Il suffit, les suffisants !

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On les appelle novilladas puisque le novillero - futur torero, ou matador de toros, affronte des novillos, de jeunes toros (lourds, ce matin : de 465 à 480 kg, avec un trapio imposant et des cornes astifinas au berceau large). Jacques Durand, lorsqu'il couvrait la tauromachie pour Libé, écrivit un jour que les corridas du matin sentent le café et celles de l'après-midi le cigare. Ou plutôt sentaient le cigare, car plus personne n'ose désormais allumer un habano, de peur de s'attirer les foudres des ses voisins de gradins. Tout fout l'camp, je ne vous le fais pas chuchoter. Il convient, c'est la règle, d'arriver toujours en avance, histoire de prendre le pouls de l'ensemble, des abords, de la masse qui déambule, monter jusqu'au bar du Cercle taurin Bayonnais où l'on serre quelques mains et trinque avec una copita de Fino, pousser jusqu'au patio de caballos. Il faut aller renifler l'atmosphère, la tension même qui se lit sur les visages des acteurs qui feignent de ne pas adorer d'être pris en photo. Il s'agit, rappelons-le, d'un boulot où l'on ne sait jamais si on rentrera à la maison ou au camion les pieds en avant en raison d'un funeste accident du travail. Alors à 10h45 ce matin, j'ai pris quelques clichés pour la énième fois, histoire de. J'aime particulièrement le regard du curé devant sa petite chapelle. Sa présence est tout aussi indispensable que celle du chirurgien taurin... Il fit une chaleur à crever. Le premier toro mit les gradins très dégarnis en joie, puis cela n'alla pas a mas, comme espéré chaque fois. Pour un peu, je baillais au sixième cornu du beau fer du Camino de Santiago. Le Catalan Mario Vilau exécuta une faena légèrement tremendista, mais sûre, précise, au registre varié qui ne sentait pas l'école et sa récitation, en commençant fort avec (photo) une larga afarolada de rodillas a puerta gayola. Victor, qui le suivit, et dont le toreo ne manque pas d'élégance, fut mal servi, et il déçut de toute façon, mais son second, le cinquième (no hay quinto malo) avait du gaz, bien qu'armé d'un défaut dangereux à la Miura, puisqu'il coupait ses charges déjà courtes en tournant la tête vers les jambes. Chaque pensionnaire de cet élevage tira la langue après la pique, sauf le sixième, et ce n'est pas une histoire de canicule, mais de manque de noblesse. Felix San Roman, si grand qu'on le verrait davantage sur un terrain de basket, est trop raide - on a envie de lui mettre un pschitt de W40 dans chacune de ses articulations. Résultats moyens. Piques mal ciblées dans l'ensemble, banderilleros cobardes ou myopes, qui plantèrent n'importe où, loin ou bas, ou encore de côté, lorsqu'ils parvinrent à le faire. Reste qu'une novillada est une splendide épreuve de vérité et une école d'humilité, même si ça envoie de l'esbroufe et de l'adrénaline à force de cris, de coups de nuque exigeants l'aplauso à tout rompre, de desplantes arrogants parfois. Nous pardonnons, évidemment. Parc que ces gamins à la silhouette d'anchois se jouent la vie pour se faire un prénom, ils ont laissé la peur à l'hôtel, leur mère n'est forcément pas assise en barrera ou sur un lointain tabloncillo à l'ombre, mais ils sentent encore le lait... L.M.









Jean-Paul Rappeneau est mort ce matin et j'ai par conséquent revu ce soir (pour la énième fois, mais puissé-je le revoir encore cent fois) Cyrano. Au-delà de la scène fétiche du Non, merci ! que j'apprends en dilettante par coeur pour un jour la prononcer devant un parterre restreint d'amis, il y a la définition du baiser (la tirade du nez est devenue trop convenue chez Rostand, à l'instar du Boléro chez Ravel), dont voici un extrait que chacun ne peut qu'affectionner les yeux fermés.


se respirer le coeur...

Nous l'en avions félicité dès le 16 juillet. C'est désormais officiel. L'ami de longue date (et éditeur de trois de mes livres à La Table Ronde et aux Equateurs) Olivier Frébourg prend du galon avec cette nomination. Bravo à son talent. Le Mercure, vieille maison prestigieuse, brillera encore davantage. LM (source ci-dessus : Livres Hebdo de ce matin).

Sa pensée aussi douce que profonde, aussi subtile qu'éveillante, fait écho à l'esprit de tolérance authentifié par Voltaire. La lire est un stimulant bonheur. Avec elle, l'art de la nuance, l'esprit français, vont reconquérir le monde de l'intelligence. Enfin, nous l'espérons vivement... L.M. Julia de Funès

Gustave Flaubert, lettre à Louise Colet, 16 janvier 1852 :
« Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c'est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l'air, un livre qui n'aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se
peut. Les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière; plus l'expression se rapproche de la pensée, plus le mot colle dessus et disparaît, plus c'est beau. Je crois que l'avenir de l'Art est dans ces voies. »
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En bonus, la fin de cette même lettre, pour la force interne de l'amour que l'homme-plume portait à Louise...


Mon éditeur italien (napolitain) poursuit la promotion de mon mini roman bilingue au sujet de mon île, Procida. Lo ringrazio per questo.
Magnifique éloge de l'esprit français à la faveur d'une lecture du splendide film De la Comédie française, par la subtile, profonde Julia de Funès. C'est à lire dans Le Figaro daté de ce samedi 22 août.


Je retrouve une photo prise sur mon île chérie il y a deux ans, où je retournerai d'ailleurs le mois prochain, Procida, en me disant que les Italiens (du Sud) ne manquent ni d'audace ni de romantisme fastoche. J'adore...

Nous revenions de La Terrasse, ainsi nommée par tout getariar, car Michel Houellebecq voulait voir la mer - enfin, l'océan. Il était midi trente ce trente mai dernier. Nous étions (le jury presque au complet et son lauréat) attendus à la table du chef talentueux Claude Calvet mon ami, au Getaria pour un somptueux déjeuner conçu à la faveur de la remise du Prix Paul-Jean Toulet 2026 à l'auteur de Combat toujours perdant (entre autres beautés poétiques). J'étais accompagné de l'espiègle Fabrice Gaignault - à la plume subtile (auteur notamment d'un singulier Un livre, au sujet de Primo Levi et de Remorques de Roger Vercel), lequel prit ces deux clichés devant les tamaris torturés de la fameuse terrasse de Guéthary. J'en aime le caractère insolite. L.M.



Comme l’orage gronde à l’instant et qu’une pluie salutaire humecte enfin l’atmosphère, imaginons que les nuages soient de sortie en rangs serrés mercredi soir. Ils nous gâcheraient le pestacle (entre 19h31 et 20h26, à Bayonne). Et toutes ces nunettes achetées pour rien... En ce cas, une seule échappatoire : revoir L’Éclipse, de Michelangelo Antonioni avec Alain Delon et, pour illuminer l’écran, le ciel, éteindre, étreindre tous les cieux, Monica Vitti. L.M.

Visible sur arte.tv

L’ingrate attitude à tenir (bon) de l’auteur assis devant un courant humain qui passe à hauteur respectable devant lui assis tout petit devant une tablette... Il y a une typologie du chaland, au cours d’une séance de signature, où qu’elle ait lieu – salon du livre, librairie... Le plus courant tire aussitôt la gueule en tombant sur le sujet, jette un bref regard (très) gêné sur vous comme si vous étiez un singe inconnu de Buffon et de ses disciples, et se pince le nez en apercevant vos ouvrages empilés comme si vous étiez un représentant en étrons frais fumants d’origine humaine garantie. C’est, allons, 70% du trafic. Il passe vite en général, celui-là, soudain saisi d’un sentiment trouble où s’entremêlent la surprise, une espèce de mal à l’aise mâtiné d’une indifférence feinte : moi-je-n’écris-pas-mais-ce-n’est-pas-pour-autant-que-tu-m’impressionnes, ce qui lui refile aussitôt un coup de turbo : On voit vite son dos, il s’échappe. De toute façon il est en haut, il domine, debout. Intérieurement, l’auteur rigole. Passons. Il y a celui qui se contente d’un « bonjour », c’est très sympathique, courtois, et assorti d’un regard en coin qui trahit une timidité irrémédiable – il hâte le pas, craignant peut-être d’être happé par un filet à provisions géant. Drôle de poisson... Il y a celui qui, désinhibé, feuillette, lis, prend ses quartiers, pose mille questions auxquelles on répond en espérant sourdement qu’il raflera un échantillonnage, même si on s’en fout pas mal, car au fond, cela ne rapporterait que de quoi s’offrir un café sans croissant (si jamais l’éditeur pense à le payer une fois l’an). Il tchatche, raconte sa vie, commence à ennuyer l’assis plume en main assigné à résidence, masque le passage, empêche donc, insiste avec des détails insignifiants sur ses vacances en Bretagne et sur son grand-oncle qui voudrait écrire ses mémoires terribles de guerre dans le djebel algérien. Au bout d’une interminable logorrhée, ce spécimen tourne les talons plus vite qu’un vol d’étourneaux dérangé par une détonation, lors qu’il semblait vaguement intéressé par votre troisième roman, là, sur le bord extérieur droit de la tablette. « Les larmes méprisent leur confident », René Char. Idem pour les malades ayant besoin de s’épancher devant n’importe qui. Il y a celui – souvent celle – qui vous dit d’emblée « j’aime beaucoup ce que vous faites » (façon de parler) : j’ai lu celui-ci, je l’ai d’ailleurs racheté et offert à ma maman, que me conseillez-vous, là ?.. On pense tenir un poisson rare. Or, elle ou il se gargarise d’un échange fluet et l’achève par un, au choix (j’ai tout entendu) : je repasserai, je vais faire des courses avant ; je n’ai pas de monnaie ; j’ai oublié ma carte bleue ; je reviendrai chez ce libraire pour le commander ; etc. Finalement, rester assis, là, est un luxe de sociologue urbain du dimanche qui permet d’observer une frange très marginale de la société, celle que le livre attire encore, un tant soit peu. C’est déjà bien, ce n’est pas rien, c’est trois fois rien, donc beaucoup. L.M. (à suivre, car la typologie est longue).

Photos : Signature ce matin à la librairie L'esprit du large, rue Port de Castet à Bayonne, tenue par Cécile et Cyrielle, que je remercie chaleureusement pour leur accueil délicieux.

Pause clic-clac au cours d’une marche le long du littoral angloy et biarrot : chaque spot de surf étant envahi plus de dix heures par jour par des douzaines de pingouins qui se piquent des vagues, ma planche fait la poussière. J’ai renoncé à me mettre à l’eau, n’ayant plus de plaisir à m’y frayer un chemin de volupté jonché de tensions et dénué de courtoisie. Heureusement, la ville d’Anglet a eu la riche idée il y a des années de transformer ses passages (jadis) cloutés en remplaçant les bandes blanches ou jaunes par des silhouettes de planches de surf. Ainsi, lorsqu’il n’y a pas de véhicules en vue, je m’offre furtivement l’illusion de surfer peinard. L.M.

Reçu ce matin « Le Palais », nouveau roman de François-Henri Désérable, à paraître le 20 août. Un livre épais, 400 pages, où il est question d’un dégustateur de vins d’exception nommé Arun Kumar, sorte de Jean-Baptiste Grenouille, héros du « Parfum » de Patrick Süskind, souvenez-vous, mais du palais, pas du nez cette fois, quoique Arun semble cumuler l’excellence des sens ; d’où ma forte curiosité. Je l’entame et, à la page 23, je tombe sur cette phrase (annotée au crayon sur la photo ci-dessous) qui m’a fait éclater de rire. Je sais qu’elle ne plaira pas à tout le monde, mais elle me donne vraiment envie de poursuivre la lecture... (à suivre, donc). L.M.

Sud Ouest annonce ce matin ma prochaine séance de signature, à Bayonne samedi prochain. Je remercie le journal.


Il trônait sans crainte à deux mètres de moi, aux abords du Musée de la mer et du Rocher de la Vierge, hier à Biarritz. Après l’avoir capturé avec mon téléphone chic, je me suis demandé en observant son aplomb et une légère arrogance au fond de son œil s’il n’allait pas me réclamer un euro pour sa pose impeccable, ce voleur à la volée de sendouiche entre les mains du vulgum pecus. Un doute m’assaille : il s’agit a priori d’un goéland leucophée : pattes jaunes (et pas roses comme chez le goéland argenté), tache rouge du bec débordant sur la partie supérieure (elle ne déborde pas chez l’argenté). Cependant, la caroncule de l’œil devrait être rouge, et pas orangée comme chez l’argenté... D'aucuns diront que je persiste à avoir des interrogations de taré. Je préfère l'expression fou d'oiseaux, y compris de Bassan. L.M.

Je sais que c'est vain, désuet mais c'est ainsi. Chaque 27 juillet me rappelle la date de naissance de Julien Gracq, qui aurait eu 116 ans aujourd'hui, 19 ans après sa disparition, car je me souviens de la carte que je lui adressais pour son anniversaire (ainsi que de la fidèle carte de voeux qu'il m'écrivait au nouvel an).

J'ai pensé tout à trac à Gracq en tombant sur cette photo* de la Loire considérablement asséchée, à Saint-Florent-le-Vieil. On y aperçoit l'île Batailleuse que l'auteur des Eaux étroites affectionnait particulièrement, et que l'on peut contempler depuis la fenêtre du salon où il recevait. Devenu la Maison Julien Gracq, l'ordre des pièces de sa résidence a changé. L'île demeure, et je pense que J.G. aurait été bouleversé de voir le lit de la Loire ainsi offert au soleil. L.M.
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* Parue le 19 juillet dans La Tribune Dimanche.
Belle photo de Tétras Lyre, ou Petit Coq de bruyère, ou encore Coq des bouleaux pour illustrer une brève sur... le Grand Tétras, ou Grand Coq de bruyère. Ce n'est pas paru sur les "réseaux" où ce genre d'erreur pullule et m'irrite, mais dans Le Chasseur français daté d'août 2026. Hum...


J’ai vu « L’Odyssée » de Christopher Nolan deux fois déjà et bientôt une troisième. J’évoquerai brièvement ce film magnifique via un détail qui m’a transpercé le cœur dans le bon sens du terme : Lorsque Ulysse s’apprête à lancer une flèche sur un sanglier, au tout début, il bande son arc et fait vibrer la corde avant de l’armer, ce qui produit un son de violoncelle délicieux destiné à avertir la proie, laquelle regarde aussitôt le chasseur. Question de loyauté, de respect, et de bravoure. Croiser le regard d’un grand animal de quête a toujours été ma joie suprême de chasseur (je ne chasse plus depuis vingt-six ans, mais j’ai chassé passionnément les trente années qui ont précédé cet arrêt brutal), et j’ai – parenthèse narcissique, toujours agi ainsi, une fois l’approche accomplie (laquelle nécessita souvent plusieurs jours de silence absolu, de marche millimétrée à bon vent, de ruses diverses, en rampant visage pâle contre terre…), en applaudissant des deux mains avant de ressaisir ma carabine que, souvent, je me contentais d’épauler sans tirer, afin de jouir du regard d’un chevreuil, d’un sanglier, d’un isard, d’un grand cerf, d’un Koba, d’un buffle, d’un lion, m’empêchant avec délice de donner la mort. Chasser, c’est (aussi) s'empêcher. C'est une question de regard échangé donc, d’émotion majuscule, de sensation extrêmement forte. Xenophon, L’Arioste, Pascal, Ortega y Gasset ont exprimé cela avec une limpidité confondante. Ce moment, réitéré dans le film devant une biche dans les hautes herbes de l’île maléfique où vit Circé, puis au retour d’Ulysse devant Penelope et les prétendants, figure à mes yeux un enchantement. L.M.


Cela se passait vendredi 10 à la villa Koegui à Bayonne et nous délibérions à partir de 24 textes dont 3 issus de lycéens sur le thème des Fêtes de Bayonne (sur plus de 200 récits reçus de partout), afin d'en retenir 7 : un Grand Prix, un Prix spécial du jury, un Prix Francis Marmande et 4 autres lauréats, ces textes étant à paraître dans la prochaine édition du livre Bayonne est une fête (éd. Atlantica), de l'association Le Basque et la Plume présidée par Gorka Robles Aranguiz et Pierre Casamitjana. Jean-Paul Alègre, dramaturge français (chemise bleu ciel) préside le jury, composé de Maria Larrea, réalisatrice et auteur de Les gens de Bilbao naissent où ils veulent, assise à côté de moi (t-shirt Éluard), Marine Brugier-Dutournier, @idyllesculturelles, cheveux longs, assise à la droite d'Aude Cirier, directrice littéraire des éditions Calmann-Lévy et auteur d'un délicieux Goût du secret (chemisier rayé), et ma pomme avons ainsi délibéré avec sérieux et humour, rigueur et décontraction, de 9h30 à 12h30. Manquait à l'appel Frédéric Beigbeder, qui fut porté pâle. L.M.
Les lauréats :












La belle équipe au complet, ou presque.
Photos © Mathieu Prat


Ajouter à une huile d'olive d'exception, des tomates cerises, de l'ail, de l'oignon rouge ciselés, du sel, du piment d'Espelette, et les fèves, une fois poêlées, se réjouiront de retrouver les rougets à la sortie du four.




Oui, cela devient une manie. Je fais réaliser des t-shirts avec des phrases, des vers, des citations que j'aime. J'en ai déjà plus d'une douzaine, et ça ne s'arrêtera pas.

J'y serai vendredi prochain 3 juillet, au stand des éditions Passiflore.



CINÉMA. « J’écris ton nom », second volet de « La Bataille de Gaulle », du génial Antonin Baudry, est de loin bien meilleur que le premier volet, « L’Âge de fer », qui était déjà formidable et captivant (évoqué ici à sa sortie en salles). Magnifique réalisation, du grand cinéma avec de gros moyens, 70 millions d’euros (pour – étrangement - moins de 700 000 entrées la semaine dernière, c’est lourd à encaisser), un Simon Abkarian encore plus crédible dans le costume, la gestuelle, la voix, la diction, la stature arrogante, fanfaronne, pugnace d’un général qui ne plie jamais, qui « va vers son risque » et qui, à la fin, gagne, au nom de la France. Niels Schneider est impressionnant dans la peau d’un général Leclerc que nous nous prenons à aduler, la larme à l’œil, dans le désert de Lybie, et à son arrivée triomphale à Paris, Thierry Lhermitte impeccable dans le rôle du falot (pour ne pas écrire autre chose) général Giraud, Simon Russell Beale plus Churchill que Winston (je l’ai déjà écrit), Félix Kysil campe un très émouvant Jean Moulin, Anamaria Vartolomei splendide en résistante au charme fou, des scènes inoubliables de combat dans le désert des troupes de Leclerc contre une division de Panzer, ainsi que depuis l’hôtel de la Monnaie le jour de la libération de Paris, des émotions à la pelle dans les regards, les silences, les interrogations des soldats, la discrétion codée des résistants de l’ombre, les détails, l’atmosphère, tout procède d’un bonheur de plus de deux heures, mais je serais bien resté calé deux de plus cet après-midi, un peu comme lorsqu’on « enfile » les épisodes d’une série qui nous tient par le col et ne nous lâche plus. L.M.


L’émouvante déclaration d’amour à l’homme de sa vie, avec lequel elle partagea quarante-deux années, l’écrivain Paul Auster, par Siri Hustvedt, elle-même écrivaine accomplie, constitue un livre d’une pudeur, d’une sensibilité et d’une vérité rares, à la fois journal d’une maladie incurable et donc d’une lente descente aux enfers, et livre catharsis conçu de toute façon comme un impossible « travail » (littéraire) de deuil, d’une force admirable. Ghost stories (Gallimard) c’est mon cœur mon amour mis à nu, une adresse post-mortem à l’âme de Paul, qui habitera toujours l’appartement new-yorkais d’un couple littéraire devenu mythique, et où un possible dialogue perdure.
Bernard Chapuis nous revient enfin après de longues années de silence, avec un roman drôle, d’une finesse stylistique envoutante, en nous faisant entrer dans l’univers de deux vieux amis d’une élégance surannée des plus délicieuses. Rémy Charvet, marchand de livres anciens et Carline Devel, dermatologue des beaux quartiers parisiens conversent, et nous restons bouche bée. C’est chic, c’est fin, c’est du Chapuis. Ça va si vite, Monsieur Charvet ! (Herodios) entraîne son lecteur et des femmes « saphiques à hétéros », dans un dédale aventureux sur fond de marché international de l’art. La satire des snobs et des mondains pathétiques y est par exemple tordante, car le regard suraigu de l’auteur démasque avec tact et talent. C’est gai, mélancolique, subtil, on y boit et mange bien, on y est toujours impeccablement vêtu, et l’agilité d’esprit des deux principaux protagonistes devient vertigineuse au fil des pages. Un régal.
Il était temps que je plonge dans ce petit livre essentiel de Fabrice Gaignault, Un livre (Arlea), à peine quatre-vingts cinq pages d’une densité forte, au sujet d’un autre livre dans la vie de Primo Levi, en l’occurrence Remorques, du trop méconnu Roger Vercel (prix Goncourt 1934 pour Capitaine Conan) et dont l’incipit est « L’ouragan cernait la chambre »), trouvé dans le baraquement d’Auschwitz de l’auteur de l’inoubliable Si c’est un homme, et qui le maintiendra en survie, en quelque sorte, et renforça sa dignité en capilotade. Magie de la littérature, du livre, d’un seul livre représentant tous les autres livres, sans exception. L’auteur, précieux, ne puise-t-il pas depuis l’enfance « des élixirs de vie » dans la littérature, et déclare qu’un livre ne peut changer le monde mais il peut vous changer la vie. Un livre. N’importe lequel si vous avez l’impression qu’il a été écrit pour vous. Vrai. Dont acte.
Joseph Brodsky est un prix Nobel (1987) étrangement oublié. Poète pourtant mondialement publié, est-il pour autant attentivement lu ? En tous cas, il était temps que la collection Poésie/Gallimard le « panthéonise » à sa manière, que nous aimons, avec Comme un flambeau, dans ces ténèbres noires, Anthologie, 1961-1996 (les ténèbres peuvent-elles être rose bonbon ou bleu piscine?), qui mêle la poésie politique (symbole de la dissidence du régime soviétique, Brodsky fut victime d’un odieux procès, interné dans un camp, poussé à l’exil), la poésie paysagère – avec des pages inoubliables sur Venise, où le poète russe est d’ailleurs enterré, et l’inévitable – et c’est tant mieux - poésie amoureuse. 470 pages à feuilleter au gré, sur le sable.
Marc Bloch bien sûr. Étudié à Sciences-Po pour l’école des Annales et la drôle de guerre, L’étrange défaite (folio) m’a resauté à l’esprit à la faveur de l’actualité. Cette relecture salutaire d’un témoignage courageux et poignant de vérité, riche de formules d’anthologie, implacable sur la lecture des graves erreurs militaires et administratives de la part des chefs séniles et sans vision d’anticipation, sans réelle stratégie au fond, durant « la drôle de guerre », est une nécessité. Formidablement rédigé de surcroît, il est de ces livres (devenus classiques) de non-fiction, essais, témoignages, études de terrain, qui sont aussi des bijoux littéraires, et je pense aussitôt à Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss. Je me risque à rapprocher L’étrange défaite, sans qu’il y ait de parallèle, juste un air de famille, d’Un balcon en forêt, de Julien Gracq, et de La route des Flandres, de Claude Simon.
Gary toujours... Maria Pourchet, pour la fameuse collection des Équateurs, « Un été avec », nous offre une longue lettre au ton agréablement tutoyant, car jamais désinvolte mais plutôt admiratif à Romain Gary, lequel fut la révélation choc de sa vie à l’âge de dix-sept ans, avec Un été avec Romain Gary donc (Équateurs parallèles/France Inter), et sa prose limpide nous embarque avec brio à travers la vie et l’œuvre d’un auteur majeur. De plus en plus majeur. Certes, les connaisseurs du bonhomme, de son œuvre dédoublée, de ses multiples vies si riches, n’apprendront pas grand-chose, mais c’est comme avec le fameux Un été avec Montaigne, d’Antoine Compagnon (qui fut un énorme succès au cours de l’été 2013) : on a beau être un lecteur assidu, familier des Essais, on lit Compagnon avec un plaisir de gosse qui projette Harry Potter pour la dixième fois, histoire de retrouver des citations fétiches.
La légende, de Boualem Sansal (Grasset), « libres méditations d’un prisonnier encombrant », constitue le livre essentiel de cette année. Témoignage poignant, intraitable, juste, érigé comme une urgence socratique, un message de Cassandre meurtri mais debout, à l’adresse de tous les hommes de bonne volonté ayant le sens de l’écoute, un cri tendre, une leçon de courage, un récit humble qui n’oubliera jamais, qui ne pardonnera sans doute pas, une leçon de morale. Un livre de vie. Il ne s’agit pas du journal plus ou moins plaintif d’un écrivain libre injustement emprisonné dans les pires conditions d’humiliation, d’annihilation de la condition humaine. Ce récit sans ambages dénonce, accuse la bêtise insondable d’une dictature, fait montre d’une résistance à toute épreuve, poursuit le combat avec l'arme de la littérature, car « la vérité dérange, la justice inquiète, la liberté fait peur » écrit Boualem, qui semble devenu encore plus fort qu’avant sa funeste arrestation, le 16 novembre 2024. L’auteur n’oublie pas non plus ceux, ils sont légion, qui se prétendaient ses amis et qui non seulement le lâchèrent, mais le trainèrent dans la boue tandis qu’il croupissait. Aucun ressentiment chez Sansal, sans doute une déception historique qui ne l’étonna cependant guère.
Enfin, je découvre une revue littéraire, Possibles, que pilote Pierre Perrin, avec son numéro 40 qui paraît, afin de lire les premiers textes publiés d’une poétesse on ne peut plus précieuse, qui s’exprime quotidiennement « sur les réseaux » comme on dit, pour le plus grand bonheur de ses aficionados. La prose infiniment poétique de Marianne Ginesta possède une grande sensualité au sein de laquelle un certain fading cher à Roland Barthes et l’ivresse des corps, le disputent à la caresse des éléments – surtout végétaux et aquatiques, soit de l'indispensable Nature, et cela produit un mélange incandescent et délicieux comme (inventons) du miel au piment d’Espelette dégusté sur la peau de l'amant(e) dans une forêt ariégeoise traversée par un ruisseau ; une litière amoureuse. Ses poèmes sont d’ailleurs réunis sous le titre L’herbe sous la peau. Un beau résumé. Lu également dans ce numéro, Envie de baiser de Laurence Paulmier, d’une franche poésie, d’une vérité douce sans trash, et un bel hommage à notre cher René Guy Cadou signé Marie-Christine Guidon. L.M. (A suivre).

En cette saison, chaque matin ou peu s’en faut je marche le long de l’océan, de la plage de la Petite Chambre d’Amour à celle de La Barre qui donne accès au port de Bayonne aux cargos vraquiers et autres minéraliers, puis je retourne à la Petite, je me baigne, je nage si l’océan l’autorise, je rêve sur le sable, je lis des poèmes emportés dans le sac, éventuellement je griffonne quelques phrases dans un carnet, je rentre, je me douche, je me restaure, je lance un disque de musique baroque, un verre de rosé couronne le tableau, e la nave va. Ce matin, la Méditerranée s’étant invitée à l’angle gascon de l’Atlantique depuis deux ou trois jours comme si la canicule avait anesthésié les vagues, je savourais le silence, l’eau était translucide comme en Grèce, des bancs de muges allaient et venaient, je plongeais avec délice, puis je m’allongeais sur le rivage, remué par un flot tendre. La plage était déserte, à l’exception, au loin, d’une femme seins nus – cela devient si rare - jouant avec ses deux chiens, et d’un couple lisant en parallèle sous un parasol. Devant, un bateau blanc que je rêverais de posséder (passe ton permis d’abord, bourrique !) faisait des allers-retours. Pêchait-il à la traine, ou promenait-il une poignée de curieux ? Me prit alors l’envie de caresser du bord de la main le fin gravier visité par le flot à chaque molle vague, histoire de tenter de trouver un œil de Sainte-Lucie, ce coquillage réputé porter bonheur, et que ma mère cherchait – et elle en trouvait tant – sur cette même Petite Chambre d’Amour, il y a longtemps. J’étais gamin et je ne pensais qu’à surfer ou bien à faire du « body » dans les vagues. Le sable, le gravier m’indifféraient, mais ce matin du 23 juin, il m’appela. Ma fille en trouve régulièrement, elle a ce don, sans doute hérité de Ma, sa grand-mère. Mon fils en a constamment un avec lui. Alors je me risquais. Je balayais le gravier du bord de la main sans discontinuer, au point de perdre patience, et après avoir prélevé huit petits cailloux aux tons et rayures chatoyants comme des peaux de fauves, plus un autre en forme de cœur, je tombais sur mon premier œil de Saint-Lucie. Quelle ne fut pas ma joie. Je lâchais un petit cri et embrassais aussitôt le trophée salé. Je possédais soudain un porte-bonheur comme Karen Blixen une ferme en Afrique. Muni de mon minuscule trésor que je pinçais fort entre mes doigts, je plongeais, nageais sous l’eau et en ressortais enrichi. Je regagnais le sable, la serviette, je photographiais mon petit coquillage orné d’une spirale en forme de vague qui donne envie de la prendre, de la surfer. J’étais heureux comme un gamin. Et j’écrivis ceci. L.M.


Merveilleuse idée (merci Alice...) que cette anthologie littéraire remplie d’hommages tous plus enchantés et enchanteurs les uns que les autres. Il faut dire que le sommaire est d’une grande richesse, avec quarante-neuf noms prestigieux (photo), de Vassilis Alexakis à Virginia Woolf. Figurent bien sûr les grands poètes grecs, Constantin Cavafy, Odysseus Elytis, Yannis Ritsos, Georges Séféris... Des chantres éternels de la Grèce, à commencer par Jacques Lacarrière, Gérald Durrell, Lawrence Durrell, et bien sûr le regretté Michel Déon, qui évoquait « la facilité d’être » à propos de la Grèce où il vécut, notamment à Sptesai. Il y a de belles surprises que l'on doit à Chateaubriand, Morand, Jaccottet, Barthes, Cocteau, Fraigneau, Gautier, Yourcenar, Nerval... Le découpage du livre est géographique, ce qui aidera le voyageur avide de plaisir du texte avant tout. Les intermèdes du livre sont subtils, qui offrent des textes ayant trait à boire, manger, chanter, danser, nager, naviguer. Je ne résiste pas au désir de reproduire ces lignes de Déon qui donnent le ton de ce précieux florilège de 528 pages, et l’esprit du voyage sur la terre de l’Iliade et l’Odyssée. « N’avoir besoin que du nécessaire, ne pas quitter d’un pouce l’être que l’on aime, voir chaque jour le soleil se lever et se coucher, manger quand on a faim, écrire sur une table même boiteuse, se répéter que ce qui est beau c’est la mer, le ciel, un olivier retroussé par le vent, que l’amitié est partout où l’on franchit un seuil, que, déracinés, sautant d’un bateau dans l’autre, une anthologie de poètes remplace tous les livres, voilà un peu ce que je cueillais en Grèce ». Voici un anti-guide bien plus indispensable qu’un guide bleu ou vert pour notre prochaine échappée dans les Cyclades ou à travers le Péloponnèse. L.M.
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Visitez la Grèce avec... Un guide littéraire de la Grèce, La Table Ronde, 26€


Je faisais une tentative de tri dans mes photothèques éparses, en fin de journée, et deux photos argentiques, tirage papier couleur, ont ravivé ma mémoire : j’ai eu un timide passé de pêcheur, étiré paresseusement au fil des ans, conspué qu’il fut, voire phagocyté par ma passion immense - passée depuis vingt-six ans déjà, pour la chasse. Outre par omission, j’ai aimé pêcher de deux manières : le thon à la ligne avec les professionnels du sujet depuis Saint-Jean-de-Luz (à bord de L'Aventurier), et la truite à la mouche dans les torrents et les lacs pyrénéens, normands, irlandais, écossais. J’ose alors fourbir ci-joint deux images. Sur l’une je ferre un thon rouge au grand large de St-Jean (on aperçoit La Rhune au fond, dans une lueur diaphane) qu'un marin gaffe afin de m'aider à le hisser à bord. Sur l’autre, je tente de choper une belle fario écossaise (et l’instant d’après – mais je n’ai pas la séquence photo, je disparaitrai dans un trou profond et ne surnagea que ma casquette ornée de mouches artificielles imitant la sauterelle et quelques nymphes, soit des leurres acérés et emplumés à la main. Ça avait beaucoup rigolé sur la rive). « Tendre comme le souvenir », dirait Apo. L.M.


J’aime chiner les vieilles revues littéraires, la NRF, les Cahiers du Sud, La Délirante... Je retombe sur un numéro des Cahiers GLM (Guy Levis Mano) daté de l’automne 1956, et je suis ébloui par la richesse du sommaire. Les lecteurs de cette époque en étaient-ils conscients ? René Char sur Arthur Rimbaud, Maurice Blanchard, André du Bouchet, Yves Bonnefoy, des dessins inédits de Giacometti, Yves Battistini, Andrée Chédid, Jacques Dupin, Hölderlin et l’un de ses plus fameux poèmes, Pierre Torreilles, Guy Levis Mano... 78 pages de petits trésors poétiques. J’avais acheté cette revue le 18 octobre 1978 chez un bouquiniste de la rue Bonaparte, ou de Seine, à Paris, je me souviens. J’étais fébrile en le feuilletant dans le bus. Le relire cet après-midi dans le petit jardin sous un ciel en bleu adorable (in lieblicher bläue) fait un bien fou. Les vagues et le sable attendront. L.M.


Mercredi dernier, je me suis précipité dans une salle obscure afin de voir « L’Âge de fer », le premier volet du diptyque « La Bataille de Gaulle » signé Antonin Baudry, avec un Simon Abkarian magistral dans le rôle du général, et je fus ébloui. Par la mise en scène, par la rigueur des plans, par le faste d’un film démesuré à gros budget, par le jeu impeccable d’Abkarian – les gestes, la voix, les attitudes, les regards, les silences, les tremblements, sont confondants de mimétisme, et par les dialogues. D’emblée, le fraîchement promu général, interpellé par un officier craignant le pire tandis que leur colonne de chars s’enlise à Montcornet : « Mon colonel, c’est la débandade ! – Ai-je l’air de débander ? » répond le grand Charles. J’adore. L’orgueil sans limites de De Gaulle, la certitude d’incarner la voix et la voie de la France, d’en être son sauveur messianique, son serviteur suprême et dévoué corps et âme, sont palpables à chaque plan. En Afrique près de Leclerc (tendre Niels Schneider), on prévient le général des dangers du moustique, « les moustiques ne piquent pas De Gaulle ! » répond le général. Plan suivant, l'homme providentiel fanfaron est alité, saisi d’une crise de paludisme. Mais il se relève sans tarder, bien entendu. Nous sourions au fond de notre fauteuil. La mise en scène grossit ainsi le trait, par endroits, mais ça ne gêne pas. Le surlignage du réalisateur est-il trop fluorescent lorsque de Gaulle exprime avec une fermeté inflexible sa détermination rude, sa certitude arrogante face à un Churchill (superbe Simon Russell Beale plus Winston que nature) tout aussi dur sur ses positions coulées dans le béton armé, son obstination obsessionnelle... – Non. Le combat des chefs, associés rivaux parfois, déjà de vieux sauriens de la politique, de la stratégie et de l'honneur, n’en est que plus âpre et par conséquent renforcé d’une admirable épaisseur. De même, la couardise repoussante de l’amiral Darlan (Mathieu Kassovitz) ne fait que rendre le personnage encore plus abject. La douceur des jeunes résistants parisiens, incarnés par le touchant Florian Lesieur dans le rôle héroïque de Fernand Bonnier de La Chapelle – lequel assassinera Darlan à Alger (un moment d’énorme soulagement dans le film) et de Anamaria Vartolomei, sa complice dans les rues de Paris, figurent un contrepoint salutaire dans le déroulé du film. Je veux souligner que l’épisode, long mais je l’aurais bien rallongé, de la bataille de Bir Hakeim dans le désert libyen avec un général Koenig incarné par un prodigieux Benoît Magimel, est déjà à mes yeux un morceau d’anthologie du cinéma de guerre. Un film dans le film. Je regrette que l’anéantissement de la flotte française par l’aviation britannique dans le port de Mers el-Kébir n’occupe que deux ou trois minutes. Ce qui m’a gêné en revanche, ce sont certains propos hurlés par De Gaulle, comme « un Français ne tire pas sur un Français ! ». Vingt ans plus tard, le 26 mars 1962, « la Grande Zohra » fera ordonner aux soldats présents de tirer à la mitrailleuse, rue d’Isly à Alger, sur les Français, les Pieds-Noirs, venus manifester contre les accords d’Évian signés une semaine plus tôt. Bilan du massacre : 80 morts, 200 blessés. On n’oublie pas. Reste que ce film est un grand film pour tout un chacun, les Gaulliens surtout. Quant aux Gaullistes, ils sont forcément acquis à la cause. Vivement le 3 juillet pour aller voir la suite, au titre éluardien : « J’écris ton nom ». L.M.
P.S. : J'aurais tant aimé que mon père regarde ces deux films, puis en discuter avec lui...

Et voici le jury du prix Paul-Jean Toulet épinglé dans Paris Match...


Armand Robin (1912-1961) est un immense poète pour – comme souvent, une confrérie qui se passe ses poèmes en chuchotant de plaisir. Je l'ai découvert en novembre 1978, le mois de mes vingt ans en achetant « Ma vie sans moi » et je ne l’ai plus laissé hors de portée de mon plaisir quotidien à relire de la poésie en picorant, en musardant. Cette première édition de « Ma vie sans moi » dans la précieuse collection Poésie/Gallimard date de 1970. Elle contient un recueil capital à mes yeux, « Le monde d’une voix », lequel fut sauvé après la mort du poète anarchiste (d’une embolie ? sous les coups de la Police ?). Sauvé car, gravement malade et accablé de dettes, ses créanciers sans scrupules (pléonasme) et peu amateurs de poésie, chargèrent les employés de la ville de Paris de saisir ses livres et ses manuscrits – plus de mille pages jetées dans une décharge. Il ne reste alors rien, à l’exception d’une précieuse compilation de textes publiés en 1968 sous le titre « Le monde d’une voix » dont je donne quelques extraits plus bas. Une somme qui fut sauvée in extremis par Claude Roland-Manuel, Gilberte et Georges Lambrichs qui s’introduisirent dans l’appartement du poète et remplirent à la hâte trois valises (Françoise Morvan, préface – très éclairante - à l’édition de 2026) sous le nez de l'administration. Cette nouvelle édition est, elle, suivie de « Fragments » qui sont « les vestiges d’un grand livre perdu » (Françoise Morvan). Et c’est magnifique.
Armand Robin était polyglotte – il connaissait une trentaine de langues. Il n’a eu de cesse de traduire les poètes chinois, russes, hongrois, arabes, italiens, espagnols, mongols, finlandais... afin de faire circuler les mots. C’était aussi un féru des radios étrangères, qu’il écoutait obsessionnellement. Cela donnera un livre, « La fausse parole », lequel dénonce notamment la propagande stalinienne, le silence totalitaire via les ondes par des « éperviers mentaux ».
Il publia un seul roman, « Le temps qu’il fait », véritable épopée en l’honneur des paysans bretons, leur misère, leur ignorance, leur touchante simplicité. Il en était, Breton lui-même ayant connu la faim. « Le poète sauve tout un monde anéanti dans son ensilencement » (Alain Bourdon, préface à l'édition de 1970).
Revenons à sa poésie. Bien que je préfère la première édition car elle contient ce long recueil magnifique, « Le monde d’une voix », je découvre les « Fragments » avec beaucoup de bonheur, et qui recèlent finalement une belle surprise – lire plus bas. Reste que le mince recueil intitulé « Ma vie sans moi » renferme la quintessence de la poésie de Robin, et selon les deux éditions que je possède, la somme de poèmes diffère. Elle est plus copieuse, enrichie d’une seconde partie, dans la toute nouvelle édition (mai 2026), dédiée à quelques traductions par Robin, qui précise d’emblée : « Traduire un poème c’est conclure une alliance avec un premier traître... ». Il y a là de poèmes d’Essénine (auquel le recueil « Ma vie sans moi » doit beaucoup...), Maïakovsy, Rilke, Poe, Tchekhov pour les plus connus d’entre eux. Armand Robin travaillait sans cesse, évoquait « l’opium de la fatigue ».
Le mieux est de livrer ici des mots, des vers, des bribes, puisque la poésie est avant tout le mot avant d’être la phrase ou la strophe, afin de donner un avant-goût à ceux qui sont à la veille d’un grand bonheur : découvrir Armand Robin, sa poésie tendre et mélancolique, parfois désespérée, amoureuse toujours, intimement liée à la nature, à l’égarement aussi, sachant chasser le mot juste afin de produire la sensation idoine, le frisson que le lecteur attend.
Florilège :
« Ma vie sans moi » s’ouvre sur ces vers : « O souvenirs sautant de glaçons en glaçons / tels des corbeaux criards sur les champs de l’hiver ! ». Autres extraits : « Écoute le temps dur se dépouiller de nous / Et nos oublis mourir dans les plis de la nuit ». « J’écoute, fier veilleur, sous mon soleil vieillir / L’avril mouillé de pleurs de ton premier baiser ». « Je marcherai sur moi, meurtrissant la rosée de mes songes... ». « Printanière, toujours la même, / Je t’aimerai, puisque je t’aime ». « Élan plié, brisé, qu’un sort fait d’onde entraine, / Tout ce hasard d’eau frêle étonnant de silence / C’est l’abîme en mes bras passant de peine en peine (...) L’éternité, toute semblable à quelque enfance (...) Roule tout contre moi ses hanches d’algue immense ».
Extraits de « Le monde d’une voix » : « L’avant-aube où je vis est affairée ». « Je serai dans le monde à partir de minuit / Avec les ronces et le travail de la rosée ». « Depuis longtemps je cherchais une aube / Où poser mes plumes d’oiseau » (poème intitulé « Ma femme »). « Et sobrement dans mes deux mains / Je buvais dans le grand bol de l’aube ».
Extraits de « Fragments » (dans lesquels nous retrouvons finalement la plupart des poèmes figurant dans « Le monde d’une voix », augmentés de nombreux inédits. Aussi, les extraits qui suivent relèvent de ces derniers, mais ne touchent pas aux nombreuses notes évoquant divers écrivains et une sorte de journal intime) : « Un peu de bruit subsiste après nous : / Bruits de roseaux penchants, d’herbes hésitantes ». « Sous l’oiseau qui chante se tait la branche, / La rosée ne demande pas à briller / Je suis soumis aux nuits étoilées, / Ma parole me vient des joncs remués ». « Je serai pour toute ère un étrange étranger / J’aurais passé mes jours à supprimer ma vie ». « Là, fatigué, je ne sentais que de la rosée, / Là, fatigué de moi, je me sentais reposé ». « Je suis sobre d’aube / Mais un hêtre suffit / Pour que je sois ivre ». « Tellement d’amour sur tant de clairières ; / Tous mes rendez-vous, c’est toujours de tige en tige ».
Armand Robin écrit par ailleurs : « J’aime à rêver d’une poésie qui serait une grande chose simple ; il ne peut sans doute être bon que la beauté ait honte d’être humaine ». Nous rêvons tout à trac d’un Quarto/Gallimard rassemblant son œuvre éparse. La collection a sans doute d’autres auteurs à fouetter. Rêvons quand même de pouvoir continuer de vivre sa poésie... avec lui. L.M.





L'ami Christian Authier rend compte de la remise du prix hier à Guéthary.

Le jury du prix Paul-Jean Toulet 2026 était au complet à Guéthary hier, avec notre lauréat Michel Houellebecq. On reconnait sans peine (sur les photos ci-dessous) d'autres célébrités comme Fanny Ardant, Frédéric Beigbeder, Guillaume Durand. D'autres, moins célèbres - quoique - sont Florence Mars-Chataîgnier (longs cheveux bruns, chemisier clair et longue jupe beige, blouson de jean), Aude Lancelin (cheveux blonds et longs, justaucorps rouge ou chemisier noir, jean moulant), Frédéric Martinez (casquette, parka kaki, longues patillas aux joues), Frédéric Pajak (parka kaki, barbe blanche, chemise en jean noire), Jean Le Gall (crâne dégarni - comme moi, lunettes, veste de chasse kaki ou veste en laine blanche), Fabrice Gaignault (veste bleu marine, chemise bleu ciel), Frédéric Schiffter (chevelure grisonnante, barbe également, veste en lin grège, chemise bleu ciel, jean) et moi-même (chemise blanche sur un t-shirt de circonstance afin de rappeler qu'il convient - toujours - de prendre garde à la douceur des choses). Ce fut un ouiquènde (comme l'écrivait Roger Nimier) placé sous les signes de l'amitié, du rire, des verres, des bons mots, du partage, du bonheur littéraire d'être ensemble autour de notre lauréat enchanté. Vive Guéthary et vive Paul-Jean Toulet ! L.M.




Immense merci à Claude Calvet, chef du restaurant "Getaria", à son talent, au déjeuner somptueux et au cocktail servi dans le jardin d'Etcheberria, dernière demeure de Toulet et propriété de la très charmante Eugenia et de son époux Yves qui nous ont accueillis avec chaleur et générosité comme l'an passé. Merci au nouveau maire, Benoît Lamerain dont le discours fut de haute tenue, très classe. Merci au café du Fronton pour son accueil en soirée. Et puis j'arrête là les remerciements, car j'ai l'impression d'écrire un de ces discours prononcés à Cannes - dont je me moque copieusement... L.M.









Cet inaltérable poème de l'immense Marguerite Yourcenar... Laquelle écrivit aussi ce mot que je me répète souvent et qui me bouleverse chaque fois : "Où me sauver ? Tu emplis le monde. Je ne puis te fuir qu'en toi."
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J’aime lire Christiane Rancé, qui est subtile, styliste, profonde, sensible. Chacun de ses livres, qu’ils évoquent la foi, la spiritualité, des figures emblématiques qu’elle biographie ou des déclarations d’amour à des lieux, m’est précieux. J’ai évoqué ici son admirable « Dictionnaire amoureux des Saints ». J’ai savouré jusqu’à la page 332 son « Bella Italia, un itinéraire amoureux » (Tallandier, 2023), « une terre qui nous donne le goût du bonheur et de l’éternité », écrivit-elle, notamment les pages napolitaines – et je ne lui en voulus guère de ne pas évoquer « mon » île, Procida, car cela la préserve encore. Là, je suis saisi par tant de plaisir du texte, avec « Que viva España, un itinéraire amoureux » (Tallandier, mars de cette année), et pour cause : mes origines sont italiennes par mon père et espagnoles par ma mère. J’espère en conséquence que le troisième itinéraire amoureux de Madame Rancé (dont l'ancêtre abbé fut loué par Chateaubriand), mettra en lumière le plus beau pays du monde; la France. Le titre pourrait en être « Vive la France, un itinéraire... ». Rêvons. Et revenons à la Péninsule, si amoureusement décrite, avec un ressenti d'une telle profondeur des paysages aragonais, castillans, andalous, catalans, une telle connaissance des peintres dont nous murmurons tous les noms – et ils sont nombreux, un tel appétit pour la fiesta, le souvenir de la movida, les nourritures terrestres si riches, si indispensables à notre bonheur, un tel talent pour suggérer la chaleur d’une rue mais aussi la musique rafraîchissante d’une fontaine où « l’eau roucoule », l’épopée du Cid, le trajet de Thérèse d’Avila (l’une de ses chouchous), la musique silencieuse, « la musica callada » de Jean de la Croix et ses sublimes poèmes, l’évidence quichottesque, l’esprit du rituel du paseo, celui du verbe double esperar (attendre et espérer), le castizo (célébré par Michel del Castillo, curieusement absent du volume), la philosophie profonde, essentielle, du desengaño (autant que du noble principe de vie, le « quedar bien »), l’évocation sensible de Cadaqués, du gigantesque toro d’Osborne qui résume le mythe ibérique à lui tout seul, l’idée daliesque que le mot épine aurait engendré celui d’Espagne, le mythe par bonheur tenace d’Ava Gardner, alias Pandora (le film absolu à mes yeux), à Tossa de Mar, « la plage de l’étreinte », nous rappeler que séfarade signifie espagnol, Gaudí et le parc Güell bien sûr, l’évocation du trop rare Raymond Lulle, celle de Miguel de Unamuno qui prétend qu’à Majorque on vieillit plus lentement, l’hommage à l’immense « Automoribundia », livre inclassable de « Ramon ». Ramon Gomez de la Serna, auquel nous revenons souvent pour picorer au hasard. Evoquer Aínsa, le tunnel d’Aragnouet-Bielsa, touche au plus profond le rédacteur en chef de « Pyrénées magazine » que je fus, de même l’évocation sensible du fabuleux désert des Bardenas, le lac de Mediano et son village englouti avec la flèche de son église brandie comme Excalibur... Los Mallos de Riglos, l’éloge de l’indépassable « Manuscrit trouvé à Saragosse » de Jan Potocki, livre précieux, lu à Formentera l’année de sa publication, et le retour du Cid campeador, Rodrigo Díaz de Vivar, de Chimène, de Tizona l’épée mythique, de Babieca le cheval iconique au détour d’une page, ravissent la lecture et augmentent notre sentiment de la virtus, la vertu. Ainsi, de l’évocation de Camilo José Cela et sa « Famille de Pascal Duarte », second livre en langue espagnole le plus lu après le Quichotte ! Camilo, originaire du village de Padrón, dont nous dégustons chaque semaine les petits piments verts éponymes, en omelette ou bien comme ça, en escorte, en nous moquant de ceux qui l’appellent « piments del padron », pensant qu'il s'agit des piments du patron... La poésie gallega qui engendra la « morriña », tristesse insondable, « maladie poétique de l’esprit », cousine de la saudade et du duende. Et bien sûr Roland à Roncevaux, le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle, « campo stella », l’étoile tombée sur un champ, le col adoré d’Ibañeta, le « sirimiri », sorte de crachin basque qui encapuchonne San Sé (un verbe que Christiane affectionne : encapuchonner...), un Pays basque un peu bâclé à notre goût atavique – mais bon. Il y a Elkano le héros marin, San Juan de Gastelugatxe le lieu absolu, de bons pintxos dégustés avec les doigts comme il se doit, et même des kokotxas - notre péché mignon, dans ce livre. L’évocation de la voix unique de feue Montserrat Figueras, qui fut l’épouse de Jordi Savall, maître de la musique baroque, et des « Cantigas de Santa María » m’a ému. J’ai aimé découvrir une auteure gourmande de percebes (pousse-pieds), de poulpe, de vin basque canaille, le Txakoli, amante de « l’art tellement espagnol de fêter la vie », exaltée lorsqu’elle écrit « Je suis heureuse. Je suis à Séville ». Ô combien nous partageons la simplicité, l’évidence de ces deux phrases, puisque lorsque nous y retournons, nous éprouvons la sensation du poisson échoué qu’une vague renvoie à la mer, soit à la vie... Et puis il y a des pages enflammées à propos de Madrid et de sa San Isidro, los « gatos », surnom des madrilènes, Velazquez, Tolède, Grenade, Cadix, Dalí encore à Cadaquès - où Rancé enfant découvrit l’Espagne (il y a pire lieu), l’ombre d’André Suarès, et toujours Thérèse d’Ávila, Ronda et Rilke, ses arènes fondatrices, l’insondable profondeur du Bétis, le Guadalquivir, la sauvagerie domptée de Doñana et ses lynx invisibles, la saveur d’une manzanilla dégustée in situ, à Sanlúcar de Barrameda, patrie du torero Paco Ojeda, l’indomptable Luisa Isabel María del Carmen Cristina Rosalía Joaquina Álvarez de Toledo y Maura, 21e duchesse de Medina Sidonia – la Duchesse rouge. Et puis ce mot légendaire de Manolete : « Quand je vais toréer, je laisse mon corps à l’hôtel », lequel définit l’âme espagnole à ses marges. Le chic anglais mâtiné de sensualité latine lorsque l’on se rend à la Maestranza, les arènes sévillanes. Don Juan, Carmen encore. L’Espagne, quoi. Dans ses multiples splendeurs. Si admirablement circonscrite par Christiane Rancé. L.M.


J’ignore pourquoi je commence à regarder la toujours plus pathétique cérémonie des machins, des quoi déjà, enfin de Cannes, les palmes, le festival de l’entre-soi érigé en pestacle décomplexé du narcissisme stratosphérique qui s’autocongratule sans honte ni limites, « sin verguenza » dirait ma mère, avec trémolos et larmes et silences calculés, répétés (les lauréats ont été prévenus à l’avance), le cinéma toujours, mais indigent, avec le mot « merci » répété ad nauseam, car ils remercieraient jusqu’à la concierge du Carlton qui leur a monté leur smoking repassé, et je me dis que le monde du cinéma ne doit plus aujourd’hui étudier à la Fémis ou à l’Actor studio mais à Sciences Po - enfin, à l’école de mes belles années (et dont je suis fièrement diplômé), laquelle avait de la teneur, du sens, de l’épaisseur, mais qui a été violemment et soudainement remplacée par une officine islamiste et antisémite, comme chacun sait. Juste pour dire qu’il n’est question que de bons sentiments politisés à mort et systématiquement, avec de gros sabots souvent ineptes et inconsistants, du niveau des slogans de ces « mutins de Panurge » pour citer le regretté Philippe Muray, et ce dans chaque discours assorti d’affligeantes déclarations sur l’oppression, les guerres injustes (sic), les minorités massacrées, l’abomination qui gouverne le monde, les souffrances dont on nous a fait le résumé afin que nous soyons au courant, nous les acteurs, réalisateurs qui lévitons au-dessus du monde, occupés que nous sommes à continuer de réaliser obstinément des films dont le sujet tourne toujours et seulement autour de notre petit univers : les problèmes de la création, les interrogations d’une actrice ménopausée, les angoisses d'un réalisateur vieillissant, bref, leur nombril encore et encore – c’est d’un fatigant. Et puis la Palestine bien sûr mais pas seulement, et j’en passe par pudeur. Tout cela devant un micro, fondu dans des toilettes de « créateurs » hors de prix, face à un amphithéâtre empli d’un microcosme ayant l’impudeur d’accepter de se faire filmer par France Télévisions afin de distraire, voire de fasciner la France d’en bas devant son poste, la ménagère et la coiffeuse, le chauffeur de taxi et le docker, et ça s’embrasse, et ça s’applaudit à tout rompre, et ça hurle même à l’annonce d’un palmé (le ridicule ne tuera hélas jamais), avec une musique forte de péplum en fond, et ça continue de se dire je suis la plus belle, je suis le plus inventif, nous sommes incroyables, inncraidibeule, et ça persiste à faire semblant, le cinéma toujours. La sincérité est l’immense absente de ce genre de pitoyable cérémonie (je n’évoquerai pas les Molières et autres grossièretés nauséabondes rendues publiques elles aussi ces temps-ci)... Alors il est temps de zapper. Je revois, histoire d’augmenter si cela est encore possible mon dégoût, ces coudes articulés par dizaines cette quinzaine, comme des chats dorés pour le Nouvel An chinois, qui font s’agiter une main paralytique vers un public avide que l’auteur du geste s'applique à ignorer, ne voit même pas, mais auquel il sourit très bêtement, ces gestes d’une idiotie maximale que l’on tolère lorsque seuls le Roi d’Angleterre et le Pape les exécutent. Et encore. Mais, avant, je m’installerai ces prochains jours dans une salle obscure – mon plaisir inouï et intact depuis mon enfance : le noir se fait enfin, le rideau s’étire, le logo d’un producteur majeur apparaît, la stéréophonie frappe mes tympans à les faire vibrer, je m’enfonce, me cale mieux au fond de mon fauteuil et j’ouvre très grand mes yeux et mon âme et mon corps au film qui commence -, ma liste est longue car j’ai pris du retard et certains ne sont pas encore en salle, mais je note, car je ne veux en rater aucun : Les rayons et les ombres, L’Abandon, La Bola Negra, L’Être aimé, La Vénus électrique, La Bataille De Gaulle (1 et 2), Hamlet, Paper Tiger, Notre salut, Fatherland. Liste non exhaustive. L.M.
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P.S. : Je sais, c'est parce que, après un excellent déjeuner au Bar du Marché, afin de rendre hommage à Josette, alias Joséphine (lire plus bas l'article dédié à sa disparition), j'ai vu cet après-midi sur grand écran, dans un charmant pub irlandais bayonnais, Katie Daly's, le match époustouflant de l'UBB contre Leinster en finale à Bilbao, soit un rugby d'anthologie, de respect face à un pack irlandais hélas absent. Et que ce match, partagé avec quelques pintes de Guinness, mon vieil ami Benoît Lasserre et le seul Irlandais présent, m'a galvanisé. Alors oui, les affligeantes autosatisfactions cannoises qui devraient être interdites par la loi, ce fut non. Na.

Je me suis régalé à picorer la précieuse anthologie intitulée « Le goût du secret », concoctée par ma nouvelle amie Aude Cirier, directrice littéraire de Calmann-Lévy désormais, après avoir dirigé la collection Quarto chez Gallimard, avec laquelle je partage le privilège de siéger au jury du « Basque et la Plume », lequel sélectionne chaque printemps les meilleurs récits des Fêtes de Bayonne, puisque « Bayonne est une Fête ». Il s’agit de la collection fétiche « Le Petit Mercure » (Mercure de France) dont nous collectionnons les titres depuis tant d’années. Je l’ai picoré, ce « Goût du secret », à la plage de la Chambre d’Amour cet après-midi, entre deux plongeons dans un océan aspirant et riche de baïnes, car les 34° Celsius semblaient avoir augmenté sur le sable exactement. Juste quelques mises en appétit (en photo) afin de vous donner l’envie de vous précipiter sur ce diable de petit bouquin que j’aurai plaisir à offrir ; et à offrir encore*. L.M.
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*Textes – entre autres, de Hugo, Marie de France, Rostand, Wilde, Quignard, Sartre, Supervielle, Le Clézio, Mauss, Sénèque, Ovide, Voltaire, Saint-Simon, Gide, Lovecraft, Tacite, Hippocrate, La Fontaine, Plutarque, La Bruyère, JB Pontalis, Tanizaki, Bobin, Gary...


de l'immense Pascal Quignard, "Vie secrète", l'un de ses meilleurs livres à mes yeux.

Christian Bobin (auteur chouchou d'Aude...)

Josette... Josette Erramoun. L’âme du BDM, le Bar du Marché de la rue des Basques à Bayonne, épicentre et querencia, rendez-vous comme on dit aimant. Jeannot son mari, imperturbable au comptoir durant tant d’années, Christian leur fils au regard aussi pétillant que sa façon d’aller et venir prestement d’une table l’autre, avec toujours un mot sympa et drôle au bout des lèvres. Les années passent. Une institution à elle seule, Josette. Nous l’appelions Joséphine, avec mes sœurs. J’ignore pourquoi. « On se retrouve chez Joséphine après les courses ». Chaque samedi durant tant d’années, c’était rituel. Lorsque j’arrivais à l’heure de déjeuner, les bras chargés de victuailles pour la semaine, nos regards se croisaient, je lançais aussitôt un « Y’en a ? », et soit Josette ne répondait pas, soit elle opinait du chef en ajoutant « allez au fond, je m’occupe de vous ». Une phrase sans « r » roulée par sa voix unique engendrée par les Aldudes, son Pays Quint natal. Rrrarre... « Y’en a » désignait les cèpes de l’omelette, ou plutôt les cèpes généreusement servis avec des œufs autour, comme chez Zaza au Chalet Pedro à Iraty (mais Zaza a vendu, ce qui figure une autre façon de s’éclipser). Souvenirs. J’ai croisé Josette il y a quelques jours à peine dans la foule, ou plutôt la marée du marché du samedi matin, sur les quais de Nive, côté halles. Cela m’a ému. Je ne pouvais comme nous tous imaginer que. Le BDM demeure, et Christian l’a bellement agrandi, décoré avec talent et humour. Mais Josette va manquer... - Non, que dis-je. Elle sera toujours là demain matin dès 6h30, nous en sentirons la présence au moment du premier café, et je l’entendrai rouler les « r » comme le Gave les galets, et l’Adour sa mémoire. L’âme de Josette habite le Bar du Marché. Le bail est emphytéotique. L.M.

Les hasards de la Toile... Je reçois au courrier ce matin un exemplaire de mon livre « Les Bonheurs de l’aube » (La Table Ronde, septembre 2001) acheté d’occasion sur un site dédié afin de l’offrir dans sa première édition* à je sais qui. Quelle n’est pas ma surprise de découvrir qu’il s’agit de l’exemplaire du service de presse que j’avais signé au 40, rue du Bac sous les regards bienveillants de Laurence Caracalla et Cécile Guérard, à
l’intention de feue Edmonde Charles-Roux. Je relis ma dédicace (bavarde) et trouve une carte sans doute rédigée par l’auteur d’« Oublier Palerme » sur laquelle il est précisé « Pour le prix Goncourt de la Nouvelle ». Effectivement, cet automne-là, pour le prix millésimé 2002, j’ai manqué d’un cheveu de recevoir cette prestigieuse distinction. La veille des délibérations des sages chez Drouant (dont Edmonde C.-R. faisait partie), mes éditeurs – Olivier Frébourg et feu Denis Tillinac, m’avaient appelé pour m’annoncer qu’ils pouvaient d’ores et déjà faire imprimer un bandeau rouge puisque j’étais devenu l’unique candidat finaliste. Diantre ! L’affaire semblait pliée. La suite fut autre, avec un coup de théâtre à la clé (détails sur demande). Un quart de siècle après, tout cela me revient tendrement avec ce courrier matinal ; et j’en souris. L.M.
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* Les éditions Cairn ont repris récemment ces « Bonheurs »,
augmentés d’une préface que m’a immédiatement donnée Dominique Bona, de l’Académie française.

Deux parutions à signaler : L’édition 2026 de Visit Bayonne incluant le cahier Bayonne gourmand, plaquette gratuite de 100 pages à laquelle je collabore depuis l’origine, publiée par l’Office de Tourisme et l’agence Atlantica. J’y signe plusieurs articles : Ville culturelle et artistique, Ville commerçante et artisanale, Ville animée toute l’année, Ville sportive, et Ode gourmande à Bayonne. L’invité de l’année de la rubrique Une journée gourmande est le truculent ami Gorka Robles-Aranguiz, par ailleurs à l’origine – avec son complice Pierre Casamitjana, de l’association Le Basque et la Plume. L’autre parution est ainsi l’édition 2026 du Livre des Fêtes de Bayonne : Bayonne est une Fête, réalisée par Le Basque et la Plume, qui comprend les meilleurs récits des dernières Fêtes sélectionnés par un jury (auquel j’appartiens, et présidé par le dramaturge Jean-Paul Alègre) ainsi que trois textes d’auteurs invités, comme je le fus d’ailleurs en 2024. Il s'agit cette année de Xabi Molia, Marie Darrieussecq et Alain Gardinier. Il reste une quinzaine de jours pour participer à ce concours littéraire singulier et adresser votre propre texte (10 à 15.000 signes, sujet et genre littéraire libres) sur les Fêtes, en Français, en Basque ou en Gascon, puisqu'il existe trois éditions distinctes du livre. Après quoi, nous nous remettrons au travail avec les autres jurés afin de sélectionner les meilleurs envois, puis nous désignerons les lauréats le 10 juillet – peu avant l’ouverture des Fêtes. Les textes primés paraîtront en avril prochain. L.M.
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visitbayonne.com (gratuit, à retirer à l’O.T.).
lebasqueetlaplume.art (avec le règlement du concours. 15€, en librairie).




Balade en moto au centre de Biarritz, ce mardi 28 avril. On ne pouvait échapper au défi béchamel – pardon, au défilé Chanel (baptisé Croisière) à la faveur de la réouverture de la boutique mythique de Coco, villa Larralde, rue Gardères. L’événement est décalqué sur les réseaux par des centaines de smartphones voyeurs, ça dégueule de partout. Pluie tiède de stars sur le retour posant comme des bœufs gras à Bazas, masquant - en se tenant à distance - les dérives de leur charcutier esthétique respectif derrière de longues mèches ou des lunettes noires gigantesques. Au Casino, des mannequins en file indienne tirant toujours la gueule et revêtant des fringues impossibles allaient de leur risible démarche croisée comme des esclaves au marché devant un parterre de fats suffisants. Dehors, une noria infinie de corbillards noirs faisait office de taxis entre le Palais et le Casino – 400 mètres à tout casser. Et un service d’ordre trumpien, des dizaines d’hommes lugubres en costard noir – l’impression, face à eux, d’être dans une boutique Nespresso en quête de ristretto. Et l’océan par-delà, calme, plein, sans vagues pour une fois, apaisa mon humeur. On critiqua Blanco le nouveau maire pour son accoutrement – le seul pourtant à être digne d’intérêt, car libre. La veille, la princesse Charlotte signa son indigente « Fêlure » d’élève de terminale au Bookstore. Biarritz renoua avec le strass sans trace. Le développement non durable colle à la peau exagérément bronzée comme une banquette en skaï de TER de cette ville, et cela la distingue des cités voisines à l’authenticité... autre. L.M.


Je m'autorise une incursion à la page 103 de mon livre composé de fragments intitulé Le Bruissement du monde (Passiflore, 2021) à la suite de la note précédente consacrée à la lumineuse et galvanisante correspondance entre Maria Casarès et Albert Camus (autour de laquelle je tournais depuis sa publication), car il est question de la même pudeur, de la même hésitation. Doit-on, devons-nous, oser ou bien renoncer... L.M.


Je lis leur correspondance amoureuse avec beaucoup d'appréhension, celle du voyeur, celui qui a dérobé des lettres dans une boîte dédiée en y glissant sa main - avec un fort sentiment de culpabilité ; me sentant mal. C'est ainsi. J'adore le genre épistolier, autant que lire des Journaux intimes devenus extimes, mais demeure en moi cette résistance devant la porte que l'on ne peut de toute façon pas ouvrir sans frapper. Mais, bon. Elle est belle, cette correspondance entre deux scorpions - j'affectionne les méandres de ce signe (je suis né un 7 novembre comme Albert Camus, et Maria Casarès un 21 novembre), car elle est incandescente, jalouse, impatiente, pressante, gorgée de désir, de feu, de verbe. Dès le début, je tombe sur ceci (A.C. à M.C., vendredi 7 juillet 1944, 23 heures), qui me bouleverse. Je poursuis la lecture, j'ai déjà avalé cent pages. L.M.



Plage de la Petite Chambre d’Amour, hier après-midi. Premier bain de mer. Vivifiant. L’expression m’évoque Paul Morand. Le clapot apaisant d’un océan méditerranéen – une fois n’est pas coutume – ajoute à la sensation d’être au bord des lèvres de la mer tyrrhénienne, laquelle me manque. Y remédier rapidement. Le sable est désert ou peu s’en faut. Quelques rares chercheurs d’yeux de Sainte-Lucie, ce ravissant petit coquillage rond réputé porter bonheur, avancent plus lentement que des escargots, tête baissée, caressant le gravier d’un pied nu dans un mouvement d’essuie-glace, mains dans le dos, seuls à la lisière du monde. Quatre pétasses à la peau immaculée et aux faux-cils démesurés, serrées comme des sardines sur leurs serviettes étalées au milieu de nulle part, écoutent un rap assourdissant aux paroles violentes. Je me déplace quinze mètres plus loin. Il convient de renoncer à affronter une telle outrance ; tant d'incivilité banalisée. Je perçois mieux le murmure océanique. La drague rouge Hondarra clape devant. Une vedette de la Marine croise au large. La chaleur tape. 30°C. Un vent salutaire caresse ma peau. Les goélands affalent sur la plage à la manière des pigeons de ville dans une flaque de soleil. Sérénité. Je lis un livre pour la sélection du prix Paul-Jean Toulet. Du sable se glisse entre les pages. Je les secoue. L.M.

Je dînais hier dans un nouveau restaurant italien bayonnais après avoir vu le film espagnol « Romería », et je choisis ce vin des Pouilles. Que penser du manifeste de sa contre-étiquette ? Au recto, le A de l’anarchie annonce la couleur, le vin se nomme Anarkos, et se définit en anglais comme « un vin contre » - j’aime beaucoup l’idée, pensant, et je l’ai déjà écrit, qu’il faut toujours boire contre. Au verso donc, il est question de sacrifice, de colonisation capitaliste, d’exploitation, de migration forcée, de complicité partisane, d’oppression culturelle, d’annihilation de toute typicité, de la domination du marché et autres poncifs idéologiques répétés ad libitum depuis Proudhon. J’ai vite tranché l’affaire en la mettant sur le compte de l’humour... politique, chose assez rare sur les étiquettes foldingues qui fleurissent depuis quelques années sur les bouteilles – et c’est heureux (en plus, il se défend pas mal ce vin). L.M.



Il y a vingt-huit ans jour pour jour, le 19 avril à deux heures du matin, ma mère rendait l’âme et je tenais ses deux mains. J’écrivis trois ans plus tard, habité par la mémoire de cet instant unique de l'existence « Morbidezza », le récit qui ouvre mon livre « Les Bonheurs de l’aube ». Puis j’écrivis un roman, « Flamenca » dont elle est le personnage principal (les deux à La Table Ronde). Mais auparavant, treize jours après que j'ai fermé ses yeux avec une fébrilité inédite (aucun fils ne peut imaginer qu'il donnera la nuit à celle qui lui a donné le jour), je n’écrivais pas mais vomissais à l’encre noire en trois heures, de douze à quinze, ce premier mai-là, un livre de haïkus taurins comme des coplas, « La Corrida du 19 avril » (Atlantica, les droits d’auteur ont été versés à Vaincre le Cancer, hôpital Paul Brousse, Villejuif). La métaphore du toreo s’est imposée à tout mon être sans que j’aie le temps de lui poser question. Je fus comme sous hypnose je me souviens. J’ai rédigé ces poèmes tranchants l’un après l’autre avec l'adresse ferme d'un cavalier de rejón, une imparable fluidité métallisée, armé d’un torrent de mots écorchés, impeccablement précis, sûr de moi au point de ne jamais me retourner, me relire. Maman tenait sans doute ma main gauche prolongée de mon fidèle Mont Blanc. J’ai écrit sous sa dictée d'outre-rien, j'ai décrit à ma manière les deux dernières heures de son passage sur Terre. Sa dernière pelea, son ultime et noble combat, huit quarts d’heure de vérité au cours desquels elle fut tantôt toro, tantôt torera. Il m’est apparu un instant que j’écrivais ces poèmes secs rouges et noirs depuis le callejon, carnet posé sur le burladero, jambes coupées, dans l’impossibilité d’un espontaneo salvateur, peut-être. Le barrage ayant lâché, il me restait à esthétiser au plus près de la vérité son départ, comme on pousse délicatement une nacelle sur le fil de l’eau avec à son bord une nymphe soyeuse ou une sphynge irradiante, vers la porte du néant. A quinze heures ce premier mai, j’étais Jake LaMotta tuméfié du coeur après un combat colossal. Je posais la plume, me jetais sur le canapé du salon et dormais des heures, exténué de chagrin, de soulagement, de verbe, de sang et de sable, d’amour et de morphine, de soleil au zénith et de nuit abyssale. Mon amie Catherine Delavallade, à qui je donnais à lire les feuillets quelques jours après, les rehaussa, gagnée par l’émotion, de splendides aquarelles. Je confiai cet ensemble frémissant à un éditeur ami et proche géographiquement, sans chercher plus loin, qui décida de publier immédiatement l’ouvrage (du rarement vu dans l'édition, qui va d'ordinaire à un rythme de sénateur). Quatre mois après la mise en terre de Maman, je déposai le premier exemplaire sur le caveau familial où son nom avait été fraîchement gravé. Je savourais enfin mon premier vrai, profond soupir en m’allongeant de tout mon long sur le marbre et m’endormais les bras en croix sous une soudaine pluie fine et tiède, bienfaisante et envoyée du ciel, qui figura les larmes qu’elle avait su retenir avec tant de classe ce soir-là. L.M.



Cela se passait hier soir à Lapérouse, un restaurant mythique des quais de Seine à Paris*, à l'angle de la rue des Grands-Augustins pour être précis, non loin du Quai Conti, soit de l'Institut de France, et qui fut vraisemblablement relié jadis au Sénat par un tunnel secret afin que les sénateurs puissent rejoindre à leur train, en catimini et en profondeur leurs péripatéticiennes favorites, auxquelles ils offraient des bijoux dont elle vérifiaient la pacotille ou bien la valeur en striant les glaces sans tain des alcôves de ce lieu baroque et envoûtant lorsqu'on s'y promène mal éclairé par une lumière étudiée, soit d'époque - avec leurs pierres montées... Nous étions à la cave pour délibérer. Un lieu magique prolongé d'infinis couloirs couverts de centaines de bouteilles de rêve (je me suis contenté de photographier le copieux rayon de la Romanée-Conti), en me récitant des mots de Pierre Veilletet à propos de l'esprit de la cave justement, qu'il donna à l'un des tous premiers numéros de la revue de Jean-Paul Kauffmann, L'amateur de Bordeaux, en 1984 je crois (flemme de plonger dans mes archives). De mémoire, cela donne : c'est dans les caves que s'ourdissent les complots. Le jury quasiment au complet du prix Paul-Jean Toulet, enrichi de Fanny Ardant, n'eut pas à ourdir quoi que ce soit hier, mais à se contenter de fêter la littérature touletienne, en tous cas à la flairer, à la repérer parmi de nombreux ouvrages tous talentueux, correctement rédigés, riches de sens et avant tout pourvus d'un style singulier, de mâche comme on le dit de certains vins tanniques, voire de puissance. Sous les voûtes, nous étions bien, couverts comme pour une clandestine traversée de Paris à l'abri des drones, la volaille aux morilles, le cabillaud rôti, le soufflé au chocolat, la syrah qui suivait le chardonnay et un honnête champagne de vigneron dont j'ai oublié le nom se maintinrent au garde à vous. L'humour et l'autodérision furent de mise entre chaque fourchettée, et nous consignèrent au tamis puis au tapis sept ouvrages - dont certains sont à découvrir, pour une seconde séance de délibérations, la remise du prix au lauréat ayant lieu à Guéthary le 30 mai prochain. Qu'on se le lise ! L.M.
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* Lorsque j'étais directeur des rédactions de GaultMillau (magazine et guides) j'avais ambitionné en 2002 de lancer un prix littéraire à cette enseigne, gourmand en diable (avec Gérard Oberlé et Jim Harrison en première ligne de mire) et je m'étais assuré le partenariat de Lapérouse pour nos délibérations. Le projet tourna court hélas.
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La première liste met en lumière sept ouvrages aux tonalités diverses :
Les Explorateurs, Iegor Gran (P.O.L)
Combat toujours perdant, Michel Houellebecq (Flammarion)
New York City Inferno, Simon Liberati (Stock)
Les Tendresses de Zanzibar, Thomas Morales (Le Rocher)
Underdog, Bruno Marsan (Séguier)
Ma Gloire, Florent Oiseau (Gallimard)
Rapport d'activité, Florence Orokieta (Zoé)
Une sélection qui mêle figures installées et voix contemporaines, dans un esprit fidèle à l’éclectisme revendiqué du prix.
Les jurés présents lors du dîner de délibérations :
Fanny Ardant, Florence Chataignier, Aude Lancelin, Frédéric Beigbeder, Fabrice Gaignault, Jean Le Gall, Léon Mazzella, Frédéric Pajak et Frédéric Schiffter.



Lundi de Pâques ? - C'est un « huitième jour » destiné à durer toute une semaine de « sept dimanches » et à préfigurer une éternité paisible et radieuse. Par ailleurs, auprès de l'Église catholique, le lundi de Pâques se qualifie aussi comme lundi de l'Ange, selon un texte biblique (Évangile selon saint Mathieu 28, 1 - 15). J’y signerai, à Sare (64), quelques ouvrages récents. Venez, on boira au moins un coup.


Tir groupé chez Gallimard pour le « Printemps des Poètes » - et encore je n’ai pas toute la production maison de ces dernières semaines. « Vita Nova », les poèmes inspirés de la Divine comédie par Louise Glück, disparue en 2023 après avoir été sacrée en 2020 par le prix Nobel, sont bien plus denses, plus consistants que « L’Iris sauvage » et autres recueils parus plus tôt et déjà évoqués ici. Un premier essai est consacré à cette poétesse dont l’œuvre s’inspira de la mythologie gréco-romaine et de la Bible. « Le chant suspendu » est signé d’une universitaire spécialiste de littérature américaine, Marie Olivier. Les autres recueils lus sont ceux de Benoît Reiss qui figure une promenade dans Londres en 49 courts poèmes, « Vers les jardins de Kew ». Ceux, spirituels comme une fable orientale très zen de Xavier Bordes, « Sur le sentier des Cinq Montagnes ». Il y a également les poèmes très parlés, évoquant le quotidien, Paris, la maladie, Strasbourg... de Jean-Pierre Lemaire, « Le Livre de verre ». Soit un éventail large de l’expression poétique contemporaine publiée à l’enseigne de la nrf. Plus puissante est l’œuvre complète d’une Iranienne n’ayant pas connu le régime des mollahs, Forough Farrokhzâd (1935-1967) qui rappelle les grandes heures de la poésie persane classique. Je pense immédiatement à Omar Khayyam (1048-1131). Poèmes d’amour, poèmes sensuels, poésie de l’attente, du plaisir, de la déception amoureuse, de l'éloge de la femme, ces 400 pages qui paraissent en format de poche sont une vraie découverte et un enchantement. L.M.

KallyVasco, ce blog, a vingt ans aujourd'hui. Je contredirai l'incipit * fameux d'Aden Arabie, le livre de Paul Nizan - d'autant que je déteste le message de haine qu'il contient et qui trouve hélas une actualité glaçante ces temps-ci en France, en écrivant que vingt ans - est - le plus bel âge de la vie. Et je souhaite par conséquent longue vie à ce blog littéraire et hédoniste que je rédige en dilettante (2137 articles quand même - et 4343 commentaires écrits par vous !).
Afin de fêter cela, je me contente ce jour de reproduire deux des tous premiers textes que j'y publiai le jour inaugural, le 29 mars 2006, et qui étaient eux aussi de fraîches reprises. Le premier est l'introduction à un petit livre que je venais de concocter et d'éditer dans la maison, fitway publishing (groupe editis) dont j'étais le directeur éditorial, Premières phrases de romans célèbres - une modeste anthologie, et le second est la préface dont j'ornais un autre petit livre que je publiais aussi sur Les plus belles déclarations d'amour, concocté par ma précieuse amie Florence Rouzières. Le ton était donné : comment commence la littérature, quels sont les incipit des oeuvres emblématiques de notre patrimoine international (les livres de fitway étaient distribués en quatre ou cinq langues dans trente pays), et comment la littérature nous apprend à dire je t'aime... L.M.

*« J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. »

LE LUI DIRE
Ne pas tout dire, mais suggérer. La littérature, dont c’est l’obsession originelle, n’a jamais fait autre chose pour exprimer l’amour. Dire et redire je t’aime de façon toujours différente est l’une de ses marottes. La déclaration d’amour en devient un genre. La poésie en témoigne, qui ne se trouve pas que dans le poème, mais occupe aussi le terrain de la prose. Il y a dans chaque déclaration d’amour un souci de fulgurance, de foudre, d’impact. « L’annonce faite à », doit frapper, car elle a l’ambition de ferrer, et de durer.
Ambiguïté de l’amour : le mot latin « amor » décrit à la fois le désir charnel et l’aspiration spirituelle ; et révèle ainsi la source même de ce qui nous bouleverse.
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C'est une tradition sur KallyVasco : mon envie est chaque fois (ou peu s'en faut) forte de suggérer des alliances bachiques et musicales. Là, je propose de lire ce qui précède en dégustant La Colline en flammes, chardonnay de Romain Paire (Domaine des Pothiers, côte roannaise), ainsi qu'en rouge issu de gamay. Tout en écoutant au hasard un florilège des titres de Cigarettes after sex.

Je déjeunais en charmante compagnie au Madrid hier, place Paul-Jean Toulet à Guéthary – j’y déjeune ou dîne chaque semaine pour des conversations riches, des rires larges, des regards soutenus, des plats bistrotiers, des envies de rester, quand je ne me contente pas d’un verre, seul sur la terrasse de ce merveilleux endroit ; face à l’océan. J’y vais « d’un coup de moto », c’est tellement facile. Je pensais à la tombe délaissée de Toulet, derrière moi tout là-haut dans l’autre partie du village au-delà de la route qui le divise, et proche du plus charmant cinéma de toute la côte : Getari Enea. Elle figure à l’entrée de ce cimetière perché et marin, mais on n’y lit plus guère sur la pierre que le demi-prénom Jean, sous le médaillon sculpté à l’effigie du poète des « Contrerimes » par son ami Clément de Swiecinski. Au bout d’un siècle dépassé, le mauvais temps, le soleil aussi ont effacé les mots qui l’ornaient. J’ai trouvé ce matin trois plaquettes précieuses que je cherchais sur l'écrivain à Morlaàs, près de Pau. Elles illustrent ce billet. Puis, j’ai repris les tendres « Lettres de château » de Michel Déon, qui fut un grand admirateur de Paul-Jean. Voici, en photo, la première page de l’hommage qu’il lui consacre et qui date à l’évidence, puisque la tombe, lorsque Déon la visita, était encore riche de nombreux mots. J’espère que la nouvelle équipe municipale fraîchement élue aura à cœur de veiller à sa restauration, entre deux arrêtés municipaux ayant trait au foncier et à l’éclairage public, car Toulet fonça lentement et il continue d’éclairer cœurs et âmes. L.M.


Je m’aperçois, à l’heure de penser au vingtième anniversaire de KallyVasco, ce blog-ci que je rédige, que je me suis trompé dans la date de sa création, en consultant juste son acte de naissance dans les archives : ce n’est pas le 26, mais le 29 mars 2006 que je l’ai créé. Aussi, ai-je le temps de concocter un « article » d’anniversaire comme on concocte un gâteau forcément rond, souvent chocolaté, et toujours piqué de mini bougies. Pour ce faire, en dilettante total « décontracté du gland », j’écoute des Largo de Haendel : Ombra mai fu, Lascia ch’io pianga... Je relis René Guy Cadou, Hélène ou le règne végétal, et Hugo, Les Orientales, Les Feuilles d’automne, je diffère de peu de temps la lecture scrupuleuse de plus ou moins bons livres qui me sont parvenus ou qui me parviennent au courrier : La fêlure de Charlotte Casiraghi, Il n’y a pas de place pour la mort (de notre chouchou absolu) Pascal Quignard, Le Système de l’argent de Daniel Rondeau, Une simple apparition de Rodolphe Barry, le prodigieux premier roman Underdog de Bruno Marsan, La Sagesse des nonnes de Ana Garriga et Carmen Urbita, lequel m’évoque – par son titre seulement La Pension des nonnes de l’immense et regretté Pierre Veilletet, Voltes, poèmes à jeux de mots (fastoches) de Bénédicte Cécile. D’autres en PDF car de nos jours on vous adresse des livres entiers en pédéèf... Misère. Mais lorsque ce sont de nouveaux poèmes de Houellebecq, je lis illico. Il y a, en pédéèf, les nouveautés parues au Dilettante, à Finitude, ailleurs... car lire sur écran m’est quasiment impossible, de même que jamais ô grand jamais je ne pourrais lire une seule ligne, fut-elle de Char, de Gracq, de Cioran, de Montaigne, face à une « liseuse ». Question – évidente - de sensualité de l’objet livre entre nos mains, son parfum, ses pages, le toucher de sa hanche, son poids, son épaisseur, sa « main », les sons qu’il produit, l'impression qu'il vous envoie ; si forte parfois. La bibliothèque qui m’entoure, m’enserre, m’ensevelira un jour peut-être. Il y a tout cela. Et davantage. L.M.

Que vaut-il mieux choisir de faire ? Écouter les concertos brandebourgeois de Johann-Sebastian Bach – pas forcément les six, ou bien regarder les résultats du second tour des élections municipales égrenés sur le petit écran, commentés par des experts autoproclamés ou commodément désignés ? La question comprend sa réponse. L’attention auditive et totalement sensorielle portée à la musique tonitruante et admirablement rythmée du géant teuton suit une salutaire balade fraîche en moto et sans but aucun le long de la côte basque – Anglet, Biarritz, Ilbarritz, Bidart, Guéthary, Saint-Jean-de-Luz et retour. Temps blanc. C’était histoire de chevaucher ma Brixton tout en respirant le bouquet de quarante jonquilles que j’avais enfoui sous mon blouson, collé à ma poitrine ; à chatouiller le menton avant le nez. Je pouvais ainsi rire jaune et à plein pollen en repensant aux trois heures précédentes occupées à saisir à pleines mains la poésie forte de Victor Hugo : Les Contemplations, La Légende des siècles, les poèmes les plus fameux comme L’Expiation : « Il neigeait. / On était vaincu par sa conquête. / Pour la première fois l’aigle baissait la tête. »..., lesquels confortent la mémoire, font entendre la voix de Papa (parti il y a presque vingt ans déjà), qui les récitait à table et à tout bout de champ, car il avait toujours des vers de Hugo au bord des lèvres comme les merles ont, depuis quelques jours, des lombrics collectionnés aux bords de leur bec jaune orangé parce que la première couvée a éclos et qu’il faut se relayer avec la merlette afin de nourrir un nid farci d’oisillons. Après-midi douce. La carbonara de tagliatelle du déjeuner (pas de poulet rôti dominical, ce 22 mars, et non) eut l’heur de plaire, malgré une entorse à la recette orthodoxe qui ferait lever, si je la dévoilais, une levée de boucliers ritals obéissant aux inflexibles préceptes du « Carbonaragate »... Dès potron-minet, nous avions accompli notre devoir citoyen, puisqu’il y avait un deuxième tour à Bayonne. Ce fut moins excitant que de se demander – tout en glissant une petite enveloppe beige dans une urne cubique volumineuse et transparente, où nous allions pouvoir dégoter de la guanciale un dimanche matin. La vie la vraie s’enchaîne parfois de telle façon. L.M.

J’ai eu tout faux et je ne suis pas le seul à m’être engouffré dans un tunnel futile au lieu de réaliser l’évidence. Boualem Sansal est notre Soljenitsyne de l’islamisme, et nous avons cru bon polémiquer comme de vulgaires bobos germanopratins un brin cultivés sur son départ de Gallimard pour Grasset en vociférant différemment selon les sensibilités. Parlez-moi d’une affaire, quand notre vigie alerte depuis des lustres les puissants qui nous gouvernent à coups de rendez-vous officiels, de tribunes et d’interviews du danger croissant, imminent, considérable de l’islamisme à la manœuvre en France jusque dans le moindre de ses rouages sociétaux, opérant par capillarité, lentement mais sûrement, avançant comme un bulldozer aveugle téléguidé et dépourvu de marche arrière, et l’ayant vu à l’œuvre en Algérie, et avoir assisté à son implantation sur notre sol « comme dans du beurre » avec la complaisance d’un parti ignoble dirigé par un Robespierre des temps sombres, et tandis que l’on pratique – dans les cercles du pouvoir autant que dans l’opinion publique - le déni, le haussement d’épaule, que l’on ironise sur Cassandre, que l’on souhaite juste la paix de ses oreilles devenues sourdes à ce qui fâche. Or, l’évidence se trouvait bien ailleurs, s’agissant du « revirement » du grand écrivain avec son transfert éditorial qui pèse peu, aujourd’hui. Parlez-moi de mercato ! D’une part, les cruelles geôles algériennes auront profondément, durablement entamé le cerveau de Sansal, c’est certain sans épargner son corps, qui résiste vaille que vaille. Revenu de l’enfer, il se sent encore prisonnier partout où il fut engagé avant d’être capturé. Cet accès de paranoïa, si ç’en est une, n’a rien d’étonnant, eu égard à la violence d’un tel choc. Il l’a clairement résumé lors du 200e anniversaire du groupe Hachette : Il n’est plus le même. D'autre part, un premier Boualem Sansal a disparu, il est mort. Un autre se fait jour, il naît prudent, écorché vif, soucieux de couper tous les liens qui libèrent. D’où certaines décisions, douloureuses certes, mais indispensables à sa « survie ». Nous le comprenons d’autant plus que nous ne pouvons imaginer ce qu’il dut endurer – et qui est sans doute inqualifiable. Le plus tragique, pour lui – lanceur d’alerte amoureux de la France et de sa langue, son histoire, c’est sans doute de n’être pas écouté par les premiers concernés. De prêcher dans le désert voltairien, où les Lumières vacillent, lui l’Algérien déchu de cette nationalité, lui le Français naturalisé depuis trois ans, mais Français de naissance puisque né sur le sol de l’Algérie (encore) française, lui... l’Arabe finalement. Et je pense à la marge qu’un manque de considération à l’égard de sa parole salutaire, désintéressée, humaine avant d’être humaniste, provient d’une nauséabonde méfiance qui, aussi minime soit-elle, suffit à écarter d’un revers de la main un dossier pourtant incandescent. Et dont nous devrons subir les redoutables conséquences. L.M.

(Dans Le Canard enchaîné de mercredi dernier).

Évidemment l’Iran, l’Ukraine, l’adjudant-chef Arnaud Frion, les municipales, les caprices du climat, les cernes de Marianne, le pneu arrière de ma moto devenu lisse, l’urgence de passer l’aspi sous le lit ; celle d’acheter des linguine Rummo. Mais Sansal. Boualem Sansal. Je connais un peu le génial et sage homme qui figure à mes yeux un chef Sioux au silence éloquent et à la parole sacrée. Nous nous sommes rencontrés à plusieurs reprises, et très vite appréciés avec franchise et sincérité. Je devais organiser - pour lui (il s’en réjouissait par avance) - une soirée autour de Milan Kundera, avec Alain Finkielkraut, Jacques Tarnero, à Paris, mais la tournée promotionnelle d’un de ses ouvrages d’alors en empêcha la réalisation, pourtant facile. J’ai « milité » modestement durant son abjecte captivité dans les geôles algéroises - laquelle l’aura très profondément atteint, c’est certain. Imaginons un seul instant les troubles d’un homme de quatre-vingt-un ans ne pouvant retourner dans sa maison de Boumerdès après une année de privations, d’humiliations, de torture morale, de tentative d’assassinat à petit feu – oui ! Pouvons-nous imaginer qu’il a laissé son « histoire » dans un ordinateur, dans une pièce de son domicile. Imaginons-nous à sa place, asilé provisoirement dans les appartements d’Antoine Gallimard comme un campeur déboussolé, et en recherche active, avec sa femme – me confiait très récemment son éditeur originel Jean-Marie Laclavetine, d’un appartement en région parisienne afin d’y poser et reposer les corps, les âmes, et de rares choses épargnées. Certes, ses livres se vendent bien de par le monde, surtout en Allemagne et en France, et le récent prix Cino del Duca (doté de 200 000 €) aura mis une noisette de beurre dans ses pois chiches. Les honneurs ont plu, comme son élection impeccable à l’Académie française. Et d’ailleurs, depuis qu’il a recouvré la liberté, devenu Parisien par défaut, je n’ai pas tenté de joindre Boualem afin de respecter sa paix, le sachant extrêmement sollicité de toute part.
Mais, là, ce soir, devant l’avalanche d’informations plus ou moins fielleuses, je m’interroge. En qualité de journaliste, eu égard à la pauvreté contradictoire des choses qui parviennent truffées d’allégations fantaisistes, je m’interdis bien sûr de porter le moindre jugement – l’éthique de ma profession faisant foi et office de garde-fou. Il s’agit là d’un axiome. Nous lisons et entendons depuis deux ou trois jours des choses propres à alimenter la haine des hyènes toujours à l’affût d’un sujet à métamorphoser en charogne, les yeux fermés, la bave aux crocs, sans se poser la moindre question, car il arrive que les hyènes hurlent avec les loups – lesquels le font avec davantage de classe. Que ceux qui vomissent sur un grand écrivain d’un très courageux humanisme voltairien digne de la plus héroïque Cassandre, sur le respect dû à un Socrate des temps modernes, sans avoir pris la peine de lire un seul de ses livres cessent de me lire à partir de ce point. Je continue de m’adresser aux autres, les gens normaux, curieux, cultivés, calmes, littéraires, doués d’humanité, et forts d’un savoir écouter surtout, ennemis des préjugés et des jugements hâtifs qui dégénèrent parfois en lynchages de toute nature. J’entends la tristesse et la déception d’Antoine Gallimard, trop radin pour n’avoir pas su surenchérir à propos, face à Arnaud Lagardère. Il s’agissait (terme de footeux, que j’abhorre) de « mercato ». Sarkozy fut à la manœuvre, ai-je lu, pour le compte de son pote et éditeur Vincent Bolloré. Avec la vulgarité de « petite frappe » qui le caractérise, l’homme aux chevilles plombées aurait demandé à Sansal combien Gallimard lui refilait afin de lui en proposer davantage. C’est à vomir, s’agissant de livres et pas de crampons. Alors, je veux bien imaginer que Boualem pense au confort matériel de sa femme (et de ses filles), à son âge et se sachant atteint d’un cancer. Je veux bien admettre qu’il ait fini, qu’en sais-je, rien encore, par signer chez Grasset – maison vénérable, littéraire et au-dessus de tout soupçon politique, et qu’il ait « lâché » Gallimard qui l’a soutenu depuis « Le Serment des Barbares » (magnifique premier roman) paru en 1999, qui a œuvré avec des politiques de partout à sa libération, qui a travaillé à son élection au Quai Conti, qui n’a jamais démérité en faveur de sa défense et de la promotion de son œuvre. Mais... Est-il correct de vendre une part de son âme pour un million d’euros ? Et, d’ailleurs, qu’est-ce qu’un million d’euros, se demanderait Charles Péguy, qui écrivit : « Pour la première fois dans l’histoire du monde, l’argent est maître sans limitation ni mesure. Pour la première fois dans l’histoire du monde, l’argent est seul en face de l’esprit. » Aussi, ce vendredi 13 mars à 21h40, je m’interdis d’évidence de porter le moindre avis sur « une affaire en cours ». Je persiste à penser qu’il y a peut-être, sans doute, autre chose, de moins vil, ou bien quelque chose de très simple, de matériel et d'acceptable. L’urgence de survivre lorsqu’on a frôlé la mort de si près, et que les jours sont désormais comptés, l’amour grand et heureusement présent. Alors, je pense à reléguer en cave - ou au grenier plutôt (épargnons les bouteilles), des considérations de dîner en ville germanopratin devenant pâles tout à coup. A suivre, L.M.

Oltre le dolcezze dell’Harry’s Bar / E le tenerezze di Zanzibar. « Outre les douceurs du Harry’s Bar / Et les tendresses de Zanzibar »... Les vers de la chanson Hemingway, de Paolo Conte, offrent ce beau titre au poignant et bref roman de notre Nostalgique en chef qui nous a surtout habitué à lire ses chroniques et ses essais si percutants et si tendres à la fois, surtout lorsqu’ils évoquent la province, les Trente Glorieuses, le cinéma du dimanche soir... Là, le sujet est tragique et le livre, émouvant. Trente ans d’amour ce n’est pas rien, c’est une vie ou presque. Lorsque la maladie foudroie la femme d’un couple qui savait s’aimer, bouffer le bitume parisien jusqu’au moindre recoin, rire, faire l’amour l’après-midi ou au balcon selon la météo, s’enivrer de beauté et de légèreté, de bons mots et de fantaisie, filer en Vespa comme Hepburn et Peck dans Vacances romaines, le coup est celui d’un hachoir, pas d’un gant de boxe. « Il n’est pas si courant de tomber amoureux d’une étoile, les fesses moulées dans une jupe crayon volée à Marie-France Pisier, affichant le même air espiègle et en attente de je ne sais quoi », écrit Thomas Morales, qui possède le sens claquant de la formule et de l’image qui frappe. « Il pleuvait, mes lunettes s’embuaient (...) Je l’ai aimée au premier tressautement de sa paupière droite... ». L’auteur a vécu trente ans avec une exception. Telle est la confession qui masque un vide abyssal que la littérature s’emploie à combler un tant soit peu. Nous croyons toujours en elle. Ce livre dense et tendre est une adresse pudique, une lettre à une disparue afin qu’elle survive par les mots, que perdure le souvenir. Exercice d’admiration par endroits, « elle s’exprimait avec une infinie richesse, à côté j’étais un plantigrade inculte », hommage amoureux à la douceur de la force, « sans prévenir, elle avait ce caractère abrupt des filles d’ascendance marine qui démâtent pour un oui ou pour un non...». Nous sommes tentés de citer abondamment Morales tant sa langue nous charme. « Elle se couchait, les fesses à l’air, seulement vêtue d’un tee-shirt à l’effigie de Snoopy car les beagles sont les meilleurs amis des femmes, disait-elle... ». Le tour de force de ce petit livre dans lequel niche du Sautet/Guimard des Choses de la vie, est de nous donner le sentiment que le manque vertigineux et la tristesse monumentale ne sont rien à côté de ce qui a été vécu pleinement : un bonheur fou. L.M.
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Thomas Morales, « Les tendresses de Zanzibar », Le Rocher (120 pages, 14€).

J'aime le rugby avant d'aimer mon équipe, qu'elle soit de coeur ou atavique. J'aime le jeu et j'applaudis quand c'est beau, y compris, voire surtout lorsque c'est l'adversaire qui signe la beauté. Ainsi de cet après-midi. Un Ecosse-France d'anthologie. Une équipe au chardon exceptionnelle de puissance, d'organisation, de volonté, de détermination, de technique, de fluidité ; d'évidence. Face à un XV cocorico débordé, ce fut aussi indéniable que surprenant. Ce soir, les pintes vont mousser autour de Murrayfield. Et les Ecossais sont de véritables gentlemen. J’ai le souvenir d’une 3e mi-temps à Murrayfield (*) justement (2000 ou 2001). Nous - le XV bleu - les avions pulvérisés, un score indécent - un peu comme aujourd’hui, mais à l’envers. De quoi avoir honte d’être frenchy en déambulant. Et bien, au cours de la tournée des pubs, à chaque comptoir, les vainqueurs que nous figurions se voyaient offrir force bières. Une soirée mémorable de savoir vivre, de savoir perdre, de savoir être. Sportsmen, old chap… "La classe du rugby" m'a soufflé mon fils, à l'issue du match de ce 7 mars et au souvenir que je lui évoquais. Excellent résumé de cette incomparable et si humaine philosophie de la vie. Je garde une trace émue de cette soirée. Aussi forte que, ce jour-là également, au moment vibrant des hymnes, mon insoutenable émotion : je m'étais levé comme un ressort pour chanter la Marseillaise à gorge déployée, et je me souviens avoir pleuré sans retenue. Cela s'appelle la magie du stade. Celle d'y être. L.M.
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(*) Ce fut un week-end faste : soirée (dîner) et nuit du vendredi à Paris au Plaza Athénée d'Alain Ducasse alors, à tester pour Gault-Millau dont je pilotais les rédactions. Somptueux repas, chambre de rêve. Je la laissai vers cinq heures du matin pour sauter dans un taxi. Direction Edimbourg. Reportage whisky sur l'île of Jura à la clé, avec le match évoqué ici en prime. J'ai le souvenir, aussi, en milieu de nuit post match, d'un bain sur le toit de l'Hilton de la capitale écossaise. La brume de chaleur de l'eau brûlante de la piscine avec la vue à 360° sur la ville, et les essais que l'on commentait en boucle en gueulant comme des veaux...


Je rangeais tout à l’heure des « Panodia », ces plaques en plastique pour y glisser vingt diapositives par feuille (et que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaîîîîtreeeeeuuuu) et je suis tombé sur une trentaine de photos prises avec mon Nikkormat FT2 de Brigitte Bardot lors de son passage rituel en Médoc, le 1er mai, pour l’ouverture de la chasse à la tourterelle des bois sur les pylônes. Un marronnier qui déplaçait force motards d’escorte et caméras de télés. Et parfois Allain Bougrain-Dubourg, ce qui était moins drôle... J’ai « couvert » le truc plusieurs années consécutives. L’une d’elles, début des 90, enregistreur glissé dans la poche, j’interviewais la merveilleuse B.B. qui me déclara tout de go « tous les chasseurs sont des enculés ». C’était dans la boîte. J’avais le titre de mon article. Il fut imprimé. Son avocat téléphona à la rédaction lorsque parut le magazine cynégétique auquel j’avais donné l’interview. L’enregistrement lui fut aussitôt servi dans le combiné. Il raccrocha, penaud. C’est comme ça que ça marche dans leur milieu. Et que la riposte agît. Ce soir, je repense davantage à ces moments médocains. B.B. portait toujours, je m’en souviens, des cuissardes, mais en cuir. Incompatibles avec la boue des chemins qui conduisaient aux pylônes. Aussi restait-elle à proximité des voitures et de ses gardes du corps. Elle avait néanmoins la classe, une classe folle, comme d’autres le duende. C’est devenu si rare. L.M.

GAUA signifie nuit en Basque. D’ailleurs, la contrebande se dit gauazko lana, le travail de la nuit. Le restaurant Gaua sert le soir seulement, du mardi au samedi et a ouvert il y a trois ans. Situé dans une zone improbable d’Urrugne (64), en contrebas de la route, passé Decathlon, entre un centre Leclerc et une salle de gym, installé au bout d’un parking (bien pratique) dans un hangar/garage transformé en immense loft au décor chic, sombre, avec musique lounge en continu (un peu forte en fin de service comme toujours) qui rappelle Costes et le Buddha bar, une équipe exclusivement masculine (en salle) vêtue forcément de noir, qui évolue lentement autour du bar et de la cuisine totalement ouverte et au design raffiné (jusqu’aux bols coréens en cuivre et aux assiettes aux tons subtils), deux espaces sans réelle frontière dont on ne saisit pas la différence : Cuisine & Pampilles d’un côté, Eclipse & Lounge de l’autre... On sent immédiatement qu’il y a du « concept » dans l’atmosphère étudiée au petit point. La cave est au mur, éclairée par derrière et permet de la lire en direct. Les vins au verre sont annoncés à la voix. Les références de la carte sont formidables. On y trouve des raretés à prix élevé certes, et des cuvées tentantes à prix plus doux (*). Benoît Sarthou, ex étoilé au Moulin d’Alotz à Arcangues, aussi discret que talentueux, est à l’origine de ce projet branché mais très sérieux. Il officiait hier soir, achevant de dresser avant d'envoyer, tournant le dos à la lumineuse chambre froide dont la vitrine montre des poissons séchant, ficelés et accrochés par la queue. Clément Fagoaga est au piano. Une valeur très sûre. L’équipe semble indéniablement aussi soudée qu’efficace. Elle nous a fait penser à l’entente calme, à la décontraction très professionnelle, à la chorégraphie à laquelle on assiste lorsqu’on déjeune ou dîne devant la cuisine ouverte de l’Auberge basque de Cédric Béchade, à St-Pée-sur-Nivelle. Aucun cauchemar dans ces cuisines-là.

Gaua repose partiellement sur un originalité gastronomique appelée, en Gascon médiéval, le « dry-aged ». Le « vieillissement à sec » des poissons trouve ses origines à la fois chez les pêcheurs scandinaves, et japonais. Destiné à conserver les prises durant les voyages en mer, il se distingue du fumage et a pour principale vertu de concentrer la chair du poisson (façon sashimi) en la maturant naturellement, lentement, et ainsi d’en magnifier les flaveurs en produisant une complexité aromatique exceptionnelle, se rapprochant du fameux umami, le cinquième goût. La texture, la consistance de la matière sont confondantes, qui font penser à la charcuterie. D’ailleurs, le chorizo de thon rouge (ikejime) dégusté en entrée porte bien son nom. Accompagné de nduja de thon rouge également - très pimentée (et d’un adoucissant beurre d’algues) nous sommes devant un plat en trompe l’œil – et les papilles. La nduja est une saucisse de porc calabraise qui rappelle la soubressade catalane. Nous restons dans le thon, si je puis dire. Idem avec le pâté en croûte d’espadon maturé, augmenté de figues, noisettes et pistaches, où l’on ne reconnait franchement pas le poisson-épée. La moutarde à l’estragon qui le relève – car il en a besoin – est du meilleur effet en contrepoint. Un gel de saké tempère le couple. Ces deux plats figurent au chapître « Les charcuteries de poissons » de la carte. Mais avant eux, je me suis ré-ga-lé de cinq pintxos de sardines (photo prise avec le téléphone) à l’huile fumée, posées sur un pain d’olives impeccablement croustillant et d’algues à la braise (le toum à l’ail servi à part nous est apparu superflu, car trop mou du goût). Côté fritures, le tempura de morue est plus sage dans sa conception car le poisson conserve son jus et une lamelle translucide de papada ibérica (sorte de lard de Colonnata) vient caresser la chair, escortée d’un « ketchup » d’ail noir du meilleur effet car il démontre sans effort sa nécessité. À la braise, la brochette de poulpe (un tentacule croquant, caoutchouteux ou moelleux selon son épaisseur sur la longueur - voir la photo) repose sur une sorte de sable de graines diverses (noix de cajou, courge, tournesol...) formidable. Les oignons confits et le pimentón enrobent le tout avec maestria. Alors, oui, il s’agit d’une expérience culinaire, mais qui ne prend pas la tête comme au temps de la cuisine moléculaire chez Ferran Adrià et consorts. Nous éprouvons une audace dans la réalisation grâce au procédé de vieillissement à sec donc, soit une transformation de la matière qui est presque amusante : on ne nous fait pas prendre les vessies pour des lanternes, mais juste du poisson pour de la viande. Et, force est de reconnaître que la concentration des saveurs suit. Au point de pouvoir être dérangeante pour un palais obtus. « Gastronomie en ébullition » est l’accroche de cette table singulière. Plus juste serait d’écrire gastronomie en concentration, car l'eau, ici, ne bout pas, et celle à laquelle on pense est de mer - mais elle n'a pas droit de cité, pour cause d'épure. L.M.
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(*) Quelques exemples de boutanches fétiches : Côte-Rôtie de Rouillard, Condrieu d’Ogier, Morgon de Piron, Menetou Salon de Pellé, cuvée Silex de Daguenau !.. Trévallon de Dürrbach, Puligny-Montrachet de Montille, Marsannay de Pataille, La part du colibri de Caillé, et puis La Grange des Pères, Vega Sicilia Unico... Une merveille, cette carte. (Nous reviendrons à Gaua pour découvrir d'autres plats, car l'offre est si alléchante qu'elle donne envie de tout prendre dès la première fois...).


Extrait du discours de réception à l'Académie française d'Edmond Rostand, prononcé le 4 juin 1903, et qui fit l'éloge du vicomte Henri de Bornier, dont il allait occuper le fauteuil.
Ses personnages sont réellement grands, assez grands pour pouvoir se passer même de panache… Ah ! le panache ! Voilà un mot dont on a un peu abusé, et sur le sens duquel il faudrait bien qu’on s’entendit. Qu’est-ce que le panache ? Il ne suffit pas, pour en avoir, d’être un héros. Le panache n’est pas la grandeur, mais quelque chose qui s’ajoute à la grandeur, et qui bouge au-dessus d’elle. C’est quelque chose de voltigeant, d’excessif, – et d’un peu frisé. Si je ne craignais d’avoir l’air bien pressé de travailler au Dictionnaire, je proposerais cette définition : le panache, c’est l’esprit de la bravoure. Oui, c’est le courage dominant à ce point la situation qu’il en trouve le mot. Toutes les répliques du Cid ont du panache, beaucoup de traits du grand Corneille sont d’énormes mots d’esprit. Le vent d’Espagne nous apporta cette plume ; mais elle a pris dans l’air de France une légèreté de meilleur goût. Plaisanter en face du danger, c’est la suprême politesse, un délicat refus de se prendre au tragique ; le panache est alors la pudeur de l’héroïsme, comme un sourire par lequel on s’excuse d’être sublime. Certes, les héros sans panache sont plus désintéressés que les autres, car le panache, c’est souvent, dans un sacrifice qu’on fait, une consolation d’attitude qu’on se donne. Un peu frivole peut-être, un peu théâtral sans doute, le panache n’est qu’une grâce ; mais cette grâce est si difficile à conserver jusque devant la mort, cette grâce suppose tant de force (l’esprit qui voltige n’est-il pas la plus belle victoire sur la carcasse qui tremble ?) que, tout de même, c’est une grâce… que je nous souhaite. – M. de Bornier n’en manqua pas dans la vie ; mais, dans son œuvre, il semble avoir recherché de plus austères noblesses. Ce qui capricieusement palpite l’accommode moins que ce qui flotte avec majesté : il n’a pas le panache, il a la crinière.


Notre adresse fétiche, chérie, notre querencia à Guéthary, sans parler de la table*, c’est Le Madrid. Sa double terrasse – parmi les plus belles de la côte basque avec, accrochée à l'angle de celle qui donne sur la rue, la plaque la plus précieuse du village : Place Paul-Jean Toulet, sa salle de restaurant d'une belle fraîcheur, la gentillesse et l'humour du service, la force tranquille de Fred Dudésert qui possède cet établissement mythique avec ses fils, et... l’assiette qui, avouons-le à présent, laissait parfois à désirer depuis plusieurs mois, et qui vient subitement de subir une métamorphose en forme de ravissement. Hier, avec le retour du soleil, l’apaisement d’un océan trop secoué, la renaissance d’une lumière divine comme elle sait l’être ici, tout le monde était de sortie, et les chipirons furent formidablement bien cuits, croustillants et moelleux à la fois, juteux, accompagnés de lanières de piquillos - poivrons rouges comme confits, de ce qu'il faut d'ail et de persil frais : un bouquet de saveurs aussi réjouissant que les primevères qui apparaissent sur les talus à la suite du mimosa sur ses arbres. L’omelette aux cèpes fut tout aussi exceptionnelle, baveuse mais croquante en surface, avec des cèpes à l’huile pas trop moelleux et offrant un goût fumé du meilleur effet. Bémol : il faudra songer à assaisonner un peu la salade (trop frisée) qui l’escorte. Le bol de frites maison est - c’est un marqueur - quasiment irréprochable. Les oeufs mayonnaise aperçus à une table voisine nous ont fait de l’œil : à commander la prochaine fois (soit sans doute dans la semaine), avec le poulpe à la galicienne. Les goélands qui planaient et les moineaux curieux en eurent volontiers becqueté. La carafe de Minervois (rouge) fut comme d’habitude d’une douceur si accorte qu'il fallut en réclamer une autre, et le plaisir de se trouver juchés sur une de ces tables montées sur barrique toujours aussi grand ; puisque en exceptionnelle compagnie. Renseignement aussitôt pris dès la première bouchée : en cuisine, le second a remplacé le chef. Le maître se trouvait sous le boisseau, voici Olivier Depons (vingt-cinq ans d'ancienneté au piano du Madrid) désormais aux commandes ; pour notre bonheur. Nous reviendrons par conséquent encore plus souvent. Et un jour, nous testerons l’hôtel... L.M.
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* Parce que, pour les tables, nous sommes absolument fan de Getaria, restaurant de haute tenue piloté par l'ami très talentueux Claude Calvet, ainsi que de Briketenia - bien sûr, ai-je envie d'ajouter, et aussi du Briket, son bistro saisonnier. Nous aimons également Le Txamara, et irons bientôt explorer le Café du Fronton. Parler d'adresse au sujet du Madrid signifie parler d'un endroit, soit de la magie et de l'esprit du lieu.




Et voilà. Je suis tombé vers six heures ce matin sur l’avis de décès dans Sud Ouest. Le philosophe, l’ancien grand professeur (émérite) à la Sorbonne Nicolas Grimaldi s’est éteint à l’âge de 92 ans le 13 février, il y a donc une semaine. Cela faisait des mois que j’envisageais de lui rendre visite (avant qu’il ne soit trop tard) au fort de Socoa, dans le sémaphore où il vivait – le veinard - depuis longtemps et dont il avait fait l’acquisition en 1968. J’avais demandé ses coordonnées à Grasset, l’un de ses éditeurs, mais il ne les possédait plus. Je me retenais d’aller rôder comme un paparazzi. Il me fallait un rendez-vous. Une amie dont j’avais éveillé la curiosité en lui parlant de ce philosophe important, dont je suivais le cours à Bordeaux en 1977-78 sur « le désir et le temps » – titre de l’un de ses ouvrages majeurs, se proposait de m’accompagner. Nous aurions demandé un droit de visite. Lecteur de ses livres, gardant un souvenir charmé de son enseignement, je pensais intensément à ce bonhomme quelque peu oublié, spécialiste de Descartes, de Proust, de Socrate, de l’attente, de l’imaginaire, de la solitude, de l’amour, de la joie... Son œuvre lui survivra bien sûr, à condition qu’elle soit entretenue. J’aime particulièrement revenir à certains de ses livres : « Bref traité du désenchantement », « Socrate le sorcier », « Métamorphoses de l’amour », « L’effervescence du vide », les entretiens avec Anne-Claire Désesquelles : « À la lisière du réel », « Les songes de la raison », et enfin « Essai sur la jalousie, l’enfer proustien ». Je joins ci-dessous quelques citations prélevées je ne sais plus où et qui introduisent à sa pensée. L.M.
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J'ai déjà évoqué ce philosophe ici même aux dates suivantes : 3 janvier 2012, 16 juin 2011, 24 mars 2012.





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Ecouter un Stabat Mater dirigé par le regretté Jean-Claude Malgoire tout en lisant attentivement un roman à lire car il nous faut en lire afin de pré-sélectionner, puis sélectionner, passer au tamis ès auteurs, au crible intraitable, puis élire un seul lauréat ou lauréate par prix. Travail de juré. Travail de groupe. J'adore cette merveilleuse charge, faite de plaisir du texte, de poésie, de dilettantisme, de liberté totale, de crayon à papier annotant et soulignant, d'énervement parfois, de soupirs, de rares ronronnements de bonheur, de râles de dégoût aussi. On échange entre jurés. C'est toujours drôle, chargé d'humour et d'autodérision. On se marre autour d'un WhatsApp dédié. Aucune prise de tête. Nous demeurons cependant sérieux, consciencieux, amoureux de la seule amante qui vaille et taille notre route depuis notre naissance à elle - la Littérature. En l'occurrence, il s'agit du prochain prix Paul-Jean Toulet, que nous proclamerons le 30 mai prochain à Guéthary ; forcément à Guéth' (dirait Duras). Nous peinons quelque peu à mettre les mains et les yeux, le coeur et le ventre, la peau et nos os sur la perle rare comme on dit. Cette quête est toutefois excitante. Chacun cherche des cèpes en sous-bois (gare aux cousins vénéneux !). Et signale aussitôt ses prises à la compagnie. Je ne citerai aucun titre de cette rentrée de janvier, épinglé par notre bande de mycologues à la demi-solde et à la noix, évidemment. Secret défonce. Mais un trait de Dominique de Roux me revient : De moins en moins édition. De plus en plus poubellisation. C'est dans Immédiatement. Nous savons de quoi nous parlons, puisque nous avons l'audace, l'outrecuidance d'écrire et de poublier. Misère... Je reprends ma lecture. Je suis passé à un autre volume en apparence attirant. Reniflons la bête. Malgoire, lui, m'emporte, de Beatus vir en Gloria et en Laudamus te... Bonheurs, en dépit d'une pluie rebelle qui cingle mes fenêtres, tandis que j'aperçois une grande trouée de ciel bleu. Le climat est une énigme grandissante, comme la marée montante de la bêtise (Camus)... L.M.

Ce matin, au cours de dix minutes de marche à peine le long de la plage de la Madrague à Anglet, et sur moins d'un kilomètre, j'ai photographié douze macareux moines morts, échoués, victimes de la tempête en mer de ces derniers jours. Imaginez leur nombre sur l'ensemble du littoral... Photo du haut : voilà à quoi ressemble, vivant, ce gracieux oiseau marin.













Roger Nimier est devenu une légende. Il aurait eu cent ans le 31 octobre dernier et nous préférons ne pas l’imaginer cacochyme et ridé comme une golden oubliée, l’éternel jeune homme fracassé dans le métal déchiqueté de son Aston Martin lancée trop vite, à l’âge de trente-sept ans. James Dean de la nrf. Il avait prédit cette fin en publiant onze ans plus tôt l’un de ses plus beaux romans, « Les enfants tristes ». Excipit : Olivier lança la voiture à 130, brûlant des feux rouges, évitant de justesse des camions, des cyclistes. Après avoir roulé quelque temps à cette allure sur les boulevards extérieurs, il trouva ce qu’il était venu chercher dans un grand chantier où l’on avait creusé des fosses profondes. Catherine est la plus charmante veuve de Paris. Catherine ne se nommait pas Sunsiaré de Larcône, morte à côté de Roger (mais sans doute Nadine, la mère de Marie)... Sunsiaré, jeune romancière d’un seul livre, ex-amante de Julien Gracq, nouvelle conquête de Nimier, aurait été au volant du bolide, ce funeste 28 septembre 1962 (sale mois qui vit disparaître six jours plus tôt sur la route et dans la tôle froissée une autre légende fauchée en pleine jeunesse, Jean-René Huguenin, 26 ans, quelques livres magnifiques que nous relisons aussi fidèlement que nous reprenons ceux de Nimier). L’époque était à la vitesse débridée selon Morand, il n’y avait ni ceinture ni sécurité, mais une fureur de vivre sous la pédale de droite. Sans jeu de mots bien sûr. Il suffisait d’appuyer. L'autre « Pléiade du pauvre » avec la collection Bouquins chez Robert Laffont, soit la merveilleuse collection Quarto de Gallimard rassemble un choix des écrits du Hussard en chef (avec Blondin, Déon et Laurent, puis Fraigneau, Frank sur le flanc gauche) sélectionnés par le spécialiste et déjà biographe Marc Dambre – dont l’introduction à ce volume-hommage de 1216 pages nous est précieuse. Nous aurions procédé à un autre ordonnancement, mais laissons (en ajoutant « L’Étrangère », par exemple, quitte à retrancher quelques critiques littéraires, même si elles sont toutes étincelantes). De Nimier, nous ne devons pas seulement retenir aujourd’hui l’icône et des anecdotes célèbres comme la sortie de garde à vue d'Antoine Blondin par un Roger venu déguisé en chauffeur en livrée – ça le changea tant de n’être pas enivré (quoiqu’il le fut peut-être aussi, de la veille), l’amitié légendaire justement avec l’homme des « litres et ratures », deux stylistes hors pair, paire de sacrés prosateurs dont les livres demeurent, pour notre bonheur, un viatique efficace contre la pluie incessante de ces derniers jours. Il fait en effet un temps à écouter grincer les essuie-glaces, mais sans aller flâner à 130 sur les boulevards. D’ailleurs, cela tombe bien, l’Aston est en réparation. Alors relisons Nimier. C’est si sain, Martin. L.M.

Blandine Vié est une journaliste épicurienne et auteur(e) ès art de vivre de plus de 150 livres sur le motif. J’ai d’ailleurs eu le plaisir de publier jadis certains de ses articles dans le magazine Gault-Millau que je pilotais, et deux livres en tant qu’éditeur chez editis, tel que « 100 recettes pour séduire » au sujet de la cuisine aphrodisiaque. Autrement dit, je connais l’animatrice du succulent site gretagarbure.com. Fidèle à ses marottes, notamment après un livre sur les « Testicules » qui fit date (aucune contrepèterie là-dessous), en voici un nouveau, intitulé « Tripes & boyaux » à l’enseigne du Cherche-Midi. Sous-titré « L’insolite et insolente cuisine culturelle du ventre ». Il s’agit d’un superbe, riche, copieux volume débordant de bon gras et de joie, mais avant tout d’érudition et de subtilité, car Blandine explore la langue, les traditions, la mémoire du ventre, notre second cerveau. Il y a du populaire, beaucoup d’esprit paysan dans ces pages ruisselantes de mets qui – personnellement – me font inévitablement craquer lorsque j’ai faim et que j’en aperçois. Rognons, ris de veau et d’agneau, cervelle, foie, tripes, tripoux, tablier de sapeur, langue, tricandilles, grenier médocain, sanquette, crépinette, andouille et andouillette, gras-double, oreilles, groin, tétines, cojones de toro, tête, pieds, jésus, j’aime tout ! Ce livre est un miracle qui dépasse l’évocation du saucisson et du boudin, car son auteure pense en mangeant, réfléchit en cuisinant, s’interroge en écrivant, en appelle à l’histoire, à l’art autant qu’au lard, ne manque ni d’humour ni d’audace, voire d’insolence puisque cette cuisine-là s’attache au caché, révèle les intérieurs, soit tout ce que les animaux ont dans le ventre – et c’est truculent, toujours. C’est aussi une encyclopédie du secret et du salé que nous tenons entre les mains. Le premier chapitre a pour titre « Histoire, mythologie et symbolique des boyaux de l’Antiquité à nos jours ». Du très sérieux. Jamais pontifiant. Simple et percutant, car très bien écrit. Démonstratif sans être didactique. On s’enrichit en lisant Madame Vié. Savez-vous par exemple que dans l’Égypte ancienne – et pas qu’elle -, les boyaux de mouton étaient utilisés comme préservatifs ? Cette débauche de savoir met de surcroît furieusement en appétit au fil de ces pages truffées de références littéraires – Blandine possède une immense culture -, car les plats pourvus d'étranges saveurs en génèrent depuis toujours. Elle n’oublie pas de livrer quelques recettes comme celle d’estomacs de cochon confits et citron vert de l’ami Éric Ospital. Fidèle à son amour de la langue française, Blandine nous offre une roborative et délicieuse partie de 115 pages consacrée aux mots et expressions des boyaux et des tripes. Un lexique singulier et des plus précieux, très « gourmot » ai-je envie d’écrire, afin de connaitre les secrets de la signification de tous les termes que l’on emploie couramment et qui proviennent du jargon boucher - « chair-cuitier ». Jouissif. Tout amateur de tripailles sait par ailleurs combien partager en couple des plats canailles est un acte somptueusement gourmand, et surtout chargé d’une rare sensualité. « Penser à récurer des intestins pour les fourrer est tout de même une sacrée trouvaille », lit-on. Cette phrase résume une démarche humaine ayant généré une modeste industrie boyaudière que d’aucuns battent aujourd’hui en brèche au nom de l’intolérance, à coups de steaks de soja et de sachets de quinoa. D’ailleurs, j’achèterai un exemplaire supplémentaire de ce précieux ouvrage pour le cas où je croise un jour un végan - afin de le lui offrir, d’observer sa réaction, puis de guetter sa conversion sans y croire bien sûr. Et j’ai tout à trac envie d’assister à un « pèle-porc » ou tue-cochon, puis de ripailler avec d’irréductibles compagnons hédonistes et quelques gastromaniaques aussi curieux qu’éclairés dégustant aux tables voisines. L.M.

Le 11 décembre dernier, j'ai vu une exposition exceptionnelle consacrée à M.C. Escher, que j'admire depuis mes 18 ans, en 1976, lorsque je me suis offert un livre formidable, Le monde de M.C. Escher (Chêne). Depuis, nombre de posters de ses oeuvres fascinantes continuent d'orner les murs des mes domiciles successifs. Quelle ne fut donc pas mon émotion, en voyant les originaux... C'est à La Monnaie jusqu'à début mars, à Paris (et déjeuner chez Guy Savoy avant ou après l'expo est un sacré "plus"...). L.M.





Au cinéma cet après-midi
Je ne m’explique pas comment un film aussi fort que La Grazia – Paolo Sorrentino quand même (La Grande Bellezza, Parthenope...) avec un Toni Servillo au sommet de son talent, un film touché par la grâce justement, sur les thèmes de la velléité du pouvoir, du manque de courage, du ressentiment (thèmes chers à Cynthia Fleury que je lis actuellement avec délice), un film d’une douceur et d’une poésie si subtile qu’elle peut échapper au manque d’attention, comment un tel joyau ne reste – en tout cas sur la côte basque -, qu’une semaine en salles. Un président (imaginaire) de la République italienne en fin de mandat ne se résout pas à signer une loi sur l’euthanasie, ni à accéder à deux demandes de grâce de la part de deux meurtriers, l'une de son mari, l'autre de sa femme. Inconsolable depuis la disparition de son épouse Aurora qu’il aima sans limites et qu’il continue d’aimer au-delà de la raison, rongé par une jalousie vaine – elle l’aurait trompé quarante ans plus tôt, mais avec lequel de ses plus proches amis, vivant une relation étroite avec sa fille et plus fiable conseillère, ainsi qu’avec une amie d’enfance qui ne le ménage pas, il presidente Mariano De Santis est infiniment touchant. Le duo Servillo-Sorrentino continue de produire des merveilles. Non vediamo l’ora di vedere il prossimo film !.. L.M.
Il fallait un Italo Calvino pour décrire si bellement le plaisir devenu rare de découper un livre pour pouvoir entrer en lecture page après page. Je regrette tant que les éditions José Corti aient renoncé à cela depuis pas mal d'années à présent. Cela faisait partie de leur devise, Rien de commun...


Boualem Sansal élu triomphalement à l’Académie française au fauteuil n°3 par 25 voix sur 26 dès le premier tour, c’est la consécration d’un écrivain de talent, d’un homme courageux engagé dans la lutte contre l’islamisme radical et le régime dictatorial actuel de l’Algérie (rappelons qu’il est fanco-algérien*), d’un amoureux et ardent défenseur de la langue française, d’un homme humble, souriant et d’une grande gentillesse (je peux en témoigner). D’un « résistant » enfin aux geôles algéroises une année durant. Il fera l’éloge de Jean-Denis Bredin son prédécesseur. Après le prix mondial Cino del Duca (doté de 200 000€), son élection à l’Académie royale de langue et de littérature française de Belgique, deux prix de l’Académie française déjà obtenus, le Grand Prix du roman pour « 2084 » et le grand prix de la Francophonie, Sansal – qui vit désormais à Paris, est couvert de lauriers mérités, n’en déplaise aux fielleux éléfistes ainsi qu’au nouveau chantre du régime de Tebboune, Ségolène Royal... L.M.
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*Boualem Sansal se dit cependant Français de naissance puisqu’il est né en 1944 quand l’Algérie était encore française.







Je signerai mes deux livres publiés par Cairn samedi prochain 20 décembre de 9h30 à 12h30 à Biarritz (de l'autre côté de la gare, au-delà des rails), aux Docks de La Négresse - pardon, du quartier de L'Allégresse... Soit Les Bonheurs de l'aube, nouvelles, préfacé par Dominique Bona, de l'Académie française, et Belle perdue, roman. Venez nombreux, on boira des coups.




Les ultimes délibérations furent mouvementées hier à l'heure du déjeuner, dans les somptueux salons du 60, rue des Archives à Paris 3e, au sein de la Maison de la Chasse et de la Nature (l'hôtel de Guénégaud qui abrite la Fondation François Sommer), afin de débattre des ouvrages en lice pour le 46e Prix François Sommer que nous devions désigner au moment du café et du dernier verre de Baron de Brane, second vin d'un splendide margaux, le château Brane-Cantenac de la famille Lucien Lurton. Chacun des douze membres du jury - au complet - y alla de ses couplets de défense et illustration, ou bien d'accablement sans appel apparent. Plusieurs tours furent nécessaires. La terrine de chevreuil comme la blanquette d'agneau passèrent au second plan. Nous mangeâmes littéraire, non sans avoir au préalable, à l'heure de la coupe de champagne bue debout, chaleureusement félicité l'un des membres de notre jury (*), Éric Neuhoff, pour son entrée à l'Académie française. Et, à la fin, ce fut Valentine Goby et son Palmier qui l'emporta. Je pus regretter l'échec de mon chouchou Jean-Noel Rieffel et son si poignant Aimer comme un albatros, publié chez l'ami Olivier Frébourg à l'enseigne des exemplaires éditions des Equateurs, mais la solidarité de notre confrérie impose de défendre comme un seul homme le lauréat millésimé - en l'occurence la lauréate. Ainsi : Tous pour une !.. Et vive le palmier, tous les palmiers ! La remise du Prix eut lieu le soir même, hier à 19h30, avant un coquetaile (aurait écrit Nimier), du meilleur effet gastronomique - mention spéciale pour le délicat pinot noir des hautes-côtes-de-beaune et les saint-jacques lardées montées sur - double - pique, n'est-ce pas, Franck Maubert ?.. Alban de Loisy, directeur général de la Fondation, eut des mots d'une délicatesse de dentellière à l'égard des huit auteurs en finale, Xavier Patier, président de notre jury, eut au cours de son discours des mots métaphoriques du meilleur effet au sujet de la chasse... à la vérité. Et Quentin Ebrard, cheville artistique davantage qu'ouvrière du Prix, ses arcanes et son arrière-boutique, brilla dans l'ombre - c'est sa marque - par la perfection de l'organisation de tout ce bastringue jamais foutraque, mais au contraire tiré au cordeau et à quatre épingles invisibles. Le talent, quoi. Alors, longue vie à ce généreux prix si subtilement tourné vers la Nature, et à l'année prochaine. L.M.
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(*) J'ai le double honneur d'être membre du jury de ce prestigieux prix littéraire, et d'en avoir été le lauréat en 1993 pour mon premier roman, Chasses furtives.




Je me savais hanté par cette peinture que j’avais gommée de ma mémoire, avec le temps, et voilà qu’elle resurgit à la faveur d’une première visite au nouveau musée Bonnat-Helleu bayonnais – somptueux à tous égards. Elle s’intitule « L’Oublié ! », son auteur est un peintre bayonnais, Émile Betsellère (1846-1880). Il évoque la guerre franco-allemande de 1870-1871, et le souvenir d’un soldat bayonnais, Théodore Larran. Le peintre a lui-même vécu ce meurtrier conflit. Son œuvre figure un hommage à toutes les victimes – oubliées ou pas – de toutes les guerres qui saignent nos âmes et l’Histoire. Betsellère romantise en figurant la scène en hiver tandis qu’elle se passa en été. La neige ajoute au drame et renvoie immédiatement à la terrible campagne napoléonienne de Russie de 1812. Nous ne lui en voulons aucunement d’avoir ainsi accentué le tragique abandon – sans doute involontaire – d’une ambulance que l’on aperçoit sur la gauche, en partance, hors champ de vision du mourant qui se cambre pourtant de toutes ses ultimes forces afin d’attirer l’attention ; mais en vain. Il y a – il le fallait depuis Villon – les corneilles noires pour oiseaux de mauvais augure charognard, et le rouge du sang versé sur la neige pour rappeler l’horreur de tout conflit entre êtres humains. Le visage du soldat a lui aussi été « embelli » afin de lui donner une apparence universelle – et résolument esthétique, car mourir au champ d’honneur pour la France lorsqu’on est beau, ajoute au drame national. L’issue sera cependant heureuse : Marie-Thérèse Jacquet, infirmière de son état, surgira à temps par miracle et sauvera Théodore. Puis, ils convolèrent en justes noces et enfantèrent à quatre reprises. Mais la dimension tragique de cette peinture perdure, qui m’évoque la Grande Guerre d’abord, puis la Seconde guerre mondiale, celle du Vietnam, les rues de Kiev, et tous les conflits qui gangrènent notre morale humaine. Je retournerai souvent, ou plutôt parfois au musée Bonnat-Helleu afin de rendre visite à « L’Oublié ! ». L.M.
Dimanche prochain 7 décembre dès 9h et jusqu'à épuisement des stocks ou de l'encre de mon stylo à plume, je signerai à la demande six de mes derniers ouvrages sur la terrasse de la maison de la presse d'Anglet Cinq cantons. Vous serez également libre de m'apporter quelques huîtres et du vin blanc. Ça sent déjà Noël, tout ça...
Petit éloge amoureux du Pays basque, essai (Privat)
Le Bruissement du monde, fragments (Passiflore)
Chasses furtives, roman (Passiflore)
Anglet, essai (Passiflore)
Les Bonheurs de l'aube, nouvelles (Cairn)
Belle perdue, roman (Cairn)






J’étais chaleureusement invité à participer à une sorte de colloque ayant pour thème « le parler des Français d’Afrique du Nord, un melting-pot linguistique méditerranéen », soit « le parler pied-noir », thème qui me touche particulièrement
puisque j’ai écrit un livre sur le sujet qui vit toujours en librairie, trente-six ans après sa première publication (Rivages, 1989, Payot, 2017, 192 pages, 8€). Cela se passait au CDHA, le Centre de documentation historique sur l’Algérie (française), sis à Aix-en-Provence, les 15 et 16 novembre derniers. Cet organisme est des plus dynamiques, et des moins nostalgériques façon couscous-lacrymal-d’un-là-bas-perdu-la-purée-d’nous-z’ôtres.

Anne-Marie Perez
Essentiellement animé par une tonique équipe issue de la génération des années 1962, le CDHA, piloté par l’énergique Anne-Marie Perez (et présidé par Martine Ivara-Deveney), œuvre à entretenir la mémoire des années 1830-1962 en collectionnant un tombereau de témoignages, livres, journaux, documents, objets de toute sorte, soit tout ce qui constitue un patrimoine précieux, un capital mémoriel irremplaçable et à thésauriser coûte que coûte. Le stock déjà acquis est aussi considérable que l’accueil fait à de chercheurs du monde entier intéressés par le sujet. L’espace dédié s’avère formidablement confortable.
C’est donc en son cœur que les débats, spectacles, conférences, tables rondes eurent lieu deux jours (de liesse) durant. J’en fus réjoui. Parmi les temps forts, il y eut une conférence de l’historien Jean Monneret sur l’interaction linguistique, une autre de l’universitaire vénitien Alessandro Costantini sur le pataouète et la littérature, plusieurs interventions poétiques de Paul Monnier – homme des « mots enfouis » qu’il sait ressusciter avec gouaille et talent, une synthèse subtile en forme d’hommage sensible du psychologue des âmes exilées Hubert Ripoll, un long conte touchant de Nicolas Bourdon, « Et Pataouète et Patatras », des choses comme ça, diverses, et notamment un formidable hommage rendu par Gérard Crespo au poète injustement oublié Gabriel Audisio, « frère de soleil » d’Albert Camus, Max-Pol Fouchet, Emmanuel Roblès et d’autres... et mis en lumière via des lectures croisées de Isabelle Lillo, Amalia Escriva et Paul Monnier notamment. Deux jours de bonté, de beauté, de partage, de souvenirs, d’amitié et de gaîté simple. On en redemande. L.M.

Ma pomme, Stéphane Sarrat (médiateur), Nicolas Bourdon et Sophie Colliex

NicolasBourdon
Paul Monnier (premier rang, au centre)
"é oilà !"
Post-scriptum : Lisez l'interview donnée par Boualem Sansal au Figaro (paru ce matin), et dont voici un extrait :


Je relisais déjà la correspondance Breton/Gracq parue il y a quelques jours chez Gallimard. Et repensais "tout à trac" à une conférence que j'ai donnée à l'Institut français de la mode (Paris XIIIe), à la demande de mon ami Lucas Delattre, et que France Culture enregistra sans que je le sache. Le site de la radio publique a semble t-il supprimé le lien pour l'écouter. Quel dommage. Reste, par bonheur, la source, que voici CI-DESSUS en guise de TITRE de cette note, afin de cliquer pour l'écouter. J'ai été si heureux d'évoquer mon auteur fétiche en toute liberté, sans notes (sauf un demi-feuillet garni de mots-repères, et de quelques citations phares griffonnées à la hâte) ce, à la faveur d'une matinée bleue dans le ciel et blanche car givrée au sol - ce 7 novembre 2017 -, aussi belle que celle de ce matin 22 novembre, et cela eut lieu alors pour mon anniversaire ; par surcroît... Cliquez donc là-haut sur les majuscules pour écouter (ça dure une heure). L.M.
Voici la liste de livres avec laquelle, nous jurés, re-débattrons bientôt...




Honte à l'Elysée et au caniche Barrot, et gloire à l'Allemagne, où Boualem est considéré depuis son premier livre comme un demi-dieu, où il est archi lu (bien davantage qu'en France), où il est adulé, honoré et récompensé par les plus grandes distinctions nationales. Vive sa liberté, et croisons les doigts pour sa santé considérablement mise à mal. Enfin, je vomis sur l'abject régime dictatorial de Tebboune, et sur l'urticaire qui se développe déjà sur la peau de tous les LFIstes.
(Quelle joie ! Mais quelle honte ! La démocratie allemande a fait montre de fermeté intelligente; efficace. La « pleutrocratie » macronienne a chié dans son froc devant un minus : Tebboune). L.M.

Je viens de regarder la mini-série de huit épisodes à la fois choc et douce de Jean-Xavier de Lestrade, « Des vivants », sur les survivants du Bataclan, ceux du 13 novembre 2015. Notamment cette poignée de jeunes adultes qui furent pris en otage dans un étroit couloir à l’étage de la salle de concert durant 2h30 par deux inqualifiables barbares dingues, deux crevures terroristes. Et c’est bouleversant de retenue, de justesse, riche de sentiments, de fraternité, d’humanité, de victoire à la fin. Victoire de l’amitié, de l’amour, de la musique malgré les blessures profondes et ineffaçables, assorti d’un hommage appuyé au courage inouï, au sens du sacrifice des hommes de la BRI, la Brigade de recherche et d’intervention. Je recommande vivement, car il n’y a aucun tremolo, aucune recherche lacrymale, aucune empathie excessive dans la réalisation. Les acteurs sont vrais. Le scenario brut et sensible. Réel. C’est juste équilibré, donc rare. L.M.
(france.tv)


Eric Neuhoff en habit vert, ça a de la gueule ! Je commence à comprendre pourquoi il fut porté pâle lors des premières délibérations du jury du prix François Sommer il y a environ trois semaines (nous y siégeons tous deux). Il devait peaufiner sa campagne auprès des immortels. Je plaisante, bien sûr. Je l’avais rêvé au fauteuil de Michel Déon, auteur du Jeune homme vert... Il avait échoué de peu il y a deux ans pour occuper celui de Jean-Loup Dabadie, ç'eut été du sur-mesure ! Il hérite de celui de Gabriel de Broglie. Pas commode comme sujet pour torcher un éloge comme l’exige la tradition, avec l’esprit vif et claquant d’Éric Neuhoff. Florian Zeller, autre académicien du jour, aura l’exercice plus fastoche en occupant le fauteuil laissé vacant par Hélène Carrère d’Encausse. Il suffira au dramaturge rendu célèbre par sa coupe de cheveux étudiée pour la télé, de pomper quelques extraits de Kolkhoze, prix Médicis 2025. Quelques jours après le centenaire de la naissance de Roger Nimier, fêté par un Quarto (Gallimard), « la Pléiade du pauvre » à l’instar de Bouquins (Robert Laffont), l’élection de Neuhoff ne manque pas de panache. Nous sommes ravis ! L.M.
La nuit dernière fut d’insomnie comme d’autres nuits peuvent être de volupté ininterrompue, de sensualité joyeuse. Non, d’insomnie. Moins gai, quoique susceptible de générer une étrange poésie. Je regardais le ciel par la fenêtre grande ouverte. Une touffeur légère ouatait l’atmosphère plongée dans un silence d’abbaye. La constellation d’Orion, entre toutes ma préférée pour plusieurs raisons, scintillait comme la lune sur la mer, mais ni la mer ni l’océan ne se trouvaient dans mon champ de vision. Orion ne cessait de me faire des clins d’œil blancs argentés. Je repensais à sa légende, ce chasseur transformé en constellation, aux poèmes de René Char à elle consacrés, lorsque soudain un vol de grives musiciennes traversa la nappe noire comme autant de fusées, comme des fées. Je reconnus leur cri, ce sifflement impossible à confondre avec celui, possiblement en novembre, de la grive mauvis. J’en eus les larmes aux yeux, car tant d’émotion est capable de procurer, d’engendrer cela en moi. J’eus envie de chausser mes bottes, d’enfiler mon vieux Barbour, et de filer jusqu’aux barthes de l’Adour, du côté de Pey et d’Orist, de marcher dans la nuit à la faveur de la lumière procurée par la lune dans l’herbe gorgée d’eau, avec l’espoir de voir s’envoler devant mes pas lents et silencieux, qui auraient soulevé la peau de l’eau pour éviter tout dérangement sonore, quelques sarcelles, bécassines, colverts et autres pilets peut-être. Et puis je me suis ravisé, pensant qu’il ne fallait pas secouer le sommeil de ceux qui ne sont pas frappés d’insomnie, surtout les oiseaux, mes chéris. Alors, j’ai attrapé la Correspondance André Breton – Julien Gracq fraîchement parue, et je me suis souvenu que, dans les Souvenirs désordonnés de José Corti, l’éditeur historique, premier, de mon auteur fétiche, Gracq, avait demandé sept mille cinq cents francs à Louis Poirier qui changeait alors d’identité, afin de pouvoir publier Au château d’Argol, dont la fabrication nécessitait entre onze et douze mille francs. Le jeune professeur, qui venait de se faire retoquer par Gallimard – éditeur qui ne s’en remît pas -, accepta. André Breton reçut un exemplaire. Il aima démesurément l’ouvrage, le « lança » si je puis dire. Ç’en était fait. Julien Gracq prenait soudain corps à la littérature. Il en est aujourd’hui le pilier central, sans lequel tout pourrait bien s’effondrer. L.M.

Vu, hier soir, au cinéma Le Sélect à Saint-Jean-de-Luz, une adaptation admirable de L'Étranger, d'Albert Camus, roman paru chez Gallimard en 1942, par le très talentueux François Ozon, avec un formidable Benjamin Voisin dans le rôle si difficile, absurde, taiseux, glacial (je sais pas, répète-t-il...), désabusé, nihiliste peut-être, absent davantage qu'inconscient, de l'inoubliable, iconique Meursault. Une sublime Rebecca Marder à ses côtés, un Pierre Lottin totalement dans son rôle de marlou (mais que l'on aimerait bien voir un jour "à contre-emploi", certain qu'il serait admirable). Le texte est respecté, jusqu'à la dernière phrase, sublime, du roman, et qu'ils m'accueillent avec des cris de haine. Le noir & blanc est indispensable à l'esthétique générale du film. Quelle heureuse idée ! Même s'il y manque (je trouve) l'incandescence en quadrichromie surexposée à l'extrême du soleil et de la mer lorsqu'elle scintille d'une chaleur insoutenable, infiniment brûlante. Mais cela relève de ma propre vision, projetée, de l'oeuvre si méditerranéenne de Camus, et souvent relue : Noces, L'Été, Le Premier homme, L'Étranger, La Chute, les Carnets... Le soleil qui tue, qui provoque, qui agit ; facilite le passage à l'acte. Le couple extrêmement sensuel augmente le film, sur la bouée, dans l'eau, entre les draps. Leur amour apaise, la nudité de leur corps procure du bien. Le Schpountz aussi, avec un Fernandel tout en dents de cheval dehors, vu au cinéma Le Majestic, alors interdit d'accès "aux indigènes", dit un panneau près de la caisse. Les rues d'Alger, la rue de Lyon notamment, la tension qui monte, bien que "les événements" soient encore une absurde vue de l'esprit, en 1938. Ils n'ouvriront leur sinistre boite de Pandore que seize ans plus tard, à la Toussaint, dans un autocar... La chaleur, le soleil seuls responsables. L'arabe. L'Arabe. Nommé (enfin) comme dans le premier livre de Kamel Daoud, afin de lui conférer une identité... existentielle. Une espèce de repentance déplacée. Ozon s'inscrit ainsi dans l'air du temps, et nous ne lui en ferons pas reproche. Et puis la chanson de The Cure, signée Robert Smith, Killing an arab, en référence directe au texte de Camus, pour accompagner le générique de fin. Clin d'oeil apothéotique. Une relecture. Bienfaisante. Revenir au texte. Le relire. Je le fais, ce soir. C'est hygiénique, comme relire L'Été chaque été, et l'offrir. Comme on sème, d'un geste auguste de semeur hugolien. Aimer le faire. Partager le plaisir du texte. Surtout lorsqu'il touche par sa désarmante simplicité, son efficace évidence, sa vérité universelle, à une séduisante intemporalité. L.M.
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P.S. : J'ai appris (merci Benoît), s'agissant de la première adaptation de L'Etranger par Luchino Visconti, que le maestro souhaitait Delon pour interpréter Meursault, qu'Alain refusa (craignait-il les avances homos appuyées du génial réalisateur du Guépard ?), et que Marcello accepta. Cela donna - j'ai revu la version il y a peu- un Etranger affadi par un Mastroianni sans épaisseur dramatique, désinvolte et non conduit par un Visconti n'ayant visiblement rien compris à la densité tragique du singulier roman de Camus. Regret, car Delon eut été un autre Samouraï à la façon melvillienne, pour peu que Visconti eut eu envie de tout donner pour ce faire. Mais, bon...



Splendeur de l'automne indienne, tout ce jour. Je féminise, car l'automne figure une femme dans mon imaginaire. Passage ininterrompu de passereaux le long de la côte, ce matin (je suis resté longtemps attablé à Kostaldea, soit au-dessus de la Petite Chambre d’Amour, à Anglet, ce dès 9h30, droit devant l'océan; café-tartine-beurre-confiture) : pinsons, pipits, chardonnerets, alouettes... Et moineaux devant moi que je pourvoyais en mie de pain. Un festival d'oiseaux minuscules virevoltant vers le grand Sud. Le ciel, d'un bleu intense (strié cependant de trop nombreux sillons blancs d'avions ; mais bon) vibrait je le jure. La douceur puissante de l'air. La lumière lumineuse, dirait Roland Barthes, comme la veille à Urrugne, plein centre au bar trinquet Léon Dongaitz où j'ai savouré le silence et raté les 200 000 palombes passées la veille… Le bonheur simple, en somme. La nature à portée d'oeil et de peau. Mon plaisir. Que souhaiter de plus, sinon espérer le revivre demain avec une complicité, une complice, une qui sait. Tout ça. Tout. Et, ce soir, la nuit tombée, je suis allé faire un tour rituel à la Petite Chambre d'Amour encore, avec ma moto retrouvée après un mois et demi de jachère, pour cause de claquage du mollet gauche (un accident con). Je fus ému par le faisceau du phare de Biarritz qui balaya le rivage comme s'il voulait me caresser le visage au passage. L.M.

Le 16 novembre prochain aurait été le 89e anniversaire de ma mère si elle n’était pas partie trop tôt à l’âge de 61 ans et demi en 1998. Vingt-sept ans déjà. Ce sera surtout, car il est vivant, le premier anniversaire de l’abjecte incarcération de Boualem Sansal. J’ai la chance de le connaître un peu, depuis notre rencontre en 2015 dans le train qui nous conduisit depuis Paris au salon Livres en Vignes au Clos de Vougeot. Je m’étonne chaque jour davantage, je suis révolté comme beaucoup d’entre nous heureusement, par l’inaction française à faire pression sur le régime algérien perverti et dictatorial de Tebboune. Devant l’attitude pleutre de l’Élysée. Devant le silence complice de nombre de mes confrères journalistes. J’ai honte, et ce soir je relirai en diagonale « Le Village de l’Allemand, ou le Journal des frères Schiller », mon livre préféré de Boualem. Mais ma lecture silencieuse ne pourra rien. Faut-il afficher le portrait de Sansal à la façade des mairies (afin de couvrir, en passant, le drapeau palestinien qui dissimule à peine et par une espèce de palimpseste immonde celui du barbare Hamas) ? Que faut-il faire, un an après, pour obtenir sa libération, la fin de son absurde détention ? L.M.

Il est convenu de dire, c'est l'été indien. Lumière diaphane distincte de celle, préférée, de septembre, puisque octobre touche à sa fin. Douceur, ouaté dans l'air, chaleur humaine dans les rues, sur les places, corps dénudés à la plage, beach-volley comme en août, promenade de bord d'océan emplie d'un monde joyeux de "profiter", vagues onduleuses et puissantes, surfeurs beaucoup trop nombreux. J'espérais un passage de dauphins, ce fut un hélicoptère de l'armée qui traça le littoral. Soudain, plus tard, ce fut un vol de grues cendrées qui sillonna le ciel d'un bleu dense à basse altitude au-dessus de mon toit bayonnais. Bonheur automnal avec incursion estivale. Tout se bouscule, la migration entrechoque un été qui refuse de capituler. Le changement d'heure nous rappelle la tristesse du couchant, si tôt désormais. Alphonse Allais : "La nuit tombait. Je la ramassais...". L.M.

Comme j'ai commandé récemment via l'Internet des timbres à l'effigie de Françoise Sagan (je n'achète plus d'ordinaires Marianne depuis longtemps), La Poste m'adresse désormais ses nouveautés philatéliques par e-mail. Parmi les dernières, celle-ci me ravit : un timbre olfactif qui sent le croissant chaud... Rien de plus séduisant - me semble-t-il - pour affranchir mes prochaines missives à destination de ma Promise. Un timbre comme une promesse de petit-déjeuner au lit avant et après l'Amour, une lettre timbrée d'un parfum de viennoiserie au beurre... L.M.

Ce temps de gueux, de tempête avec vent violent et pluie horizontale fouettant visages et pare-brises, rappelle à mon souvenir une scène dont je fus témoin en 1976, et que je n'ai décrite qu'en 2006. Je viens de retrouver le texte, car je reviens de la plage de la Petite Chambre d'Amour, à Anglet, où cela se passa :
Cela pourrait rester goffmanien - pour parler comme les étudiants en ethno -, en référence aux travaux célèbres d'Erving Goffman * sur les comportements sociaux. La littérature peut mieux faire et c'est l'une de ses vertus.
La scène se passe à la plage de la Petite Chambre d'Amour. Plus exactement sur le parapet qui la surplombe. L'océan est agité, la marée haute et rebelle. Les vagues frappent les blocs de pierre extraits de la montagne proche, empilés là pour amoindrir l'ardeur de la mer qui érode la côte.
Un homme de petite taille, vêtu pauvrement mais avec soin : veste bleue élimée, pantalon assorti, chemise blanche à col "pelle à tarte" ouvert généreusement sur un poitrail plat, imberbe et maigre. Physique sec. Comme le sont sans doute ses gestes, et comme sa diction doit être : sèche. Rêche et abrupte. Par rafales, cet homme doit parler.
Il tire sur une Gitane maïs plus qu'il ne la fume. Il est debout sur le parapet que les vagues menacent d'éclabousser d'un instant, l'autre.
Les séries de vagues frappent, toujours plus menacantes.
Le petit homme regarde l'horizon; impassible.
Avec, en plus, cet air d'écouter les éléments comme on entend sans l'écouter, un bavard anonyme et aviné au comptoir d'un bar. Sans prendre la peine de répondre à ses questions enchaînées et qui n'attendent d'ailleurs aucune réponse, mais seulement une approbation automatique.
Sans affect apparent, quoi.
Soudain, une vague plus forte que les autres explose, gicle et inonde le petit homme debout sur le parapet.
Le douche.
Au lieu de s'exclamer et de reculer, l'homme "sec" ne bouge pas. Trempé, stoïque, il continue de tirer sur ce qui reste de sa Gitane imbibée. L'eau dégouline de ses cheveux jusqu'à ses pieds. Le regard des passants alentour, témoins de ce qui lui arrive, le paralyse plus sûrement qu'une injection d'anésthésiant.
Cet homme foudroyé est en train de vivre l'un des moments les plus douloureux de sa vie.
Il regarde l'horizon. Imperturbable perturbé jusqu'aux os de l'âme.
Je partage sa douleur profonde du mieux que je peux. A distance. Impuissant. Juste témoin.
A l'heure où j'écris cette scène (30 octobre 2006, 23h45), l'homme ne se trouve plus sur ce parapet de La Chambre d'Amour.
Et pour cause. Cette scène s'est passée il y a trente ans environ. Mais il m'a semblé capable de rester là l'éternité, tant je devinais son désir double de devenir invisible, ou bien d'être changé en statue.
Ce récit (envie de l'écrire enfin, ce soir), est une espèce de stèle en souvenir d'une scène quotidienne, ordinaire, excepté dans la Creuse, le Quercy, et autres lieux où l'Océan, de notoriété publique et donc largement admise, ne vient jamais frapper les parapets. Mais alors, jamais... L.M.
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* Sociologue canadien (1922-1982) que nous étudions à Sciences-Po, surtout son livre intitulé La mise en scène de la vie quotidienne (Minuit).

Aux Dames de France à Bayonne, Biarritz Bonheur à Biarritz. Galeries Lafayette aujourd'hui... À Bayonne, il s’agit d’un splendide bâtiment de style Art Déco dû aux frères architectes Louis et Benjamin Gomez. Je ne me lasse pas d'y entrer et d'admirer sa monumentale verrière signée Mauméjan et sa cage d'escalier en fer forgé d’un noir luisant, en prenant l'escalator, avant de musarder entre jeans et chemises... Cette photo m'émeut, car j'ai l'impression de tenir la main de maman en m'y rendant avec elle le jeudi. J'ajoute que ce matin encore, je suis passé et repassé devant les Dames de France (je ne me résoudrai jamais à les désigner autrement), me dépêchant d'aller faire provision de bouche au Monoprix calé à l'angle des rues Orbe et Port-Neuf, m'étant attardé devant les puissants embruns de La Petite Chambre d'Amour, et j'ai ressenti, je le jure, la chaleur de la paume de ma mère au bout de mon petit bras tendu haut... L.M.

Vu enfin Sirât, hier, avec un Sergi Lopez impérial. Ce film envoie du lourd, du très lourd, et je n’en raconterai presque rien. Une rave-party clandestine et l’armée qui surgit. Une échappée plus ou moins belle. Un périple dans le désert marocain où rode une atmosphère de guerre en gestation, figure une épopée qui ne fait pas du tout penser à Mad Max. Le fil directeur? La recherche de Mar, la fille perdue depuis cinq mois et adepte des raves, la prochaine prévue aux confins du désert mauritanien pour but. Tenter tout pour la retrouver. Des relations humaines entre paumés, l'espoir chevillé, puis le désarroi d'un autre perdu et son jeune fils, les accidents tragiques qui émaillent le récit, la musique entêtante, la pellicule humble, touchante - les cadrages sont d’une confondante réalité à l’instar des regards, des silences, des cris, de l'hostilité du paysage, de l’extrême violence osée par le réalisateur, Oliver Laxe, qui est d’une audace sans limites, font de ce film marquant, qui prend peut-être davantage au corps qu’à l’esprit, une carre dans le manche de notre Opinel cinéphile. On ne peut ni ne veut rien en dire afin de préserver sa substance, sa subtilité, ses fulgurances, ses coups de théâtre. Un sidérant coup de maître qui sonne le spectateur comme s'il venait de doubler Robert De Niro dans Raging Bull ou Hilary Swank dans Million dollar baby. L.M.
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En salles. Prix du Jury à Cannes l'an dernier.


Hier dans l'après-midi, j'ai lu le brillant opus, Adieu Montaigne, de Jean-Michel Delacomptée, admirable biographe libre (j'ai lu son Saint-Simon, La Grandeur, il y a peu : jubilatoire), dans le tégévé qui me ramenait chez moi depuis Paris où je me trouvais - à la sauvette - pour les premières délibérations du prix François Sommer au merveilleux Musée de la Chasse et de la Nature, puisque je fais partie du jury. Avant cela, je suis allé saluer le vieux Montaigne rue des Ecoles, face au Collège de France, place Paul Painlevé avec le splendide musée médiéval de Cluny en fond, où se trouve désormais un square Samuel Paty, victime d'un abject crime terroriste et auquel on rendait hommage dans les parages je suppose (je n'ai pas pris soin de vérifier où cela avait lieu) ; aussi le quartier était-il bouclé, il fallait montrer patte blanche aux CRS et la rue du Vieux Campeur était déserte, infiniment silencieuse. Je ne manque jamais d’aller rendre visite à la statue de l'auteur des Essais lorsque je reviens à Paris, sans flatter son pied droit doré par des milliers de mains touristiques, à l’instar des seins de Dalida sur le buste sculpté par Aslan, dans le XVIIIe. Ainsi ai-je sacrifié à un rite. Lorsque je vivais dans le quartier (treize ans rue Monge), le Ve, j'accomplissais cette forme de clin d'oeil avant d'aller musarder à la librairie voisine Compagnie, puis de pousser jusqu'à celle de Gibert. Une page du livre de Delacomptée figure un écart éblouissant de vérité que j'ai envie de reproduire en prime, ci-dessous. L.M.





Impossible de coller ici (trop lourde, me dit-on) la vidéo de 52 minutes d'Histoires Naturelles (TF1, Juillet 1993) intitulée "Furtifs", en référence à mon premier roman, au fil de laquelle je converse avec l'immense Igor Barrère sur l'approche, le Sauvage, le pouvoir de ne pas donner la mort lorsque l'on est chasseur (ce que je fus trente années durant, jusqu'en l'an 2000 - depuis, je "chasse" avec jumelles Zeiss et appareil photo Leica). En voici trois vues. Tentez, si vous le désirez, de la voir sur ma page Facebook, où elle est curieusement passée sans peine, parce que les images valent vraiment le détour. L.M.

Oui, bon, j'avais à peine trente-cinq ans lors du tournage...
J'exhume un texte du ventre de KallyVasco parce que je suis retourné parmi les sensibles Ballades de Pizan, et que cela fait un bien fou que j'ai, comme d'habitude, envie de partager.

Savez-vous - mais qui peut prétendre savoir ce qui suit, aujourd'hui? - savez-vous donc que dans la théorie courtoise, le baiser représente le quatrième degré de l'amour dans une hiérarchie qui en compte cinq, selon le modèle des cinq sens? Le baiser correspond à celui du goût. Et cela nous est déjà si délicieux de l'apprendre. C'est Jacqueline Cerquiglini-Toulet (un lien de parenté avec Paul-Jean? - J'ai demandé, elle l'ignore), fervente préfacière et éditrice de ces ballades de Christine de Pizan, qui l'écrit. L'ouvrage, Cent ballades d'amant et de dame, est d'importance (Poésie/Gallimard, 10€). D'une part nous lisons un homme d'une loyauté sans faille, quoique, et d'autre part, les réponses d'une femme aimante mais infiniment prudente. Les amants dialoguent au fil de cent poèmes, ce qui n'est pas rien lorsque le désir attise. Ce sont des lettres, des messages, des hommages, des envois, des plaintes parfois, de fougueuses adresses, des reproches aussi, des invites, un faux dialogue peut-être, la distance entretient l'absence en tentant de la dissoudre, le choix du mot fait le reste, maintient, magnifie, tient droit tout cet édifice d'une intense fragilité. À l'époque de Christine de Pizan (1364, Venise - 1430, Poissy), la ballade est une forme à trois strophes avec un refrain d'un ou deux vers. Dans ces Cent ballades d'amant et de dame, si pressantes, la longueur des strophes est délicieusement écourtée parfois, et la taille des vers varie au gré de la disposition des rimes... Les 336 pages du recueil nous offrent ainsi un bouquet de retenue, l'expression parfaite de l'amour courtois cher aux troubadours : Que votre doux amour soit vers moi tourné / Car mon coeur est déjà plus noir qu'une mûre, lit-on dès le premier envoi. Ce qui fait délice, c'est la nomination de l'alternance : L'Amant, La Dame, L'Amant, La Dame se répondent et nous suivons un ping-pong amoureux d'une fine délicatesse, un échange d'une stupéfiante modernité : Le dard d'amour qui, comme il se doit, / T'enverra des pensers / Pleins de désir, par divers sentiers, / Tantôt joyeux, tantôt douloureux... La ballade 20 exprime une affirmation féministe de bon aloi. À laquelle la Dame ajoute, quelques pages plus loin, des vers à nos yeux définitifs : À rien ne sert de résister, / Amour est mon adversaire, / Je ne peux m'y soustraire. Car, il s'agit là, au détour de quelque strophe, d'une joute jouant sur le désir de l'autre : Car je ne veux que votre doux vouloir. / Votre volonté seule est la mienne... dit-il, tandis qu'elle semble, semble seulement, lâcher prise : Je suis vôtre, vous m'avez justement conquise, / Il n'est plus besoin que j'en sois requise, / Amour le veut; vous avez trouvé le chemin /Pour prendre mon coeur / Sans mauvaise ruse, par une très loyale quête. / Je le sais en vérité, je m'en suis bien enquise, / Et puisqu'il me plaît ainsi, en toute guise, / Du bien en résultera pour moi. Ce à quoi répond tardivement, et c'est agaçant, l'amant balourd mais lucide et d'une belle patience - à sa décharge, ainsi que d'une capacité à accepter les coups portés : Vrais amants courtois, sachez qu'il n'est dureté / Que de se séparer de sa dame et maîtresse. L'Amant se déclare, sans forfaiture aucune, comme étant un serviteur lige, et cela est d'une admirable rareté. Il entre en merencolie, terme désuet, d'époque, pour désigner la mélancolie. La Dame, infiniment romantique avant l'heure, confesse une fièvre (Ballade 100), qu'une réalité va corroborer : Je m'y fiai : mon coeur se fend en deux / Car sa parole séduisante, trompeuse, / Et son maintien courtois et aimable / M'affirmaient qu'il disait vérité, / Et tel n'était le cas, c'est bien prouvé : / Il a déshérité mon coeur de la joie. Tout est déjà dit, là, sur la légendaire lâcheté masculine. Le cuir me part (Mon coeur se brise), déclare la Dame. Le lecteur est subjugué par tant de droiture sans ambages, de franchise intérieure sans détour. L.M.