc-Roussillon d'exception, de la syrah que je prénomme Carmen et de flacons formidables, de l'influence de l'âge des vignes... Longue vie à Tanin, placé sous la houlette de notre amie Gabrielle Vizzavona, et sous le haut patronage de notre ami Tancrède de la Morinerie. D'ailleurs, je travaille au numéro 2... L.M.

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  • Guethappy

    Je suis convié au petit salon du livre de Guéthary les 26 et 27 juin prochains. J'y signerai à la demande mon "Bruissement du monde", et je débattrai le samedi à 14h avec Frédéric Beigbeder et Nicolas Espitalier (Sud Ouest) d'une thématique encore inconnue des services... Cela promet. On va bien se marrer. Voici l'affiche, en attendant.

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  • Champagnes de juin

    Une sélection de onze flacons enchanteurs à s'offrir afin de fêter le déconfinement progressif avec effervescence.

    Cuvée Tradion 2014@.jpgVOLLEREAUX cuvée tradition 2014 est brut millésimé de haute tenue (moitié chardonnay et par quart meunier et pinot noir). C’est élégant, et surtout pourvu d’une grande vinosité. La bulle est très fine, l’ensemble équilibré, avec un joli nez abricoté, exotique aussi (mangue), et une bouche où l’on sent l’agrume allié à l’amande grillée.  C’est le septième millésime (à peine 4 500 flacons) produit par la maison sise à Pierry, dans la vallée de la Marne, où Franck Vollereaux veille à la vinification. On en redemande !  26€

    DEVAUX (Sélection) D rosé est Capture d’écran 2021-06-03 à 15.38.16.png issu d’une rigoureuse sélection de pinot noir (55%) et de chardonnay (45%). 5 ans d’âge a minima. Belle robe saumonée soutenue, joli nez de groseille et de framboise, une bouche ample et intense avec une note d’abricot. Le champagne des tête-à-tête amoureux, ou de l’écoute solitaire de musique baroque à base de viole de gambe. Séducteur. 55,60€

    Capture d’écran 2021-06-03 à 15.39.22.pngHENRIOT brut rosé n’est pas réservé à la Fête des mères. Il est issu de pinot noir structuré de la Montagne de Reims, de pinot meunier qui lui donne une note pâtissière, alliée à la franche minéralité du chardonnay. Les vins de réserve de la maison sont ainsi convoqués pour une fiesta dans la flûte. Jolie robe pâle aux reflets cuivrés, nez de petits fruits rouges (framboise, fraise, cerise) et d’agrumes, mais en douceur. Bouche d’une belle persistance, avec des notes végétales, balsamiques et tendrement épicées. Enchanteur. 52€

    CHASSENAY d’ARCE rosé 2012 cuvée Confidences est issu deCapture d’écran 2021-06-03 à 15.40.53.png pinot noir (86%), de chardonnay (12%) et de pinot blanc (2%). 6 ans de vieillissement en bouteilles sur lie pour ce millésimé à la robe saumonée profonde. Nez de fruits rouges et blancs avec une pointe réglissée. Bouche friande, veloutée, avec une finale assez longue. « Une expression racée et avenante, Confidences illustre le meilleur du terroir de la vallée de l’Arce », dixit Brice Bécard, chef de cave. Gourmand. 66,30€

    Capture d’écran 2021-06-03 à 16.02.25.pngCHARLES de CAZANOVE cuvée bio est une splendeur ! Issu à 100% de pinot meunier du terroir de Vandières dans la vallée de la Marne, ce champagne naît sur un vignoble certifié HVE niveau 3 (Haute valeur environnementale). Superbe robe claire, bulle très fine, joli cordon, nez de petites baies rouges du sous-bois, de fruits confits aussi, bouche généreuse, consistante, avec de légères notes d’agrumes. Hédoniste. 30€ (une affaire).

    champagneayala_rosemajeur_750ml.pngAYALA Rosé Majeur, ou la délicatesse. Le chardonnay (50%) s’impose avec sa pureté. Le pinot noir (40%) d’Aÿ classés Grand Cru (dont 6% de vin rouge) contribue à donner ce nez subtil de framboise et de groseille. 10% de meunier complète la palette. Faiblement dosé (7%), ce rosé à la robe pâle possède un nez de pêche de vigne allié aux petits fruits rouges mûrs. Bouche d’une grande fraîcheur, avec une persistance friande et juteuse (framboisée). Équilibré. 42€

    ANDRÉ FAYS, cuvée Infinity (Blanc de Noirs). Cette cuvéeIMG_2014.jpg confidentielle (2500 bouteilles) en viticulture raisonnée, issue de pinot noir (100%), naît sur les coteaux ensoleillés de la vallée de l’Ource (Côte des Bar). Non dosée, elle exprime une vinosité remarquable. La robe jaune citron est soutenue, la bulle est vive. Le nez est de fruits blancs et d’agrumes surtout. Les notes rappellent la brioche, la mirabelle, la mûre et le pomelo rose. La bouche est crémeuse et charpentée, avec un final lent. Une belle découverte. Remarquable. 33€

    Capture d’écran 2021-06-03 à 15.49.48.pngCapture d’écran 2021-06-03 à 15.50.16.pngCapture d’écran 2021-06-03 à 15.50.53.pngLAURENT LEQUART et ses 3 cuvées 100% pinot meunier effectue un travail formidable à Passy Grigny, au cœur de la vallée de la Marne. Certifié HVE niveau 3 de surcroît, l’exploitation rend des hommages appuyés et savoureux au meunier, donc. De droite à gauche, pour les photos : La cuvée Prestige pur Meunier Extra Brut (vendange 2016, mise en bouteilles juin 2017, dégorgement en décembre 2019), avec son nez de fruits jaunes et sa pointe d’épices douces (vanille, cannelle), est un régal en bouche, où le charnu le dispute à l’élégance. Classe. 49,50€ La cuvée Blanc de Meunier Brut Nature (vendange 2016, mise en février 2017, dégorgement en novembre 2020), est somptueuse au nez : fleurs blanches, orange. Bouche souple, d’un grand équilibre, où pointe la mirabelle, et un léger zeste d’agrumes. Persistant. 33,60€ Enfin, la cuvée Réserve Extra Brut (vendange 2017, mise en février 2018, dégorgement en décembre 2019), est un effervescent simplement gourmand, à cheval sur les fruits rouges et les agrumes. Le genre de bouteille dont on fait sauter le bouchon à la moindre occasion. Sympa. 23,90€

    Pinot Meunier Zéro dosage Champagne CHARPENTIER (Copy).pngCHARPENTIER Pinot Meunier Zéro dosage. Jean-Marc Charpentier est un  champenois étonnant installé à Charly-sur-Marne. « Vigneron humaniste et agronome audacieux », il pratique la biodynamie depuis 2009 pour ses fameuses cuvées Terre d’Émotion. Celle-ci, 100% meunier, est limitée à 3508 flacons. Elle est issue de la parcelle Les Chauffours, plantée en 1962. La vendange eut lieu en 2017 et son dégorgement en mai 2020. Robe or soutenue, joli nez de fruits à chair blanche, bouche dense, d’une grande fraîcheur pour ce champagne non filtré, non collé, à peine soufré. Charnu. 42€ (Nous reviendrons bientôt pour évoquer la cuvée Art-If-Ice du même Charpentier).

    L.M.

  • So sweet was never so fatal

    J’ai repris Othello, ce matin, afin de retrouver ce moment de la scène finale (la II, de l’acte V), où le héros shakespearien s’apprête à tuer Desdémona, qu’il accuse d’adultère avec Cassio, au prétexte que ce dernier aurait été vu avec un mouchoir qu’Othello avait offert à sa belle. Je souhaitais plus précisément retrouver cette phrase si émouvante dans la langue de William : « So sweet was never so fatal », qui devient, dans la traduction qu’en donne François-Victor Hugo (La Pléiade/Gallimard) « Jamais chose si douce ne fut aussi fatale », car j’aime ce vers. Et je suis tombé sur une réplique d’Othello en forme d'onomatopée qui m’a laissé tout chose l'espace d'un instant. Lisez ci-dessous, vous comprendrez... L.M.

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  • Les 24 Oscars de Bordeaux de l'été

    Ayant participé à la dégustation de nombre de bouteilles en qualité de membre du jury, je me suis engagé à dévoiler les résultats de cette grande dégustation. Voici les 24 lauréats : 6 blancs, 6 clairets, 6 crémants, 6 rosés, soit autant d'ambassadeurs des AOC Bordeaux et Bordeaux Supérieur, dont les noms figurent ci-dessous :

    Bordeaux blanc
    Le Loup de la Loubière (9 €) Château Roc Meynard (7,50 €) Château Labatut - Cuvée Prestige (4,20 €) Château La Verrière (5,60 €) Château de Lussac - Le Blanc (11,50 €) Château de Bonhoste - Cuvée Prestige (10,20 €)

    Bordeaux clairet
    Château de Haux (7 €) Arsius (5,20 €) Château La Mothe Du Barry - Cuvée French Kiss (6 €) Château de Lisennes (6 €) Château Sainte Catherine (6 €) Château Penin (7,30 €)

    Crémant de Bordeaux blanc

    De Luze (5 €) Bulles de Lisennes (8,50 €) Premius (6,45 €)

    Crémant de Bordeaux rosé

    Bulles de Lisennes (8,50 €) Les Cordeliers Vintage (15,90 €) Mission Saint Vincent - Cuvée du Saint-Patron (4,50 €)

    Bordeaux rosé
    Château Caminade Haut Guérin (5 €) Château Gandoy-Perrinat (4,95 €) Château Mousseyron (5,20 €) Belle Rosée de Fontenille (10 €) Carrelet d'estuaire - Confidences (6,90 €) Château Penin (7,20 €)

     

    Extrait du communiqué des organisateurs et de sa chargée de communication, Julia Badets : "Influenceurs, blogueurs, journalistes et amateurs, le Syndicat des AOC Bordeaux et Bordeaux Supérieur a sélectionné un jury de 50 passionnés de vins qui dévoile aujourd’hui les 24 cuvées stars du millésime 2020 dans les appellations Bordeaux blanc, Bordeaux rosé, Bordeaux clairet et Crémant de Bordeaux. Ces experts connectés et actifs sur les réseaux sociaux ont goûté à distance plus de 80 échantillons finalistes sur 300 échantillons présentés lors de la première présélection qui a eu lieu par un jury de professionnels à Planète Bordeaux en mars dernier. Ce jury de la finale des Oscars des Bordeaux de l’été a partagé sa dégustation avec sa communauté et bien plus encore... Dégustation connectée réussie : Avec plus de 3500 likes obtenus sur l’ensemble des posts, le compte Instagram @planetebordeaux compte désormais plus de 2500 abonnés (+2,5% en quelques jours)."

     

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  • TAN(N)IQUE

    C'est étrange. Je découvre à l'instant, ou peu s'en faut (question d'heure) la publication déjà ancienne d'un article que j'ai écrit sur le phénomène des tanins, ô combien riche et complexe (qu'on lise Selosse !). Il figure en page 7 d'un nouveau magazine intitulé Racines, "le magazine réservé aux membres du club Ventealapropriete.com." Et voilà que j'attends sous peu la parution du numéro un d'un magazine éponyme, TANIN, auquel j'ai collaboré sans compter, puisqu'il est placé sous la houlette de mon amie Gabrielle Vizzavona. Avec un ou deux "n", éternel dilemme, les tanins surnagent et délivrent leurs tenaces saveurs. C'est l'essentiel. L.M.

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  • À lire dans et sur L'Intimiste

    ... Ma Carte blanche intitulée My funny Ventoline (<= cliquez, puis déroulez).

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    My funny Ventoline 
    Par Léon Mazzella
     
    Je vivais chaque nuit dans la position de Buddha, lorsqu’il est représenté accroupi, en tailleur, le dos rond, le visage dans ses mains largement ouvertes, et qu’il figure une sorte de tortue à la carapace généreuse [comme ça]. J’étais ainsi sur mon lit d’adolescent, dans ma chambre d’enfant, chez mes parents, chez moi encore, j’avais onze ou douze ans je crois, et ma vie nocturne était réduite à une impossibilité de respirer automatiquementabsolument insoutenable, sauf dans cette position, au moins pour un temps certes très court, mais qui avait la vertu de soulager un peu mes muscles, mes os, mon esprit. Je n’aimais donc pas la nuit. Je la redoutais. Elle était synonyme de souffrance. J’aurais voulu l’écourter. Je précédais l’aube d’une heure, parfois, en la hâtant en pensée. Mon amour pour l’aube vient partiellement de là. Je ne parlais pas de mes nuits. Ce tort féconda une fringale d’écriture. Je le crois. La douleur fut peut-être ma chance. Mais à quel prix. J’ai passé des centaines de nuits dans cette position, avec un oreiller calé entre mon ventre et mes jambes repliées. Parfois, je restais ainsi sur la moquette, car le lit m’était trop mou, mouvant, instable, marin ; un hamac sans amarres. Je finissais par penser que chacun devait tenter de dormir ainsi, comme moi, dans cette inconfortable position. En réalité, puisque j’avais connu tant de nuits ordinaires, je savais bien que c’était faux. Mais j’ignorais l’identité de mon mal.  
     
    Surtout, je ne parvenais pas à l’exprimer, comme s’il s’agissait d’une honte, oui, d’une honte. Pire, je crois qu’il m’était acquis que cela devait se passer ainsi. Ne pas parler de ce qui ne va pas, de ce qui fait mal, de ce qui empêche. Telle me semblait être la règle unique. Garder la bouche fermée, les dents serrées. As-tu bien dormi mon fils – Oui papa. Tiens, mange tes tartines, ne te mets pas en retard. Never complain. Et, davantage, en l’occurrence, never explain ; travail d’amont. Les années douloureuses furent nombreuses. Une vingtaine. C’est beaucoup. Vraiment. Ma seule paix, durant tant et tant de nuits, je la trouvai debout, me forçant à lutter contre le sommeil qui m’envahissait pourtant, et à marcher dans la maison, en bas, entre salon et cuisine, et dans le jardin, pieds nus l’été, chaussé l’hiver.
     
    Puisque c’est dehors la nuit que j’ai commencé d’éprouver la nature, je remercie l’asthme de m’avoir familiarisé avec la voûte céleste, avec la voie lactée que j’ai apprise, avec le hululement de la chouette effraie, de la hulotte, de la chevêche, avec l’air chargé de vase et de marée – nous habitions au-dessus de la Nive, à Bayonne, qui charriait deux fois par jour ses remugles montagnards et campagnards à l’aller, et marins au retour. Je le remercie de m’avoir permis d’apprivoiser cette tisane froide des parfums nocturnes de l’herbe, et aussi l’odeur de la rosée, cette autre qui composait un bouquet lié d’une infusion précieuse, une liasse dans laquelle le chèvrefeuille se frottait à la menthe, la rose trémière au tilleul, le gazon tondu à la terre gorgée d’eau. J’écoutais les grenouilles, les crapauds aussi, le chuintement du vol des hiboux, le passage d’un sphinx, gros papillon de nuit, qui venait se cogner au lampadaire municipal, devant le portail de la maison, le passage furtif d’un chat de gouttière, la fuite suave d’un ragondin au poil gominé, car il en traînait, qui remontaient de la rivière, pour venir brouter à l’aise et à l’insu des chiens de garde.
     
    Nous n’avions pas le droit d’être malade, à la vérité. Une sorte d’inhibition causée par la peur de mes parents de voir un de leurs enfants souffrant – mes deux sœurs et moi-même -, m’envahissait. Au moindre éternuement, notre père déclenchait un plan de riposte médical qui, par sa démesure, était grotesque. Mais ça, un enfant le ressent, mais il ne peut encore le dire. Aussi, ai-je toujours étouffé mes éternuements. Le moindre chatouillement de la gorge entrainant un début de toux m’effrayait : ne pouvant la retenir, j’étais aussitôt démasqué, je perdais ma paix, je ne m’appartenais plus. Repéré, objet d’une attention stupide, j’étais aussitôt diminué, réduit à une chose fragile et en danger, dépendante, qu’il fallait calfeutrer, confiner, enfermer, soigner afin d’endiguer le spectre d’un mal plus grand. Je ne sais d’où venait cette frousse de perdre leurs enfants qui animait des parents devenus tellement protecteurs que leur prudence excessive interdisait que nous puissions nous armer en fabriquant des anticorps. En conséquence, ma petite crainte m’obligeait à taire toute égratignure, toute douleur. Mon oreiller absorbait les sons de la toux et de chaque éternuement. La honte d’être malade prit ainsi le relais de la peur. Le sentiment d’être en faute, de faire mal en tombant malade m’étreignait à chaque bronchite. Ainsi passèrent la fin de mon enfance, mon adolescence, et les premières années de ma vie d’homme. L’apparition de l’asthme avait enclenché ces années clandestines.
     
    En 1980, j’avais vingt-deux ans, la disparition de mon grand-père augmenta le rythme de mes crises nocturnes, bien que celles-ci survenaient surtout le week-end, désormais, car j’étais étudiant à Bordeaux, où mes nuits étaient plus paisibles, parfois profondes. Une question d’humidité, sans doute. Mes bronches rétrécirent de tristesse, je ne m’habituais pas à leur chuintement aigu à chaque respiration forcée. Les muscles des épaules et du torse étaient fourbus de devoir se distendre afin d’augmenter la capacité d’une cage thoracique continuellement sollicitée ; par force. Un jour, un copain de lycée, « grand » asthmatique de naissance, me tendit son flacon coudé bleu ciel recouvert d’un bouchon bleu marine. Mais, comme il m’avait déjà dit que son usage l’avait conduit à plusieurs reprises à l’hôpital car il y avait un risque cardiaque à l’utiliser, je refusai. La peur, sans doute, de me retrouver hospitalisé et de recevoir la visite de mes parents, qui transformeraient ma chambre en cellule stérile, en prison à vie, me paniqua. Même si l’étau ne prenait pas de vacances, je choisis de continuer de lutter, de ne pas dormir, d’entamer mes journées épuisé, perclus de courbatures, vermoulu, avec l’impression d’avoir été roué de coups.
     
    Ainsi jusqu’à ce jour de 1991, en pleine brousse, au nord du Burkina Faso. Une crise m’avait soudain saisi à la tombée de la nuit, alors que l’asthme commençait à me laisser en paix depuis quelques années. Il ne s’acharnait plus, mais lorsqu’il resurgissait, il devenait intraitable, ses mâchoires ne desserraient pas. Me voyant empêtré, ayant reconnu les sifflements caractéristiques, un voyageur présent au campement me lança : « Vous semblez avez oublié votre Ventoline en France ». Je répondis que je n’en avais pas, et que je n’en avais encore jamais utilisé. En guise de réponse, il me tendit le petit spray bleu qui ne le quittait pas : « Tenez, vous allez voir, ça va passer tout de suite. Retournez-le, mettez-le dans la bouche et inspirez à fond tout en appuyant dessus. C’est comme ça que ça marche. Allez-y ! ». Je ne réfléchis pas, ôtai le capuchon et envoyai ma première bouffée dans les poumons. Ce fut un choc. La naissance d’un nouveau bonheur. Un miracle. L’apparition de la Vierge. Un orgasme. Un coup de foudre. L’expérience de la sidération. Subjugué, car instantanément débarrassé des griffes du mal, j’éclatais de rire bêtement comme un enfant qui ouvre une pochette-surprise. L’effet fulgurant du salbutamol, la molécule unique composant la Ventoline, son effet bronchodilatateur, m’apparut comme quelque chose d’absolument magique. D’un seul pschitt, d’une seule bouffée de rien du tout, je pouvais annihiler une crise sur l’instant, lors qu’il m’avait fallu jusque-là patienter douloureusement une nuit entière jusqu’à l’aube et au-delà, pour en voir diminuer chacune à mesure, ce jusqu’à l’effacement total. Seule l’anesthésie générale que je subis longtemps après – cette impression de partir inexorablement, de glisser comme du sable entre les doigts disjoints -, produisit un effet comparable mais à l’envers sur mon corps et ma conscience. Je ne conçus aucun regret d’avoir perdu tant de temps. Je n’en voulus jamais à mes parents de m’avoir d’une certaine façon empêché de leur parler du mal dont je souffrais. Je tirais au contraire une certaine fierté de m’être débrouillé par moi-même, de façon empirique certes, mais tout seul.
     
    Depuis, comme chaque allergique, je ne puis me déplacer sans ma Ventoline. Et même si je n’en ai plus l’usage, mon asthme ayant fini par capituler, il me faut quand même (s)avoir un, voire plusieurs sprays pas loin : table de chevet, boîte à gants, sac de week-end. L’oublier pourrait provoquer une angoisse telle qu’elle déclencherait une crise. Aussi, le flacon bleu ciel à bout bleu marine fait-il constamment partie de mon viatique. Aujourd’hui, lorsque la date de péremption est dépassée, je les jette sans les avoir utilisés une seule fois. Et je m’en procure d’autres. Au cas où.
     
    Je remercie aussi cette tentation de mettre ses enfants en couveuse, car se sentir épié en permanence – pour son bien -, génère un besoin de fuir, une soif de solitude. L’envie de s’en sortir. D’apprendre à. Engendre l’aversion pour toute aide. Entretient le devoir de ne jamais se plaindre. Voire celui d’endurer avec stoïcisme. De ne jamais passer pour une victime. D’affronter les éléments, de regarder le soleil en face sans le recours aux lunettes protectrices, d’endurcir son corps, de marcher pieds nus sur le sable brûlant, de prendre des coups et d’en donner parfois. De braver le froid comme la chaleur, la faim et la soif, les ronces comme les vagues. Je pris très tôt le contrepied. J’en conçus une urgente nécessité, un besoin vital. Il me fallut d’abord vérifier qu’un rhume n’est pas mortel et qu’une chute de vélo ne rend pas tétraplégique. Puis, que le surf ou l’escalade ne sont pas des activités si périlleuses qu’on le prétend. Plus tard, que voyager forge la jeunesse. Que courir l’encierro à Pampelune devant les toros envoie sa dose merveilleuse d’adrénaline. C’est donc peut-être grâce à cette surprotection initiale que j’ai toujours aimé braver le risque, faire l’expérience de mes limites, me mettre en danger. Aussi, n’est-ce pas un hasard si j’ai découvert la Ventoline en brousse, après une journée d’approche d’un troupeau de buffles, armé de jumelles, au cours de laquelle je fis une rencontre décisive avec le regard d’un lion.
     
    Reste que l’asthmatique manque d’air, s’il ne manque pas de courage. La course de fond ne sera jamais une discipline dans laquelle il brillera. La course de vitesse sur courte distance (80, 100 m) oui. La nouvelle davantage que le roman. Les histoires d’amour brèves. L’aventure forte, puis classée sans suite. Faire court, ce n’est pas si mal. Que Proust, asthmatique notoire, ait pu écrire une œuvre si ample, aux phrases si longues qu’elles essoufflent leur lecteur à voix haute, laisse penser en somme que son encre était du salbutamol. Funny Ventoline…   L.M.
  • Bouteilles de saison

    Capture d’écran 2021-05-21 à 11.19.13.pngLa cuvée T (rouge) 2018 du château Trians, AOP côteaux varois en Provence, produit par Emmanuel Delhom et sa famille, est un vin bio (depuis 2012) capiteux, généreux, ample, très présent, avec des syrah de caractère (80% de l’encépagement) à peine tutoyées par des grenaches (20%) qui ne s’en laissent pas compter. Un vin gourmand et gorgé de notes de fruits rouges. Le flacon, râblé et large d’épaules, donne le ton en désignant son contenu. 18,50€

     

    Le sauvignon gris de Grain de Lune est unIMG_20200912_120613.jpg bordeaux blanc singulier, car le cépage dont il est issu est relativement confidentiel. Robe jaune pâle, des notes d’agrumes mais pas trop, bouche élégante, finale à peine musquée. C’est le compagnon idéal pour un filet de merlu ou des grosses gambas rôties.. C’est Producta vignobles qui propose cette nouvelle cuvée craft pour à peine 5€

     

    IMG_20210112_201422.jpgLe Pinot noir 1957 by Pfaff est un AOP Alsace 2019 qui fait écho à la date de création de la cave des vignerons de Pfaffenheim. La gamme propose aussi un riesling, un gewurztraminer et un pinot gris. Nous avons choisi de découvrir le Pinot noir, lequel offre une belle robe rubis, un nez agréable pourvu de notes franches de framboise et de fraise, et une réelle présence en bouche, avec des tanins délicats. 12€

     

    Métayage Pinot noir 2019 faitIMG_20210305_113953.jpg partie de la nouvelle gamme bio de la famille Abbots & Delaunay, célèbre pour son savoir-faire bourguignon. Nous sommes cependant sur les collines de Limoux (Sud de France) avec ce flacon sérieux. Belle robe pourpre, nez de petits fruits rouges et noirs (framboise et myrtille dominent), bouche ronde et délicate avec une finale légèrement boisée. Les tanins, tendrement épicés, s’expriment au bout d’une trentaine de minutes, lorsque le vin a trouvé son équilibre. 13€

     

    Capture d’écran 2021-05-21 à 11.46.18.pngBrio 2009, second vin du château Cantenac Brown, est une splendeur lorsqu’on le marie à une txuleta de bœuf souletin maturée à souhait, mais également pour lui seul ! Ce margaux de noble extraction (3e cru classé 1855), sur un millésime des plus réussis de ces vingt dernières années et davantage, est un régal de gourmandise et de fruité (cerise mûre, pruneau en finale), d’élégance (tanins formidables), et de délicatesse (léger vanillé) alliés à une force intérieure qui signe les vins des grands terroirs bordelais. Ajoutez une fraîcheur et une longueur exceptionnelle, et vous n’attendez pas la fin du repas pour passer commande. 40€ environ.

     

    Les Hautains de la cave de Crouseilles sont des vins biosIMG_20210305_113908.jpg sympas. Il y a un blanc moelleux, un Pacherenc du Vic-Bilh 2019 proposé en demi-bouteille : jolies notes d’ananas mûr et d’agrumes confits. Un vin pas trop chargé en « sucre », avec une pointe d’acidité qui donne un coup de fouet bienvenu (6,40€). Et un Madiran. Nous avons dégusté ce dernier dans le millésime 2019 avec beaucoup de plaisir. Il est issu de tannats et des cabernets (sauvignon et franc) d’une belle vérité. Franc, direct, voilà un madiran de caractère qui peut se résumer par les mots de puissance élégante. Belle robe grenat sombre, nez de fruits noirs (mûre) et de réglisse. Bouche soyeuse, avec des notes épicées (vanille). Un régal avec un simple magret. 6,95€

     

    IMG_20210311_131828.jpgLa cave du Marmandais offre de L’Air Libre avec ses deux flacons sans sulfites ajoutés. Ce sont un rouge (merlot 65%t, malbec, cabernet franc) et un rosé (cabernet sauvignon 53%, cabernet franc, merlot, malbec, fer servadou) tout simples, élevés en cuve inox, sans chichis, de vrais vins de copains, de fraîcheur, de charme, de fruité léger et d’apéro. 6,50€

     

    Le Beillou 2018 est un carignanCapture d’écran 2021-05-21 à 15.10.58.png
    expressif proposé par Les Jamelles.
    Ce rouge du sud du Minervois est le produit d’une sélection parcellaire de vignes centenaires. Une robe très sombre, presque noire, un nez subtil de mûre, de myrtille, et une persistance fruitée et épicée en bouche (poivre, léger mentholé) font de ce flacon (élégante bouteille lourde, à épaules larges) l’allié de la cuisine orientale de Yotam Ottolenghi et Sami Tamimi lorsque nous ouvrons l’un de leurs merveilleux livres de recettes de cuisine israélo-palestinienne afin d’en réaliser une. La synthèse. 19,95€ Notons le rosé issu de Mourvèdre 2020 de l’arrière-pays narbonnais et de la plaine de l’Aude, également proposé par Les Jamelles, car il est d’une rare complexité aromatique (agrumes, herbes, épices, fleurs...). 7,40€

     


    La Cave de Tain s’encanaille avec LouIMG_20210330_172025.jpg Garouge et Déshaltère.
    Les étiquettes de ces deux vins sont drôles, et leur jeu de mots bienvenu. Le premier est un 100% syrah 2020 des Collines Rhodaniennes pourvu d’un nez riche en fraise des bois et en mara aussi. Bouche gourmande, simple, on sent les jeunes syrah, n’hésitez pas à rafraîchir la bouteille tandis que vous disposez la chiffonnade de jamón et de chorizo de bellota. Déshaltère 2020, est lui aussi issu de syrah, et il se revendique moelleux. Or, il est plutôt agréablement sec. À servir « frappé », ce rosé humble au nez de fruits rouges et de bonbon anglais présente une grande douceur persistante en bouche. Alliances : un fromage de chèvre frais. 5,90€

     

    IMG_20210328_142134.jpgRouge Fusion 2018 de la Cave de Lugny est une vraie découverte. Cédric Gayet fait se rencontrer Pinot noir et Gamay, et « ça le fait ». Le mariage est connu. Mais, là, il y a du nouveau : les gamay sont élevés en fûts de chêne et en cuves, et les pinots le sont en cuves classiques et en cuve béton ovoïde six mois durant, vous savez ces grands œufs que l’on voit de plus en plus dans les chais ? L’assemblage suit, qui produit un vin étonnament aromatique. Cerise, framboise explosent au nez, et la bouche, ronde, est d’une grande tendresse. Étiquette sympa et un brin militante, avec l’œuf qui y figure. 11,20€

     

    Élégance rosé 2020 du châteauCapture d’écran 2021-05-21 à 15.15.49.png
    Beaubois (Costières de Nîmes): le charme même.
    Syrah (60%), grenache et cinsault à part égale composent ce flacon chic qui reflète la classe naturelle de Fanny Boyer, qui l’élabore avec son frère François. Robe pâle mais scintillante, comment dire... Nez délicat de pêche, de framboise, de groseille sans acidité, bouche ample et généreuse, bien là comme un régal qui se répand. Longueur évidente. Un bonheur rose pour lui-même, ou bien pour trinquer au jardin, devant la mer, avec ou sans charcuterie, mais en musique. Olé ! 11€

     

    À suivre, car j’ai encore nombre de notes de dégustation en retard. A presto.

    L.M.

     

     

  • Demi-siècle, le nouveau Authier

    Capture d’écran 2021-05-17 à 18.30.54.pngAvec « Demi-siècle », Christian Authier se lâche davantage qu’à l’accoutumée. Sa prose est plus déliée, décontractée, farcie par endroits de parler à voix haute (il manque juste le son). Les formules, les traits, les remarques sur notre monde tel qu'il va plus ou moins bien sont toujours aussi ciselées, percutantes et pertinentes, mais il y a davantage de laisser faire, de tableaux minutieusement décrits dans un style d’une souplesse féline – les deux soirées de la fin du livre (surtout la longue première, hilarante), sont un régal fitzgeraldien, ou capotien (si ça se dit, pour Truman). Nous retrouvons l’auteur et son double, Patrick Berthet (la fidélité à la référence de ce patronyme est devenue indéfectible), journaliste « vieille école » ignorant les réseaux sociaux, cultivant un goût précis pour les bons flacons dont chacun, débouché au fil des pages, est précisément nommé (de Gramenon, des Foulards rouges, de Drappier, de Selosse, de l’Anglore, nous sommes informés de cuvées précises, et pas des moindres – et les partageons en pensée avec Patrick et ses potes tout en lisant). Laurence – une fois n’est pas coutume, une femme d’importance, escorte le narrateur, et il s’agit là d’un amour fort. Ces deux là s’aiment à Paris, à Toulouse (dont on connaît à la fin du livre le nom de chaque rue et place), à Istanbul, à Beyrouth sans mesure, et avec une franchise intérieure enviable. « Demi-siècle » est un brin désenchanté comme les quatre ou cinq précédents romans de Authier, bardé de touches à la Houellebecq sur notre triste époque numérisée et envahie par des Arthur qui sont davantage Andersen que Rimbaud. C’est un livre toujours aussi imprégné de cinéma – une drogue dure -, de rock de légende, et de littérature de référence, comme on le dirait de « la puissance de feu d’un croiseur et des flingues de concours ». Les codes, les lieux (comme le Comptoir du relais, à l’Odéon, Paris VI), sont nombreux, et les aficionados, ou bien les habitués de la production de Christian Authier, s’amusent à les reconnaître en les annotant en marge, au crayon. Un jeu toujours réconfortant, façon chat qui ronronne, affalé sur le chauffage. Et la lecture de ce roman tendre et croquant à la fois comme une saint-jacques impeccablement snackée en devient un régal pâtissier. L.M.

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    Christian Authier, « Demi-siècle », Flammarion 19€

  • Le Petit Ducru

    image007.pngProposé dans le millésime 2018, Le Petit Ducru de Ducru-Beaucaillou (2018) est une splendeur. C’est le troisième vin du mythique château Ducru-Beaucaillou (Saint-Julien), que pilote Bruno-Eugène Borie (le second vin de la propriété se nomme La Croix Ducru-Beaucaillou). Merlot (60%) et cabernet-sauvignon (40%) sont à la fête (avec un soupçon de petit verdot, certains millésimes) dans ce jus généreux qui n’a de petit que le nom. Issu d’une sélection des vignes diverses du domaine, il ne trahit pas son sang, la signature Ducru-Beaucaillou, faite de charme, d’élégance, de pureté et de puissance domptée, soit une certaine volupté. Son élevage « sous bois » dure une année, et s’effectue avec un tiers de fûts neufs. La robe est grenat, profonde. Au nez, c’est l’explosion : fruits rouges, cassis, mûre, poivre blanc, champignon cru tranché arrivent tour à tour, et cela progresse au fil des minutes. À la première gorgée, le jeune homme bien élevé se tient dans le vestibule. Puis, il déboutonne sa veste, nous retournons intensément le vin dans le verre, et des arômes de sous-bois, de chêne, des notes animales surgissent, entre poil et cuir. Enfin, des notes plus sauvages encore, et de petits fruits noirs à nouveau, de tabac (havane), de cèpe, de selle de cheval, et de confiture de mûres donneraient presque le tournis à force de respirer attentivement et par plaisir un vin si intense, doté d’une belle longueur en bouche, qui persistera dans notre mémoire. Le garçon s'est décontracté, il a allongé ses jambes et croisé les pieds devant la cheminée... Déjà formidable à boire, Le Petit Ducru saura attendre cinq bonnes années, et accompagnera toujours volailles et gibier avec superbe (28€). L.M.

  • Second tirage

    Le premier tirage ayant été épuisé en deux mois (bon, ce n'était pas non plus celui des Mémoires de Barack Obama!), voici la première réimpression, augmentée d'un bandeau imprimé avec quelques extraits de presse. L'occasion de remercier à nouveau (par ordre alphabétique) Frédéric Beigbeder, Xavier Houssin, Benoît Lasserre, et Thomas Morales.

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  • Lectures de ces derniers jours

    Capture d’écran 2021-03-27 à 15.17.01.pngIl y eut, douloureusement, le roman posthume de Denis Tillinac, Le Patio bleu (Les Presses de la Cité). Sa page de faux-titre sans dédicace – et pour cause, résonna longtemps comme le timbre éraillé de sa voix, « Comment tu vas!.. ». Il y a tout là-dedans, il y a beaucoup dans cet épais roman riche d’images percutantes et de phrases aussi tendres qu’assassines parfois, et si justes, si fortes. Il s’y trouve une maturité de romancier impeccablement ramassée, une intrigue tillinacienne totale, la province gersoise, Condom – d’Artagnan n’est pas loin -, des Rastignac femelles, le désir d’en découdre avec une bourgeoise a priori rangée, les intrigues de ministère comme il y en eut de cour, les coups bas ou fourrés, l’amitié triomphale, les non-dits et les ouï-dire, la tendresse des paysages d’une France encore profonde dans tous les sens du terme, une mélancolie viscérale et bougonne par crainte de paraître trop délicate, des traits d’une justesse dans le mille à faire pâlir le La Bruyère des Caractères. Une ambiance IVe République, avec un Chirac en culottes courtes, une atmosphère « rad-soc » qui eut cours dans les campagnes qu’un jacobinisme arrogant ignorait, de Bellême (Perche) à Tulle (Corrèze), en passant par Condom, donc. Un air de Claude Sautet à la caméra plane sur ce dernier opus de Denis, et l’on se souvient tout à trac de son regard de saurien lorsque le silence se faisait parfois, qu’il suspendait sa cigarette (moment rare), et que nous l’entendions nous dire tant de choses dans le virage du rien. Salut l’ami.

    Capture d’écran 2021-03-27 à 15.34.47.pngIl y eut la somme de chroniques d’Éric Neuhoff parues dans Le Figaro, sous le titre Sur le vif (Le Rocher), évoqué brièvement ici il y a peu, pour nous offrir le plaisir de relire les phrases brèves et toniques, à la Nimier, le style félin et claquant de son héritier spirituel. Qu’il évoque Biarritz, Brigitte Bardot, Los Angeles, Françoise Sagan, la Fontaine de Trévi, Frédéric Berthet, Cadaqués, Stallone comme Mastroianni, le Toulouse de Christian Authier ou encore l’une de ses idoles, Frank Sinatra, Dieppe ou Truman Capote, Le Ritz ou Michel Déon, Neuhoff délivre ses denses déclarations d’amour comme on ne délivre plus des compressions de César, car lui le fait avec tact et sensibilité, intelligence et style. Un pur bonheur.

    Capture d’écran 2021-03-27 à 15.19.13.pngCapture d’écran 2021-03-27 à 15.19.45.pngEt, comme le hasard n’existe pas, il y eut deux compilations fraternelles quasiment au même moment à l’étal des librairies : d'un côté, les romans corréziens de « Tilli » chez Omnibus, Le Bonheur en Corrèze, qui rassemble en un épais pavé huit de ses romans essentiels, et de l’autre, trois romans indispensables de Neuhoff réunis par Albin Michel, Les romans d’avant.

     

    Capture d’écran 2021-03-27 à 15.21.31.pngIl y eut le premier roman d’Olivier Mony, Ceux qui n’avait pas trouvé place (Grasset) retardé pour cause de pandémie, enfin entre nos mains (nous l’achetâmes le jour de sa parution), un bref roman modianesque en diable – tant qu’on croirait entendre la voix de Patrick le Nobel le dicter, avec des personnages foutraques, soit attachants (Serge, bien sûr, Elkoubi, etc, et puis Piètre, et d’autres), un Bordeaux lisse et troussé en connaisseur, et au fond un livre comme un tapis volant sur lequel nous sommes priés gentiment d’embarquer, ce que nous avons fait gaiement.

     

    Il y eut cette belle surprise stylistique, Capture d’écran 2021-03-27 à 15.25.49.png rugueuse et âpre, si vraie « avé l’accent » médocain, ces très courtes nouvelles qui circonscrivent des personnages forts, durs, à la Franck Bouysse, des scènes d’un quotidien que peu connaissent, sauvage, reculé, essentiel car forestier, chasseur, braconnier, rude, d’une vérité crue à côté de laquelle steak tartare et carpaccio passent pour des carnes cuites. Presqu’îles, de Yan Lespoux (Agullo) est un livre précieux comme un premier roman de Sylvie Germain ou de Jean Carrière. Un beau cèpe cru dans ce beau voisinage gionesque-là...

     

    Capture d’écran 2021-03-27 à 15.27.00.pngCapture d’écran 2021-03-27 à 15.27.39.pngIl y eut l’annonce du Printemps des poètes, avec pour thème Le Désir, loué par Sophie Nauleau chez Actes Sud (nous attendons l’ouvrage), et des phares ici et là pour éclairer la route du mot qui émeut plus qu’un coup de foudre. André Velter, compagnon de la précitée, livre Séduire l’Univers, précédé de À contre-peur, illustré de « tracés sonores » de Jean Schwarz (le premier), et de quatre « ciels » de Marie-Dominique Kessler (le second). Il s’agit de l’un de ces livres composés à plusieurs mains, dont Velter a l’habitude, et qui produisent un dialogue en fruition, une poésie non pas amalgamée, mais épousée, risquons un mot : « puzzle-isée », c’est l’agudeza de Baltasar Gracián invoquée par l’auteur, autrement dit l’acuité ingénieuse, dont il est ici question. « Par-delà l’espace et le temps », dit l’auteur, « il est des affinités électives, ou ce que Julien Gracq appelait des consanguinités d’esprit, qui ne peuvent durablement rester sans résurgence. »

    Ainsi, par ailleurs, cet ouvrage de plus en collaboration : André Velter avec Ernest Pignon-Ernest (nous avons évoqué ici même les précédents), nommé Sur un nuage de terre ferme (Actes Sud) et où il est question de tauromachie, mots et dessins mêlés, plus précisément de José Tomás à Grenade le 22 juin 2019. Faena mystique entre toutes. La grâce transcendée en textes et en traits, le vertige, un certain duende, l’émotion qui frissonne durablement ; un torero « sur un nuage de terre ferme ». Soit une chanson de geste d'un singulier maestro qui, lorsqu’il se rend aux arènes, laisse son corps à l’hôtel (dixit Francis Marmande). Le sable et l’indicible, en somme.

     

    Capture d’écran 2021-03-27 à 15.28.47.pngIl y eût la somme infiniment précieuse, l’anthologie personnelle de l’immense Charles Juliet que propose Poésie/Gallimard, Pour plus de lumière, 1990-2012. L’essentiel, choisi donc par l’auteur lui-même (à l’instar de Commune présence, de Char, et de L’encre serait de l’ombre, de Jaccottet), d’une poésie placée sous le signe d’une « ardente recherche de la lumière » (et je m’autorise à reproduire ici, avec ces quelques mots, un extrait de la dédicace que l’auteur a rédigée sur mon exemplaire). Nous y retrouvons les recueils majeurs comme Affûts, Ce pays du silence, Moisson... Des trésors réunis en un seul recueil lourd et compact, que l’on a envie de trimbaler chaque week-end, où que l’on aille.

     

    Il y eut, dans la même collection fétiche, Poésie/Gallimard, une « compil »Capture d’écran 2021-03-27 à 15.30.04.png (bilingue) d’Erri de Luca, Aller simple, suivi de L’hôte impénitent, où l’on retrouve l’auteur limpide d’œuvre sur l’eau. Poésie presque parlée, comme récitée à l’église le matin, morale par endroits, humble toujours, où la barque et le filet du pêcheur, ses quelques prises, ont la grâce du simple recueillant avec reconnaissance ce qui lui suffit. Demi-surprise : Aller simple évoque l’épopée tragique des migrants échouant tant bien que mal sur les côtes italiennes, ou la poésie devient politique, militante, mais avant tout humaniste avec une remarquable sobriété qui rappelle les récits de Primo Levi. Cependant, les poèmes qui composent L'hôte impénitent nous font retrouver le De Luca romancier devenu alpiniste mystique, et toujours sensuel, dont les épaules porteront toujours les traces salées de la Méditerranée, du côté de l'île d'Ischia...

    Capture d’écran 2021-03-27 à 15.31.10.pngCapture d’écran 2021-03-27 à 15.33.37.pngEnfin, il y eut, juste après la disparition du très grand Philippe Jaccottet, deux inédits, Le dernier livre de Madrigaux, et La Clarté Notre-Dame (Gallimard), pour nous rappeler à l’essentiel, soit au chant fragile des oiseaux à l’aube dans un verger de peu planté de longue date à Grignan, dans la Drôme, l’écho d’une cloche des Vêpres à Salernes (où vécut sur le tard le regretté Pierre Moinot), « dans l’enceinte sacrée, très-haut » (Hölderlin), des mots simples comme de ces brindilles dont Char rêvait de bâtir un rempart, des mots tragiques à peine d’un poète avouant son grand âge et citant Hölderlin encore comme on lance un grappin, « Énigme, ce qui sourd pur ». Des textes essentiels et crépusculaires, et néanmoins heureux, surtout lorsqu’il s’agit d’évoquer Claudio Monteverdi, « c’est par urgence que sa voix prend feu ».  « Ainsi lié, je me délivre de l’hiver »... Jaccottet a rejoint, à 95 ans, « le tissu bleu du ciel ». Et nous continuerons d’entretenir commerce quotidien avec son œuvre capitale. L.M.

  • Flatté

    ... par ces mots d'un (une?) libraire du nord du Médoc, signalés par mon éditrice et publiés sur Instagram, et que voilà. Je suis particulièrement touché par le choix du visuel. Ce sont ces messages-là, qui viennent du coeur de la profession essentielle, qui réchauffent autant que des témoignages amicaux et sincères, laissent espérer un bouche à oreille, un chuchotement; une espèce de bruissement en somme...

    Capture d’écran 2021-02-25 à 16.25.23.png

  • La douceur d'un reuilly

    Capture d’écran 2021-02-24 à 09.58.19.pngAux confins de l'Indre et du Cher, au sud de Vierzon, l'appellation berrichonne Reuilly produit des rouges remarquables issus de pinot noir, et des blancs issus de sauvignon d'une grande franchise intérieure. Ainsi de cette cuvée Les Fossiles (2020) de Denis Jamain, vigneron scrupuleux sachant respecter la terre - son vignoble est doublement certifié : en agriculture biologique depuis 2007 (Veritas) et en biodynamie depuis 2011 (Demeter). Le garçon, fort de ses 21 ha de vignes (12 de sauvignon, 4 de pinot gris et 5 de pinot noir) veille par ailleurs sur une forêt familiale réputée pour ses chênes dont on fait les meilleures barriques. Ces Fossiles - du nom d'une parcelle de 3 ha sur un sol argilo-calcaire kimmeridgien, sont d'une immense douceur. Aucune agressivité au nez, passé l'observation or pâle de la robe. Nulle acidité, ni raideur, ni agrumes vifs venant si souvent gâcher la dégustation. Non, c'est fin et délicat, intense, légèrement mentholé, les fruits à chair blanche apparaissent discrètement. En bouche, la fraîcheur, la complexité, une belle teneur, et un mélange aérien de minéralité et de salinité nous font retrouver le fruité, tandis qu'une note florale passe comme un voile. CeCapture d’écran 2021-02-24 à 09.59.49.png vin est un Largo de Haendel. Il fut dégusté pour lui-même au premier verre, puis il escorta avec élégance, voire avec courtoisie, un dos de cabillaud épais et juteux. J'ajoute qu'il épouse par ailleurs la lecture des chroniques parues dans Le Figaro et rassemblées, d'Éric Neuhoff, Sur le vif, car il y a là aussi une mélancolique douceur sous le claquant du masque d'un Hussard sachant comme personne dire ses préférences et taire ses blessures. Un vin et un livre à la fois légers et profonds. Le grand style, quoi. L.M.

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    Blanc AOC Reuilly 2020 de Denis Jamain, cuvée les Fossiles, 13,50€

    Éric Neuhoff, Sur le vif, Éd. du Rocher, 18,90€ Nous reviendrons prochainement sur cet ouvrage.

  • Qu’est-ce qu’on boit le 14 février ?

    Le monde du vin sacrifie lui aussi au marketing de la Saint-Valentin, à l’instar d’une autre fête comme celle des mères. L’appellation beaujolaise Saint-Amour surfe par exemple la vague de la fête des amoureux depuis des lustres (même si la Saint-Amour est inscrite dans le calendrier à la date du 9 août, mais que celle-ci passe curieusement inaperçue). Parmi les nombreuses cuvées au nom évocateur, nous avons sélectionné neuf flacons alliant l'appel de Cupidon avec la qualité.

     

    Capture d’écran 2021-02-08 à 14.59.38.pngLes bulles étant inévitables dimanche prochain, voici pour commencer en fanfare, Petite Douceur, champagne rosé de la plus ancienne maison de vins de la Champagne, Gosset. Et pourquoi pas déboucher cette petite douceur au lit à l’heure du brunch, avec viennoiseries, brioche bien beurrée et des œufs au bacon ! Oubliez les boissons chaudes et les jus de fruits. Ce champagne à la robe délicatement saumonée et au nez de petits fruits rouges maintient également son cap de pureté face à un financier, un macaron, et saura escorter plus tard un plat sucré-salé, ou bien exotique et volontiers épicé (55€). Notre coup de cœur effervescent.

     

    Le Champagne Chassenay d’Arce propose sa cuvée Confidences (rosé 2012, Capture d’écran 2021-02-08 à 14.56.11.png 66,30€). Belle robe intense, bulle généreuse, joli nez de fruits rouges et blancs, d’épices et légèrement réglissé. 86% de pinot noir (dont 13% de vin rouge), dopés par 12% de chardonnay et 2% de pinot blanc. C’est élégant, profond, charnu, friand, riche et persistant en bouche, avec des notes florales et minérales. Six ans de vieillissement en bouteilles sont nécessaires à l’élaboration de ce champagne digne d’accompagner un carpaccio de Saint-Jacques, puis un dos de cabillaud très peu cuit au four, juteux à souhait.

     

    Capture d’écran 2021-02-08 à 15.01.11.pngPlus modeste mais bluffant en le dégustant à l’aveugle, Sainchargny Extatic Brut Blanc est un Crémant de Bourgogne de la Cave de Lugny, issu de pinot noir (45%), de chardonnay (35%) et de gamay (20%). Sa robe pâle laisse apparaître des cordons de bulles plutôt fines. La bouche, noisettée, va vers d’autres fruits secs, et ce crémant élaboré selon la méthode traditionnelle s’accorde bien avec les tartelettes aux fruits et le kouglof, comme avec un curry d’agneau, ou encore un Brie de Meaux coulant (9,55€).

     

    Capture d’écran 2021-02-08 à 14.54.43.pngBeauregard est le nom de la cuvée du Domaine Roux, un Santenay Premier Cru (subtile AOC située à l’extrême sud de la Côte de Beaune). Ce 2017, 100% chardonnay (29€) se révèle splendide au nez : fleurs blanches, acacia, verveine, noisette, pain grillé et beurré. Sa bouche, opulente, d’une grande douceur, mêle la poire et un léger miellé. Servez-lui du saumon cru mariné, une volaille de belle naissance (Challans, Bresse), un foie gras au torchon de votre fabrication, et vos papilles participeront à la fête.

     

    Les Vignerons artisans de Carcastel (Corbières) proposent la cuvée L’Ange Blanc, Capture d’écran 2021-02-08 à 14.53.59.png en IGP Vallée du Paradis. (2019, 7€). Ce blanc issu de roussanne (85%) et de marsanne (15%) est idéal pour un apéritif amoureux, à condition d’avoir préparé, pour deux, deux tranches (calibrées) d’aubergine passées au four, beurrées de tapenade noire maison et deux filets de rougets saisis (sur peau) à l’unilatérale que l'on allonge sur ce beau matelas. Un filet d’huile d’olive, une pincée de sel, et hop ! Vin d’une grande fraîcheur, doté d’une nervosité agréable, il exprime le chèvrefeuille, l’abricot, le miel (la délicate roussane) d’une part, les fruits jaunes et blancs, les fleurs, le noisetté (la vigoureuse marsanne) d’autre part. Un couple dans la bouteille.

     

    Capture d’écran 2021-02-08 à 14.53.10.pngDu côté du Muscadet de Sèvre-et-Maine, en Cru Clisson (Cru communal depuis 2011), le Château d’Amour 2014 (14,50€) doit son nom aux amoureux du village de Maisdon-sur-Sèvre qui se retrouvaient en cachette derrière le chai de ce domaine, dans les années 1890, alors délaissé après le passage du phylloxera. Blanc sec issu de melon de Bourgogne, riche, structuré, élégant, Château d’Amour exprime un nez de fruits mûrs et confits. Sa bouche, ronde, grasse, flirte avec le coing, les agrumes mûrs, et ses notes légères de miel ne contraignent pas sa minéralité. Un régal avec une cuisine de la mer (Saint-Jacques snackées, queue de lotte rôtie, dos de merlu à l’Espagnole...). Notre coup de cœur en blanc.

     

    À Régnié (quel drôle de nom, dirait Prévert), appellationCapture d’écran 2021-02-08 à 14.56.54.png d’origine protégée, Cru du Beaujolais, le Domaine Franck Chavy propose la cuvée Paradis (2019, 9,60€) issue de gamay noir. Vieilles vignes, petits rendements, utilisation de la micro-oxygénation afin d’accompagner le mûrissement avec précision, tout est pensé chez Chavy. Cette cuvée paradisiaque s’accorde à merveille avec la charcuterie ibérique à l’apéritif, puis avec une viande rouge grillée au barbecue ou bien à la cheminée, ainsi qu’avec un fromage de brebis basque (ardi gasna), grâce à son nez de petits fruits noirs (mûre, myrtille), et rouges (cerise, surtout), et à sa bouche gourmande et souple donnant l’agréable sentiment de croquer dans une pêche de vigne.

     

    Capture d’écran 2021-02-08 à 14.55.27.pngLa célèbre maison Vidal-Fleury (sise à Tupin-et-Semons) propose une Côte-Rôtie, Brune & Blonde (2018, 60€) issue de syrah et de 5% de viognier (nos deux cépages fétiches). Le nom de la cuvée fait référence aux deux vignobles de l’AOC. La brune évoque la tendresse et la puissance, la blonde la vivacité et la délicatesse. Ce nectar-ci est élevé « sous bois » (fûts et foudres) deux années durant. Sa robe a de beaux reflets carmin (Carmen n’est jamais loin, avec la syrah). Son nez vif, intense, possède des notes caractéristiques de fruits noirs frais, de violette, de poivre blanc et d’olive noire. La bouche, riche, ample, est « pleine », profondément fraîche, épicée. Belle longueur. C’est le vin qui se fiance à un gibier à poil (chevreuil, sanglier) avec panache et sans ambages. ¡ Olé !

     

    Afin d’achever ce florilège aux noms évocateurs, toujours en Côte-Rôtie (notre appellation favorite : nous ne sommesCapture d’écran 2021-02-08 à 14.57.46.png pas difficile !..), le Domaine Christophe Pichon, à Chavanay, propose la cuvée Promesse (2019, 42€), laquelle représente à peine 4 ha. Le vin est issu de syrah (90%) et de viognier (10%). Il passe 13 mois en fûts neufs (75%) et en fûts d’un an (25%). Puissance et élégance sont sa double signature. Sa robe sombre et profonde, son nez fruité mais aussi fleuri et épicé (cassis, myrtille, léger grillé), sa bouche généreuse et longue, accentuent la typicité de l’appellation. La syrah tient sa promesse d’excellence, elle est présente, pulpeuse, fraîche, d’une élégance rare. Idéal avec une côte de boeuf de Galice maturée quelques semaines, ou bien une paire de sarcelles d'hiver rôties à la goutte de sang. Notre (grand) coup de cœur en rouge. L.M.

  • Étonnant voyageur...

    Capture d’écran 2021-01-30 à 22.15.30.pngMichel Le Bris enfui, le découvreur d'inédits de Robert-Louis Stevenson, le créateur et capitaine au long cours du Festival des Étonnants Voyageurs, de Saint-Malo et de partout ailleurs, du monde entier et de plus loin encore, partout où le verbe itinérant naît, grandit, devient, fait texte, l'autre homme aux semelles de vent s'est carapaté hier. Et oui. Nous nous rappelons alors de ce texte qu'il accueillît avec enthousiasme, il y a une poignée d'années, c'était avant l'euro je me souviens. Le voici, en hommage réitéré à cet humble découvreur, à ce grand partager d'émotions textuelles, d'où qu'elles vinrent => La littérature a de l'asthme

  • « Nœuds de vie », de Julien Gracq

    Des notes inédites du grand écrivain paysagiste

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    Un cadeau nous vient du ciel qui a été concocté sur terre par Bernhild Boie, laquelle a conduit l’édition des œuvres de Julien Gracq en deux volumes de La Pléiade, et qui veille à présent au fonds de l’auteur figurant au Département de la Bibliothèque Nationale de France. S’y trouvent notamment 29 cahiers intitulés Notules qui ne pourront paraître qu’à partir de 2027, selon le vœu de l'écrivain, disparu le 22 décembre 2007. Voici donc, dans l’attente, et après Manuscrits de guerre en 2011, et Les Terres du couchant en 2013 (évoqués ici), le troisième inédit posthume de l’auteur du Rivage des Syrtes. Ce recueil de notes d’« une écriture qui donne à voir, à sentir et à penser », relève Bernhild Boie dans l’avant-propos, s’apparente aux ouvrages fondamentaux de non-fiction de l’auteur, tels Lettrines, Carnets du grand chemin, En lisant en écrivant. Le sommaire en quatre parties emblématiques l’énonce clairement : Chemins et rues ; Instants ; Lire ; Écrire. Et nous retrouvons avec délice la prose impeccable, le style somptueux du géographe au regard si précis, l’amateur d’auteurs fétiches - ses préférences : Stendhal, Verne, Poe, Proust, Goethe, Breton, mais aussi Tolkien, Pouchkine, Tolstoï, Gide, Valéry, et toujours de nombreux poètes, René Guy Cadou, Rimbaud bien sûr. Nous voilà à savourer ces Nœuds de vie (*), « quelques fils seulement, venus de l’indéterminé et qui y retournent, mais qui pour un moment s’entrecroisent et se serrent l’un l’autre. (...) Une sorte d’enlacement intime et isolé. » D’emblée, nous retrouvons avec une familiarité certaine la parole gracquienne, hiératique, cousue main, rigoureuse et d’une beauté unique, puis les marottes de l’auteur, ses descriptions minutieuses des paysages cachés d’une France buissonnière dont il parcourut si souvent les chemins de traverse à bord d’une 2CV (voire à bicyclette, comme en ce mois de mai 1944 qui le vit pédaler sur des routes désertes, de Caen à Saint-Florent-le-Vieil). En vrac, et en picorant le recueil comme on musarde devant une bibliothèque à la manière de celui qui déguste des tapas, « vallons raides couturés de haies », « pics neigeux, si acidement décapés sur le ciel qu’ils semblent baigner dans une salive d’azur », « bleu métallique et luisant de zinc neuf qu’on voit au ciel des dernières gelées quand les jours allongent », « lacs d’images calmes et composées pris dans le réseau des bois comme des rêves dans le tissu du sommeil »... Gracq est un sensuel olfactif qui aime « l’odeur déjà ligneuse des hautes herbes de juin chauffées par le soleil au long des sentiers de l’après-midi : odeur âcre, odeur poisseuse, poivrée et amère, presque sexuelle, entêtante comme aucune. » Le Gracq que l’amateur de style de haut-vol et de poésie en prose affectionne est là, intact. Ces notes ont d’ailleurs été rédigées entre 1947 et 1992, et auraient pu figurer dans les essais emblématiques cités plus haut. Certaines sont datées, qui évoquent par exemple Francis Ponge de son vivant, ou l’enterrement de Paul Valéry. Cela ne rend pas le moindre fragment de ce livre moins intemporel pour autant. Les souvenirs intimes, comme celui du grand-père vigneron et taciturne touchent, comme visent si juste les remarques du critique rouvrant Proust à n’importe quelle page, et qu’il aime relire au gré, comme on navigue. Il arrive à Julien Gracq de se confier davantage que dans ses précédents ouvrages de notes, évoquant son bonheur dénué de scrupules de rester au chaud dans son lit certains matins, « douillettement pelotonné, fort bien réveillé », faisant allusion à sa façon d’écrire, justifiant son usage appuyé de l’italique, déplorant le recours effréné à l’audiovisuel par une jeunesse, et qui « met hors de jeu la musique de la prose », réfléchissant à la poésie, qui « n’a pas de définition, mais que des symptômes, comme une cause qui se résoudrait entièrement dans ses effets. » Savourant enfin la chance de n’avoir jamais été un écrivain à la mode, « mais de s’être tenu dans une zone de retrait et de pénombre où ne venaient à lui que ceux qui avaient vraiment envie de le rencontrer. » L.M.

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    Capture d’écran 2021-01-14 à 19.02.18.png(*) Éditions Corti, 18€ (notons que le prénom de José Corti a disparu de l’enseigne, et que depuis quelques années déjà, les livres publiés sous la houlette de Bertrand Fillaudeau, co-directeur avec Fabienne Raphoz, mais pas parce que l'oiseau, hélas, sont dûment massicotés et plus non-découpés ; comme tous les autres en somme. Rien de commun, ou presque...). Ci-contre, portrait de l'auteur par Hans Bellmer qui était accroché dans le salon où il recevait ses aficionados...

  • Premier écho à mon Bruissement

    Il est signé du talentueux Thomas Morales. Et j'en suis ému.

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    A lire ma chronique du dimanche sur Causeur...
    Lire l'intégralité de l'article ci-dessous :
    L’Air du pays
    Léon Mazzella capture quelques fragments du monde pour en saisir toute la volatilité sensuelle
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    Le choix de la première chronique littéraire de l’année s’apparente à la cueillette des champignons, dans un sous-bois, à l’automne, quand la feuille morte rythme le pas, quand l’incertitude guide la main du critique. La pluie grise les sentiments, la nature protège et isole ; le critique hésite, il tâtonne, il se rétracte parfois, puis il se lance, il a enfin trouvé le livre qui correspond à son souffle intérieur, à son émotion du moment, à sa volonté de ne pas ensorceler le monde. En 2021, l’esprit ne sera ni à la querelle incestueuse, ni à la légèreté béate, plutôt à la beauté qui s’efface peu à peu, elle s’échappe, nous le sentons charnellement, et pourtant, il faut la retenir, s’incliner une dernière fois devant elle, la remercier encore et toujours. Se rappeler que sans elle, nous sommes des êtres désarticulés, surnuméraires fantômes. Cette beauté fugace n’est pas grandiloquente, elle ne bombe pas le torse, elle ne nous fait pas du gringue au coin d’une rue ou à la lecture d’un paragraphe trop étincelant ; discrète, elle sait tenir ses distances. Elle s’apprivoise difficilement. L’écrivain Léon Mazzella, styliste des terres basques, grand spécialiste du vin, part à sa recherche dans « Le Bruissement du monde » aux éditions Passiflore. Il est de ces explorateurs esthètes qui ne surjouent pas la surprise ou l’émerveillement. Ce Gracquien sème la chronique au vent, sans charger sa phrase d’un affect débordant, elle garde sa pureté originelle tout en susurrant son pouvoir d’abstraction. Là, réside le charme vivifiant de ce recueil buissonnier qui promène son bonheur de vivre entre fragments, souvenirs d’enfance, nostalgie du cœur, sens de la transmission et plaisir du palais. Mazzella nous touche car, avouons-le, il caresse notre vieux monde, il cajole notre désenchantement, il ouvre la volière de notre mémoire. Ne vous méprenez pas sur son dessein, il ne panthéonise pas le passé, ce n’est pas un embaumeur, plutôt un exhausteur de goût. Son toucher de plume lifte l’existence, lui donne du rebond. Nous avons les mêmes codes d’entrée, les mêmes marottes, les Renault Floride et les chevauchées landaises de Christine de Rivoyre. Avec ce compagnon hussard, on se rappelle d’un texte lu à l’adolescence qui a fait chavirer notre suffisance, on se met alors à dessiner des volutes de Havane dans le ciel laiteux de la province française, à rêver aux seins obuesques de Silvana Mangano dans « Riz amer » ou à la bouche désirable de l’impénétrable Monica Vitti. Á nous extraire simplement de notre quotidien par le talent des autres, voilà un résumé de ce que fut notre jeunesse. Pour nous, garçons ahuris, bouffis de caractères d’imprimerie et de cinéphilie, la réalité passe souvent par le tamis de la fiction. Mazzella est un merveilleux brouilleur de météo, il détraque toutes les horloges. Avec lui, la chronologie s’émancipe des dates. On le suit avec gourmandise dans cette belle littérature, giboyeuse et sauvage des Trente Glorieuses puis, le texte suivant, il nous ramène au présent, dans le spectacle chantant d’une bergeronnette grise ou la pesanteur ensoleillée d’un champ de maïs. Tantôt mélodiste d’antan, tantôt aquarelliste du paysage en mouvement, sa mélancolie sous-jacente n’est ancrée dans aucun port d’attache. Elle est libre, elle se moque des convenances, elle cabote sur des côtes intimes. C’est pourquoi nous prenons autant de plaisir à le lire, surtout quand il écrit : « Je suis Claude Sautet » ou qu’il fait l’éloge du stylo à plume : « Bonheur de retrouver le glissement de l’encre, sa fluidité, et le crissement sur le papier vergé ivoire, cette teinte bleu nuit qui forme les lettres, les mots qui naissent, le mouvement du poignet, le sang qui afflue sur la dernière phalange de l’index comme si nous labourions ». Mazzella sait, par instinct, qu’un bon livre ne ressemble pas à une autoroute rectiligne, il doit cahoter, ne jamais utiliser le même instrument de musique, de la variété naît l’harmonie. Mazzella ose passer de Gracq au Bricomarché, sublime impertinence et poésie de l’infiniment petit, de Calet à Anouk Aimée, de Larbaud à une libellule indisciplinée, de Gómez de la Serna au croquant du chipiron. Vive 2021 !
    Thomas MORALES
    Le Bruissement du monde de Léon Mazzella – éditions Passiflore
  • Attention, obra maestra

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    AUTOMORIBUNDIA (1888-1948) 

    L’énorme, l’immense autobiographie, ces « mémoires d’un moribond » selon leur auteur lui-même, Ramón Gómez de la Serna (1888-1963), est un de ces livres si rares qu’on les compte sur les doigts au cours d’un siècle de littérature européenne. Valery Larbaud, qui fit connaitre en 1917 cet auteur prolifique espagnol au lecteur français, avec ses fameuses Greguerías (livre, genre singulier plusieurs fois évoqués ici), le comparait à Joyce et à Proust. Pas moins. Il y a aussi des accents borgésiens dans cet œuvre richissime, touche à tous les genres, et nous pouvons penser au Journal de Henri-Frédéric Amiel, ainsi qu’au Livre de l’intranquillité de Fernando Pessoa ; et aux accents toniques et désenchantés de  José Bergamín. Des chefs-d’œuvre, donc. La prose de Ramón (ainsi le désigne-t-on d’ordinaire, lors que son patronyme signifie Seigneur de la terre. Gómez : seigneur, et Serna : la terre, précise l’auteur page 47), est envoûtante comme un arc-en-ciel, volumineuse comme une houle, elle vous piège, vous hypnotise et ne vous lâche pas. Nous sommes tentés de faire des sauts de pages pour aller voir plus loin, renifler l’air à deux ou trois chapitres de là, et puis nous revenons scrupuleusement là où nous avions suspendu notre lecture. Automoribundia (*) happe. Chaque événement, petit ou grand, de l’existence de Ramón depuis sa naissance « le 3 juillet 1888, à sept heures et vingt minutes du soir, à Madrid, rue de las Rejas, numéro 5, deuxième étage », nous est conté. Mais jamais amplifié.

    Proustien

    Nul narcissisme dans ces 1040 pages. Juste une préoccupation du mot, de l’émotion de l’instant retranscrit (le côté proustien), du lyrisme aussi dans les descriptions des personnages, nombreux, des paysages urbains, souvent intérieurs, des âges de la vie, des sensations fugitives a priori insignifiantes, mais qui font littérature sous le regard, puis la plume d’un écrivain sagace et percutant comme Ramón. « Je ne lésine pas sur les détails (...) Je crois à tout ce que je dis, je ne passe sous silence aucun secret », précise l’auteur dans son Prologue. D’ailleurs, page 36, soit la seconde du chapitre premier, nous lisons le geste de révolte fondateur, « Mon premier acte sur terre fut de faire pipi... ». Nous l’attendions, ce livre publié pour la première fois à Buenos-Aires en 1948. Quelques éditeurs téméraires, au premier rang desquels André Dimanche, avait commencé d’entreprendre la traduction de l’œuvre protéiforme de l’auteur. Il y eut Seins, Le Torero Caracho, Greguerías, La Femme d’ambre (nos préférés), dix-huit autres, mais toujours pas son œuvre maitresse, dont les louanges étaient chuchotées ici et là pas nos amis hispanophones qui nous narguaient car ils l’avaient lu, ce pavé lourd des bonheurs de lecture qu'il procure avec générosité. Un exemple entre cent. Le chapitre V, « Aventure des cartouches et des mûres », est une sorte de nouvelle très proustienne en l’occurrence, à propos d’un jeu consistant à emplir de mûres des douilles laissées par des chasseurs, et auquel se livrent deux enfants, dont une fille et l’auteur, en compagnie du père de ce dernier. Extrait : « Je me rappelle que pendant le trajet nous restâmes silencieux et que j’appris ce jour-là ce qu’était la séduction féminine, son influence sur l’attention et sur la mécanique, incitant à introduire des mûres vivantes, mélange d’encre et de sang sur les doigts, dans des cartouches mortes, et à savourer de temps en temps le fruit sombre couleur de lèvres au goût de confiture. Plus tard, j’ai découvert les buissons fleuris des ronciers, où la mûre est un bouton au gilet de la nature, mais ces gros fruits du mûrier, dans le mystère de l’après-midi où riait sans relâche la femme tentatrice de l’homme prudent, celles-là, ah ! je ne les retrouverai jamais, sans cesser pourtant de les chercher toujours. » Avec Ramón, un rien fait texte, et c’est là la signature du véritable écrivain, faux diariste et vrai prosateur.

    Il fait mouche

    Que sa tante Milagros se lave les cheveux, que ses cousines Lola et Teresa sortent du couvent où elles étaient pensionnaires, qu’il résume l’année 1900 par les événements marquants (mort de Ruskin, et de Nietzsche notamment), les collèges castillans de Palencia et de Frechilla qui lui permirent de recevoir la « sur-lumière » dont a besoin, pour parler avec aisance, le jeune homme de retour à Madrid, qu’il évoque dans cette grande ville les heures chaudes recevant « leur afflux de sang optimiste », Ramón possède le talent incessant d’orner et piquer ses pages de formules qui font mouche, de touches, de notes pointues, « À la cuisine on jette des miettes dans le gazpacho, comme on jetterait du concombre aux poissons dans leur bocal », et le feuilletage aléatoire d’Automoribundia en devient un plaisir de cueilleur, de lecteur d’aphorismes gardant donc un doigt en guise de marque-page là où la lecture a été suspendue. Récréation. Ainsi du sablier acquis par le père de l’auteur, afin de savoir comment il dépensait ses heures, devenant, passé au prisme de la prose, le consciencieux contrôleur du temps familial, un personnage supplémentaire, et c’est prodigieux. Le jour du couronnement d’Alphonse XIII à sa majorité en 1902, Ramón note que « les feuilles des marronniers étaient plus grandes que d’habitude ». Au sujet de l’adolescence, son regard autocritique et dérisoire résume l’affaire, « c’est une chose barbare, c’est manger des yeux les gambas crues qu’on voit dans les poissonneries, vouloir chasser les ours blancs des vitrines des fourreurs, réclamer un journal qui ne se vend pas et qu’on ne trouve pas dans les kiosques, craindre de perdre la tête et croire qu’une belle femme pure et libre va nous arrêter dans la rue pour nous avouer qu’elle nous adore. » Et le lecteur, là, adore l’auteur de ces lignes-là. Nous n’en sommes qu’à la page 222 et nous nous pourléchons les babines, sachant que nous en avons 750 sous le coude.

    Les pages de la maturité

    Lorsque Ramón raconte qu’il devient un « monomaniaque littéraire », les pages de ce livre fleuve prennent une autre consistance. Nous cheminons, autobiographie chronologique oblige, aux côtés d’un personnage que nous voyons grandir, changer, mûrir, publier trop tôt à son goût – à seize ans - son premier livre, Entrant dans le feu. Un (petit) four. Ramón aura l’élégance de ne pas faire de la disparition de sa mère une contribution au genre littéraire dédié. Une phrase est à retenir sur le motif, « Ma mère était maintenant dans un tombeau, j’avais une mère dans la mort, la mort était maintenant ma mère. » Le talent. Il devient avocat à Oviedo, rencontre des femmes, publie dans les revues littéraires en vogue, gagne Paris où il s’émerveille de tout deux années durant, « j’apprends que, sur les ponts, les réverbères possèdent une monocle rouge afin que les bateaux ôtent le haut de forme de leur cheminée quand ils passent dessous », il voyage en Angleterre, en Italie, en Suisse, regagne Madrid, se lie d’amitié avec les écrivains en vue, devient leur coqueluche, sa revue Prometeo est emblématique, le Café de Pombo où il réunit ce que Madrid et donc l’Espagne compte d’intelligence et de subtilité, sera le salon des débats littéraires qui comptent, et où il écrit fréquemment « face à l’un des miroirs ». Ramón découvre le Portugal en 1915, s’émerveille et revient « pétri de saudades ».

    Livre-monstre

    Larbaud surgit, traduit en français quelques Greguerías, sous le titre Echantillons, dans Les Cahiers Verts. Et nous n’allons pas raconter ici la vie de ce géant des lettres espagnoles qui prétendait que « on est dans la vie un triste noceur de la mort », puisque son autobiographie moribonde s’achève lorsqu’il a soixante ans. Mais les pages sur le chalet qu’il fait construire à Estoril, au Portugal, celles consacrées à Naples, « lieu d’élection pour vivre et mourir », ville qu’il adorera sans limites, les notes et impressions sur les femmes qui traversent son existence, y compris cette énigmatique poupée de cire, sans parler de sa femme Luisa Sofovich, avec laquelle il s’exilera en Argentine en 1936, et où Ramón mourra en 1963, sont autant de visages d’une œuvre foisonnante, dans laquelle – et c’est sa précieuse singularité, aucune phrase n’est laissée au hasard, tant dans sa forme scrupuleusement écrite que par son sens. Tout ceci bouleverse durablement. Ainsi, la densité rarissime de ces mille et quelques pages font d’Automoribundia un livre exceptionnel, « un livre-monstre », avance sa traductrice dans la postface. Un livre de chevet écrit par un artiste, soit « celui qui ne réalise pas ses rêves », mais dont la vie fut bien remplie, et résumée ainsi par son auteur, « Mon triomphe, c’est de m’être dissimulé sans cesser d’apparaître ». Un livre-clé, enfin, auquel nous reviendrons souvent, comme nous retournons inlassablement à Montaigne, à Proust, à Jules Renard. L.M.

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    (*) Admirablement traduit par Catherine Vasseur, éditions Quai Voltaire/La Table Ronde, 34€. Nombreuses illustrations. Nous saluons derechef la prouesse éditoriale de l’équipe d’Alice Déon pour la réalisation d'un livre qui marquera l'édition.

  • Relire l'oeuvre poétique de Bernard Delvaille

    Qui pense à relire Bernard Delvaille (1931-2006) aujourd’hui ? Son Œuvre poétique (La Table Ronde, 2006), ce sont 480 pages d’émotions fébriles. L’homme était si sensible. Je me souviens de mes visites sporadiques. De son bureau très exigu, lorsqu’il dirigeait encore chez Seghers l’emblématique collection « Poètes d’aujourd’hui », place Saint-Sulpice à Paris. Je me rappelle sa discrétion, sa timidité, son regard triste, ses mots ouatés ; sa gêne même. Je reprends ce livre, je le feuillette, j’y ai annoté tant de passages. Je vous les livre. C’est l’émotion de cette fin de journée. Je vous souhaite de frissonner. Pas envie de commenter. Lisez, j'ai photographié quelques extraits. L.M.

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  • Zouave d'aujourd'hui

    Capture d’écran 2020-12-23 à 10.38.58.pngLe Zouave, cuvée emblématique du Domaine Jean Esprit, est un Crozes-Hermitage (2017) « très crozes ». Soit typique. Le vin est issu d’une syrah charnue, soyeuse, gourmande, puissante, d’un âge avancé (entre 70 et 100 ans). Après sa fermentation en cuves inox, il est élevé plus d’une année en fûts (neufs et de plusieurs vins), dans un chai où Jean Esprit passe de la musique classique en continu. La robe est sombre et profonde, les petits fruits rouges et noirs sont bien présents à l’attaque au nez, et l’épicé caractéristique en fin de bouche également, avec une pointe de zan pour achever une respectable complexité aromatique. Le nom de cette cuvée haut de gamme et de longue garde rend hommage à Joseph, fondateur du Domaine, né en 1872, et qui effectua plusieurs années au sein du 4Régiment des Zouaves. Petit clin d’œil : la bouteille est ornée d’un mini gland bleu à franges rappelant celui qui pendait de la chéchia (bonnet de feutre rouge assorti au sarouel), que portaient les Zouaves en uniforme. Un vin de zoif corpulent pour les belles occasions, avec viande rouge maturée ou gibier à poil à l'appui (33€). L.M.

  • Signatures

    Pour ceux qui seront dans le coin est en mal d'idées de petits cadeaux de Noël, je signerai mon nouveau livre en avant-première (il sera en librairie à partir du 13 janvier prochain), Le Bruissement du monde, ainsi que trois autres parus chez le même éditeur, le dimanche 20 décembre de 9h à 14h à la Maison de la Presse d'Anglet Cinq-Cantons, le mardi 22 décembre de 14h à 18h à la librairie L'Alinéa, rue d'Espagne à Bayonne, et le 23 décembre de 14h30 à 17h à librairie le Campus, à Dax.

     

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  • Le Bruissement du monde

    Imprimé, il vient d'arriver chez l'éditeur (je ne l'ai pas encore vu, mais cela ne saurait tarder), chacun peut d'ores et déjà le commander sur le site des éditions Passiflore et le recevoir aussitôt en cliquant ici (puis laissez-vous guider) => Le Bruissement du monde Lisez en attendant les 16 premières pages du livre (en cliquant sur "Extrait"). Il sera disponible en librairie à partir du 13 janvier. Je le signerai cependant le 23 décembre - Noël oblige -,  à la librairie Campus (Dax), et peut-être à Bayonne et à Anglet (dates à confirmer) soit en avant-première, comme le précise mon éditrice. L.M.

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  • "Flaconfinés" du côté du Beaujolais, et par là-bas

    IMG_20201120_150146.jpgIl n’est pas trop tard pour découvrir et savourer le Beaujolais nouveau 2020 de Dominique Piron, d’abord parce que c’est l’un des meilleurs, et que ce vin, lorsqu’il est élaboré de main de maître, ne se boit pas seulement le soir du troisième jeudi de novembre. Le ticket est encore valable les jours, les semaines et les mois suivants ! C’est rond, riche de fruits rouges, généreux, ample, frais et juteux à la fois (7,50€). Notons que Dominique Piron, excellent vigneron de Morgon (son Côte du Py 2017 est une référence absolue), et Chénas, entre autres, propriétaire de vignes familiales historiques (la famille Piron est installée à Villié-Morgon depuis 14 générations), a récemment cédé son entreprise de vinification et de commerce, Vins et Domaines Dominique Piron à son associé Julien Révillon. Piron, le roi du gamay, se lance un nouveau défi, en se consacrant à la mise en valeur de sa propriété personnelle, le château Vieux Bourg, à Corcelles en Beaujolais, où il produira Morgon et Chénas, un peu de Régnié et le rare Beaujolais blanc. Rendez-vous au printemps prochain pour découvrir ces nouvelles cuvées.

     

    IMG_20201105_135443.jpgIMG_20201105_135520.jpgToujours en Beaujolais, le Domaine Franck Chavy propose, entre autres, un Brouilly 2019 de caractère, la cuvée Julmary (contraction des prénoms des trois enfants du vigneron : Juliane, Manon et Amaury), à la robe profonde et aux notes explosives de cassis, mûre, groseille et une touche de poivre blanc (10,50€). Le Morgon 2019, cuvée Les granites roses, ainsi nommée en raison du sous-sol granitique de la parcelle où il voit le jour, et qui se décompose progressivement en sable rose. Même explosion fruitée avec davantage de cerise et de pêche de vigne cependant, et à nouveau cette agréable touche poivrée. Un vin droit et d’une grande fraîcheur (11€)

     

    Restons dans le coin, àIMG_20200923_192552.jpg Romanèche-Thorins, avec le château du Moulin à Vent, cuvée Les Terrasses du Château 2028. (À ne pas confondre avec ses homonymes, un cru bourgeois de Moulis, en Médoc, et un Lalande-de-Pomerol). Cette exceptionnelle propriété (qui donna son nom à l’appellation), dirigée par Edouard Parinet, et ayant Brice Laffond pour oenologue, a été distinguée une fois de plus par les dégustateurs américains du magazine Wine & Spirits (auquel nous collaborâmes, jadis) puisqu’ils le classent parmi les 100 meilleurs domaines du monde. La cuvée dégustée conjugue puissance contenue, gourmandise et soyeux des tanins. Les gamays sont opulents et la longueur en bouche généreuse (13,20€).

    IMG_20200921_201951.jpgFaisons à présent un tour à Vosne-Romanée 1er Cru, avec la cuvée En Orveaux, proposée par le Domaine familial Jean Féry, propriétaire récoltant à Echevronne, en Côte d’Or (et dirigé aujourd’hui par Frédéric Féry). Il s’agit d’un vin somptueux, issu de vignes de pinot noir de plus de 60 ans, pourvu d’une grande délicatesse. La robe vermillon est brillante. Le nez est friand de petits fruits rouges comme la griotte, et la finale en bouche est légèrement épicée. Le passage en fûts de chêne (35% de neufs à chauffe blonde) offre des tanins très fins. Notons que la parcelle En Orveaux, classée en 1er Cru, contigüe aux Echezeaux, se situe entre Chambolle-Musigny et le Clos de Vougeot. Il y a de pires voisinages (95€). L.M.

  • Les Maurice Genevoix

    En photo, l'un de mes papiers sur la Grande Guerre parus dans L'Express (hors-série dédié à 1914-1918), évoquant Maurice Genevoix (et Ernst Jünger), en ce jour de panthéonisation, à travers un livre précieux du regretté Bernard Maris :

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    Je suis particulièrement heureux de cette entrée au Panthéon de l'auteur de Ceux de 14, et de La Mort de près, mais aussi de Raboliot (Goncourt 1925), de La Forêt perdue, de La Dernière harde, et autres Un jour, Trente mille jours, Rroû, La Boîte à pêche, Tendre bestiaire, Bestiaire sans oubli, Je verrai, si tu veux, les pays de la neige... Autant de livres ayant bercé nombre de soirées de mon enfance et de mon adolescence, et que j'ai plaisir à reprendre au hasard.

    C'est mon grand-père maternel qui me fit lire Raboliot et La Forêt perdue, et mon père qui m'offrit La Dernière harde. Des cadeaux fondamentaux, car éternels. J'étais alors initié par ce grand-père délicieux à la chasse dans ce qu'elle a de plus respectueux, de plus noble, et aux beautés de la nature dans ce qu'elles transmettent de précieux, et pour toujours, à un jeune homme épris de Sauvage et de poésie.

    Genevoix et ses livres fut ce passeur-là (avec ceux de Pierre Moinot, plus tard), car il fut un chasseur passionné (qui cessa un jour de chasser) et si mesuré - la guerre l'avait dégoûté de la mort, et c'est souvent par métaphore qu'elle resurgit dans ses romans davantage naturalistes que cynégétiques -, qu'il peut être considéré comme un écrivain écologiste, même si cet adjectif ô combien galvaudé peut être sujet à caution. Ce n'était donc pas par hasard que mon grand-père et mon père glissaient ses livres entre mes jeunes mains...

    Je souhaitais évoquer en deux mots cette partie de son oeuvre afin que ceux qui ignoraient encore jusqu'à son nom, sachent que l'auteur du monumental pentalogue, Ceux de 14, dont la lecture à la fois poignante et tendre ne laisse personne indemne, a laissé une oeuvre considérable et variée. Comme le soulignait Sébastien Lapaque dans Le Figaro d'hier : après le Panthéon, on attend la Pléiade. Ce serait chouette, en effet. L.M.

    IMG_20201111_104558.jpgEt, dans cette attente... La Petite Vermillon (La Table Ronde) propose plusieurs titres de Maurice Genevoix : Rroû, La Mort de près, Trente mille jours, et Pour Genevoix, splendide hommage rendu par Michel Bernard (l'un des ardents artisans du transfert des cendres de Genevoix qui aura lieu cet après-midi en haut de la Montagne Sainte-Geneviève, avec feu Bernard Maris et feue la femme de Maris, Sylvie Genevoix, fille de Maurice,). Voir aussi à La Table Ronde (en grand format, donc), La Ferveur du souvenir, sur la Grande Guerre également (essais rassemblés par Laurence Campa, dont le travail sur l'oeuvre de Genevoix - et celle d'Apollinaire - est admirable. Photo ci-dessus d'un extrait que j'eus plaisir à publier dans le même gros hors-série de L'Express cité plus haut). Les classiques de Maurice Genevoix (Raboliot, La Forêt perdue, La Dernière harde, mais également Forêt voisine, Rémi des Rauches,...) sont disponibles en format de poche, au Livre de Poche, chez Garnier Flammarion, aux Cahiers Rouges (Grasset), ou encore en folio. Il faut lire, et relire à la fois le Genevoix de la boucherie tragique des Éparges, et celui des forêts solognotes braconnières et des bords de Loire hantés par une faune mystérieuse...

     

     

  • Vivement le 13 janvier

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    Je tombe à l'instant sur l'annonce de la parution de mon prochain livre en surfant sur la Toile, à la recherche d'une référence bibliographique. J'ignorais qu'il était déjà signalé, notamment sur les plateformes de vente comme FNAC, Decitre, Amazon, etc. Il en va des livres comme des maillots de bain ou des manteaux : on achète les premiers en hiver et les seconds en été, lorsqu'ils apparaissent aux vitrines. Il en va ainsi de tout, au fond, sauf des fraises des quatre saisons qui naissent sous serre. Anticiper, cela me connait. Le métier de journaliste consiste aussi à avoir un temps d'avance, ne serait-ce que pour des questions de dates de bouclage. Sauf que là, il faut attendre. On peut juste réserver, pré-acheter (directement sur le site de l'éditeur, d'ailleurs). Bien, puisque ce n'est plus un secret, voici ce qu'en dit, justement, mon éditeur => Le Bruissement du monde À présent, il me tarde de distribuer le faire-part de naissance du petit dernier... L.M.

  • Qui connaît Louise Glück?

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    Le charme de l'Académie Nobel est d'attribuer de temps en temps leur prestigieux Prix de Littérature à de parfaits inconnus - en tout cas en France (*). Qui a lu des poèmes de la nouvelle lauréate américaine, déjà bardée de prix dans son pays ? Aussitôt l'annonce publiée, soit il y a une demi-heure environ, j'ai cherché sur la Toile. La discrète revue PO&SIE a publié par trois fois plusieurs poèmes de Louise Glück. J'imagine l'effervescence qui doit régner en ce moment dans certaines maisons d'édition, pour l'achat des droits, pour les traductions lancées à toute vitesse, les impressions qui vont suivre... Quelle chance pour la poésie! D'autant que (personnellement), je trouve ces poèmes plutôt bons. Jugez-en avec ces quelques extraits (il y en a pas mal d'autres sur le site de PO&SIE). L.M.

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    (*) Maryse Condé et Michel Houellebecq ont pu y croire. Et c'est râpé pour Milan Kundera, une fois encore. 

    Photo : Louise Glück à l'âge de 33 ans. Elle en a 77 aujourd'hui.

     

  • MOICHEF

    Voici un tandem, un jeune couple, Mathilde et Tristan, des fous de gastronomie de grande qualité qui, ayant fondé le club MOICHEF, https://bit.ly/30FNzPU, sont devenus des chasseurs de bon goût, d'excellents produits qu'ils proposent via leur club. Leur niouzzelaiteure est déjà un régal d'humour, de pertinence, de qualité d'écriture, de bonne humeur (regardez les vidéos de Tristan), et de créativité (lisez Mathilde, elle en a sous le pied). À présent, ils effectuent un périple d'une année en minibus dans tous les coins où niche, pousse, croît, nait, prospère le meilleur qui se mange et se boit. Ils sont donc sur le terrain, à la rencontre de ceux qui font. Suivez-les, adhérez, commandez et... appelez-moi la veille d'un dîner. J'apporterai les fleurs (pas forcément comestibles). Hardi-petit ! 

    => Le Tour de France gastronomique des Hardis

    (En tant qu'ex-directeur des rédactions du magazine et des guides GaultMillau, - et même s'il s'agit là d'un club, marchand, et pas d'un média - je m'autorise à tirer mon chapeau devant cette initiative innovante, car elle dépoussière le milieu, le genre, l'approche, en lui insufflant une tonicité que la presse écrite, par exemple a(vait) perdue, et un souci fondamental - la quête du très bon -, qui justifie à lui seul une telle démarche. Et si je risque la comparaison du bout de le plume, c'est parce que, justement, MOICHEF a une façon d'aborder le monde de la gastronomie qui flirte avec les techniques de la presse, sans mélanger les genres. Cette synthèse est bluffante). L.M.

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  • C'ÉTAIT DENIS...

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    Évoquer Denis Tillinac, qui vient de nous quitter parce que son cœur sans filtre l’a lâché dans la nuit du 25 au 26 septembre au Clos de Vougeot – quelle élégance du destin -, serait ajouter ici ce que tout le monde a déjà écrit : une belle et solide « nécro » bien ficelée à la manière d’un rôti dominical. Il y serait question des mêmes choses aux mêmes paragraphes. La Corrèze contre le Zambèze, Chirac et les Hussards, la presse de droite et l’édition, le rugby et la clope, l’amitié mousquetaire et la rue de l’Odéon... Je choisis, dussé-je regretter d'ores et déjà de me mettre en avant par ricochet en évoquant ce que j’ai vécu à ses côtés, de rassembler quelques bons souvenirs qui, à mes yeux, résument à leur façon le caractère de Denis. Nous nous étions perdus de vue depuis des années, mais pas de vie. Il vient de perdre la vie. Voici mon point de vue. Que l’on me pardonne ce parti-pris impudique.

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    ... et il me lance pousse toi, je prends le volant. Je l’avais cueilli à la gare de Bordeaux Saint-Jean et nous nous rendions à la réunion annuelle des Amis de Valery Larbaud, à Vichy, association dont nous étions membres cotisants inactifs. En réalité, la raison officielle fut ainsi formulée : on va boire une coupe de champagne au Casino de Vichy, et après on verra. Le soleil brillait en baissant et le pare-soleil de la voiture tombait lentement en chuintant. Au lieu de le remonter, il l’arracha d’un geste sec. Puis lorgna le mien, et l’arracha aussi. Jeta les deux en arrière, sans regarder. Il mit le chauffage à fond, lors que la température était plutôt clémente. J’ai froid, dit-il en allumant la huitième ou sixième cigarette depuis dix minutes. Il péta. Et re-péta. Et encore et encore. J’ouvris ma fenêtre. Il hurla ferme, j’ai froid. Il péta et fuma encore tant et plus, un « fog » aux relents d’arrêt à Facture du train Bordeaux-Bayonne, ou de traversée de Lacq via Mourenx, du temps des colonnes ELF rouge et blanc et de leur fumée sentant l’œuf pourri, envahissaient l’habitacle de ma Golf noire (*). Je hurlai ma désapprobation et la liberté de mon sens olfactif. Rien à foutre. J’ai froid. Voici Denis le « caractériel ». Notre côté ours en partage nous unît très vite. J’aurais pu faire pareil, un jour de mauvaise lune. Ce qui me surprit de prime abord, fut d'entendre l'expression désuète Plait-il? lorsqu'il entendait mal un mot (au lieu d'un banal Quoi?, Hein? ou encore Pardon?). Cela tranchait tellement avec l'allure trapue et bourrue du personnage. J'ai hérité de ce tic verbal, ce qui ne manque jamais de surprendre mon entourage (n'est-ce pas, Isabelle?)... Parvenus à Vichy, nous vidâmes plusieurs coupes de Brut au Casino afin de tenir parole, avant de rejoindre la bande d’écrivains présents autour de Monique Kuntz, cheville ouvrière de l'association. Je me souviens de Bernard Delvaille, Robert Mallet, Georges-Emmanuel Clancier, Louis Calaferte... On s’y ennuya vite, alors nous filèrent à l’anglaise et éclatâmes de rire sur le perron, retrouvant notre liberté de gamins faisant le mur et l'école buissonnière. Denis me confia qu’il n’aimait guère les écrivains professionnels, et qu’il préférait de loin ceux qui, comme certains Américains, avaient les mains dans le cambouis, qui sont camionneurs, agriculteurs, mécanos, et qui écrivent aussi (de merveilleux livres).

    En 1984, journaliste de 26 ans officiant à Pyrénées-Presse, à Pau (La République des Pyrénées et Éclair Pyrénées), je publie un article sur son « Spleen en Corrèze », intitulé « La mélancolie du localier », qui lui parvient via le service de presse des éditions Robert Laffont. Il m’appelle au journal, me propose un rendez-vous au Noailles, brasserie bordelaise mythique des Allées Tourny, afin de faire connaissance. Je m’y rends, la sole meunière et le vin des graves de Pessac-Léognan nous ravissent, la conversation fuse, plus ou moins aérienne, littéraire, hussarde, on rigole, il gueule, nous sifflons des gorgeons, il fume comme une caserne de pompiers, je grille un ou deux havanes, le serveur iconique, goitreux et bedonnant dont j’ai oublié le prénom nous offre des huîtres en guise de dessert, une amitié naît spontanément. Le déjeuner s’achève aux alentours de 17 h, après avoir fait le tour de nos connaissances communes, avoir dit du mal de la moitié d’entre elles, et infiniment de bien du tiers. Il faut tenir jusqu’à l’heure de l’apéro, pris dans la grotte du Castan, sur les quais de Garonne, à l’entrée du quartier Saint-Pierre. Nous tenons ferme. Puis, nous nous appelons régulièrement, nous nous revoyons, je passe une semaine à Tulle, on monte chaque matin à Auriac, où nous travaillons à mon futur premier roman, « Chasses furtives ». Dans la maison de Tulle, au-dessus de la pharmacie, il m’enferme dans la pièce où il acheva son « Mystère Simenon », me disant qu’il ne se lavait alors plus, qu’il se nourrissait à peine, et que son slip, s’il me l’avait jeté à la figure, m’aurait coupé la tête. Denis... Je me voyais comme Antoine Blondin séquestré par Roland Laudenbach dans une chambre d’hôtel, mais sans les feuillets à passer sous la porte en échange d’une bouteille de rouge... Monique, la sainte femme de Denis, pharmacienne sur la place, « femme de peu », comme il la nommait avec un respect dix-septiémiste en lisant à voix haute le Journal de Samuel Pepys, et tout en me commandant de relire Mauriac plus attentivement (il m’avait offert à Barbezieux le premier tome de ses romans en Pléiade), figurait la permanence, le pilier central, l’abnégation, le mur porteur. Une perle fine et rare.

    Il y a le Denis qui, m’attendant à son tour, plus tard, gare Saint-Jean, s’étant garé sur la voie des taxis, s’était vu conspuer par la profession. En guise de réponse, il avait sorti un cric ou une manivelle et menaçait de fracasser le crâne du premier venu. Par bonheur, je surgissais et calmais le jeu en arrondissant les angles in extremis. Une virée surréaliste s’ensuivit, qui eut pour but imbécile de trouver l’appartement genevois où vécût Lénine. Un type dont on se fichait bien. Et nous voici sur les routes conduisant à la Suisse, échouant bien évidemment à trouver le local, mais vidant des bouteilles de Fendant en savourant des filets de perche dans une auberge chaleureuse, avec feu de cheminée, du Vieux Genève, recommandée à Denis depuis une cabine téléphonique par Gilles Pudlowski. Ronds comme des queues de pelle, nous échouâmes également à retrouver le ticket de parking souterrain. Qu’à cela ne tint, je tordis la barrière métallique qui empêchait la sortie, manquant de me faire un tour de reins, et la voiture put se frayer un étroit passage au prix de généreuses rayures qui provoquèrent un immense éclat de rire à Denis. Nous ne savions alors pas, non plus, comment regagner notre hôtel. Le lendemain (puisque nous parvînmes cependant à dormir sur une couche accorte), pari fut lancé de nous rendre à l’aéroport helvète, d’abandonner l’automobile et de prendre le premier vol annoncé au départ, qu’il fut à destination de Lausanne, de Mars ou de Hong-Kong. J’avoue ne plus me souvenir pourquoi nous restâmes dans l’aérogare. Pourtant, ni Monique, ni Sophie, ma future épouse et mère de mes deux enfants, ne nous enjoignirent de regagner notre bercail en claquant dans leurs doigts délicats, ce que nous n’aurions d’ailleurs sûrement pas fait. Aucune contrainte matérielle, professionnelle ne pouvait alors nous faire renoncer à quoi que ce soit. Je ne me souviens plus, et c’est dommage. Encore que. Quelle importance ! Reste cette envie de se barrer n’importe où, pourvu qu’on ait l’ivresse du départ, qui lui chevillait, serré, le corps et l’âme. Denis, quoi. Je crois que c’est cette fois-là que nous avons pris la route de la Dombes. Pas sûr. Comment vérifier à présent. Peine perdue. Denis avait la bougeotte.

    Parfois, il y avait un coup de fil lapidaire lancé depuis Auriac. Cette fois, c’était depuis Paris. Tu fais quoi ? - Pas grand-chose, je rédige des articles à droite à gauche, pourquoi ? Viens, il y a des sacs postaux de manuscrits en souffrance rue du Bac. Je viens tout juste de reprendre La Table Ronde. Je n’y arriverai pas tout seul, enfin j’ai des femmes autour de moi, mais viens. Saute dans un train, je te raconterai, on va bosser ensemble. L’aventure LTR commença. Deux jours a minima par semaine, je laissais Bordeaux et devenais plus ou moins responsable du service des manuscrits des mythiques éditions de La Table Ronde sises encore au 40, rue du Bac. Stéphane Guibourgé me rejoignit bientôt et on se marrait bien tous les deux, mais notre présence alternait souvent, notre emploi du temps respectif étant aussi élastique qu'une paire de chaussettes fatiguées ou qu'un zlip comme on dit chez moi (Bayonne). C'est d'ailleurs Stéphane qui assista à l'accouchement douloureux des « Mémoires d'un jeune homme dérangé », premier roman de Frédéric Beigbeder. Denis, déjà happé par Jacques Chirac, la francophonie, l’Afrique bientôt, la rédaction de discours, la Corrèze qui le rappelait à la mi-semaine, Marie-Thérèse Caloni avec laquelle il s’enfermait des heures entières dans l’ancien bureau de Laudenbach pour relancer la splendide et juteuse collection étrangère Quai Voltaire, et sans aucun doute afin d’explorer au passage des chemins érotiques buissonniers (Laurence Caracalla, qui avait alors en charge le Service de Presse, ne me contredira pas et fermera ses yeux doux sur le motif), me laissait le champ tellement libre que, parfois, j’étais le comité de lecture à moi tout seul. Allo Denis ! Je tiens un truc, là, c’est très bon. Enfin un manuscrit qui sort du lot (j’en renvoyais une pelletée par jour avec des lettres-type néanmoins personnalisées). Bloque, dit-il. Mais... Il faut que tu le lises. Bloque je te dis. J’ai confiance. Je venais de me mettre en arrêt comme un setter irlandais devant une bécasse, devant celle qui devint la cinquième auteure la plus lue en France de nos jours. J’ai nommé Françoise Bourdin.  Jointe au fil, elle me dit que Actes Sud prenait aussi son roman, « Sang et or ». J’insistai. J’eus gain de cause. Nous le publiâmes. J’étais heureux. Je la rencontrai au cours de la Feria de Nîmes, contrat en poche à faire signer. Depuis, elle fait la carrière que nous savons chez Belfond. Pressé, caractériel, impatient, manquant parfois de vigilance, séduisant pour cela, et puis cette fougue, ces emportements immatériels, son urgence à filer au stade pour ne pas rater le coup d’envoi d’un match, et surtout le Capitole qui le ramenait sur ses terres viscérales, ainsi était Denis. À La Table Ronde, arrachée de son adresse historique, je le suivis rue Huysmans, puis rue Stanislas je crois, puis j’y retournais, rue Corneille, LTR déménagea si souvent. Denis avait transmis sa frousse de l'immobilité, sa nervosité, aux meubles et aux archives. Il fallait que ça bouge, que ça swingue. Denis, quoi... Et puis, à l’automne 1992, un boulot de rédacteur en chef de Pyrénées magazine me fut proposé à Toulouse au moment même – pile-poil -, où Denis me confia, au comptoir du Danton, Carrefour de l’Odéon, où nous avions nos habitudes de fin de journée, qu’il ne pourrait faire ça toute sa vie, et que d’autres taches l’attendait (la Chiraquie, l'écriture d'essais et de moins de romans), bref, qu’il fallait que je fasse office d’une sorte de directeur littéraire. Pam. Je venais donc de signer à Milan-Presse, préférant poursuivre une carrière de journaliste en province, en charge d’un massif sauvage, plutôt que celle d’un éditeur parisien confiné dans un bureau du sixième arrondissement, fut-ce celui-ci. Je crois que Denis m’en voulut un peu, voire beaucoup, de refuser un si beau cadeau...

    Olivier Frébourg honora cette charge douze années durant avec l’immense talent que nous savons et qu'il exerce aux Équateurs depuis 2003, et c’est sous sa férule, via Cécile Guérard, qui devint sa femme et la mère de leurs fils, que je publiais plus tard, suite à un envoi postal volontairement banalisé, mes « Bonheurs de l’aube », puis « Flamenca ». Denis planait dans les hautes sphères élyséennes et ne savait plus où donner de la tête, sinon dans la réédition et la publication des grands classiques du rugby. Son côté mi-Haedens, mi-Herrero. Tout lui. Denis, quoi...

    Souvenirs, souvenirs... Un soir, en sortant à pas d’heure de la rue du Bac, nous traînons rue de Verneuil et tombons dans un bistro de peu de hasard sur Françoise Blondin. Antoine, à l’extrême soir de sa vie, était déjà fin bourré et donc incapable de sortir en compagnie de sa femme (avec laquelle il passait beaucoup de temps à s'engueuler). Il devait réécrire inlassablement au stylo, de son écriture fleurie, enfantine et rondelette, sur la table de la cuisine, entouré de bouteilles vides, la première phrase du « P.C. des Maréchaux »... Nous buvons des coups. Sur coup. Et re-coup. Au bout de trois heures, Denis et moi sommes faits comme des rats, et Françoise Blondin entonne un classique « patron, remettez-nous ça ! ». À ce moment-là, Denis me glisse tu as une bagnole. Oui, dis-je. On va voir Frédéric Fajardie chez lui en Normandie. Tu es fou, Denis, il est bientôt minuit, tu sais où il habite au moins. Non, on trouvera bien, c’est dans le Pays d’Auge, c’est pas aussi grand que la Sibérie ! Putain, Denis, c’est immense, tu déconnes, là. Nous ramenons avec une titubante courtoisie Madame Blondin chez elle, et nous prenons la route avec un peu de sang dans l’alcool, mais suffisamment d’essence dans le réservoir pour nous permettre d’aviser la priorité à droite aux carrefours. L’époque n’était pas encore au téléphone portable et au GPS, et je n’avais que des cartes IGN Top 25 des Pyrénées à déplier sur le capot. J’ai déjà raconté cette virée dans « Dictionnaire chic du vin », à l’entrée Blondin, de même que ma première rencontre avec Jean-Paul Kauffmann à Auriac en 1984, peu de temps avant qu’il ne soit pris comme otage au Liban. En voici de courts extraits : Un soir de soif tardive, nous voilà partis au fin fond des routes normandes à la recherche du ranch perdu de l’auteur de « Brouillard d’automne ». Une échappée blondinienne en diable, comme nous en avions déjà vécues plusieurs. Arrivés – par la grâce de Dieu – et à une heure improbable chez Fajardie, klaxonnant à qui mieux mieux, pleins phares devant sa maison reconnaissable en raison de l’imposant GMC kaki de l’armée américaine garé dans le jardin, qui lui servait de véhicule, et tandis qu’un fusil de chasse pointait sa paire de canons juxtaposés par l’entrebâillement d’une fenêtre à l’étage, Denis sortait la tête hors de la voiture, et que les canons se relevaient, je dessaoulais tout à trac. Et repensais à Blondin. « Tout le reste est litres et ratures ». Fajardie nous avoua que deux secondes de plus, et il tirait dans le pare-brise. S’ensuivirent deux jours de liesse. Avec Kauffmann, ce fut différent. La première fois que je rencontrai Jean-Paul, ce fut à la fin de l’été 1984, chez Denis à Auriac, peu de temps avant son départ malheureux au Liban. Denis m’avait invité au pied levé à déjeuner. Magne-toi, saute dans ta bagnole. Je quittai Bordeaux, où je vivais alors, avec un retard considérable, et je forçais ma vieille Alfasud break rouge, dont la malle s’ouvrait à chaque virage, à dépasser ses capacités, comme on éperonne un canasson qui n’a plus l’âge de galoper follement. J’annonçai mon retard depuis une cabine téléphonique de fortune. Arrivé à pas d’heure (entre quinze et seize), et sitôt claquée la porte de la guimbarde en tentant de masquer ma confusion, je fus accueilli sur le seuil par un inconnu qui me chanta la chanson de Jeanne Moreau, « La peau, Léon », dans son intégralité et sans une faute, avant de me tendre une main ferme, en ajoutant Bonjour, Jean-Paul Kauffmann, à table ! L'autre main tenait une verre à pied de bordeaux qu'il m'offrit. À l’ombre, la malle ouverte de sa voiture débordait de bordelaises de belle extraction. Denis affichait un sourire large comme l’horizon. Il y avait Joëlle, Monique, un feu de cheminée (la frilosité de Denis), ils m’avaient attendu, ils étaient affamés et d’une infinie courtoisie.

    Nous fîmes d’autres virées, dans l’Allier du côté de Moulins, à la rencontre de cousins plus ou moins éloignés de Denis, notamment ce riche cultivateur qui avait explosé sa télévision le 10 mai 1981 d’un coup de fusil lorsque le profil de François Mitterrand était apparu, pixelisé, à vingt heures pétantes. Un mur portait les stigmates de cette accession au pouvoir... Du côté de Brive et jusqu’à Foix, nous allions à la rencontre de légendes du rugby local, des mastodontes rangés des crampons, reconvertis en patrons de bars ornés de maillots boueux et froissés mais encadrés sous verre, de ballons ovales maculés de signatures au marqueur, rangés entre les bouteilles de Ricard et de Suze. Des bestiaux des stades dont j’ai égaré les noms, des mecs velus et doux comme des agneaux de lait. À Tyrosse, il se sentait revivre à cause de l’histoire de ce petit « clup » (écrirait l'ami Christian Authier) de la légende ovale. Et puis Saint-Vincent (de Tyrosse) était le village de Sophie, ma femme, qui nous accueillit deux fois. Denis prenait toujours de ses nouvelles avant de me demander comment tu vas ! (Il m'engueula comme un malpropre lorsque je lui annonçai notre séparation). Lorsqu’il prenait le volant, ou plutôt lorsqu’il le battait froid avec ses mains à plat, ce qui n'était pas rassurant, il chantait à tue-tête, de sa voix éraillée, et dans un Anglais très approximatif, des chansons d’Elvis Presley qui le faisait retomber dans son songe insondable de « Rêveur d’Amérique ». Denis aimait virer de bord. Il avait le pied terrien et sans doute le mal de mer – je n’ai pas pu le vérifier, même à Anglet, un après-midi de tempête, où il me fit comprendre qu’il lui fallait regagner un bistrot hermétique. Toujours sa frilosité, ses polos Lacoste fermés parfois jusqu’en haut, son pull col ras ou bien en V par-dessus, sa veste à chevrons avec laquelle il devait parfois dormir, et ses paquets de clopes à répétition comme une incessante rafale de mitraillette qui agissait sur sa diction. Denis maugréait ses phrases à venir, puis les éructait, lorsqu’il était en pétard contre une idée, un fait, quelqu’un. Soit fréquemment. Un jour que je pilotais un hors-série pour VSD sur la Coupe du Monde de rugby 2007, je l’appelais pour lui demander de me donner un article du fond de ses tripes sur l’âme du rugby, l’âme des peuples, et surtout son âme à lui. Il me fit parvenir la veille du bouclage par coursier un cahier d’écolier inachevé, rédigé au bic vert, comme à son habitude. J’aimerais bien remettre la main sur ce cahier, ce soir.

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    La dernière fois que nous avons bavardé et partagé quelques verres, ce fut il y a cinq ans dans le VIIIarrondissement de Paris, après une émission de Frédéric Taddei sur Europe 1, à laquelle nous avions été conviés. Il venait pour un roman fraîchement paru chez Plon, moi pour le dictionnaire chic du vin. Le regard de Denis était plus tendre qu’à l’accoutumée, ce soir-là. Au Clos de Vougeot, l’année d’après, pour le salon Lire en Vignes, je ne l’ai pas vu. Étrange. Certaines mauvaises langues me susurraient qu’il délaissait un à un ses amis. Je ne pouvais l’entendre, encore moins le croire. Je me suis résigné, je ne l’ai plus appelé, je l’ai lu parfois dans « Valeurs », et comme je ne recevais plus ses livres, je les achetais sans lui dire le bonheur qu’ils me procuraient, amoindri cependant, en regard de la jubilation procurée par les premiers, ceux des années « Le Bonheur à Souillac », « L'Été anglais », « Maisons de familles », « À la santé des conquérants », « Rugby blues »...  Je viens de les retrouver, tous ceux-là, en éventrant les cartons de mon nouveau déménagement à Bayonne. C’est bien sûr au bic qu’il les a tous signés. Voilà ce que j’emporte avec moi, cette nuit. Ce sont les traces de cette encre, voilà ce que je garde – avant de reprendre l’un de ses bouquins au hasard, et puis non, ce sera « Le Dictionnaire amoureux de la France », allez ! Même s’il pêche par certaines facilités et redondances. Mais Denis était familier de certaines redites, du type « j’ai été déniaisé à l’âge de seize ans, sur une falaise du Dorset, par une Linda aux cheveux platinés, qui n’en menait pas large... ».

    Ce sera donc bouquin en mains, afin de retrouver son rire préhistorique, son regard de rapace dubitatif, ses gestes brusques d’homme délicat des cavernes de l’esprit, sa gouaille amicale, sa fidélité, son impossibilité à rester tranquille – chien fou, chiot de chasse dans une bagnole -, le Denis que j’aime, le Denis que nous aimions, le Denis qui nous manque. Déjà. Allo, tu fais quoi ?..  – J’arrive !

    Léon Mazzella

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    (*) Le fait est joliment reporté par Benoît Lasserre dans son hommage, publié dans Sud-Ouest dimanche dernier 27 septembre...

    Photo anonyme (en haut) capturée sur Facebook. Que l'auteur se manifeste et je créditerai ce document. Photo ci-dessous : © Jean-Pierre Muller/AFP. Au milieu, une photo prise (par je ne sais qui) au cours de l'émission d'Europe 1. Taddei de dos, Tilli à gauche, ma pomme à droite.

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  • AUTOMORIBUNDIA

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    Joie ! La factrice vient de m'apporter l'oeuvre majeure de Ramón Gómez de la Serna (1888-1963). 1040 pages tant attendues, plusieurs fois retardées, à déguster à présent. Festin en perspective. L'auteur des mythiques Greguerías (évoquées plusieurs fois ici), de La Femme d'ambre, du Torero Caracho, de Seins (nos préférés parmi son abondante bibliographie), livre, avec sa copieuse autobiographie parue à Buenos-Aires en 1948, une oeuvre - dit-on - frappée du baroquisme hispanique moderne, imprégnée d'un humour caustique, signée d'un grand styliste. Ayons confiance en la traduction de Catherine Vasseur, et rendons grâce à Alice Déon et à sa petite équipe de La Table Ronde/Quai Voltaire, venues à bout d'un colossal travail d'édition. Et maintenant, entrons dans Automoribundia, les "mémoires d'un moribond" selon leur auteur, soit celles d'un des plus grands écrivains espagnols du XXe siècle, que Valery Larbaud considérait comme l'égal de Proust et de Joyce. À plus tard, pour un scrupuleux compte-rendu de lecture. L.M. 

  • La dernière visite

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    Ce tableau s'intitule "La dernière visite", et je le trouve bouleversant, à la fois dans son intention idéale, picturale, dans son exécution, par sa délicatesse, sa franchise intérieure, l'expression d'une sensibilité extrême, d'un amour ultime. Observez : Nul toucher, une caresse peut-être, le tact même. C'est splendide d'amour. Et c'est signé du peintre Max Kurzweil (1867-1916), et j'aime l'idée de transmettre cette émotion-là. Sensationnelle découverte. Les "Poilus" portaient pantalon rouge en 14, jusqu'à ce que l'on réalise que cela en faisait des cibles commodes. Mais calot bleu, je crois. Il faudrait fouiller dans l'histoire des uniformes. Sont-ce les personnels non-combattants, chargés de la santé, qui portaient calot rouge assorti aux jambes?.. Ou s'agit-il d'une autre guerre?.. Demeure cette adresse d'un homme, un cavalier, un officier, à sa monture, à l'heure où l'on ne pense plus à sa promise, et juste avant d'appeler sa maman à l'aide, dans un dernier soupir. C'est tragiquement beau. J'adore cette peinture. L.M.

  • De Roland Barthes

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    "Il est un âge où l’on enseigne ce que l’on sait ; mais il en vient ensuite un autre où l’on enseigne ce que l’on ne sait pas : cela s’appelle chercher. Vient peut-être maintenant l’âge d’une autre expérience : celle de désapprendre, de laisser travailler le remaniement imprévisible que l’oubli impose à la sédimentation des savoirs, des cultures, des croyances que l’on a traversées. Cette expérience a, je crois, un nom illustre et démodé, que j’oserai prendre ici sans complexe, au carrefour même de son étymologie : Sapientia : nul pouvoir, un peu de sagesse, un peu de savoir et le plus de saveur possible".

  • Frédéric Musso mon ami

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    Frédéric,

    Je m’apprêtais à t’écrire qu’en dépit de nos masques de papier bleu, je franchirais « incessamment sous peu » le Rubicon des précautions d’usage afin de te rendre visite à Générargues pour parler poésie, Algérie, Camus, mais poésie avant tout. Mot, pas phrase. Les phrases, ce serait pour après. Après la kémia et le rosé glacé. Et voilà que tu casses ta pipe là, le 5 septembre. Sans prévenir, ou si pudiquement. Avec la discrétion de fumée, de lin, de soie, qui te définissait. « Je paye des années de picole et de clopes », m’écrivais-tu il y a quelques semaines, pour t’excuser auprès de la vie qui commençait à te déborder, et tandis que tu continuais de publier des photos de ta chère Marilyn sur Facebook, et que nous nous adressions des citations de poètes chaque matin ou peu s’en faut, comme on croise le fer chez les Cadets de Gascogne, histoire de se mettre en appétit de petit-déjeuner. Ping-Pong. Frédéric est aux Afriques. La Déesse n’a qu’à bien se tenir, puisqu’il arrive, fringant, séducteur et « classe ». Ton Algérie des souvenirs, ton Point sur l’île, ton Exil et sa demeure - si camusien -, tous tes poèmes taillés à la main, chacun ciselé dans le plus pur souci de l’éclat procuré par l’étincelle du mot, de la syllabe, je les ai là devant moi, tous rangés de dos, avec tes romans. Il n’en manque aucun. Je possède ton oeuvre complète et j'en suis fier, Frédéric. Je les ai lus et relus tant de fois, tes mots mon ami, et j’en aurai écrit ici et là (notamment dans L’Express) tout le bon que j’en vivais, tout le bien que d’aucuns en pensaient. Frédéric, ce soir je remplis le vase de ma tristesse avec le souvenir de nos échanges via Facebook. Comme quoi, nous étions donc devenus modernes, et irrémédiablement nostalgériques. Tu me manques. Tu commences à me manquer, là. Ça ne va pas, ça. Ça va pas du tout. Il faut faire quelque chose, Alice... L.M.

    L'essentiel de l'oeuvre de Frédéric Musso est disponible aux éditions de => La Table ronde  Si vous écrivez son nom dans la case "archives" de ce blog, vous pourrez lire au moins six articles que j'ai rédigés sur lui. Lisez Musso. FRÉDÉRIC Musso...

    Capture d’écran 2020-09-08 à 10.03.15.png Note ci-contre : Babelio. Et puis ce lien => Midi-Libre - qui présente succinctement Frédéric.

  • Vers le poème

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    « À quoi bon une œuvre, me disais-je, si elle ne peut se confondre avec l’amour, et si le chant qu’elle ébauche, tandis que je vais sur ma fin, ne peut monter d’un cœur plus nu ? » Marcel Arland.

    « La difficulté n’est pas d’écrire, mais de vivre de telle manière que l’écrit naisse naturellement. » Philippe Jaccottet.

    « S’il n’y a pas initialement émotion devant quoi que ce soit, il ne peut y avoir, il n’y a aucun mouvement vers le poème, et écrire un poème à partir de mots m’est impossible... » Philippe Jaccottet.

    Extraits de « De la poésie », Philippe Jaccottet. Entretien avec Reynald André Chalard (Arléa/Poche). Un petit livre précieux.

  • le parler pied-NOIR

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    Face à la marée montante de la bêtise (Camus), à l'indigeste inculture ambiante, au manque abyssal d'intelligence, à la caricature de notre humanité, à la grossière et brutale, violente et radicale montée des ignares fiers de l'être, face à la barbarie, aux bipèdes proches des bovins rescapés de l'abattoir pour des raisons inavouables, face au mépris forcément assumé pour la sensibilité, le respect de l'Autre, le tact, l'écoute, le dialogue, face au péril de l'ensauvagement galopant de notre société des Lumières et de l'esprit, du trait, de l'humour, de la dérision, de l'autodérision, de l'ironie - arme suprême contre toute forme de bêtise -, de l'intelligence fraîche, tendre, lettrée, fine et directe, contradictoire et duettiste, provocatrice par goût de la diatribe, du pamphlet, du frottement des cervelles cher à Montaigne en voyage, face à notre Histoire, notre Culture pluri-millénaire, face aux connards qui sont Légion, qui nous étouffent par leur nombre et leur absence de savoir-vivre, leur irrespect fondamental, face aux violents qui prolifèrent et pratiquent leur activité gratuitement en vous cassant la gueule comme ça, pour rien, les fats, face aux terroristes en tout genre - du plus meurtrier, solitaire et malade mental, à l'extrêmement meurtrier, organisé, en bande, et/ou ayant fait allégeance à la lie de ce siècle -, face à face, je me demande bien comment, si je devenais sujet de soumission (ce mot étant devenu à mon esprit le plus important depuis la parution du livre éponyme, si clairvoyant, prophétique de Michel Houellebecq, et ce concept-là, je le précise haut et fort, n'a rien à voir avec un mouvement politique frelaté d'origine - récupérateur et bassement opportuniste -, terriblement stalinien, aux accents dictatoriaux, né en terreau bobo il y a quelques années)... Je me demande donc bien comment je devrais changer le titre de mon long-seller, constamment réimprimé depuis sa première publication en juin 1989, repris en format de poche en janvier 2017. Agatha, tu dois bien avoir une idée, non, avec tes 2x5 Petits nègres, qui viennent d'être contredits par ta pleutre descendance ? Et toi, Henry Beyle (Stendhal), est-ce que Le Rouge et le gris foncé, pour titre de ton oeuvre merveilleuse, te conviendrait-il ? (Je sais, je sais, tu réponds : c'est une blague, ou bien vous marchez tellement bien sur la tête que vous êtes devenus pathétiquement risibles). Si je continue en égrenant les exemples (seulement) de titres de livres sujets à caution face aux nouveaux censeurs, la liste va être très longue. Autant que celle de la monumentale connerie des nouveaux procureurs improvisés sur les réseaux sociaux, cette plaie purulente dotée d'un Q.I. d'huître tiède, mais au potentiel terrorisant explosant l'échelle de Richter, s'il s'agissait de secousse sismique. Mais c'en est une, et nous n'y prenons pas assez garde. L'alternative? Charles de Gaulle disait à son Président du Conseil, et donc indirectement aux Ministres (si sa ligne politique ne leur convenait pas. Autre époque, celle de l'État, c'est moi. Et ça avait de la gueule) : Soit on se soumet, soit on se démet. Là, le schéma est autre : soit on continue de se soumettre, soit c'est la guerre civile à l'horizon. Les cons, ça ose tout, et c'est d'ailleurs à ça qu'on les reconnait (Michel Audiard). Et nous n'avons plus beaucoup d'effort à faire pour les reconnaître tant ils sont nombreux, omniprésents, arrogants comme la corneille à l'égard du moineau domestique en milieu urbain, et même de l'homme devant une poubelle publique (ici, l'éthologie est éclairante, mais c'est un autre sujet. J'y viendrai). J'ai - donc - publié Le Parler Pied-Noir (Rivages, 1989, Petite Bibliothèque Payot, 2017). On fait quoi ? Moi, je garde le titre, évidemment. Et j'emmerde copieusement les cons, cela va de soi. L.M.

  • Fulgur

     

     

  • crissé

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    Le mot fusain, la craie, calcaire à l'envers, le crayon, le noir, le blanc, le grisé, le rayé, le son que cela fait, ça crisse, le crissé si ça se dit je ne pense pas, les vibrations dans les doigts, l'aspérité, l'aspect ridé, la révélation de la silhouette comme sortie des lignes, née de leur croisement, de leur pluie noire, le mystère, l'habit, l'époque, c'est daté, ça marche, c'est proustien, cadavérique, giacomettien un peu, ça fuit, ça vente, la main dans la poche empêche le rapprochement avec Don Quichotte - pourtant, ce que, tout ce qu'un simple crayonné peut suggérer... L.M.

    Illustration : Théophile Alexandre Steinlen.

  • Sensations furtives

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    Les lièvres bouquinent encore, ou bien ils s’amusent, se roulent même dans l'herbe comme des chiens, très tôt le matin, et moi-même je lis plusieurs heures par jour, sous le saule pleureur, ou bien sous les bouleaux, ou encore sous les tilleuls, où finira l'été... Bref, je suis la course du soleil, livre (ou bouquin) en main. Les perdreaux rouges et de beaux coqs faisans s’aventurent jusque devant la cuisine. Je « lève » des chevreuils dans les haies comme des grives, à deux ou trois mètres devant mes bottes, lors de mes longues marches quotidiennes. Le chant des grenouilles le soir, loin d’être entêtant, est envoûtant. Les tulipes jaunes et rouges, les jonquilles, la glycine, des centaines de pâquerettes, de pissenlits, de boutons d’or et d’autres fleurs bleues et jaunes aussi que je n’identifie pas n’illuminent plus la pelouse, devenue jaune ; brûlée. Résistent les roses, les marguerites, et un regain de glycine. Le chèvrefeuille embaume l'atmosphère lorsque je passe devant lui comme le font les belles parfumées au jasmin croisées dans les rues piétonnes. Les poires sont encore un peu dures, je les tâte tous les deux ou trois jours. Les cris de rappel des faisans, l’aboiement des chevreuils, le passage d’un renard, le vol rasant des hirondelles, celui du Saint-Esprit du faucon crécerelle, le piaillement des moineaux dans les roseaux au crépuscule à l’heure du rosé frappé et de la kémia, sont autant de marques de beauté simple. Ces deux étourneaux qui ont niché étrangement dans une meurtrière (l’entrée d’un ancien pigeonnier) au-dessus du bûcher, et qui s’envolent chaque fois que je passe devant, pour revenir quelques minutes plus tard, deviennent des amis. Un couple de colverts fait de même, sur la mare. Je les « lève », ils font un grand arc de cercle et reviennent en planant, mais ne se reposent pas tant que je n’ai pas disparu du cadre. Un couple de palombes a eu l’audace de construire son nid fait de branches grossières et a priori inconfortables entre deux poutres de la grange (dite) du renard. La seconde nichée progresse, la première est déjà volante. Les moro-sphinx et leur vol stationnaire d’une grâce inouïe disputent aimablement la lavande aux bourdons. Les lézards lézardent, les taons m’agacent, le silence est parfois oppressant et la chaleur, depuis quelques jours, légèrement étouffante. Cela pourrait être pire, je le sais. L.M.

  • Rectifier le tir

    Capture d’écran 2020-07-29 à 21.10.54.pngDouglas Potier, jeune élu sans étiquette âgé de 25 ans, appartenant au conseil municipal de la commune de Bolbec, Seine-Maritime, aurait pris à partie plusieurs élues de son assemblée en les traitant de « bécasses » et d’ « animal de ferme », au motif qu’elles s’efforçaient de couvrir sa parole lorsqu’il la prenait. Je me fiche totalement de la teneur locale du débat, et de l’enjeu dont il fut question. Y compris des animaux de ferme. Je souhaite juste rectifier certains tirs (à canon lisse, c’est préférable), en chuchotant à ce trublion qui souhaite que « les bécasses qui ricanent (...) soient rappelées à l’ordre », qu'il a, ce faisant (pan!) prononcé une ineptie ornithologique, cynégétique, ontologique, et autres giques. Ce qui me turlupine, c’est cette tendance à vouloir comparer la supposée bêtise féminine (je sens qu’en écrivant ces deux mots, je vais écoper d’au moins 2 963 lynchages de la part des procureuses de la raie publique), à un oiseau, Scolopax rusticola, lequel est doté d’une intelligence tellement rare qu’elle est (inconsciemment) jalousée par l’ensemble de la gent ailée. Car, oui, la bécasse est un oiseau d’une subtilité exceptionnelle, d’une discrétion qui devrait servir d’exemple au traoerisme ambiant (lequel rappelle, un cran en dessous, un certain nabilisme auréolé d’une pensée historique, « Allo, quoi ! » souvenez-vous, en référence à un shampoing, dont les vertus étaient éloignées de celles que la lecture de Spinoza procure jusqu'au cuir chevelu). Que cette « dame au long bec », ou  « mordorée », la bécasse donc, d’une habileté naturelle extrême, d’une humilité qui n’a d’égale que son mimétisme, lequel augmente son sens de la pudeur et de l’élégance, ne saurait continuer de souffrir de passer pour le synonyme d’attributs négatifs, idiots, décervelés. La bécasse, la « dame des bois », solitaire le plus clair de son temps, est un oiseau (féminisé, quel que soit son sexe), que tout amateur, tout ornithologue improvisé, tout chasseur dévot, vénère comme une Déesse. Alors, lorsque, sans même avoir besoin de dégainer Maupassant et ses splendides « Contes de la bécasse » comme on épaule un calibre 20 au pied d’un chêne perdu dans une pinède landaise (au hasard) à l’instant où la cloche du chien se tait, je dirai juste à Stéphanie Kerbarh, députée de Seine-Maritime prompte à condamner les propos « sexistes » de Douglas Potier – mais surtout à ce dernier -, qu’il devraient mieux choisir ou colporter les noms de volatiles dont les femmes de leur conseil et de leur assemblée sont affublées. Au moins par respect pour les oiselles. S’il vous plaît. Que n’avons-nous pas entendu parler plutôt de « triple buse » (pourquoi triple, d’ailleurs, je me le demande chaque fois),  de « dinde », et autres (têtes de) « linottes ». Non. Retenez juste que la bécasse, donc, est un oiseau d’une « intelligence » rare (je risque le mot, car Darwin roupille, et que Buffon prend l'apéro - j’en profite !), qui fascine depuis l’aube de l’humanité civilisée, tout être humain botté épris de beauté sauvage, sensible et pure. Bref, être traitée de bécasse est un honneur, mesdames. CQFD. L.M.

  • Poésie plein les poches

    Capture d’écran 2020-07-22 à 18.10.26.pngPetite brassée à dominante poétique (comme souvent, ici). Les Poèmes bleus de Georges Perros disent sa Bretagne avec simplicité, comme l'auteur des fameux Papiers collés savait le faire. Avec fluidité et de manière percutante, comme un coup de poing de coton. Tout en souplesse et délicatesse bourrue. 

    Capture d’écran 2020-07-22 à 18.11.42.pngL'oeuvre poétique d'Andrée Chedid est quasiment rassemblée en un copieux volume, Textes pour un poème, suivi de Poèmes pour un texte. Préfacée par "M", Matthieu Chédid, son petit-fils, cette somme s'attache à la concision, à la lucidité sans compromis. La poésie est naturelle. Elle est l'eau de notre seconde soif, écrit-elle. Tout elle...

    Capture d’écran 2020-07-22 à 18.11.15.pngDe Lydie Dattas, Le Livre des anges, suivi deLa Nuit spirituelle (écrit pour Jean Genet), et de Carnet d'une allumeuse, sont l'essentiel de l'oeuvre de cette étonnante femme qui épousa Alexandre Bouglione (du cirque éponyme), et créa avec lui le cirque Romanès (Alexandre, Romanès cette fois, publia par la suite des poèmes chez Gallimard...), et compagne de Christian Bobin... Sa poésie possède une puissance lyrique qui n'a d'égale que la sensualité de ses vers libres, sauvages. Lisez Dattas.

    Capture d’écran 2020-07-22 à 18.12.40.pngDe Joris-Karl Huysmans, Le Drageoir aux épices, et Croquis parisiens sont loin d'égaler À rebours ou tout autre texte en prose de cet auteur devenu culte, et pléiadisé de fraîche date. Sauf que l'esthète que nous savons se situe dans la droite ligne des poètes aimant la prose poétique, comme Aloysius Bertrand et Charles Baudelaire. Chez Huysmans, la moindre scène de rue, de brasserie, sert  à croquer des personnages anonymes, à la vie minuscule, et ils en deviennent des gravures, des eaux (de vie) fortes.

    Ces quatre ouvrages sont proposés par la toujours aussi précieuse collection Poésie/Gallimard.

    Capture d’écran 2020-07-22 à 18.15.44.pngFolio nous offre les Oeuvres complètes de François Villon dans une édition bilingue (ancien français - français moderne) pilotée par la savante Jacqueline Cerquigny-Toulet. Le poète médiéval maudit, le mauvais garçon, le voyou de Paris, hors-la-loi, taulard à plusieurs reprises, banni, s'éclipsa avec tant de tact qu'on perdit sa trace en 1463. Il avait trente-deux ans, et déjà bâti une oeuvre universelle. Je, François Villon, se fiche de l'amour courtois comme d'une guigne, il trousse, détrousse, profane tout. Entêtant.

    Capture d’écran 2020-07-22 à 18.16.04.pngPour finir, quelque chose de nettement plus sérieux. L'auteur, ses droits et ses devoirs, par l'avocat écrivain spécialisé dans les affaires éditoriales le plus connu de Paris, Emmanuel Pierrat. 850 pages où il est question de censure, de contrats, de droits d'auteur, de diffamation, d'adaptation, de la misère des poètes, des méandres complexes de la judiciarisation croissante de tous les métiers - y compris ceux (-là) de liberté... Vademecum à feuilleter comme un dictionnaire, l'ouvrage, inédit, fera date (au fil de son actualisation). J'y ai cherché rapidement des choses sur le scandale de l'AGESSA, sécurité sociale des auteurs à laquelle tout écrivain cotise à chaque euro perçu, et qui ne reversera RIEN lorsque les pauvres plumitifs, les cracheurs d'encre et de beauté, lorsque les voleurs de feu désireront prendre leur retraite, mais je n'ai rien trouvé dans "le" Pierrat. Affaire à suivre. Folio. L.M.

     

  • Fraternité

    Visuelmagloire%20HA%20Solidarite4.pngHommage au Père Magloire, célébrissime calvados, pour cetteCapture d’écran 2020-07-21 à 12.40.49.png cuvée Fraternité à prix plancher (17,90€ la bouteille de 50 cl.). Il s’agit d’un Hors-d’Âge issu de lots vieillis 12 ans au moins. C’est rond, d’une grande douceur vanillée, avec des notes fruitées et légèrement torréfiées. Cette édition spéciale fêtera les 200 ans de la marque. À déguster au crépuscule, sec, voire frappé, en faisant tourner quelques glaçons dans le verre afin de le refroidir instantanément (puis jetez la glace). Ça fonctionne bien avec Mozart comme avec Bob Marley, ainsi qu'avec quelques pages du Grand MeaulnesL.M.

     

     

  • Loin, derrière (ou devant, c'est boomerang pareil)

    Capture d’écran 2020-07-19 à 13.59.32.png

    Et tout à trac (ne me demandez pas pourquoi puisque je l'ignore), je pense à Roger Couderc (Allez les petits, ce soir les Poules ont du pain sur la planche...), à Pierre Salviac, à Bala (Pierre Albaladejo, le Dacquois magnifique, avé le D de drop, si souvent je t'ai serré la pogne aux corridax...), à ces années Blondin, ces années Cormier, ces années Dutournier (Alain, en contra barrera), ces années de pur-sang, de rire, de gouaille, de magrets entiers, d'amitié, de transmission, de passages de ballons et de bons mots, de traits d'esprit et de pastis liquides et solides, d'absence de peur ; et de laisser-braire 24/24... Chaque soir, j'avais le sentiment de rentrer dîner chez Kléber et de demander à Caroline ce qu'elle nous avait préparé à manger, l'été finissait sous les tilleuls, oui, pourtant je rentrais a casa à Bayonne, tranquilou, et maman était encore de ce monde; et nous avions un seul mot en horreur : Adios. L.M.

  • Tire, bouchon !

    Parmi les flaconfinés débouchés à l’heure du déconfinement, été oblige, les rosés ont la part belle. Quelques blancs les poussent du col, et un rouge s’invite discrètement. Passage en revue.

    IMG_20200708_182718_resized_20200708_062841322.pngFolio, cuvée en blanc 2019 du domaine Coume del Mas en appellation Collioure est dense, sérieux, et soutient les chipirons à l’ail comme les crevettes en persillade avec flegme.

    Le Domaine les Perserons, Charnay-les-Mâcon VieillesIMG_20200708_182702_resized_20200708_062840927.png Vignes 2017 est un bourgogne blanc bluffant de fraîcheur et d’intensité. Remarquable sur les filets de merlu à l’huile vierge.

    IMG_20200708_182643_resized_20200708_062840787.pngLe château des Bois Mathieu 2019, rosé de Saint-Mont à l’habillage rappelant les flacons de Saint-Tropez comme Miraval, est un brin canaille. Il excelle sur la charcuterie saisie avec les doigts, et avec les sardines à la plancha.

    En Languedoc, Abbots & Delaunay propose À tire d’aileScreenshot_20200708-175318_resized_20200708_062841093.png 2019, à l’étiquette ornée d'une grive mauvis gazouillante. Référence aux oiseaux qui s’envolent lorsque l’homme arrive entre les rangs de vignes gorgées de baies qui font leur régal. Fraîcheur, léger citronné, verveine fraîche. Une réussite, sur des filets épais de volaille à la crème et à la sauge.

    Screenshot_20200708-175343_resized_20200708_062841211.pngPause champagne : Couvent Fils, rosé de caractère, soutient agréablement le saumon cru mariné rehaussé de soja et de wasabi. Et oui !

    Quant au Gosset Blanc de Blancs Brut, né à Aÿ, il se déguste seul. Non, à deux, à l’heure du partage des confidences. (Zut, j'ai égaré sa photo).

    Majestueux de douceur et de force retenue, le Condrieu 2018 deIMG_20200708_182735_resized_20200708_062905481.png Vidal-Fleury est un viognier bien élevé qu’on a envie d’emmener en vacances. À déguster pour lui-même à l’heure où le soleil se couche et au chant du merle.

    Screenshot_20200708-175500_resized_20200708_062818442.pngVoici un Crémant de Bourgogne rosé brut produit par Veuve Ambal avec des notes sincères de fruits rouges et florales aussi. Parfait sur une tarte aux prunes cueillies tièdes à l’arbre.

    Expression est un rosé 2019 en appellation Costières de Nîmes produit par le château Beaubois, et c’est unScreenshot_20200708-175843_resized_20200708_062817895.png peu notre chouchou, car les sœur et frère Fanny et François Boyer sont des virtuoses dans cette belle région. C’est subtil, dense, charnu, syrah, grenache et cinsault semblent s’amuser en s’assemblant. Idéal pour un apéro élégant, pieds nus sur l’herbe, avec juste du pata negra bien gras.

    Screenshot_20200708-180016_resized_20200708_062818073.pngBatti-Batti signifie picotement, émotion, en provençal. C’est le nom d’un flacon rosé (2019) fruité, gourmand, simple comme une soirée de juillet en famille, lorsque le silence reprend sa place. Le domaine Fontainebleau se situe en Provence et cela se ressent dès l’ouverture. Le Petit Ballon en aScreenshot_20200708-175933_resized_20200708_062905390.png fait son étendard. Nous l’avons prié d’escorter des poivrons en « salade juive » (recette de ma mère, au four, puis ail, huile d’olive e basta così), et une tortilla de papas bravas, et ça l’a fait (photo=>).

    Screenshot_20200708-180259_resized_20200708_062818226.pngLe rosé volubile nommé Les Insouciants (IGP Comté tolosan 2019), merlot de belle tenue, est signé Comtesse du Barry pour Lionel Osmin, le prince des vins de cépages du grrrrand Sud-Ouest. Corpulent, il mena la danse avec un magret grillé à trrrrès basse température.

    Enfin, un rouge médocain, château Laujac appartenant au clanScreenshot_20200708-180739_resized_20200708_062818331.png Cruse, cru bourgeois depuis 1932 (vu de dos, ci-contre), encépagé pour moitié en cabernet-sauvignon et en merlot (avec un soupçon de petit-verdot qui aurait tiré une grimace à Antoine Blondin), plongé dans un seau d’eau fraîche une heure avant ouverture, veilla à ne point contrarier un onglet ayant séjourné trois semaines en chambre froide, d’une tendreté d’anthologie. Pas mal... L.M.

    Prix : Mes lecteurs le savent, je ne parle jamais de vins chers. Achetez ceux-là peinards.

    Photos : Quoi? Certaines ne sont pas rognées... Oui, l'été, à la maison, c'est racinaire (roots, disent les mômes, et j'entends chaque fois rouste)...

  • La Tarentelle sans la danser

    J'habite (plus pour longtemps) à distance raisonnable d'un village paumé dans uneCapture d’écran 2020-06-06 à 09.41.53.png campagne splendide peuplée de faune sauvage ailée et poilue abondante, riche de forêts, de fleurs par milliers en ce moment, et de fruits sur leurs arbres, de champs calmes, caressée par un vent parfois dur. Le silence y règne en maître arpenteur de mes balades quotidiennes émerveillées par un chevreuil, un couple de palombes, un buisson de marguerites, le son d'une source. Je vis loin des humains, mes faux-frères. En pleine "pampa" apprivoisée. Ce matin, en me rendant à la Poste afin d'y déposer un colis, j'ai découvert l'ouverture subite de La Tarantella. Quezaco? : Pizza 24/24, il suffit de glisser une carte bancaire, et Margharita ou Regina jaillissent selon le choix présélectionné. J'ai failli en pleurer, en pensant à mon île, Procida, à la province française, au petit commerce bien évidemment. Car, non loin de là, au village voisin, il y a déjà un choc émotionnel en forme de cabine téléphonique (pour le calibrage du machin) : un distributeur de baguettes. Au pays du pain... Je souffre de notre abandon, de la poursuite inexorable comme une crue d'un exode fondamental qu'aucun bobo en résidence secondaire ne saura faire revivre avec tact, intelligence, et sentido. L.M.

  • Le vent dans les blés, juste cela

    Afin de reprendre goût à la vie et de faire taire ses voix grises qui résonnent en nous certains matins, il suffit de bien peu, d’une image qui vous retient soudain par le col. Je marchais. Lorsque mon attention que rien ne semblait pouvoir distraire à cet instant, fut considérablement ralentie par un épi phénomène (et je m’en veux déjà de commettre un si pitoyable jeu de mots - mon ami Benoît me pardonnera). Jouissant d’une vue haute sur la campagne et les forêts environnantes, étant bellement bâtie sur une butte, ma demeure embrasse un panorama que ses visiteurs qualifient d’imprenable, comme s’ils officiaient tous pour quelque agence immobilière. Des champs de blé encore en herbe mais dont le grain monte chaque jour davantage s’offrent à mon regard. Celui-ci fut ainsi alerté, il y a deux ou trois minutes à peine, par les doigts d’un vent caressant, ne s’enfonçant guère dans son parcours que je qualifierais de langoureux. Cette caresse ondulait tout le champ, qui est vaste, et revenait par douces rafales, comme au ralenti. Une impression de suavité me saisit, je restai figé et ne pensais plus à la direction que je prenais, ni à son but, tant ces vagues d’une géante main invisible m’étaient douces à l’esprit, au cœur et même au ventre. Je me souviens tout à trac : je me dirigeais vers les lieux d’aisance. Ainsi le blé vert, le champ me semblaient – mais il s’agit d’une vue de l’esprit, bien entendu – prendre du plaisir comme une chevelure abondante sous les doigts d’un amant, ou ceux d’une coiffeuse sachant shampouiner comme on vous masse dans certains salons discrets. Le champ avait les yeux fermés et je l’entendais murmurer je le jure, et ce n’est pas bien de jurer. Le blé, donc. Je restai là, debout, à regarder l’effet du vent  - je ne risquerai pas le mot bise - formant houle, et ne pouvais me détacher de cette sensuelle combinaison naturelle. Les assauts, lents, se répétaient à l’envi, la charge de cette cavalerie délicate donnait envie de guerroyer à l’ancienne en ajoutant ce piment de savoir être, mélange d’honneur et de respect, de langueur et de droiture, et d'enrober de coton les fers de nos montures. Le vent, donc. Quelle magie que ce mouvement d’Ouest en Est, car j’écris à l’instant sur – ou plutôt devant – le motif, puisqu'il continue de venter doucement devant ma porte (et mes amis, Dieu merci, observent un déconfinement scrupuleux qui les empêchera d'être emportés comme dans une complainte fameuse de Rutebeuf), et que je me suis juste emparé prestement d’un cahier et d’une plume afin de saisir, de traduire, de vouloir par la suite partager en somme, mes sens fort heureusement point accaparés, détournés, dévitalisés, absorbés comme l'eau à la bonde de l'évier, par un smartphone capturant  photographies et petits films, outil que d’aucuns dégainent plus vite qu’un mouchoir avant d’éternuer, ou qu’un Smith & Wesson dans certains films chers à notre panthéon du septième art. Le vent pousse à peine sur les blés, il n’en finit pas de repasser, de revenir, de ses premières phalanges sur la fourrure, la peau du champ devant mes yeux captifs. Et c’est ainsi que je reprends goût à la vie qui, ces derniers temps, pêche, dirai-je, par un comportement négligeant. Mais c’est de ma faute. Vive toi, le vent, qui continue, là, à onduler, à caresser, à flatter les blés mais j’en ai assez dit, je vais continuer de jouir de l’océan vert traversé, zébré, velours côtelé, et mettre un point à cette sensation happée et épinglée comme un papillon rare. L.M. Ce samedi entre 13h20 et 13h27.

  • Lire, relire inlassablement Louis-René des Forêts

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    Je reprends Le Bavard et me contente cette fois de relire seulement les passages annotés au crayon de ma main. A priori, ces traces figurent la moelle d'une lecture première, pas forcément juste, car datée, et ayant obéi à un contexte émotionnel particulier et fugace. Qu'importe. Il me semble que cela tient encore la route. Permanence des états d'âme et des prédispositions à certaines lectures exigeant davantage d'attention que d'autres. Un exemple : 

    "... lorsqu'un silence religieux s'établit en bas comme un majestueux point d'orgue, l'oiseau fit entendre là-haut quelques vocalises pures, presque grêles, mais dont l'ironique désinvolture me causa cette ivresse qui est le désespoir absolu voisin du bonheur."

    Des émotions de ce désordre là, lorsque l'on entend de surcroît - tout en relisant -, un concert doucement tonitruant de merles ivres d'amour, de pinsons rieurs, de mésanges facétieuses, de chardonnerets toujours élégants, de palombes à la gorge ronde, de buses aiguës, de corneilles graves et méfiantes, un pic vert bruyant, un rouge-queue noir malicieux, et un rouge-gorge sûr de sa prose, sont à ranger dans les rayons les plus précieux de son coeur. Elles vous débouchent les artères. L.M.

    Prochaine étape : reprendre, du même auteur, un livre très important, car extrêmement émouvant, Ostinato.

  • La Disparue

    Elle s’évanouît comme une lettre s’échappe de l’alphabet. Prit congé de l’assistance avec une infinie discrétion. Nul ne s’en aperçut immédiatement, pas même les jours qui suivirent cette éclipse élégante. Pourtant quelque chose semblait bien manquer à chacun. Personne ne savait quoi. La plupart ne s’interrogeaient pas, éprouvaient une sorte de vide, comme un détail faisant défaut, un faux pli sur une martingale, une légère faute de goût, une échappée belle. L’atmosphère était mal assortie, un peu bancale. Ça boitait. Au fil des jours, les regards se firent davantage méfiants. Nous étions entrés dans l’ère du soupçon. Passée l’euphorie contenue du déconfinement, lequel nous intima de crier doucement notre joie relative, nous obligea à nous mouvoir modérément, à nous empêcher en somme comme des chiens bien dressés se retiennent de se jeter sur leur gamelle – il fallut sortir de chez soi la bride au cou et sous la menace du fouet -, passée cette éphémère libération des corps enfermés depuis plus de deux mois, une chape de plomb s’abattit dans l’espace public et recouvrit le monde de son couvercle. Les esprits les plus éclairés émettaient quelques hypothèses. Aucun n’était d’accord, tous s’accordaient cependant sur un constat. Une disparition d’importance avait eu lieu et serait à déplorer. Chacun portait un masque sur le visage et dévisageait son prochain comme si ce fut un tueur en série. Le virus, qui avait raison des corps, grignotait davantage de terrain à l’intérieur des âmes et dépassait en frayeur le spectre du terrorisme. La peur était entrée dans chaque ventre et y séjournait comme un rat affamé. Des normes strictes autorisaient l’accès aux terrasses des cafés à condition d’y respecter une distance de cinq mètres entre soi et l’autre. Tout verre, qu’il fut de whisky, de soda ou de champagne, avait un goût d’eau de Javel. Le port des gants en latex avait été rendu obligatoire. Le toucher s’en trouvait anéanti. Les masques empêchant de deviner et de voir le moindre sourire, toute joie devint impossible à exprimer, à communiquer d’un simple rictus. La bouche était soustraite au regard. Les amoureux clandestins et les durs d’oreille ne pouvaient plus lire sur les lèvres. Les gens commençaient d’échanger sur ce qui devenait un sujet d’inquiétude majeure, un objet de conversation. Nous vivions la fin de quelque chose, une disparition donc, mais de quoi. Cette sensation de vivre un après au présent engendrait une gêne perceptible dans les regards, nos derniers recours sensibles, avec les gestes mesurés des mains et des bras. Cette fuite prenait de l’envergure. Qui, ou quoi, s’était carapaté pour nous interpeller tous ainsi ? Il fallait pouvoir se procurer des tickets de rationnement culturels pour se rendre aux rares spectacles autorisés. Distribuées au compte-gouttes à quelques privilégiés, des autorisations spéciales étaient exigées pour accéder à un restaurant. Le monde avait freiné. La lenteur nous prenait dans un étau souple. Les gens dormaient mal, déprimaient. Certains devenaient fous ou bien se suicidaient. La délation était encouragée par des primes en bons d’achat de nourriture. Le lynchage par les autorités de tout individu surpris en flagrant délit de toux, à coups de batte, ne choquait guère plus. Le souvenir des Trente Glorieuses plongeait dans une profonde mélancolie les plus nostalgiques et le visionnage de films comiques figurait un précieux antidote. Les morts quotidiens se comptaient encore par milliers. Mais l’expérience de cette ouverture des portes et de la circulation sous haute surveillance des humains avait par surcroît fait une grande victime. Il fallut se rendre à l’évidence, se résoudre à la nommer. Il se chuchotait des mots, des choses. Cela devint captivant, puis oppressant, malsain, car malveillant. Des rixes eurent lieu ici et là à la seule prononciation de certains mots soudain rédhibitoires. La susceptibilité sociale était à son paroxysme. Les Cassandre choisirent de se taire. Les gourous n’avaient plus bonne presse. Certains étaient même assassinés sans trace. Plus personne n’osant dire, par peur de représailles ou simplement de passer pour un oiseau de mauvais augure, le Président prit la parole et, avec solennité, annonça à son peuple que l’insouciance était portée disparue. L.M.

  • Melville total

    Capture d’écran 2020-03-30 à 01.58.17.png

    Lino Ventura et sa dégaine inimitable, Christine Fabréga et sa coupe de cheveux de speakerine, Paul Meurisse et sa phrase merveilleuse, Michel Constantin et sa raideur touchante, Raymond Pellegrin et sa voix envoûtante, Marcel Bozzuffi et son insolence séduisante, Denis Manuel et sa couardise à peine feinte, ainsi que Paul Frankeur, Pierre Zimmer et Jean Négroni... Du noir & blanc de belle facture, des dialogues aux petits oignons, pas un sourire surtout, des imperméables et des chapeaux à la Humphrey, des mains noyées dans des poches bourrées de flingues (Beretta, Lüger 9 m/m), des répliques impeccables, aucun laisser-aller, de la « tenue » (ce dont nous pourrions vite manquer, en ces temps confinés) ; bref, une distribution de gala. Melville, « Le Deuxième souffle », d’après José Giovanni et lui aussi aux stylos, la nuit, rue Jenner. Avec l’immense talent, les marottes de l’auteur du « Doulos », du « Samouraï », de « L’Armée des ombres », du « Cercle rouge ». Des bruits de trains qui filent, de portes de voiture qui claquent – de longues américaines, surtout -, des bureaux et des costumes tirés à quatre épingles, un code d’honneur qui plane comme un couvercle sur tout ce qui se mijote, s’ourdit, se complote. Melville. Ses rêves d’Amérique, son côté Hammett visité par Faulkner et revisité par Simenon. Sauce Ji-Pé Melville. Une patte, un ton, une franchise, un hiératisme, une morale, une ascèse peu courante, ayant tout de même cours chez les bandits de très haut vol et de grand chemin. Un style. Une signature. Demain, revoir « Le Doulos », puis « Le Samouraï ». Et, après demain, « L’Armée des ombres ». Question d’hygiène cinématographique. L.M.

  • Délicieux François Bott

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    Un nouveau livre de cet auteur discret et délicat est toujours un bonheur, comme celui de trouver, enfant, un œuf de Pâques dans l’herbe.

    Cette fois, La Petite Vermillon rassemble un bouquet de croquis parus dans Service Littéraire et, en prime, reprend le premier ouvrage de Bott paru en 1969 (entièrement réécrit) et consacré à Roger Vailland, l’autre Roger, avec Nimier. Bott, ce fut notre découverte en 1977, en même temps que les aphorismes de Cioran, de son « Traité de la désillusion » paru dans la collection Perspectives critiques que Roland Jaccard dirigeait aux PUF. Puis, nous lirions « La Déception historique », paru chez Plasma où tout était bon, sous les auspices de Pierre Drachline « qui cultivait les idées noires comme des fleurs vénéneuses », et à l’ombre de Raoul Vanegeim le « situ », théoricien de l’autogestion de la vie. Et ce fut bien sûr les années Monde des Livres placé sous la houlette de M. Bott. Les meilleures, peut-être, du supplément culte du quotidien du soir. François Bott avait cofondé Le Magazine littéraire que l’ami Jean-Jacques Brochier dirigera si longtemps, et piloté aussi les pages littéraires de L’Express. Les années passent, les couvertures signées Moretti demeurent, comme le souvenir du feuilleton de Poirot-Delpech faisant campagne pour conquérir un fauteuil Quai de Conti, et les articles ciselés de Kechichian, lus chaque jeudi vers 14 h. Bott, donc, avec « Il nous est arrivé d’être jeunes », déballe un trésor de mini portraits d’une grande tendresse, d’une grande justesse, d’une précision à la pointe sèche qui n’interdit pas le lyrisme contenu d’un styliste au regard acéré, mélange de Larbaud, de Morand, de Renard, de Delteil et de Fargue. Il y a tout cela chez ce grand lecteur aux amitiés littéraires choisies. Cette galerie, qui va d’Aragon à Zweig dans l’ordre alphabétique, est un beau désordre sentimental où l’on croise Cioran disant « on n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela et rien d’autre. » Des écrivains qui ont la bougeotte comme Morand, Larbaud et Cendrars, des flâneurs comme Déon, Calet... « D’un côté, les plumes baladeuses, les flâneurs des deux rives, les éternels vieux marcheurs, les avocats de la nonchalance, les princes de l’oisiveté, les apôtres de la paresse », écrit Bott au chapitre consacré à Déon, « de l’autre les cosmopolites, les géographes lyriques, les grands voyageurs, les citoyens du monde... » Le talent de l’auteur tient à son art de construire un texte bref autour d’une idée. L’inachèvement de « Bouvard et Pécuchet » au sujet de Flaubert, la découverte fortuite et lumineuse d’Aimé Césaire par Breton dans la revue Tropiques, l’épopée homérique de Blondin écrivant sur le Tour de France, une phrase de « Lord Jim » pour circonscrire le talent fitzgeraldien de Conrad, une autre de Vialatte aussi drôle qu’absurde, la description de l’Armistice de 1918 dans un article signé de Delteil, l’inévitable évocation du thème « j’écris Paludes », de Gide, la « haine de soi » de Drieu, ou bien des compliments par petites touches sur le style de Michel Bernard lorsqu’il évoque Genevoix, l’allure de Calaferte, le personnage modèle que fut Camus... Il y a des textes plus sensibles que d’autres, écrits lorsque les amis disparaissent. Nucéra, Drachline, Roger Grenier. Ne manquent à l'appel pourtant copieux du sommaire, que les noms de Hardellet, Pirotte, Maurice Blanchard, Tristan Cabral, de Richaud, Perros, Roland Cailleux - auxquels nous pensons comme quand nous songeons aux cousins pas si éloignés de la famille. L'ouvrage rend enfin hommage sous la forme d'un essai claquant aux « saisons et passions » de Vailland : « Les matins de sa vie, quand il partait chasser le bonheur, Roger avait l’allure, l’allégresse et l’appétit des héros de Stendhal », lit-on d’emblée. Avec Saint-Just comme avec Bott, « le bonheur est une idée neuve », et la littérature, une fête de chaque jour. L.M.

     

     

  • « La poésie, c’est ce rien qui peut tout »

    Capture d’écran 2020-03-17 à 17.06.09.pngEn ces temps de guerre contre un ennemi invisible, et tandis que le mot confinement est sur toutes nos lèvres masquées, le Printemps des Poètes* a lui aussi réduit sa voilure. Au lieu de renoncer ou de faire l’apprentissage de la résignation, nous sommes encouragés en haut-lieu à lire. Alors pourquoi pas de la poésie, laquelle ne doit pas prendre un ris. La phrase de Christian Bobin placée en titre de cette note est un étendard. Sophie Nauleau, la directrice artistique du Printemps des Poètes, nous avait donné il y a deux ans « La Poésie à l’épreuve de soi », dédié à l’Ardeur, et qui fut commenté ici même. Voici, afin d’épouser le thème du Printemps de cette année, le Courage (après la Beauté, l'an passé), « Espère en ton courage » (les deux chez Actes Sud). Référence directe aux vers de Corneille, « Espère en ton courage, espère en ma promesse ; / Et possédant déjà le coeur de ta maîtresse, / Pour vaincre un point d'honneur qui combat contre toi, / Laisse faire le temps, ta vaillance et ton  roi. » (Le Cid), la lumière de cette parole intrépide doit pouvoir foudroyer le noir, nous dit d’emblée l’auteure. Et cite Paul Valet, dont elle préface « La parole qui me porte » (Poésie/Gallimard), « Avec ce qui me reste de courage,Capture d’écran 2020-03-17 à 17.14.26.pngCapture d’écran 2020-03-17 à 17.15.11.png défoncer toute la Nuit », ou encore « Une rigueur sauvage / M'envahit quand j'écris », du même poète dont Cioran évoquait le « lyrisme frénétique ». Résonnent également les mots de Rilke extraits de ses « Lettres à un jeune poète », « Au fond, le seul courage qui nous soit demandé est de faire face à l’étrange, au merveilleux, à l’inexplicable que nous rencontrons ». Marceline Desbordes-Valmore écrivit « Le malheur me rend le courage ». Le mince ouvrage de Nauleau devient une sorte d’anthologie du courage en poésie où l’on trouve à la fois Hugo et André Velter – dont parait le beau recueil « La vie en dansant » (suivi de « Au cabaret de l’éphémère », et de « Avec un peu plus de ciel », Poésie/Gallimard) -, Mahmoud Darwich et Bartabas, Michaux et le délicat Zeno Bianu. Citons le splendide Adonis, pour finir, « Apprendre le courage d'une luciole / qui porte le feu / sur des ailes si petites. » L.M.

    * 22è édition, depuis le 7 et jusqu'au 23 mars.


    Alliances

    Capture d’écran 2020-03-17 à 17.38.32.pngQue déguster avec ces vers? Le Champagne de Vignerons (de Jean-Marc) Charpentier, à Charly-sur-Marne, cuvée Meunier Terre d'Argile Extra Brut, 3,5g/l (3 546 flacons à peine), issu d'une vieille vigne (1965) du domaine de 24 ha. Fin, élégant, précis, en conversion bio. Vinification parcellaire. Du cousu main que ce meunier 100% à l'attaque franche (coing, tilleul, abricot), charnu et crémeux, pulpeux et pâtissier en bouche. Finale puissante. 39€

     

     

     

     

  • Quatre livres sauvages

    Capture d’écran 2020-02-08 à 21.01.18.pngÇa se confirme. Dans la gueule de l'ours, de James A. McLaughlin (Rue de l'échiquier) - déjà évoqué ici, lire plus bas -, est un grand (premier) roman de nature sauvage qui sent bon les veines nouées, fluides, riches de Jim Harrison, Norman McLean, Rick Bass, James Crumley, Thomas Mc Guane... C'est puissant, rugueux, âpre, rude, fort en muscles, en alcool, en mots, en regards, en gestes, en sentiments exacerbés. La langue est somptueuse, qui abonde de descriptions tantôt lyriques tantôt sèches. Rice Moore, ce criminel en cavale devenu garde forestier au fin fond des Appalaches, ne nous quitte pas. Le cartel mexicain de la drogue à ses trousses devient anecdotique, lorsqu'il nous emporte dans son enquête sur ces ours mutilés pour en extraire la vésicule qui vaut de l'or en Chine. La mafia est là, nous la sentons partout. Mais nous ressentons davantage, pour notre bonheur, la nature brute de l'environnement aussi hostile qu'apprivoisable qui chatouille un héros peu ordinaire, au caractère trempé; inoubliable.

    Capture d’écran 2020-02-10 à 19.53.22.pngIdem pour Animal, - évoqué lui aussi il y a quelques jours -, de Sandrine Collette (Livre de poche), championne en intrigues sinueuses. Mara se fera prendre (euphémisme) par l'ours au Kamtchatka, puis elle ira à la rencontre du tigre en Asie, plus loin. Et de son enfance. La recherche de ses propres limites, la quête du sauvage en soi, la part d'animalité que nous possédons tous, que d'aucuns refoulent par commodité, mais que d'autres fouillent et s'efforcent d'extraire afin de la regarder en face comme le crâne dans la main d'Hamlet, Collette nous la pose sur la table comme on y dépose un coeur sanguinolent ou un foie frais, brut. Les territoires d'une impossible approche mais d'une certaine rencontre, à travers Lior, cette Diane chasseresse d'un outre-monde, deviennent un lieu inconnu des cartes, seulement repérable par les membres d'une communauté invisible. Celles des chamans de l'impossible. En faites-vous partie?

    Capture d’écran 2020-02-08 à 21.02.10.pngC'est un peu ce que Natassja Martin nous chuchote à voix basse, avec son magnifique récit, Croire aux fauves (Verticales), d'une beauté renversante. Ethnologue, elle faillit disparaître dans la gueule d'un ours, au Kamtchatka, elle aussi. L'animal lui fit grâce, ce qui la lia indéfiniment à lui, non sans la défigurer et lui faire endurer un temps long dans les hopîtaux russes - ce qui vaut de superbes passages sur l'univers médical, loin du confort d'une Pitié-Salpetrière... Natassja devient incarnée, habitée, intriquée, possédée. Autre. Devenue mathuka (ourse), l'auteur se métamorphose à son corps défendant en devenant mieux : miedka, marquée par l'ours. Soit moitié humaine, moitié animale. Le récit devient mystique. La quête de l'auteure mutilée sublime par ses évocations douces d'un corps à corps d'un autre temps et d'un autre monde, d'une dimension immesurable, ce que personne ne peut imaginer dans son tranquille quotidien. Ecrit dans une langue percutante et dépouillée, Croire aux fauves (*) transcende la littérature qui croit au qui-vive, au miroir dans le silence de l'autre, à la territorialité, à la puissance, à la grâce, au baiser qui ne tue pas, à la paternité, au don, à la fluidité complexe des rôles, à la fascination. À l'essence même de la chasse dans ce qu'elle a de plus sublime, philosophique, sage, essentiel.

    Capture d’écran 2020-02-08 à 21.03.04.pngDavid Malouf, avec L'infinie patience des oiseaux (Livre de Poche), offre un roman d'une fluidité envoûtante. Deux hommes se retrouvent sur le terrain de l'ornithologie, leur passion. Ils ambitionnent de créer un sanctuaire dédié aux oiseaux en Australie, où cela se déroule. Jim et Ashley sont complices d'une certaine approche de la Nature. Les descriptions des marais qu'ils arpentent et étudient sont splendides. Un personnage féminin (comme dans tout roman aux clés basiques) interfère, et Imogen, photographe, surgit. L'amour aussi, entre Jim et elle. Mais la Grande Guerre explose. Les garçons s'engagent et se retrouvent sur le Front, du côté d'Ypres, de sinistre mémoire. L'horreur est méticuleusement décrite, sans filtre, et l'insoutenable devient tolérable à la lecture, grâce aux oiseaux migrateurs - alouettes, notamment -, à un torcol aussi, décrits avec amour par deux jeunes soldats - égarés fondamentaux comme le furent tous les soldats australiens, anglais, français, allemands... -,  et trouvant la force de s'émouvoir de l'insouciance des volatiles que le vacarme des obus ne semblait pas déranger outre mesure. Magnifique. Quatre bijoux.  L.M.

    (*) Natassja Martin vient de recevoir le Prix François-Sommer, et cela me ravit, car je l'obtins en 1993 pour mon premier roman, Chasses furtives. Preuve que le jury (dont je fis partie quelques millésimes durant), veille toujours au grain viscéralement sauvage de l'écriture. 

  • Clarevallis, de Drappier

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    Lors du passage de janvier à février 2020, la pureté vint d’une gorgée de champagne Drappier, cuvée Clarevallis, du nom de l’abbaye cistercienne de Clairvaux fondée par Saint Bernard en 1115. De sa délicate effervescence, l’inattendu renversa la table, occupée pourtant par un viognier ardéchois chargé d'escorter une ventrèche de thon rouge. Nous avions décidé que le dessert serait une coupe de ce nouveau champagne et rien d'autre. La charge semblait audacieuse, mais le défi était lancé : le chevau-léger aurait la mission de forcer une ligne de cavalerie lourde, Eylau à l’envers, en somme... Pinot noir (75%), meunier (10%), chardonnay (10%), blanc vrai (5%) issus des parcelles d’Urville labourées à l’aide d’un cheval de trait justement, et conduites en agriculture biologique (certification Ecocert), composent Clarevallis. Pur est l’adjectif idoine, je le répète, pour désigner cette cuvée. Une sensation, rare, de lissé franc comme une source vive roulant les galets d’un torrent de montagne, cette source au bord de laquelle on s’allonge pour la cueillir entre nos paumes, envahit l’esprit et chasse tout ce qui précède d’un revers de fraîcheur. C’est d’un champagne vrai qu’il s’agit, d’un jus au fruité subtil et droit, teinté de violette à peine, de sureau, et caréné d’une minéralité souple. C’est non filtré, à peine soufré (20 mg/l.). C’est un Extra-brut, de surcroît (dosage : 4 g/l.). Pur, dis-je. Un plaisir confondant. La marque Drappier a coutume d’en pourvoir. Alors, ne cherchez pas plus loin, mais n’attendez pas le passage vers le Printemps. Nota : c’est Charline Drappier qui a conçu l’étiquette, fort réussie, en s’inspirant de la Grande Bible de Clairvaux. L.M.

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    39€ chez votre caviste.

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    Bernard de Clairvaux.

  • Danse du ventre

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    L'embouchure de l'Adour est un bouche-à-bouche d'amour. Le port du Boucau tremble dans un vacarme de ferraille. Une grue charge la coque d’un cargo. Au médian du fleuve, un bateau de pêche teufe-teufe. Des goélands rasent ma tête, toisent le merlu que je déguste. Juché sur une bouée, un cormoran sèche ses ailes en croix. Des remous lui offrent une danse du ventre. Calé, j’ai l'océan devant, Bayonne dans le dos, la forêt de Chiberta et les Landes sur les flancs. Paré à appareiller pour l’horizon vertical. J'aime. L.M.

     

  • Visages de Camus

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    Cliquez et regardez => Les vies d'Albert Camus

    Voilà un film magnifique, signé Georges-Marc Benamou, déjà visible sur le site de France 3, et qui sera diffusé mercredi à 21h05. Les images d'archives, colorisées pour la plupart, et issues notamment du fonds Gallimard, sont émouvantes. Nous y retrouvons la galaxie de Camus, ses amis, ses amantes, et une partie de la nébuleuse anonyme des humbles qui ont gravité autour de l'auteur du Premier homme. Parti-pris sans doute, nous entendons sa voix, nous le voyons souvent et cela ajoute à notre plaisir, mais il n'est jamais montré en train de parler... Le récit est simplement chronologique, cela ne nuit en rien le processus narratif, mais il commence fatalement par l'accident du 4 janvier 1960. Hormis un montage détestable dans ce genre de documentaire, et heureusement bref, sur les derniers instants de la vie de Camus dans la Facel Vega, route de Villeblevin, l'ensemble nous est apparu éblouissant car riche, tendre, franc, et somme toute assez complet sur le kaléidoscope Camus : Le séducteur, l'amoureux, le journaliste - historien au jour le jour -, le romancier, l'essayiste engagé, l'humaniste. Ainsi que chacun des thèmes phares de sa vie : La pauvreté originelle, le rôle de M. Germain l'instituteur et père de substitution, la mesure des tragédies du XXe siècle qui préservera Camus de toute tentation extrémiste, l'omniprésence de la Méditerranée dans son corps et dans son esprit, la blessure de l'impossible trêve civile en Algérie aux moments des événements devenus guerre, l'échec du dialogue avec le monde germanopratin et sartrien, l'importance de la mère, l'amitié forte avec une poignée de fidèles... Certains témoignages, comme celui de Mette Ivers, dernière amante de Camus, et celui de Michel Bouquet, sont bouleversants. Il y a également le récit chaleureux de Max-Pol Fouchet, les quelques mots essentiels de Jules Roy pour augmenter la valeur-ajoutée de ce film, et par conséquent l'émotion que nous éprouvons jusqu'au bout. Cliquez et regardez. Puis reprenez les livres de Camus. Tous. Et faites passer. L.M.

     

  • Les yeux du lièvre

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    ©David Cousson

    Ils ont beau être globuleux, il ne voit pas mieux qu’un lapin. Rien n’échappe à l’un comme à l’autre.  Le lièvre est constamment aux aguets, mais pas davantage qu’une autre proie potentielle pour un rapace ou un renard. C’est un leurre de penser qu’il ne voit que sur les côtés et rien devant et que ce serait la raison pour laquelle il avancerait droit, et le lapin en zigzags. Cependant, à bon vent (lorsque celui-ci lui souffle derrière et que le lièvre avance par bonds), il suffit de se tenir totalement immobile et le lièvre vous approchera jusqu’à une distance très courte. Ainsi, ce matin, le long de la mare où je relevais les traces de chevreuils venus boire au cours de la nuit, un capucin sortit du bois d’aulnes et se dirigea vers moi, insouciant. Bien que je fusse à découvert et bien visible car peu mimétique, l'oreillard avança jusqu’à environ trois mètres de mes pieds. Je n’en crus pas mes yeux puis, soudain, virage du vent je ne crois pas, éclair d’instinct non plus, je pense plutôt qu’il ne reconnut pas cet arbre botté dans son paysage familier, il fit brusquement demi-tour et s’enfuit à la vitesse de l’éclair avant de disparaître en contrebas. L.M.

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    ©Marc Solari

  • feuilleté de début d'année

    En quelques brèves, nous en sommes là, ces jours-ci, avec notre table de chevet :

     

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    Dévoré avec avidité le bref et profond second roman d'Arnaud de La Grange, Le huitième soir (Gallimard). Une histoire d'hommes, forte, crue, vraie, dans la funeste cuvette de Dien Bien Phu. L'occasion pour le narrateur, jeune lieutenant prisonnier du fameux bourbier qui sonnera le glas de la guerre d'Indochine, de retracer sa trop courte vie, ses engagements, ses amours, ses convictions. Une ode à l'honneur (à rapprocher du très beau La nostalgie de l'honneur, de Jean-René Van der Plaetsen), à la sincérité et à la fraternité, coulée dans un style sobre sans être sec. Efficace et mémorable.

     

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    Embarqué une fois de plus par la prose de Paul Morand. Ouvert la nuit, (Gallimard/L'Imaginaire), relu hier, possède l'inaltérable pouvoir de tenir son lecteur sans effort, par la grâce de la phrase, quoiqu'elle dise ou ne raconte pas, et ce, dès la première nuit de ce recueil qui a une suite, Fermé la nuit. Morand nouvelliste, c'est magique. Qu'on en juge ci-dessus.

     

     

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    Entamé un roman de Sandrine Collette qui reparait au Livre de Poche, Animal (nous avions évoqué son premier, Des noeuds d'acier dans les pages Livres de Télé 7 Jours, à sa parution => Des noeuds d'acier). Même gourmandise dès les premières pages qui plongent le lecteur dans un bain de nature sauvage et de personnages au caractère âpre. Ici, la forêt (népalaise, d'abord) envoûte, et Mara est une femme qui captive. Puis apparaît Lior, une Diane chasseresse totalement habitée par sa passion. Une chasse à l'ours commence dans les grands espaces du Kamtchatka. À suivre...

     

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    À rapprocher du puissant et volumineux, ample et riche Dans la gueule de l'ours, prodigieux premier roman de James A. McLaughlin (Rue de l'échiquier, en librairie le 20 janvier), dont la langue comme l'univers ne sont pas sans rappeler les écrivains rough de nature du Michigan, et pas seulement de Missoula, au premier rang desquels trône évidemment notre cher Big Jim (Harrison). Cerise sur le gâteau : c'est le grand traducteur de l'oeuvre de Jim H., Brice Mathieussent, qui signe également cette traduction-là.

     

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    Convaincu par la pudeur - pas la froideur apparente -, par la sensibilité extrême douloureusement masquée de Jean-Marie Laclavetine et son touchant Une amie de la famille (Gallimard), qui retrace un drame : la noyade accidentelle de sa propre soeur aînée, il y a cinquante ans à l'âge de vingt ans, au bout de la plage de la Petite Chambre d'Amour à Anglet, soit tout près du phare de Biarritz. Bouleversant.

     

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    Pas convaincu par Un été avec Paul Valéry, de Régis Debray (Equateurs), et pas davantage par ses Conseils d'un père à son fils (folio). Le premier est une sorte de guide Baedeker bâclé sur le motif. Le second, une ode à moi-même, mon immense culture, mon indéniable intelligence. Debray pratique le name dropping avec une mitrailleuse lourde aux nombreux chargeurs. Cela devient lassant, y compris, se dit-on, pour un fils, car il y a de l'intellectuel las, désabusé, dans les derniers ouvrages de cet essayiste prolifique, lesquels transpirent l'ennui d'écrire ou de redire, peut-être. 

     

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    Déçu par La douleur du chardonneret, d'Anna Maria Ortese (Gallimard/L'Imaginaire), inoubliable auteur, pourtant, de La mer ne baigne pas Naples. Le pâteux d'une prose fige progressivement la trame narrative et le lecteur s'embourbe malgré la qualité de ses bottes en caoutchouc. C'est long, fastidieux, rébarbatif à certaines pages, trop lent, et faute de style brillant, on finit par caler comme jadis avec Les Buddenbrook de Thomas Mann.

     

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    Enchanté, enfin, par Paris-Orphée, de Henri Cole (Le bruit du temps), sous-titré Carnet d'un poète américain à Paris, d'une tendresse et d'une délicatesse confondantes. Orné de quelques photos, ce journal qui cite de nombreux poètes français et anglo-saxons est un compagnon de promenade idéal, d'un jardin public parisien à l'autre. L.M.

  • Chez Gracq et à propos de Marie-Thérèse Prat

    Souvenir, souvenirs...

    Tribune parue dans Libération il y a treize ans jour pour jour, soit le 3 janvier 2008 => Mes journées chez Julien Gracq

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    ©Alain Collet

    Inédit...

    Et, à propos de Partnership (le lirons-nous un jour, à partir de 2027 ?.. Et lirons-nous également Port-Amen, roman inachevé de Michel Déon, disparu il y a tout juste trois ans), premier texte littéraire de J.G. écrit à l'âge de 21 ans (en 1931) et signé Louis Poirier, ce témoignage => Partnership paru en novembre dernier sur le site littéraire En attendant Nadeau, sous la plume de Christine Marzelière, évoquant la possible destinataire et sujet de ce roman inédit d'un amour contrarié ...  Bonus => Le manuscrit et de courts extraits

     

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    ©Raphaël Gaillarde

     

  • Gracq, douze ans déjà

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    22 décembre 2007. Je prenais avec mes enfants la route de Bayonne depuis Paris pour aller fêter Noël en famille lorsque la dépêche tomba. Julien Gracq venait de mourir... Douze ans après, j'éprouve à nouveau (lire => J.G., + 10) le besoin de marquer ce funeste anniversaire. J'ai relu Le rivage des Syrtes la semaine dernière. Mon commerce avec mon auteur fétiche augmente, ou plutôt se fortifie. Il durcit comme un pot de miel oublié dans le placard de la maison de campagne. Nous l'avions oublié, laissé liquide, nous le retrouvons charnu et granuleux ; blanchi. Il a pris en maturité, en saveurs, en teneur... Sauf que J.G. n'est jamais loin, que le placard est ouvert, la campagne omniprésente, et l'oubli impossible. Mon commerce, disais-je.

    Intriguée par les différentes éditions de l'ouvrage le plus connu de Gracq qui ornent l'étagère dédiée, ma fille m'a interrogé sur le motif il y a quelques jours. Nous avons parlé. Je lui ai offert l'édition originale de 1951 avec sa couverture jaune. La plus précieuse, avec mes deux exemplaires dédicacés par l'auteur (Corti, et Pléiade). Mon fils possède depuis Noël dernier la plus récente, massicotée, celle de 2017, ou 2018. Passage. Transmission du verbe. De la beauté.

    Aujourd'hui, je voudrais juste joindre la conférence que je donnai, en hommage, le 7 novembre 2017 à l'Institut Français de la Mode, et que France Culture diffusa aussitôt. Elle est toujours disponible sur les ondes, via le site de la radio.  =>  Conférence sur J.Gracq  L.M.

     

    P.S. : Un autre 22 décembre (1989), disparaissait Samuel Beckett, mais bon... Cet auteur n'est jamais parvenu à me toucher.

     

     

  • Ornithologie, humanisme, etc.

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    Grégoire Loïs est ornithologue et il travaille au Muséum national d'Histoire naturelle. Autant dire qu'il vit avec un greffon autour du cou en forme de lourdes jumelles autrichiennes increvables  - identiques à celles qui ne nous quittent guère, et qui nous ont permis d'observer ce jour - ô joie -, tout en achevant la lecture de son beau récit intitulé Ce que les oiseaux ont à nous dire (Fayard), une Grande Aigrette qui planait dehors et qui se posa dans les champs juste devant nos yeux, et y demeura, longue tache blanche, une bonne partie de la journée. Son livre évoque d'ailleurs cet oiseau rare et majestueux, dont le retour semble sauver enfin l'espèce. Le chapitre consacré au Merle noir, dans ce livre joliment écrit, est tellement beau, tellement vrai, que l'on a envie de le lire à ses proches, à ses enfants, et de l'envoyer à tous ceux qui possèdent une sensibilité particulière à l'égard des oiseaux en général, qu'ils soient familiers, rares, majestueux, mal-aimés, mystérieux. Le Merle... Sans doute l'oiseau qui offre le plus beau chant du monde - au moins de la gent ailée. Son chant, écrit Grégoire Loïs, est une promesse d'éternité... C'est le chant sublime de l'au-delà... Ce qui rend la musique du Merle si belle, ce sont ses pauses entre chacune de ses phrases decrescendo. (Et prions pour que le virus Usutu qui décime les merles disparaisse). Loïs écrit avec sensibilité, tendresse et bien sûr connaissance. Il partage avec son lecteur ses émotions, ses découvertes, en compagnie d'Anne, sa femme, puis de leur fils Tanguy (la relève), et l'Avocette élégante devient ainsi pleine de grâce, le Grand Tétras a une carrure mythologique, le Freux est moins affreux, le Rouge-Gorge confirme son agressivité, la Pie-grièche sa cruauté, la Chouette effraie, ou Dame blanche, demeure aussi furtive que majestueuse. Il est aussi question du silence des oiseaux. Soit de leur progressive disparition. Les signes sont forts, les statistiques inquiétantes, l'agriculture bashing justifié à cause de ses pratiques culturales tenaces et chimiquement intenables, car les Printemps s'avèrent de plus en plus calmes. Et puis, il y a des lueurs d'espoir ici et là, et des rencontres insolites, comme celle que l'auteur et son fils firent avec six Ibis falcinelle égarés dans les barthes de l'Adour, comme une déclaration d'amour aux oiseaux de tous les pays.

    Capture d’écran 2019-12-09 à 14.34.45.pngRé-ensauvageons la France est un beau cri prononcé par Gilbert Cochet et Stéphane Durand (Actes Sud, dans la remarquable collection Mondes Sauvages). Ce plaidoyer pour une nature sauvage et libre (c'est le sous-titre), est un cri d'alarme assorti d'une batterie de propositions encourageantes, optimistes. Les constats sont durs, au chapitre de la litanie des disparitions, des dangers en tout genre, et du spectre de l'annihilation biologique qui menacerait évidemment l'espèce humaine à la suite des espèces animales. La Nature résiste pourtant avec une belle énergie. La forêt prospère, le grand gibier aussi (peut-être trop, selon les agriculteurs et les sylviculteurs), les grands prédateurs (ours, loup, lynx) reviennent, accompagnés parfois par des programmes naturalistes controversés. Il y a toute la place dans notre bel hexagone pour accueillir une biodiversité large, renaissante, plus nombreuse, plus variée, et en pleine forme. Ce livre de deux spécialistes (Cochet est agrégé de Sciences de la vie et de la terre, et il est attaché au Muséum national d'histoire naturelle. Durand est biologiste et ornithologue), parie sur une nouvelle alliance basée sur le triptyque abondance/diversité/proximité. Preuves à l'appui en 176 pages toniques et bourrées d'informations fraîches et précises.

    Capture d’écran 2019-12-09 à 14.39.39.pngSur un autre registre, Marion Ernwein donne Les natures de la ville néolibérale. Sous-titré : Une écologie politique du végétal urbain (UGA éditions : Université Grenoble Alpes, collection Ecotopiques). Fruit d'une enquête de terrain menée à Genève notamment sur plusieurs années, cet ouvrage d'une richesse et d'une culture immenses, emprunte autant à la philosophie qu'à l'architecture, à la sociologie et bien sûr aux sciences naturelles, et intéressera au premier chef les paysagistes et tous ceux qui ont souci des politiques d'aménagement d'espaces verts urbains, non plus comme des natures mortes, mais de plus en plus vivants, participatifs, dynamiques, inscrits dans un bien-être collectif durable, écosystémique, et néanmoins hyper urbain. L'auteur enseigne la géographie à Oxford, et développe ici, avec brio, une nouvelle écologie politique du végétal urbain donc, à la lumière des nouveaux enjeux environnementaux. Magistral. L.M.

     

  • Reprendre Lalanne conduit à Blondin

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    C'était inévitable. Reprendre les livres (*) de Denis Lalanne (qui a quitté ce monde, à Anglet, il y a deux jours), afin de retrouver sa verve, son talent de raconteur d'histoires, c'était glisser inexorablement vers les livres d'Antoine Blondin, dont il fut l'ami. Et, cherchant une phrase célèbre, j'ouvrais L'humeur vagabonde à la dernière page. Publié en 1955, le livre n'a pas pris une ride. Et sa chute nous transporte, en faisant étrangement écho à l'atmosphère sociale de cette fin de semaine... L.M.

    (*) Mais où ai-je bien pu mettre Le Grand Combat du XV de France, et Rue du Bac?..

     

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  • Elcôt Ness

    IMG_20191207_141418_resized_20191207_025148055.jpgL'incorruptible, ou plutôt L'InCôtRuptible, 2018, est un vin 100% côt, sans sulfites, issu de vignes proches de Chinon qui naissent sur un sol argilo-sableux. Il s'agit d'un AOP Touraine doté d'un sacré caractère, qui releva le défi d'un râble de lièvre cuisiné par nos soins. La contre-étiquette (ci-dessous) ne manque pas d'humour. Les Vignerons des coteaux romanais (St-Romain-sur-Cher) mettent en bouteilles ce vin singulier à la robe noire, au nez épicé, à la bouche douce et fleurie, enrichie de notes de cerise grasse et très mûre. Un beau cadeau (9,50€). S'en priver serait sacrilège. L.M.

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  • La voix d'outre-tombe de Leonard Cohen

    Capture d’écran 2019-12-05 à 14.44.26.pngElle restera gravée dans notre mémoire d'outre-tombe, la voix du dernier disque posthume de Leonard Cohen. Plus sépulcrale encore que dans You want it darker, comme le souligne mon ami Benoît. Oui, sépulcrale est l'adjectif idoine. Ça racle, ça sillonne dans nos oreilles internes, ça remue, ça parle, ça fait écho, durablement. Savourez => Thanks for the dance

    Et, je le redis, c'est lui qui méritait un Nobel de Littérature, davantage que Bob Dylan...

    Capture d’écran 2019-12-05 à 14.47.39.pngP.S. : je ne saurais trop recommander un magnifique album de ses poèmes, dessins, chansons, que je feuillette au gré, avec beaucoup d'émotion et toujours sa musique en fond de lecture - comme on parle de fond de sauce... L.M.

     

  • Daguin

    Je suis en train de faire mariner un lièvre, les mains dans le sang, l’ail, l’échalote, l’armagnac, et dans le tannat aussi, lorsque j’apprends qu’Alexandre est passé de l’autre côté. Je ne l’appelais pas André à cause de Dumas, auquel il me faisait penser, et parce que la première fois que je lui ai tiré le portrait, c’était pour et dans Gault-Millau, et j’avais titré mon papier « Alexandre Daguin ». Ça l’avait fait bien marrer, le Cadet, le Mousquetaire. Nous nous sommes vus parfois. À Auch, à la radio pour des enregistrements des Grandes Gueules auxquels il me convia, à Paris pour des raouts de promo gastro à la con, et je regrette de n’avoir jamais partagé un seul repas avec Son Altesse André Daguin (comme client à sa table, pour une soupe de châtaignes, une brochette de chevreuil, un magret de palombe - et oui -, c'était différent  : nous étions assis, tout petit, et il était très grand, tout blanc). Une autre fois, dans quelle gazette je ne sais plus, je titrais à son sujet : « Commissaire Magret ». Fastoche, avec le recul. Chouïa décalé, dans les années 80.

    ¡ Suerte, là-haut, sacré Gascon d’altitude !

    Ci-dessous, un chapitre sur lui et son fils Arnaud, paru dans mon livre « Le Sud-Ouest vu par Léon Mazzella » (Hugo & Cie, pp.120-125) =>

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  • César et Rosalie, encore

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    Cette lettre est émouvante.

    Elle évoque à la marge La chanson d'Hélène, des Choses de la vie, du même irremplaçable Claude Sautet.

    Et elle est tellement littéraire.

    Ah, l'épistolaire, ce genre précieux qui se perd...

    Ecoutez, en regardant => Rosalie

    "...Moi je marche sur les longues plages.
    C'est une maison qu'on avait oubliée.
    Carla dit qu'elle se rappelait la couleur des volets.
    Moi, je suis sûre que ce n'est pas la même.
    Mais tu sais comment sont les choses qu'on aime, on a beau les repeindre.
    Le vent s'est levé lundi et je suis contente 
    et je t'écris ma cinquième lettre
    et je m'attends à ton cinquième silence.
    J'entends toute la famille qui vit et qui rit en bas
    et si je t'écris que je suis triste, c'est malhonnête et je le sais. 
    Je ne te reverrai pas et je le sais aussi et pourtant,
    je voudrais qu'on me dise où tu es. 
    Où tu es ? 
    Tu vis et tu ne réponds pas. 
    Evidemment, Marie-Thé a failli se tuer en sautant d'un rocher.
    Simon est amoureux. 
    J'ai acheté deux robes, une petite bleue 
    et une petite blanche au marché du matin. 
    Maman a passé son permis de conduire, 
    on se demande pourquoi tout à coup. 
    Pour les robes, ce n'est pas vrai, je n'ai rien acheté
    mais je dirais n'importe quoi pour te parler de moi.
    Ce n'est pas ton indifférence qui me tourmente, 
    c'est le nom que je lui donne : la rancune, l'oubli. 
    David, César sera toujours César 
    et toi tu seras toujours David qui m'emmène sans m'emporter,
    qui me tient sans me prendre et qui m'aime sans me vouloir. »
     
    La lettre de Rosalie, «César et Rosalie», Claude Sautet, 1972
  • Des fragments inédits du fanatique de l'éventualité

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    Que les sceptiques soient rassurés : ces deux livres inédits, traduits du roumain, rédigés entre 1944 et 1945, et qui paraissent, sont du meilleur Cioran. Ce sont deux ouvrages publiés par Gallimard dans la collection Arcades : Fenêtre sur le Rien, et Divagations, qui peuvent d'ailleurs se lire indifféremment, de l'un à l'autre, d'un aphorisme l'autre, en toute liberté, tellement leur cohérence n'a pas lieu d'être, et tant leur incohérence n'existe pas. Tout le Cioran du Précis de décomposition, du Mauvais démiurge, d'Ecartèlement, et même celui des Carnets est déjà là, pour notre plus grand bonheur. Tranchant, glaçant avec sucrosité, drôle, lucide, implacable, pénétrant, gaiement nihiliste, lumineux dans sa noirceur, tonique dans le toxique. Lui, quoi. Certains traits ont été repris par l'auteur dans ses livres postérieurs. Exemple : Ma traversée des jours ressemble à celle d'une prostituée sans trottoir. (dans Fenêtre sur le Rien). Qui deviendra : Je vadrouille à travers les jours comme une putain dans un monde sans trottoirs (dans Syllogismes de l'amertume). Ces 134 + 234 pages acquises cet après-midi, à peine entamées, figurent un grand bonheur de lecture à venir. Qu'on en juge, avec cette toute petite brassée saisie au hasard, et jetée là comme une poignée de sable, avec empressement, pour vous recommander une visite chez le libraire :

    La tombe est la seule pharmacie de la mélancolie. 

    Les pensées devraient avoir la perfection impassible des eaux mortes ou la concision fatale de la foudre.

    Rien n'est plus profond ni plus authentique en nous que notre bassesse.

    Dans les villes, j'ai rencontré la mort dans les yeux des passants; en pleine nature : dans le bruissement des feuillages. Mais je l'ai rencontrée plus souvent encore dans les silences du coeur.

    Une chose est sûre : la vie n'a aucun sens; mais une autre l'est plus encore : nous vivons comme si elle en avait un.

    L'imbécile fonde son existence sur ce qui est. Il n'a pas découvert le possible, cette fenêtre sur le Rien...

    À l'extrémité de chaque désir, un noeud coulant.

    La vie étant une insomnie, le sommeil est une divinité.

    Les coeurs trop mûrs pourrissent dans des vers.

    Les peuples gais ne connaissent pas la tristesse, mais l'amertume. C'est le cas des Français. La gaieté est l'écume de la joie; l'amertume, le poison superficiel de la tristesse. 

    Bon, j'y retourne. L.M.

    Traduction du roumain et avant-propos de Nicolas Cavaillès, auquel nous devons déjà l'édition en Pléiade des Oeuvres (écrites en français) de Cioran.

     

  • et en lisant

    Capture d’écran 2019-11-16 à 13.11.30.pngLa force de Franck Bouysse est comparable à celle du Jean Carrière de L'épervier de Maheux. Avec Grossir le ciel (Le Livre de Poche), l'auteur, très remarqué cette année avec un nouveau roman qu'il nous faudra lire bientôt (Né d'aucune femme), livre un roman âpre, avec de rares personnages sauvages et durs, qui vivent reclus au fin fond des Cévennes, marqués par des secrets de famille bien ou mal gardés, et qui s'occupent de vaches, de champs, du tracteur, du fusil pour chasser des grives, du chien appelé Mars pour unique réconfort. Ils s'appellent Gus, Abel, et ils ont la poésie des gosses qui voient dans un merle faisant la roue un grand tétras amoureux. Gus a la certitude absolue d'être un fruit pourri conçu dans la violence et la haine, toujours accroché sur l'arbre d'une généalogie sans nom. Il y a des meurtres, du sordide, des mystères, des traces de pas qui inquiètent, des êtres furtifs, la nuit, les petites annonces du Chasseur français que l'on feuillette sur la toile cirée devant l'âtre, en se disant je devrais peut-être essayer. La vie dure de ces solitaires par défaut ou par destinée est leur quotidien comme s'il neigeait chaque jour de l'année, et Bouysse a le talent de savoir décrire dans une langue forte, des arbres déplumés comme des arêtes de gros poissons décharnés, le sang qui frappe régulièrement contre les tempes, le vent qui s'engouffre sous les bardeaux d'une grange en glissant sur le silence comme une araignée d'eau sur une mare étale. Oui, le Jean Carrière que nous aimons, filsCapture d’écran 2019-11-16 à 19.31.52.png spirituel de Giono, se retrouve dans Bouysse. Pas dans sa pâle copie, à la lecture fort décevante de Une bête au paradis, de Cécile Coulon (L'Iconoclaste), dont on a fait grand cas au début de l'automne, et puis flop... Avec même de drôles de coïncidences : le nom d'Abel pour désigner un personnage principal, chez Coulon, mais authentique chez Bouysse, et Paradis - nom de personnage chez Bouysse, de lieu chez Coulon. Étrange... (Le livre de Bouysse est paru en 2014, et celui de Coulon à la fin de l'été 2019). Mais, passons.


    Capture d’écran 2019-11-16 à 13.14.07.pngBien sûr, nous aimons La panthère des neiges, de Sylvain Tesson (Gallimard), car nous lisons avec plaisir et fidélité cet auteur, et le succès mérité de son dernier récit n'avait pas besoin d'un Renaudot surprise, mais c'est tant mieux.

    Les jurés de l'Interallié auraient en revanche été plus inspirés, en ceignant d'un bandeau rouge réconfortant le poignant Où vont les fils?, d'Olivier Frébourg (Mercure de France), lequel narre avec une grande franchise intérieure la vie d'un homme (l'auteur lui-même) dévastée par un divorce, la disparition du nous puisque tout est soudain dénoué, un quotidien nouveau avec lequel l'homme esseulé doit improviser, composer. Les trois fils à élever, les courses au supermarché, les sorties d'école et la honte de s'y montrer amputé, les draps froids du grand lit, le bruit du vide, la maison morte quand les enfants n'y sont pas, lors que la vie jusque là était faite de voyages au long cours, de littérature, d'amour; d'insouciance. Je ne parvenais plus à lire tant mon crâne était fendu comme un billot de bois, à la hache. Une femme m'avait aimé, désaimé, quitté. La banalité avait de quoi faire rire. Par ricochet, Olivier Frébourg peste avec raison contre la soft power de notre modernité faite de nouvelles dictatures : les réseaux sociaux, le smartphone, cette hache de guerre, ou encore "la connerie de la résilience"... Le présent défait est une des sources du malheur. Mais la destruction du passé est le plus sûr voyage vers la folie. L'homme est alors écervelé. Il s'accroche à ses souvenirs comme un naufragé à son morceau de bois. Frébourg ne croit plus qu'à la vérité des paysages, et conserve le recours aux poètes : Cadou, Vigny, Valéry, Depestre... chevillé au coeur. Il y a du Claude Sautet dans ce beau livre, et Olivier Frébourg dépeint les choses de la vie en père vrai : L'enfance est un paquebot. Il faut prendre la mer malgré les tempêtes. Où vont les fils? se demandent les pères inquiets de les perdre de vue sur la ligne d'horizon.

     

    Capture d’écran 2019-11-16 à 13.12.32.pngLa découverte par Sylvain Tesson le globe-trotter, de la magie, des mystères de l'affût et des énormes plaisirs qu'il peut procurer, y compris celui de la bredouille, car elle est alors toujours chargée d'émotions intenses, donne un récit captivant. Guetter la rarissime et menacée panthère des neiges au Tibet, à 5 000 mètres d'altitude et par -30°C, hisse l'animal majestueux, princier, au rang de mythe, de Saint Graal, d'improbable inaccessible, de reine des confins. Se savoir vu sans voir qui nous a repéré depuis longtemps, le "ce qui est là et que l'on ne voit pas", figure un autre plaisir profond de chasseur photographe comme Vincent Munier, que Sylvain Tesson accompagne, ou de chasseur tout court (et nous en connaissons un rayon). Pour ces choses si précieuses de nos jours tant encombrés de futilité et de fatuité, pour la belle langue de l'auteur, pour ses références poétiques aussi, cette panthère-là devient inoubliable.

    Capture d’écran 2019-11-16 à 13.15.03.pngLe Classique des Poèmes, Shijing (folio bilingue), est un épatant recueil de poésie chinois anonyme (et c'est encore plus beau lorsque c'est anonyme, aurait déclaré Cyrano). Les Classiques désignent dans ce vaste pays continent les indispensables de la littérature que tout lettré se doit de connaître. Ils sont au nombre de cinq : Yijing (Le Classique des Changements), Shujing (Le Classique des Documents), Lijing (Le Classique des Rites), Yuejing (Le Classique des Musiques), et Shijing, qui est le plus ancien recueil de poésie chinoise, puisqu'il date de l'Antiquité. Confucius aurait paraît-il compilé ces chants amoureux d'origine populaire, de facture simple comme une chanson d'Agnès Obel, qu'ils décrivent une barque de cyprès qui ballotte au gré du courant et devient par métaphore un coeur accablé, Une belle femme décrite à la manière des contes des Mille et une nuits, Le vent d'aurore (où) pique un faucon/sur la forêt touffue du nord. Ou encore les ailes de l'éphémère, cet insecte d'une infinie délicatesse comme l'est chacun de ces poèmes. L.M.

  • Dans mes jumelles

    IMG_20191111_151041_resized_20191111_034348943.jpgIMG_20191111_151110_resized_20191111_034225637.jpgIMG_20191111_151127_resized_20191111_034349666.jpgIMG_20191111_151204_resized_20191111_034349301.jpgIMG_20191111_151230_resized_20191111_034224946.jpgIMG_20191111_151422_resized_20191111_034113425.jpgIMG_20191111_151503_resized_20191111_034113012.jpgCette fin d'après-midi du 11 novembre, trois chevreuils sur les cinq ayant passé la journée, ou peu s'en faut, couchés dans l'herbe comme chez Manet, parfois les deux yeux fermés, ce qui est rare (mes jumelles en témoignent), sont venus musarder et brouter quelques roses tardives sous les fenêtres de ma cuisine.

    En particulier ce jeune brocard en sa seconde année de vie, avec des bois tendres lui poussant, et déjà en velours.

    Autre bonheur, hier, que celui d'entendre cancaner à qui mieux mieux, bruyamment au-dessus de ma tête, à une trentaine de mètres d'altitude à peine, quarante-deux oies grises sans doute épuisées par un long vol de migration, en quête de repos des muscles de leurs ailes, et de quelque nourriture capable de reconstituer autant que faire se peut leurs réserves de graisse, car la route est longue qui les conduira jusqu'en Afrique.

    Elles eurent l'élégance de se poser sur le champ devant chez moi, et d'y picorer à l'aise, en son centre afin de voir le danger venir de loin, des heures durant, le maïs oublié par les machines.

    Voisinaient plus d'une centaine de palombes, en migration elles aussi, qu'agaçaient de nombreux corbeaux freux, sédentaires et guère accueillants. Parlez-moi d'éthologie !..

    Un surcroît de bonheur surgit d'une grive draine venue grappiller ce qui reste de ma vigne que l'on dit vierge, et d'un couple de mésanges bleues occupé à se poursuivre comme des gosses autour d'un érable devenu malingre. Jouissif. L.M.

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    Photos prises à l'aide d'un vulgaire smartphone, derrière une vitre afin de ne pas effaroucher les animaux, d'où les reflets inconvenants. Je m'en excuse. Le 24x36 étant sans batterie, et le téléphone alors inopérant, je n'ai pu capturer le vol d'oies sauvages. Je le regrette... à peine.

  • Rotterdam

    J’ai quinze ans. Mon père tient à ce que je l’accompagne à Rotterdam pour l’acquisition d’un nouveau cargo de l’armement familial, le Niels Frelsen, qui deviendra le Cap Falcon. Nous prenons la route depuis Bayonne dans la DS blanche immatriculée 813 LY 64 (j’ai toujours eu la mémoire inutile des plaques d’immatriculation – je peux en réciter une douzaine -, de véhicules ayant appartenu à des proches : 426 HW 64, la 404 rouge étrange, mi bordeaux, mi grenache de Naphtali, 714 GG 64, la Ford Anglia jaune pâle de mon grand-père maternel, 278 LZ 64, la Simca 1100 bleu métallisé de Maman - et nous prononcions alors l'adjectif avec le sentiment d'être à la mode -, et sa Floride décapotable blanche : 837 GQ 64, tant d'autres - mes propres véhicules à deux et quatre roues. Je retenais aussi les numéros de téléphone, c'était plus utile). J’ai en stock des détails gravés. Au Park Hôtel, où nous séjournons quatre nuits, nous mangeons rituellement des T-bone steacks et nous buvons (moi, à peine) de la bière Amstel. Sur le port, je suis captivé par le ballet incessant de centaines d’étourneaux, dont beaucoup sont immatures, en plumage beige, et par les goélands qui agacent les colverts nageant le long des canaux. Au fond de la cale sèche, l’énorme bateau gris à coque rouge mat est posé sur de simples traverses en bois. Cela m’impressionne. Je prends des photos avec mon Phokina 35 aux allures de boîtier 24/36 soviétique. Je sens dans le regard de mon père un plaisir immense de me voir là, avec lui. Je ne pense qu’aux oiseaux. De longues années après, je m’intéresserai à la mer, aux bateaux, au métier d'armateur qu’il pratiqua. Devenu père, j’ai ressenti ce grand bonheur de partager quelque chose d’essentiel dans la vie avec l’un de mes enfants. Hier soir, quarante-cinq ans après ce voyage à Rotterdam qui marqua tant mon père, j’ai eu la chance de montrer à mes deux enfants des traces de sangliers venus boire à la mare la nuit dernière, une crotte de renard audacieusement laissée presque devant notre porte, les plumes d’une palombe qui fut empiétée par une buse, à la pointe de l’aube sans doute, et d’autres de la chouette effraie qui niche dans l’une des granges. Dans les jumelles, nous avons observé tour à tour deux, trois, puis cinq chevreuils et quelques lièvres. Enfin, nous avons trinqué avec du cidre élaboré par un presque voisin, et dîné devant la cheminée d'une quasi rituelle côte de boeuf généreusement maturée, sur la longue table de ferme en chêne qui ne me quitte pas depuis mes seize ans. L.M.

  • Les ailes pourpres d'un désir de cabernet vraiment franc

    Capture d’écran 2019-10-14 à 20.43.23.pngVoici un flacon enchanteur : rouge, issu à 100% de cabernet-franc planté sur des argiles à silex, en appellation Touraine (Amboise), du Domaine des grandes Espérances (maison Saget La Perrière). Millésime : 2014 (16,50€). Vendanges manuelles, pour moitié en grappes entières. 18 mois en fûts de un à trois ans (1/4 de fûts neufs). Certifié Terra Vitis, c'est du bon bio (viticulture durable). L'étiquette est belle, la bouteille avenante, la robe rubis, le nez droit et gorgé de saveurs de fruits noirs, d'épices douces (poivre blanc, vanille), avec, en bouche, une finale légèrement réglissée. C'est élégant, frais, fin, architecturé, cela s'accorde à merveille avec la volaille simplement snackée et poivrée. C'est sans détours, et nous aimons tellement cela, l'absence de détour. L.M.

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  • Proust, toujours. L'acuité du regard, la précision des images

    Extraits du passage sur la mort de la grand-mère (Le Côté de Guermantes, II, 1) :

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    « Mais dans son visage pâle et pacifié, entièrement immobile, je vis grands ouverts, lumineux et calmes, ses beaux yeux d’autrefois (peut-être encore plus surchargés d’intelligence qu’ils n’étaient avant sa maladie, parce que, comme elle ne pouvait pas parler, ne devait pas bouger, c’est à ses yeux seuls qu’elle confiait sa pensée, la pensée qui tantôt tient en nous une place immense, nous offrant des trésors insoupçonnés, tantôt semble réduite à rien, puis peut renaître comme par génération spontanée par quelques gouttes de sang qu’on tire), ses yeux, doux et liquides comme de l’huile, sur lesquels le feu rallumé qui brûlait éclairait devant la malade l’univers reconquis. Son calme n’était plus la sagesse du désespoir mais de l’espérance. Elle comprenait qu’elle allait mieux, voulait être prudente, ne pas remuer, et me fit seulement le don d’un beau sourire pour que je susse qu’elle se sentait mieux, et me pressa légèrement la main. »

    « Un beau-frère de ma grand’mère, qui était religieux, et que je ne connaissais pas, télégraphia en Autriche où était le chef de son ordre, et ayant par faveur exceptionnelle obtenu l’autorisation, vint ce jour-là. Accablé de tristesse, il lisait à côté du lit des textes de prières et de méditations sans cependant détacher ses yeux en vrille de la malade. A un moment où ma grand’mère était sans connaissance, la vue de la tristesse de ce prêtre me fit mal, et je le regardai. Il parut surpris de ma pitié et il se produisit alors quelque chose de singulier. Il joignit ses mains sur sa figure comme un homme absorbé dans une méditation douloureuse, mais, comprenant que j’allais détourner de lui les yeux, je vis qu’il avait laissé un petit écart entre ses doigts. Et, au moment où mes regards le quittaient, j’aperçus son œil aigu qui avait profité de cet abri de ses mains pour observer si ma douleur était sincère. Il était embusqué là comme dans l’ombre d’un confessionnal. Il s’aperçut que je le voyais et aussitôt clôtura hermétiquement le grillage qu’il avait laissé entr’ouvert. Je l’ai revu plus tard, et jamais entre nous il ne fut question de cette minute. Il fut tacitement convenu que je n’avais pas remarqué qu’il m’épiait. Chez le prêtre comme chez l’aliéniste, il y a toujours quelque chose du juge d’instruction. D’ailleurs quel est l’ami, si cher soit-il, dans le passé, commun avec le nôtre, de qui il n’y ait pas de ces minutes dont nous ne trouvions plus commode de nous persuader qu’il a dû les oublier ?

    Le médecin fit une piqûre de morphine et pour rendre la respiration moins pénible demanda des ballons d’oxygène. Ma mère, le docteur, la sœur les tenaient dans leurs mains ; dès que l’un était fini, on leur en passait un autre. J’étais sorti un moment de la chambre. Quand je rentrai je me trouvai comme devant un miracle. Accompagnée en sourdine par un murmure incessant, ma grand’mère semblait nous adresser un long chant heureux qui remplissait la chambre, rapide et musical. Je compris bientôt qu’il n’était guère moins inconscient, qu’il était aussi purement mécanique, que le râle de tout à l’heure. Peut-être reflétait-il dans une faible mesure quelque bien-être apporté par la morphine. Il résultait surtout, l’air ne passant plus tout à fait de la même façon dans les bronches, d’un changement de registre de la respiration. Dégagé par la double action de l’oxygène et de la morphine, le souffle de ma grand’mère ne peinait plus, ne geignait plus, mais vif, léger, glissait, patineur, vers le fluide délicieux. Peut-être à l’haleine, insensible comme celle du vent dans la flûte d’un roseau, se mêlait-il, dans ce chant, quelques-uns de ces soupirs plus humains qui, libérés à l’approche de la mort, font croire à des impressions de souffrance ou de bonheur chez ceux qui déjà ne sentent plus, et venaient ajouter un accent plus mélodieux, mais sans changer son rythme, à cette longue phrase qui s’élevait, montait encore, puis retombait pour s’élancer de nouveau de la poitrine allégée, à la poursuite de l’oxygène. Puis, parvenu si haut, prolongé avec tant de force, le chant, mêlé d’un murmure de supplication dans la volupté, semblait à certains moments s’arrêter tout à fait comme une source s’épuise. »

    « Au pied du lit, convulsée par tous les souffles de cette agonie, ne pleurant pas mais par moments trempée de larmes, ma mère avait la désolation sans pensée d’un feuillage que cingle la pluie et retourne le vent. On me fit m’essuyer les yeux avant que j’allasse embrasser ma grand’mère. »

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  • D'une île sans soufre

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    Bon, alors, soufré ou pas soufré, ton vin, garçon biobo? Magma Rock, un gamay (a priori) relativement insipide, légèrement "carbo", avec quand même des notes de cerise pas encore mûre, est un vin "nature" qui hésite. Il est élaboré à Volvic (pied de nez), en Auvergne, là où les AOC de respect et de mémoire ne sont pas encore Légion (et il figure au paragraphe Loire, à la carte des vins de cette table - Hum...). No Control est sa marque de fabrique. Cela induit une posture. Le devoir d'être un -vrai- rebelle, celui qui traverse en dehors des clous quand c'est piétons-rouge, tu vois?.. Genre... C'est par conséquent l'obligation de paraître, de plaire à des cons qui n'y pigent keuts, mais qui se gaussent, se haussent du col en sifflant des quilles de vin naturels qui puent parfois la pisse de chat, la serpillère oubliée et j'en passe. Là, c'est l'étiquette qui fait tiquer. Se ficher du monde devrait obéir à certains cadres néo-shakespeariens (sulfites or not sulfites?).

    Bu, néanmoins, en excellente compagnie, dans une gargote très, très Capture d’écran 2019-10-13 à 23.12.01.pngrecommandable, nommée D'une île, sertie au coeur du Perche, en pleine brousse donc, encensée par le Fooding entre autres gazettes branchouilles, sise du côté de Rémalard, et où la cuisine du jour obéit aux contraintes du marché, à l'éthique locavore (alentour pas trop loin e basta), et d'une façon d'être qui peut exaspérer, malgré la beauté époustouflante du lieu : soit le service Erasmus (comme au Septime, difficile de se faire comprendre, parfois), l'approximation des connaissances, l'accueil minimaliste : ce laisser-faire très baba, très contrôlé en réalité (ça va avec les tics bobo), mais, mais, mais, en cuisine, ça envoie !

    Betteraves en aigre doux, chèvre frais, mûres (forcément) sauvages remarquables, Poireaux crayons (bien pochés), vinaigrette crémeuse au savagnin (impossible d'en retrouver la trace : pas bien), noix (délicatement torréfiées à sec, donc croquantes : top), Tatin d'oignons (grande!) aux graines de moutarde, crème aigrelette, et ces ris de veau croustillants (façon canelé bordelais), sauce Ranch (un peu compliquée à décrire) à se damner (les ris, pas le ranch). Boudin noir généreux et aux saveurs profondes, mousseline (suave, collante comme il faut) de pommes de terre ("pdt" sur la carte : faiblesse notée), de jolis fromages locaux (dont un livarot pas mal), une meringue mémorable sur une crème montée qui noyait quelques fruits rouges (pas tous de saison : elles viennent d'où, ces fraises, ouh-ouh !), et, et, et...

    IMG_20191011_145945_resized_20191013_111314365.jpgIMG_20191011_150104_resized_20191013_111313845.jpgIMG_20191011_150106_resized_20191013_111313379.jpgUne for-mi-da-ble carte de vins nature, bios, biodynamiques, tout ça, avec des noms de domaines à se tordre de rire comme d'hab', et donnant envie de revenir rien que pour tâter du Poil de Lièvre de Bobinet, d'un nuits-saint-georges de Philippe Pacalet (s'il y en a), d'un vin de France nommé Sorgasme (en magnum, s'il vous plait - s'il en reste), de ces blancs du Jura (et retrouver le savagnin), des vins orange d'Italie et d'ailleurs, oxydatifs comme il faut, voire d'une eau-de-vie de Cazottes pour la jouer Glougueule, soit académiquement vôtre.

    Déco attendue : poutres, cheminée, roots à mort, le masque sur la tête de chevreuil naturalisée, le renard naturalisé lui aussi et posant, les paniers à salade métalliques chinés au vide-grenier un dimanche dernier, les tables dépareillées, les bancs, tout le toutim, et une autre salle extraordinaire (à privatiser sans doute) avec immense table en bois brut, cheminée du meilleur effet, bibliothèque à l'étage, en mezzanine, l'ensemble étudié au petit point, mais chaleureux, derrière cette grande baie vitrée métallique du meilleur goût parigot-tête-de-veau-ravigote, perché.  L.M.

    Photos du bas : D'une île fait partie du hameau L'Aunay, datant du XVIIe siècle. Cinq bâtiments : restaurant, hôtel  (huit chambres, vingt-deux lits), potager, huit hectares de prairies et de forêt. Un havre.

  • En relisant Tristes tropiques

    Capture d’écran 2019-10-13 à 20.20.09.pngJe relisais Tristes tropiques, de Claude Lévi-Strauss, ce week-end, afin de peaufiner un cours de huit heures que je donnerai mercredi prochain sur le thème du journalisme de voyage à mes élèves d'un Mastère de Journalisme en Art de vivre. Mon vieil exemplaire, lu en novembre 1975 (ma prof de philo de Terminale avait eu le bon goût de nous faire étudier l'ethnologie, le structuralisme, tout ça à travers l'étude magistrale, par le père de l'anthropologie structurale, des Bororo, des Caduveo, des Nambikwara et autres Tupi-Kawahib), m'est fidèle. Considérant que ce livre figure  aussi un manuel de savoir partir en (grand) reportage, je l'ai souvent repris, comme ça, pour vérifier des détails comme récemment encore, au sujet du baitemannageo, la maison des hommes où dorment les célibataires, chez les Bororo. Des trucs, quoi. Je ne m'étais encore jamais re-penché sur mes annotations en marge et au crayon vers la fin du volume, à la partie intitulée Le retour, précisément aux chapitres XXXIX, Taxila, et XL, Visite au Kyong. Quelle ne fut pas ma surprise ce matin, de lire l'étonnante clairvoyance (et intemporalité) de l'éminent anthropologue, au sujet des monothéismes, en particulier de l'Islam. Qu'on en juge (cela se retrouve page 464 et suivantes, dans l'édition originale publiée en 1955 chez Plon, dans la mythique collection Terre humaine) :

    Tout l'Islam semble être, en effet, une méthode pour développer dans l'esprit des croyants des conflits insurmontables, quitte à les sauver par la suite en leur proposant des solutions d'une très grande (mais trop grande) simplicité. D'une main on les précipite, de l'autre on les retient au bord de l'abîme. (...)

    Une franche conversation avec de jeunes musulmans enseigne deux choses : d'abord qu'ils sont obsédés par le problème de la virginité prénuptiale et de la fidélité ultérieure ; ensuite, que le purdah, c'est-à-dire la ségrégation des femmes, fait en un sens obstacle aux intrigues amoureuses, mais les favorise sur un autre plan : par l'attribution aux femmes d'un monde propre, dont elles sont seules à connaître les détours.  (...)

    Grande religion (l'Islam) qui se fonde moins sur l'évidence d'une révélation que sur l'impuissance à nouer des liens au dehors. En face de la bienveillance universelle du bouddhisme, du désir chrétien de dialogue, l'intolérance musulmane adopte une forme inconsciente chez ceux qui s'en rendent coupables ; car s'ils ne cherchent pas toujours, de façon brutale, à amener autrui à partager leur vérité, ils sont pourtant (et c'est plus grave) incapables de supporter l'existence d'autrui comme autrui. Le seul moyen pour eux de se mettre à l'abri du doute et de l'humiliation consiste dans une "néantisation" d'autrui, considéré comme témoin d'une autre foi et d'une autre conduite. (...)

    Si le bouddhisme cherche, comme l'Islam, à dominer la démesure des cultes primitifs, c'est grâce à l'apaisement unifiant que porte en elle la promesse du retour au sein maternel ; par ce biais, il réintègre l'érotisme après l'avoir libéré de la frénésie et de l'angoisse. Au contraire, l'Islam se développe selon une orientation masculine. En enfermant les femmes, il verrouille l'accès au sein maternel : du monde des femmes, l'homme a fait un monde clos. Par ce moyen, sans doute, il espère aussi gagner la quiétude ; mais il la gage sur des exclusions : celles des femmes hors de la vie sociale et celle des infidèles hors de la communauté spirituelle : tandis que le bouddhisme conçoit plutôt cette quiétude comme une fusion : avec la femme, avec l'humanité, et dans une représentation asexuée de la divinité. On  ne saurait imaginer de contraste plus marqué que celui du Sage et du Prophète. Ni l'un ni l'autre ne sont des dieux, voilà leur unique point commun. À tous autres égards ils s'opposent : l'un chaste, l'autre puissant avec ses quatre épouses ; l'un androgyne, l'autre barbu ; l'un pacifique, l'autre belliqueux ; l'un exemplaire et l'autre messianique.

    Etc. Méditons... L.M.

  • Marie Blanque

    Capture d’écran 2019-10-06 à 22.07.32.pngPeyros, c’est pierreux, en Gascon. Cela évoque l’aride, le sec, l’absence de douceur mais la présence d’un caractère. Du côté de Madiran, Peyros désigne un domaine acquis par la famille Lesgourgues en 1999.

    Château Peyros représente la typicité absolue d'une appellation à la réputation rustique, cependant adoucie, taillée au fil du temps par un savoir-faire comme une caresse sensuelle et intelligente. Il y a à la fois le respect de la matière de base, l'ADN de l'AOC, et le souci de progresser, sans exclure la fantaisie d'une tangente, comme avec cette nouvelle cuvée quasi confidentielle.

    Cette recherche constante fait aujourd’hui du madiran de Peyros une empreinte digitale, un mot de passe, un sésame pour tout amateur d’authenticité préservée et néanmoins revisitée avec tact et talent, donc.

    Chez les Lesgourgues, on aime passionnément les arts et on est aussi artiste, comme Emmanuel, l’un des enfants de Jean-Jacques et Anne-Marie. Ce dernier souhaitait retrouver les flaveurs de son enfance béarnaise, précisément celle de ses randonnées en vallée d’Ossau, vers le col de Marie-Blanque, (du nom béarnais donné au Percnoptère d'Égypte, ce petit vautour blanc à tête jaune et au bout des ailes noir que l'on observe dans le ciel pyrénéen aux côtés des vautours fauves), et puis l’atmosphère précieuse de la pause casse-croûte avé la saucisse sèche de chez Abadie et fille, l’ardi gasna, soit le fromage de brebis de Joseph Casette, et un madiran de fortune.

    Corinne Lanyou, est responsable d’exploitation depuis 2009 de Peyros (certifié Terra Vitis en 2018). Elle connaît le domaine cep par cep sur le bout des doigts et des narines. Avec Emmanuel, elle a travaillé à la re-définition d’une saveur enfouie dans la mémoire la plus précieuse, celle des sensations fondamentales de la jeunesse. En dégustant toute l’appellation, ou peu s’en faut. En cheminant, caminando, afin de sculpter pas à pas le profil recherché. Une sélection parcellaire, largement ensoleillée, de Tannat exclusivement, s’imposa comme une évidence. La suite appartient au savoir techno-sensible d’une vinification aussi précise que l’emploi du temps d’un horloger genevois, à des extractions et à des remontages d’une grande finesse, à des cuvaisons longues comme un jour sans vin (c’est interminable), à une filtration en dentelle, tout cela pour produire 6 000 bouteilles à peine de l’édition 1 de Marie-Blanque (millésime 2016), ou le rêve d’Emmanuel devenu réalité.

    L’artiste signera un dessin original à chaque « édition », terme emprunté à l’univers du livre, qui libère la parole oenophile, réunit deux mondes, plante une passerelle nécessaire. Marie Blanque n°1, qu’on se rassure, est un vin d'accès simple comme une boutanche sérieuse de copains de bon goût. Décalé en regard de la gamme Peyros à laquelle l'amateur est habitué, car c’est concentré, mais friand comme d’habitude, quoique davantage « oxymorique » : doté d’une simplicité complexe, d'une force tendre et comme contenue, d'une puissance douce, d'une désarmante longueur, d'une énergie persistante. Sa sapidité, sa « buvabilité » (terme bobo usité à Paris XI), en font un vin complice, un vin au fruité soutenu, que j'imagine assez bien pour escorter une côte de boeuf.

    Et, vous savez quoi ? Marie Blanque a été élu Vin Ambassadeur de l’appellation Madiran pour 2020 (à l’issue d’une dégustation à l’aveugle par les œnologues de l’appellation, les vignerons et un panel de consommateurs). Sa robe est profonde et sans concession chromatique. Pour mémoire, le nez, gourmand, évoque aussitôt les baies rouges et noires du sous-bois de l’automne qui s’annonce tout seul, comme un grand. La bouche est ample, gourmande, concentrée, à la fois griottée et profonde, dotée de notes de mûres cueillies tout à l’heure, avec une touche épicée. Et d'un retour en grâce des bonheurs simples : c'est gorgé, juteux, généreux en diable. Enfin, la longueur serait celle d’une soie capable de choper une truite fario tout là-haut, du côté du col de Marie-Blanque. Là où Emmanuel sait. L.M.

    12,50€ le flacon, c'est cadeau !

  • Un grand Crémant de Bourgogne

    Capture d’écran 2019-10-06 à 21.44.01.pngEt soudain, le charme jaillit. La bouteille est lourde, avec un gros cul qui en impose, une étiquette sombre et discrète, et un verre opaque suggérant la discrétion. Un côté vitres fumées, ou lunettes noires, mais avec le bon usage de celles-ci. À l'oeil, une fois versé lentement, la robe du breuvage effervescent est pâle et luisante, la bulle extrêmement fine, le cordon danse avec joie, le mot homogénéité saute à l'esprit. Le nez est friand, brioché, pâtissier, avec des notes de pêche blanche, de mirabelle mûre comme en août dernier, et de tilleul lorsque, sous l'arbre, le vent nous porte ses parfums. La bouche est vigoureuse mais sans tapage, à peine acidulée, d'une grande fraîcheur, ample, gourmande. Des notes d'ananas frais, de coing à point pour une compote, de citron jaune mais à peine zesté, avec cette pointe de fruit sec saisi à la poêle sèche en la tournant sans cesse - noisette ou amande? Ce chardonnay d'une grande pureté est épatant. Il s'agit d'un Crémant de Bourgogne nommé Sainchargny. Mais pas n'importe lequel : Cuvée Immémorial Brut 36 mois sur lattes. Un Brut Grand Éminent (dosage 7g/l) souligne la marque. Et c'est splendide, complexe, séduisant, confondant, car cela rappelle certains champagnes de grande extraction, et puis cela vaut 20€, et nous fait oublier un moment Reims, Épernay, Aÿ et tout le toutim. La marque a pour signature racoleuse et un brin ridicule : Libre, fier et insoumis. Oublions cette faiblesse. Sainchargny, ce sont trois coopératives unies : Saint-Gengoux-de-Scissé, Chardonnay et Lugny. D'où le nom Sain-Char-Gny, qui produisent ce Crémant en AOC depuis 1975 fier de son label VDD (Vignerons en développement durable). 180 ha de vignes dans le Macônnais, aux confins du Massif Central, 100 vignerons à cheval sur 25 communes, des terroirs distincts, mais la griffe d'une unité, à laquelle Marc Sangoy, vigneron et président de Sainchargny, comme Grégoire Pissot, chef de caves, veillent au jour le jour. Un seul mot d'ordre, ce soir : ne vous privez pas de ce Crémant exceptionnel. L.M.

    D'autres cuvées aux noms attirants sont proposées par Sainchargny : Extatic (Brut), Catharsis (Brut rosé), Emerite (Brut millésimé). 

  • Un film sur le 5 juillet 62

    Capital, ce documentaire de G.-M. Benamou, pour tous ceux qui sont touchés par cette part de l'Histoire

    (je me trouvais à Oran, ce jour-là, j'avais trois ans et demi) => 5 Juillet 62 à Oran

    Faites passer.

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    Entendre l'effroyable Thierry Godechot, bras droit de l'ignoble Général Katz, lire ce qu'il consigna dans son Journal ce jour-là a manqué me faire vomir (et m'a rappelé les propos semblables qu'osèrent me tenir deux petits cons que j'avais en cours, à l'école de journalisme où j'enseigne la presse écrite et la culture générale, entre autres disciplines, au lendemain du massacre perpétré dans les locaux de Charlie Hebdo) : "Les pieds-noirs, pour avoir caché sciemment les hommes de l'OAS, n'ont eu que ce qu'ils méritaient.