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KallyVasco - Page 4

  • La couche de Montaigne

    La couche de Montaigne, dans sa tour en Périgord : lit à baldaquin en noyer tourné sur carreaux de terre cuite posés à joints vifs ; plafond à solives sur sommiers ; cheminée à jambages en pierre de taille.
    Envie d'essayer...

    Capture d’écran 2019-05-14 à 19.56.46.pngGabriela Manzoni, auteur de Comics retournés m'a soufflé ceci. Je l'en remercie : « Chez moi, je me détourne un peu plus souvent à ma librairie... Là je feuillette à cette heure un livre, à cette heure un autre, sans ordre et sans dessein, à pièces décousues. Tantôt je rêve, tantôt j'y enregistre et dicte, en me promenant, mes songes que voici. Elle est au 3e étage d'une tour. Le 1er, c'est ma chapelle.

    Le second, une chambre et sa suite, où je me couche souvent, pour être seul ; au-dessus, elle a une grande garde-robe ; c'était au temps passé le lieu le plus inutile de ma maison. Je passe là la plupart de mes jours de ma vie, et la plupart des heures du jour. A sa suite est un cabinet assez poli, capable à recevoir le feu pour l'hiver, très plaisamment percé. » Michel de Montaigne

  • Hugo, quand même, hein...

    À Ol.

    O poëte! je vais dans ton âme blessée
    Remuer jusqu’au fond ta profonde pensée.

    Tu ne l’avais pas vue encor, ce fut un soir,
    A l’heure où dans le ciel les astres se font voir,
    Qu’elle apparut soudain à tes yeux, fraîche et belle,
    Dans un lieu radieux qui rayonnait moins qu’elle.
    Ses cheveux pétillaient de mille diamants.
    Un orchestre tremblait à tous ses mouvements
    Tandis qu’elle enivrait la foule haletante,
    Blanche avec des yeux noirs, jeune, grande, éclatante.
    Tout en elle était feu qui brille, ardeur qui rit.
    La parole parfois tombait de son esprit
    Comme un épi doré du sac de la glaneuse,
    Ou sortait de sa bouche en vapeur lumineuse.
    Chacun se récriait, admirant tour à tour
    Son front plein de pensée éclose avant l’amour,
    Son sourire entr’ouvert comme une vive aurore,
    Et son ardente épaule, et, plus ardents encore,
    Comme les soupiraux d’un centre étincelant,
    Ses yeux où l’on voyait luire son cœur brûlant.
    Elle allait et passait comme un oiseau de flamme,
    Mettant sans le savoir le feu dans plus d’une âme,
    Et dans les yeux fixés sur tous ses pas charmants
    Jetant de toutes parts des éblouissements !

    Toi, tu la contemplais n’osant approcher d’elle,
    Car le baril de poudre a peur de l’étincelle.

    Capture d’écran 2019-05-10 à 08.31.13.pngVictor Hugo (Les Voix intérieures, 1837).

  • Barbey d'Aurevilly

    Capture d’écran 2019-05-07 à 22.13.06.pngIl y a toujours des Chevaliers errants dans le monde. Ils ne redressent plus les torts avec la lance, mais les ridicules avec la raillerie, et Mesnilgrand était de ces Chevaliers-là. Il avait le don du sarcasme. Mais ce n'était pas le seul don que le Dieu de la force lui eût fait. Quoique, dans son économie animale, le caractère fût sur le premier plan, comme chez presque tous les hommes d'action, l'esprit, resté en seconde ligne, n'en était pas moins, pour lui et contre les autres, une puissance. Nul doute que si le chevalier de Mesnilgrand avait été un homme heureux, ilCapture d’écran 2019-05-07 à 22.28.36.png n'eût été très spirituel; mais, malheureux, il avait des opinions de désespéré et, quand il était gai, chose rare, une gaité de désespéré; (...)

    À un dîner d'athées, pages 977-978 (coll. Bouquins/Laffont).

  • Le panache, selon Edmond Rostand

    Capture d’écran 2019-04-30 à 20.13.14.pngExtrait de son discours de réception à l'Académie française, prononcé le 4 juin 1903, et qui fit l'éloge du vicomte Henri de Bornier, dont il allait occuper le fauteuil.

    Ses personnages sont réellement grands, assez grands pour pouvoir se passer même de panache… Ah ! le panache ! Voilà un mot dont on a un peu abusé, et sur le sens duquel il faudrait bien qu’on s’entendit. Qu’est-ce que le panache ? Il ne suffit pas, pour en avoir, d’être un héros. Le panache n’est pas la grandeur, mais quelque chose qui s’ajoute à la grandeur, et qui bouge au-dessus d’elle. C’est quelque chose de voltigeant, d’excessif, – et d’un peu frisé. Si je ne craignais d’avoir l’air bien pressé de travailler au Dictionnaire, je proposerais cette définition : le panache, c’est l’esprit de la bravoure. Oui, c’est le courage dominant à ce point la situation qu’il en trouve le mot. Toutes les répliques du Cid ont du panache, beaucoup de traits du grand Corneille sont d’énormes mots d’esprit. Le vent d’Espagne nous apporta cette plume ; mais elle a pris dans l’air de France une légèreté de meilleur goût. Plaisanter en face du danger, c’est la suprême politesse, un délicat refus de se prendre au tragique ; le panache est alors la pudeur de l’héroïsme, comme un sourire par lequel on s’excuse d’être sublime. Certes, les héros sans panache sont plus désintéressés que les autres, car le panache, c’est souvent, dans un sacrifice qu’on fait, une consolation d’attitude qu’on se donne. Un peu frivole peut-être, un peu théâtral sans doute, le panache n’est qu’une grâce ; mais cette grâce est si difficile à conserver jusque devant la mort, cette grâce suppose tant de force (l’esprit qui voltige n’est-il pas la plus belle victoire sur la carcasse qui tremble ?) que, tout de même, c’est une grâce… que je nous souhaite. – M. de Bornier n’en manqua pas dans la vie ; mais, dans son œuvre, il semble avoir recherché de plus austères noblesses. Ce qui capricieusement palpite l’accommode moins que ce qui flotte avec majesté : il n’a pas le panache, il a la crinière.

  • J'exhume - À vos souhaits

    Mon vieil ami et complice Benoît Lasserre, grand reporter à Sud-Ouest, m'envoie ce papier retrouvé dans les archives de Sud-Ouest Dimanche, daté du 1er avril 1984, consacré à Dominique de Roux (purée! 35 ans, j'en avais 25 et encore 32 dents -certaines, dures -, et je donnais chaque semaine un ou deux papiers comme celui-ci à Pierre Veilletet). Il préfigure le long texte que je donnerai plus tard à L'Âge d'homme pour le gros livre collectif (un Dossier H dédié) intitulé sobrement Dominique de Roux. Content de retrouver celui-ci. Merci, Old Sport !

    Capture d’écran 2019-04-29 à 13.34.35.png

  • De l’Esprit français et des Saints

    Capture d’écran 2019-04-26 à 13.39.48.pngNous attendions beaucoup mais sans raison – sinon l’excitation suscitée par son titre – de ce Dictionnaire amoureux consacré à l’Esprit français (Plon/Grasset, 670 p., 25€). Metin Arditi y livre de belles pages, mais son abécédaire semble davantage tenir du fourre-tout intelligent, de l’auberge espagnole brillante tant il apparait davantage comme un collage façon puzzle, que d’un vrai projet cohérent, autant sur le fond que pour son style. Certaines entrées consacrées à des personnages célèbres figurent de sensibles mini portraits souffrant cependant d’être surchargés d’interminables citations. D’autres semblent bâclées (Gastronomie : une succession de recettes et de généralités, Cinéma : un florilège de résumés de films). D’autres encore campent là comme par erreur, ou bien leur propos n’apporte pas grand-chose (Exécutions capitales, Mauvais films, Solder la facture). Les entrées consacrées au panache, à Cyrano (via l’entrée Rostand) peuvent laisser sur notre faim, car on se prépare à lire un feu d’artifice. Le lecteur regrette au fond que les principes d’élégance, de séduction, de beauté, d’humour, de courtoisie, le goût de la conversation et du trait ne soient qu’évoqués comme ça, ne soient jamais claquants, convaincants. Sans doute voulions-nous à tout prix lire un bréviaire qui aurait assemblé les plumes de Jules Renard, Sacha Guitry, Pierre Desproges et Voltaire dans un Bic à 4 couleurs. Au lieu de quoi nous tombons sur d'étranges entrées comme celle qui est intitulée Victime exemplaire de l’obsession du panache, et dont le texte se résume à ces deux mots : Françoise Nyssen. Las... L’avantage de ce kaléidoscope est que l’on trouve en rayon à la fois Boulez, Fauré et Gainsbourg, Char, Grandes Écoles, de Gaulle et Montesquieu, les Guignols de l’info, Yves Montand et Saint-Simon, Jambon-beurre et Michelin (le guide), TGV et Jansénisme. Il y a aussi une entrée nommée Lourdeur.

    Capture d’écran 2019-04-26 à 13.40.20.pngCompagnons de l'invisible

    Plus jouissif, admirablement bien écrit, d’une rigoureuse cohérence en dépit de certaines entrées qui (d)étonnent – mais elles sont justement contextualisées et replacées dans l’esprit du sujet, le Dictionnaire amoureux des Saints que signe Christiane Rancé (Plon, 730 p., 27€), est un ravissement d’érudition et de sensibilité. Tenu bride serrée, le texte toujours dense et scrupuleux, riche et racé ambitionne de nous donner un avant-goût du paradis, et je crois qu’il y parvient. Les « incontournables » sont tous convoqués, de (saint) Jean-Baptiste à Thérèse de Lisieux (et d’Avila aussi), de François d’Assise à Saint-Louis, Padre Pio, Don Bosco, Saint-Augustin, Bernadette Soubirous, Jean-Paul II, Antoine de Padoue, Marie-Madeleine et Mère Teresa. D’autres saint(e)s moins connu(e)s comblent nos abyssales lacunes. Il y a aussi les anachorètes, les Innocents et les cénobites, les Rois Mages, Dante, Satan (qui « s’est réservé la haine des saints », Georges Bernanos), et l’Enfer. L’auteur ouvre son abécédaire à Mauriac, Claudel, Chateaubriand, J.-S. Bach, Léon Bloy, Jean Guitton, Saint-Exupéry, ce qui ne surprend guère, et – plus original, également à Cioran (des pages splendides), Baudelaire (fils de prêtre), Oscar Wilde, Pasolini, Nimier (et son Grand d’Espagne, essai sur Bernanos), Rimbaud et aux peu connus mais précieux Roger Judrin, Armel Guerne et Raymond Lulle. Figurent, non sans humour, saint Glinglin, saint Frusquin et autres saints imaginaires : Goulard, Lippard, Lambin, Lundi, Rechignoux, Couillebault... Et les méconnues saintes travesties (déguisées en hommes) : Thècle, Pélagie (reprendre La Légende dorée, de Jacques de Voragine), Marguerite, Gala, Paula, Eugénie, Marine et Jeanne d’Arc !

    Car, qu’est-ce qu’un saint au fond, sinon « un héros de la vie désintéressée », selon la formule d’Ernest Renan. Nous cheminons au flanc de l’auteur avec ces compagnons de l’invisible guidés par leur définition propre de l’amour, et qu’il ne faut pas réduire à la dévotion aveugle, l’abstinence et l’anorexie. Pas davantage qu’il ne faut confondre béatement une certaine littérature avec le mysticisme. Cependant, Christiane Rancé est capable de voir de la passion et du sacré entre les lignes, les vers, les êtres en portant son regard suraigu. Certaines pages sont exceptionnelles, comme celles qui sont consacrées à Saint Jean de la Croix, l’auteur du fameux Cantique spirituel. « De tous les saints que je suis impatiente de rencontrer, d’âme à âme, si je suis autorisée à monter au Ciel, il y a Jean de la Croix », écrit l’auteur, dont un aïeul fut le frère de l’abbé de Rancé (confie-t-elle avec une infinie pudeur), lequel initia la réforme de l’abbaye de la Trappe en 1660, et auquel Chateaubriand consacra l’un des plus beaux livres de prose française, Vie de Rancé. L.M.

     

  • et glou

    Capture d’écran 2019-04-18 à 17.57.57.pngÀ propos du syndicat des Bordeaux et Bordeaux Supérieur, les Oscars de Bordeaux de l’été qui vient ont sélectionné quelques perles en blanc, rosé, clairet et crémant. Nous avons retenu le charnu, l’expression, la teneur, la présence forte du clairet du château des Tourtes, un rosé vineux à souhait qui se mange, se croque, se mâche, se fiance à la hussarde avec une volaille landaise rôtie ou  - pourquoi pas - une sole-filets bien épaisse juste poêlée avec du beurre (2018, 5,30€ : cadeau).

    Les vignerons de Tutiac nous étonnent encore avec leur Carrelet d’Estuaire, un blanc de respect (2018, 4,50€Capture d’écran 2019-04-18 à 18.02.18.png). C’est rond, friand, sec et vif, nerveux et gras en fin de bouche : idéal à l’heure où le soleil se couche et que l’on picore une friture d’éperlans avec les doigts.

    À la cave béarnaise de Crouseilles, un modeste Pacherenc du Vic-Bilh sec (2017, 6€) nous a fait tenir l’arrêt devant le flacon comme un setter anglais devant une bécasse irlandaise : Lou Blanc (le blanc) est son nom. Bien trouvé, car le loup blanc est une rareté proverbiale, à l’instar du merle mêmement immaculé. Pour 6€, nous avons dans le bouteille LOU BLANC 2 2017 Détouré.jpgverre un concentré de ce que la région de Madiran sait faire lorsqu’elle tourne le dos aux rouges et aux légendaires blancs moelleux (de Pacherenc) issus de raisins passerillés (gros manseng et petit courbu). Voilà du claquant, du fouet en arrière-bouche, de la persistance gasconne : je gueule encore alors que tu n’es plus dans mon champ de vision. L’énergie cinétique de ce flacon se compte, ailleurs, en caudalies. Et, par chance, l’intensité aromatique ne nous déverse pas de l’agrume à pleins cageots. Le citronné sait demeurer discret - merci.

    Nous avons tous nos chouchous. Pellehaut en est un. Côté rouge,Chardonnay 2018.jpg je craque pour l’entrée de gamme avec une fréquence sans modulation. Côté blanc, et pour 6,90€, je fonds pour ce chardonnay bien acclimaté en terre gasconne. Le 2018 possède une profondeur aromatique Sans titre 1.jpgétonnante. Dégusté sur mon tartare de saumon au couteau, soja et wasabi, il releva le gant : chapeau! Le rosé 2018, en bouteille « givrée », Réserve Famille Béraut (c’est le nom de la cuvée, 8,50€), issu de pinot noir et de tannat, libère son opacité formelle au premier nez, et plus encore à la première gorgée. C’est gourmand et généreux, ample et équilibré. Un rosé qui a du tact.

    En AOC Bergerac, il existe un vin cyranien qui n’a pas retenu queCapture d’écran 2019-04-18 à 18.12.39.png notre appendice nasal, mais aussi nos papilles. Si j’avais un tel nez est son nom. Déjà ! C’est du merlot pur qui pousse sur de l’argilo-calcaire, passe en cuve inox, c’est en bio depuis 1999, et c’est livré sans soufre. Du fiable (2016, 12€). Puissant, charpenté, fruité (cassis, raisin) et frais comme une chocolatine à la sortie du four.

    Du côté du Marmandais, où la « cave coop » est exemplaire, voici Terra Vallona, un trio en trois couleurs, classé en IGP Comté Tolosan. J’affectionne, c’est acquis, les flacons modestes à prix ridicule mais qui en ont dans le ventre. KallyVasco s’en fait souvent l’écho. Voici Capture d’écran 2019-04-18 à 18.21.32.pngdonc trois vins à 3,40€ le flacon qui valent le déplacement. Le rouge (merlot, cabernet-sauvignon et cabernet-franc) est croquant, franc, il distribue fraise, cassis et épices douces sans chichis. Le blanc sec (colombard, sauvignon) est d’une fraîcheur avenante, mais je lui reproche son côté modeux, car trop axé sur l’éloquence de l’agrume (on s’éloigne du raisin). Le rosé est en revanche plus souple (merlot à 95%, un chouia de malbec et une pincée d’abouriou pour l’accent local). D’une franche fraîcheur à l’heure de l’apéro avec ou sans tapas, mais des amis pour rigoler franchement à la fraiche.

    Respect : Le Pinot Noir Sauvage (2017, 14€) duPINOT NOIR SAUVAGE.png château de la Terrière (face au Mont Brouilly, au cœur du Beaujolais, AOP coteaux bourguignons), est de ces vins nature qui, après Sauvage à Poil (évoqué ici même) magnifient le cépage dédié (gamay, ou pinot noir, le cas échéant) avec circonspection et méticulosité. L’élégance, l’expression précise, la structure sans le bodybuilding – bien au contraire, s’imposent avec naturel, et c’est le mot idoine. Pas de collage, une légère filtration, une délicatesse de A à Y donnent ces touches de fruits rouges et noirs, ce réglissé, ce soyeux tannique, cette puissance domptée qui ravissent lorsque nous investissons un magret de canard bichonné à basse température.

    Côté effervescence, les champagnes de vignerons m’ont obligé à une pause savoureuse avec celui de Claude Michez, qui crèche à Capture d’écran 2019-04-18 à 12.56.04.pngBoursault, dans la Vallée de la Marne. Il est certifié HVE (Haute valeur environnementale), ce qui alerte d’emblée. Les trois cépages y sont, comment... magnifiés avec modestie (45% de pinot meunier quand même). La cuvée Flore, joliment imprimée d’images de coquelicots et d’arums (BSA, Brut sans année, à peine 2000 bouteilles), découverte sur des langoustines pochées que je disposais délicatement sur des papardelle fraiches, résume l’expression de quatre hectares conduits à pas d’homme sachant marcher lentement entre les rangs. Coing, ananas, amande, mirabelle, poire, noisette fraîche, et puis du crémeux, de la pulpe suivie d’un citronné discret, de la mâche légère en arrière-bouche, une touche saline pour achever le voyage : superbe (22€).

    À Celles-sur-Ource, dans la Côte des Bar, le champagne DeCapture d’écran 2019-04-18 à 18.38.31.png Lozey blancs de blancs vinifié sous bois (32,40€) nous a surpris par belle charpente, sa rondeur, son côté vanillé, une pointe toastée aussi, ainsi qu’une touche miellée, voire confite de bon aloi. Il est minéral en finale, et soutenu par une acidité ayant le bon goût de ne pas flirter avec l’agrume gueulard. C’est assez vineux et pourvu d’une sapidité apte à escorter des ris de veau croustillants et crémeux.

    Capture d’écran 2019-04-18 à 18.39.46.pngEnfin, coup de chapeau à cette Réserve Exclusive Rosé de Nicolas Feuillatte (35€), dont la bouteille est d’une rare beauté, qui évoque à la fois les fleurs peintes par Van Gogh et ces estampes japonaises qui rehaussent les haïkus des maîtres du genre comme Bashô. Petits fruits rouges frais : groseille, framboise, myrtille, gariguette... explosent en bouche. C’est plein, très présent, immédiatement éclatant (pinot noir pour la rondeur, pinot meunier pour la souplesse), et résolument séduisant. L.M.

     

     

     

  • Êtres sensibles, lisez Christine de Pizan

    G01932.jpgSavez-vous - mais qui peut prétendre savoir ce qui suit, aujourd'hui? - savez-vous donc que dans la théorie courtoise, le baiser représente le quatrième degré de l'amour dans une hiérarchie qui en compte cinq, selon le modèle des cinq sens? Le baiser correspond à celui du goût. Et cela nous est déjà si délicieux de l'apprendre. C'est Jacqueline Cerquiglini-Toulet (un lien de parenté avec Paul-Jean? - J'ai demandé, elle l'ignore), fervente préfacière et éditrice de ces ballades de Christine de Pizan, qui l'écrit. L'ouvrage, Cent ballades d'amant et de dame, est d'importance (Poésie/Gallimard, 10€). D'une part nous lisons un homme d'une loyauté sans faille, quoique, et d'autre part, les réponses d'une femme aimante mais infiniment prudente. Les amants dialoguent au fil de cent poèmes, ce qui n'est pas rien lorsque le désir attise. Ce sont des lettres, des messages, des hommages, des envois, des plaintes parfois, de fougueuses adresses, des reproches aussi, des invites, un faux dialogue peut-être, la distance entretient l'absence en tentant de la dissoudre, le choix du mot fait le reste, maintient, magnifie, tient tout cet édifice d'une intense fragilité droit. À l'époque de Christine de Pizan (1364, Venise - 1430, Poissy), la ballade est une forme à trois strophes avec un refrain d'un ou deux vers. Dans ces Cent ballades d'amant et de dame, si pressantes, la longueur des strophes est délicieusement écourtée parfois, et la taille des vers varie au gré de la disposition des rimes... Les 336 pages du recueil nous offrent ainsi un bouquet de retenue, 20.jpgl'expression parfaite de l'amour courtois cher aux troubadours : Que votre doux amour soit vers moi tourné / Car mon coeur est déjà plus noir qu'une mûre, lit-on dès le premier envoi. Ce qui fait délice, c'est la nomination de l'alternance : L'Amant, La Dame, L'Amant, La Dame, se répondent et nous suivons un ping-pong amoureux d'une fine délicatesse, un échange d'une stupéfiante modernité : Le dard d'amour qui, comme il se doit, / T'enverra des pensers / Pleins de désir, par divers sentiers, / Tantôt joyeux, tantôt douloureux... La ballade 20 (photo jointe) exprime une affirmation féministe de bon aloi. À laquelle la Dame ajoute, quelques pages plus loin, des vers à nos yeux définitifs :  À rien ne sert de résister, / Amour est mon adversaire, / Je ne peux m'y soustraire. Car, il s'agit là, au détour de quelque strophe, d'une joute jouant sur le désir de l'autre : Car je ne veux que votre doux vouloir. / Votre volonté seule est la mienne... dit-il, tandis qu'elle semble, semble seulement, lâcher prise : Je suis vôtre, vous m'avez justement conquise, / Il n'est plus besoin que j'en sois requise, / Amour le veut; vous avez trouvé le chemin /Pour prendre mon coeur / Sans mauvaise ruse, par73.jpg une très loyale quête. / Je le sais en vérité, je m'en suis bien enquise, / Et puisqu'il me plaît ainsi, en toute guise, / Du bien en résultera pour moi. Ce à quoi répond tardivement, et c'est agaçant, l'amant balourd mais lucide et d'une belle patience - à sa décharge, ainsi que d'une capacité à accepter les coups portés : Vrais amants courtois, sachez qu'il n'est dureté / Que de se séparer de sa dame et maîtresse. L'Amant se déclare, sans forfaiture aucune, comme étant un serviteur lige, et cela est d'une admirable rareté. Il entre en merencolie, terme désuet, d'époque, pour désigner la mélancolie. La Dame, infiniment romantique avant l'heure, confesse une fièvre (Ballade 100.jpgLai.jpg100, jointe), qu'une réalité va corroborer : Je m'y fiai : mon coeur se fend en deux / Car sa parole séduisante, trompeuse, / Et son maintien courtois et aimable / M'affirmaient qu'il disait vérité, / Et tel n'était le cas, c'est bien prouvé : / Il a déshérité mon coeur de la joie. Tout est déjà dit, là, sur la légendaire lâcheté masculine. Le cuir me part (Mon coeur se brise), déclare la Dame. Le lecteur est subjugué par tant de droiture sans ambages, de franchise intérieure sans détour. L.M.

  • Plaidoyer pour le sourire

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    Quel éditeur oserait apposer un tel bandeau aujourd'hui? L'époque est au bandeau qui baillonne. Voire, et même davantage, à l'autocensure induite par le (horrible expression) politiquement-correct. La doxa aura-t-elle raison de l'humour, de l'ironie, du second degré? Le sourire, le rire gras même (avant un Irlande-France, c'est de mise), sont-ils plus menacés que la fauvette à ailes roses et le cochenille à pois verts?.. Je pense que si. En passant, comme ça, cet auteur est précieux, son style claquant comme celui de Nimier, ses métaphores toniques, et même galvanisantes. Et cet essai, drôle. Et je continue bien entendu de mépriser, tant qu'à faire, les esprits chagrins. LM

  • Philippe Jaccottet, encore, ce soir

    Capture d’écran 2019-03-07 à 19.36.42.pngMais la femme, les amis,

    le vin brillant aux bougies,

    le doux soleil de l'hiver,

    cette pierre en souvenir

    des falaises de la Manche?

     

    Ainsi les oiseaux fulgurent

    autour des cloches, puis l'ombre

    enterre jusqu'à leurs cris. 

    (de mon cher) Philippe Jaccottet.

    Et puis ceci, aussi :

    Comme le feu, l'amour n'établit sa clarté

    que sur la faute et la beauté des bois en cendres...

  • Les mots de Jaccottet du jour...

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    IMG_20190307_185041_resized_20190307_065222298.jpg... se trouvent dans L'Ignorant, recueil de poèmes datant de 1952 à 1956, paru en 1957 chez Gallimard, lu la première fois à l'âge de vingt ans, et toujours aussi galvanisant lorsque je le reprends. Extrait choisi parce que le chant du merle ivre d'amour berce mes jours depuis une paire de semaines, et que ces notes annoncent les futurs carnets de La Semaison. L.M.

     

     

  • Images

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    Cet après-midi, j'ai repris Haute solitude, de Léon-Paul Fargue, lu à dix-neuf ans. Et j'ai retrouvé le sens de l'image subtile du piéton de Paris. Qu'on en juge : 

    ... je me laisserai glisser sur la pierre décolorée et meurtrie, l'âme au fond des poches, les poches béantes, la vie pesante comme un journal mouillé... (p.97)

    Ce journal que j'achète fond dans mes mains comme un beignet de neige. (p.130)

    Et le soir aussi, quand le café se résorbe comme un mégot... (p.138)

    J'aime ma solitude comme une maison de campagne, comme une retraite vigilante. Les larmes que je verse sont closes. (p.138)

    ... quand je cheminerai enfin les os vaillants, éveillé comme un fantôme, au hasard des quartiers couleur de pintade et d'arrosoir... (p.207)

     

    Je suis tombé par ailleurs sur ce titre d'un sous-recueil de poèmes de Marie-Claire Bancquart (dans Terre énergumène qui parait en Poésie/Gallimard), et je suis resté coi :

    IMG_20190306_130408_resized_20190306_055834817.jpg

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  • Velter et Pignon-Ernest

    IMG_20190221_192910_resized_20190221_074123089.jpgCes deux-là n'en finissent pas -pour notre bonheur- de produire ensemble. On se souvient de Zingaro, suite équestre, plus récemment de Ceux de la poésie vécue évoqué ici même, et voici Annoncer la couleurIMG_20190221_194025_resized_20190221_074122543.jpg (Actes Sud, 29€) le nouvel album à deux mains ou plutôt à deux peaux car, lorsque nous évoquons la poésie, qu'elle soit écrite ou dessinée, il s'agit de sensibilité pure, donc de ce qui fait agir, soit du premier livre de l'homme (la peau, selon Valéry). André Velter, poète, et Ernest Pignon-Ernest, artiste, unissent leur talent respectif pour nous donner régulièrement des albums précieux parcourus d'hybridations évolutives. Car, comme l'écrit d'emblée Velter, la main pense,IMG_20190221_193304_resized_20190221_074121175.jpg
    l'oeil écoute, les lèvres divaguent, les tempes s'évadent, l'imaginaire passe à l'acte
    . Et cela produit un dialogue complice en noir & blanc nourri de résonances, d'enchantements, d'incertitudes tracées, marquées, sûres de leur tâtonnement. Lignes. Signes de piste. Qui ne manquent ni de profondeur ni de légèreté, ni d'exactitude approchée ni d'humour largement déployé. Car, pour annoncer la couleur, rien ne vaut le noir et blanc, est-il précisé page 55. Puis, au détour d'une grande page surgissent des fulgurances (photos ci-dessous),

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    qui se passent de tout commentaire...

    IMG_20190221_194947_resized_20190221_075817125.jpgJe signale également René Char allié substantiel, d'André Velter - qui connut bien l'immense poète universel de l'Isle-sur-la-Sorgue (éd. Le Passeur, 16,90€) -, car il s'agit d'un échange épistolaire précieux pour l'auteur avec le maître, assorti de poèmes épars mais crus et denses, moelleux et corsés, et de photos certes redondantes, mais donnant à voir les regards, l'émotion peut-être, des mots que l'on devine, et que nous retrouvons dans les messages qu'André Velter retranscrit avec pudeur, en se gardant bien de voler la vedette dans cet échange jamais impudique. L.M.

    AlliancesJacob Obrecht, Missa fortuna desperata (oreilles, âme), et le Cairanne de Marcel Richaud (oeil, nez, bouche, esprit). 

     

  • Série

    Lorsqu'on est (naît) surfeur dans l'âme et le corps, ou pêcheur à la mouche, ou bien les deux, et à la fois guetteur d'ombre, observateur obstiné du silence et du regard qui touche davantage que les mots quand bien même on est habité par eux - et pour cause? -, nous n'aimons rien comme lire l'océan (et la rivière). Dès lors, nous ne pouvons nous empêcher de voir sur cette image une série de montagnes comme on le dit des vagues. Et l'immobile devient liquide, fluide comme le roc si l'on ferme les yeux comme il faut... L.M.

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    En prime, ce cliché d'un Hossegor que nous aurions aimé connaître, issu d'une époque où La Chambre d'Amour à Anglet n'avait pas cela, mais ne s'en portait que sauvagement mieux...

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  • Quatrains

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    Juste un aperçu en photos de la poésie simple et pure de François Cheng (évoqué régulièrement ici). Ce recueil (Poésie/Gallimard, 7,30€, en librairie aujourd'hui même), reprend Enfin le royaume paru en 2017 dans la collection Blanche de Gallimard, et qui fut un succès (inattendu pour un recueil de poèmes, en France) augmenté de soixante quatrains inédits. 224 pages de sérénité et de beauté. Cela tombe bien : le thème du 21ème Printemps de Poètes qui aura lieu du 9 au 25 mars prochains a La Beauté pour thème.

    Lisez Cheng, ça fait du bien, dirait une réclame pour aspirateurs ou pour une crème à raser. L.M.

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  • Mon coup de gueule dominical...

    ...à l'encontre des antisémites et autres racistes haineux, c'est à lire ici => 

    Finkielkraut agressé : https://bit.ly/2S8ow0P

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    Nous pouvons douter que la plupart des gilets jaunes (GJ) aient lu le salutaire entretien qu’Alain Finkielkraut venait de donner au Figaro daté de ce funeste samedi 16 février, et dans lequel le philosophe soulignait que l’arrogance avait changé de camp lorsque l’omniprésence des porte-paroles du mouvement sur les plateaux de télévision leur était montée à la tête, et que sa sympathie initiale pour les GJ avait pris une décharge de plomb dans l’aile. Hier après-midi, « Finki » dut résister aux cris de « sioniste de merde », « la France elle est à nous », « dégage », « tu vas mourir », « Dieu te reconnaîtra », de « Palestine » et de « nique ta mère », vociférés par certains GJ au profil a priori davantage soralien, dieudonniste, indigéniste, islamo-gauchiste, voire décolonialiste (la nouvelle mode) que de laissés pour compte à la périphérie profonde d’une France coupée en deux (*). Ce que l’académicien a subi confortera l’idée selon laquelle « le mot vivre-ensemble aurait été inventé pour masquer la disparition de la chose », déclarait-il au Figaro. En avril 2015, Alain Finkielkraut m’avait accordé une interview (**) pour L’Express (hors-série Juifs de France). Interrogé déjà sur ce vieux rêve, il répondit : « Il n’y a pas de vivre-ensemble en France. (...) J’aimerais y croire, mais le métissage est un mensonge. La réalité est celle de la séparation ». De glaçantes statistiques viennent corroborer l’impossibilité d’une équation. Hausse fulgurante (74% en 2018) des actes antisémites sur le sol français (souvenons-nous du proverbe yiddish « heureux comme Dieu en France »). La « banalité du mal », concept cher à Hannah Arendt, trouve ses nouveaux ressorts dans la crise profonde de l’autorité qui étreint un pays devenu pleutre après avoir lâché prise. Le professeur, le policier, le député ne sont plus craints ou respectés, mais lynchés verbalement sur les réseaux (des cas) sociaux, en classe, et si possible physiquement dans la rue le samedi. Ne pas sanctionner de façon exemplaire les quenelles devant le Sacré-Cœur, le portrait de Simone Veil souillé d’une croix gammée... laisse toute latitude à des caricatures de barbares ignares pour vomir leur haine en apercevant l’auteur de « La défaite de la pensée » rue Campagne-Première. Que faire, lorsque la peur est au ventre ? – « Fuir ! là-bas fuir ! » (Mallarmé). Rester, puisque « exister c’est résister » (Ellul), accomplir son « alya intérieure » (Édouard Philippe), la montée vers Israël se soldant souvent par un « alya-retour » ? La communauté juive a de tangibles raisons d’éprouver l’accablement de l’impasse, ce matin. Cette haine « bien de chez nous », lors que la droite maurrassienne semble moribonde, que le Rassemblement national tente de contenir les débordements de sa rancœur historique, et que l’antisémitisme ambiant semblait être devenu l’apanage exclusif des islamistes ainsi que des antiracistes idéologiques de tout poil, voici que le spectre resurgit dans la bouche de certains GJ face auxquels nous avons du mal à nous dire, cette fois : pardonnons-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils disent. Pas plus que nous ne pouvons avoir d’égard pour certains de leurs acolytes pratiquant le degré zéro de la politique pour les nuls sur les chaînes d’info en continu, proférant que la France est une dictature (si c’en était une, ils ne pourraient même pas le murmurer). Face à cela, « le parti du déni » dont les rangs enflent semble associé à celui du silence dont l’écho terrifie : quel GJ représentatif s’est-il empressé de condamner les insoutenables propos essuyés avec dignité par Alain Finkielkraut hier ? Un tsunami de tweets outrés sortis des smartphones immédiatement dégainés de l’Élysée, d’anciens ministres, de penseurs, de stars du show-biz, de vous et moi ne doit plus suffire à contenter notre fausse bonne conscience. L’onguent numérique, cette bougie Ikéa de la compassion low cost, ne signifie aucun passage à l’acte, n’indique aucun signal ferme et fort. Léon Mazzella

     (*) Ajoutons de mouvance salafiste, à regarder de près certain personnage principal parmi les insultants sur la vidéo des faits. Enquête policière en cours. 

    (**) Entretien avec Alain Finkielkraut paru dans L'Express

  • Un havane n'est pas coutume

    Capture d’écran 2019-02-16 à 09.09.08.pngLe décapiter et retrouver aussitôt le fruité fort, le Sauvage, ce sous-bois des sensations comme on le dit d’un scent de bécasse sous le flair d’un setter bien créancé et statufié tout à trac. Un côté fumier aussi, mais point entêtant ni désagréable : on ne hâte pas le pas, on le ralentirait plutôt afin d’en savourer les flaveurs mâles et primitives, et de fourrure aussi mais qui possède un certain vécu, un usé rassis pelé patiné soyeux. Montecristo Open Master. Robusto robuste. Sa dégustation à cru. La meilleure. Les narines absorbantes collées contre sa tête qui exhale, enfin libérée, tant de cèpe d'octobre, de mûre de septembre écrasée par inadvertance, de primevère de décembre foulée sous la botte et dont la semelle se souviendra tout le jour, de blouson de cuir pour la moto, de cheval en sueur, de chien dans la voiture, de sauvagine, de draps dans la cabane au bout d’une semaine de bivouac. Que voulez-vous, les habanos sont ainsi lorsqu’ils sont bien... nez. Minute, je l’allume. La suite appartient aux murmures, aux yeux fermés, aux pensées, au baroque - Jordi Savall et ses fougueuses Follias de España, à une aube ici - dans les barthes de l'Adour sans doute, un crépuscule là - à La Barbade peut-être, aux sensations furtives un peu partout, un éclair dû à un subtil trait d'esprit lancé par un ami comme une ligne pour le bar, disséminées par notre oublieuse mémoire tout à coup rassemblée, au rapport comme pour prendre son quart. Passerelle. L.M.

    Capture d’écran 2019-02-16 à 19.05.28.pngAlliances : Rhum Mount Gay XO pour boire, Le fusil de chasse, de Yasushi Inoué pour lire (à voix haute, façon gueuloir de Flaubert). Le reste pour voir. Plus clair, à n'en pas douter, sur la carte brouillée de nos sentiments dans la salle dédiée. Compas. Sextant. Étoile Polaire. E la nave va.

  • La page de Rita

    Capture d’écran 2019-02-15 à 12.42.31.pngJe pensais l'avoir signalé ici, mais non. J'eus la surprise au coeur de l'été dernier de découvrir un papier élogieux et délicieusement tardif sur l'un de mes livres paru fin 2001 et qui, finaliste du Prix Goncourt de la Nouvelle, manqua cette distinction d'un cheveu. Le voici - il est signé Rita, blogueuse littéraire - et si cela vous incite, hâtez-vous, car le bouquin est en voie d'épuisement chez l'éditeur, lequel n'envisage pas de le réimprimer ou de le reprendre en format de poche dans La Petite Vermillon =>  Les Bonheurs de l'aube

     

     

  • Des âmes simples

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    L'occasion est trop belle : le superbe livre de Pierre Adrian, paru en 2014 aux Équateurs, reparaît en folio. Je m'autorise la re-publication du bien que j'en disais brièvement ici même le 19 octobre 2017 :

    https://bit.ly/2x7Lk7k

    Que ceux qui n'ont pas encore lu Des âmes simples, de Pierre Adrian, publié aux Equateurs par l'ami Olivier Frébourg, saisissent l'occasion de le faire, avec l'attribution - hier -, du (très enviable) Prix Roger-Nimier à ce jeune auteur de 26 ans, pour son splendide récit (davantage que roman), d'une austérité et d'une vérité stupéfiantes. L'univers de frère Pierre, curé dévoué en vallée d'Aspe, conscience de tant d'âmes qu'il aide à être, l'atmosphère de l'abbaye de Sarrance, le quotidien des habitants désoeuvrés, aux "vies minuscules" (écrirait Pierre Michon), vivotant dans des villages oubliés, la beauté de la nature, la force du silence, la foi, l'écoute... L'humanité enfin, qui se dégage  de ce texte écrit dans un style épuré et d'une hiératique sobriété, force le respect. Un grand livre, que j'ai déjà pas mal offert, d'ailleurs. Faites passer! L.M.

     
  • Christine de Rivoyre

    Je repense aux Sultans et au claquant de ses personnages féminins : Solange, Kim, la Blonde... Je pense à Belle Alliance, la rassurante ferme de Margot, sertie au coeur de l'austère fourrure de la forêt landaise,  à Boy, étrange personnage devant les plages d'Hendaye avant la Seconde guerre, je pense au Petit matin, à Querelle, la jument de Nina. Je pense à Christine de Rivoyre disparue il y a peu (lire plus bas). Je l'avais rencontrée à la faveur du premier Salon du Livre de Dax. Je ne me souviens plus du millésime : 2000, 2001? Nous avions blagué agréablement, et partagé un ou deux verres. Aucune trace de cette rencontre dans mes carnets noirs  (j'ai du perdre celui qui...). Reste cet article paru dans "Sud-Ouest". Et je dois être d'humeur landaise ces temps-ci, car j'ai repris il y a quelques jours avec beaucoup de tendresse Vie et mort de Jean Chalosse, moutonnier des Landes, le superbe roman de Roger Boussinot (mort en 2001) qui envoûta mon été 1976. Je ne retrouve pas non plus les livres sur la bécasse que Jean-Claude Mouchès m'adressa au fil du temps. Le médecin écrivain de Mugron est parti lui aussi l'été dernier. Ces pins qu'on abat... L.M.

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  • Holder

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    Éric Holder n'écrira plus et c'est une peine. Tristesse d'apprendre sa mort, hier. Il aura suivi de peu sa compagne, l'éditrice Delphine Montalant, partie fin novembre (*). J'ai cherché ce que j'avais écrit sur les débuts de Holder. Mon papier (ci-dessous) sur son premier roman, Manfred ou l'hésitation (Seuil) est paru le premier septembre 1985 dans Sud-Ouest Dimanche (je réalisais alors le dossier de la rentrée littéraire, et il s'inscrivait dans la page consacrée aux premiers romans). C'était il y a plus de 33 ans, Holder avait 25 ans... J'ai repris Embrasez-moi hier soir (le dilettante) : tout le charme, toute la tendresse (et la sensualité) d'Eric Holder y sont rassemblés. L.M. 

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    (*) Je m'aperçois qu'Éric Holder a publié chez Delphine Montalant L'Alphabet des oiseaux, à commander tout à l'heure.

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  • Courtois

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    Lire Christine de Pizan (1364-1430). Grâce à Poésie/Gallimard, c'est possible. Ces Cent ballades d'amant et de dame sont un bijou de "correspondance" amoureuse croisée, en vers, qui loue l'amour courtois, souffle le tact et la délicatesse, vante le respect absolu du désir de l'autre. C'est juste beau. J'en reparlerai. Ceci est une mise en bouche. L.M.

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  • Hölderlin : "C'est poétiquement que l'homme doit habiter le monde"

    Il en va de l'essentiel Charles Juliet (cité ci-dessous avec deux extraits de ses Affûts parus chez P.O.L. en 1979), comme de Jacques Dupin, de Francis Ponge, de Philippe Jaccottet évoqué récemment ici même, de Pierre Reverdy, de Saint-John Perse, de Marceline Desbordes-Valmore, d'André Frénaud et de tous les autres passeurs de lumières et de frissons. Le mot de Hölderlin placé en titre est un étendard, une douce injonction faite à chacun. Chaque jour lire quelques poèmes de hasard et de bonne fortune nourrit plus sûrement que mes linguine alle vongole que je suis en train de concocter (quoique)... Enfin, les deux se fiancent agréablement, et si vous augmentez le sentiment avec le son, soit avec de la musique baroque (au hasard, encore), vous êtes armés pour combattre les mesquineries du quotidien, l'humeur rogue des gens dans la rue, et vous riez de cette neige qui tombe ce matin, car elle vous refile une envie forte de feu de cheminée après une marche sauvage, les pieds enfoncés profondément, les poumons glacés par un air vivifiant, et des oiseaux migrateurs plein les yeux et l'horizon... L.M.

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  • Le fascisme végan

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    L’hebdomadaire Marianne résume bien le phénomène Végan : « Autant la cause végétarienne, qui prône une éthique alimentaire, est non seulement respectable, mais utile à la prise de conscience que le monde développé consomme trop de viande, autant la doctrine végane est un intégrisme qui remplace le dialogue par l’anathème. Comme tout monothéisme révélé, le véganisme ne reconnaît que la conversion ou l’exclusion. D’où le refus du débat. Quelle que soit la pertinence des arguments écologiques, sanitaires, moraux et sociaux, pour un arrêt total et définitif de la consommation de protéines carnées, nul n’est en droit de réécrire l’histoire de l’humanité. Jusqu’à nouvel ordre, l’être humain est omnivore. Aussi sûr qu’il est un mammifère vertébré. (...) Et, pour légitime que soit le droit de repenser cette réalité et de renoncer à toute chair animale, on ne peut interdire à un humain de manger de la viande ou du poisson. Encore moins de le condamner ou le damner pour cela. (...) La dérive fascisante qui caractérise, hélas, une partie de la mouvance végane, discrédite toute démarche prenant une tournure idéologique en faveur du végétalisme intégral. »

    Photo du train de côtes de boeuf : © Eurodis/Rungis.

  • Prendre feu

    « Et alors, j'ai pris feu dans ma solitude car écrire c'est se consumer...
    L'écriture est un incendie qui embrase un grand remue-ménage d'idées et qui fait flamboyer des associations d'images avant de les réduire en braises crépitantes et en cendres retombantes. Mais si la flamme déclenche l'alerte, la spontanéité du feu reste mystérieuse. Car écrire c'est brûler vif, mais c'est aussi renaître de ses cendres. »

    Blaise Cendrars

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  • Mardi

    Capture d’écran 2019-01-08 à 23.09.48.pngJe saisis Mardi, de Herman Melville parce qu'il se trouve devant mes yeux, et lis à haute voix l'incipit. C'est un piège. Après cela, je défie quiconque de ne pas se sentir embarqué. C'est parti (bonheur du soir) :

    Nous voilà partis! Les basses voiles et les huniers sont établis, l'ancre tapissée de coraux se balance au bossoir et les trois cacatois se gonflent à la brise qui nous suit au large, comme les abois d'une meute. La toile se déploie, en bas, en haut, renforcée de part et d'autre de nombreuses bonnettes; si bien qu'à la fin, comme un faucon qui plane, nous ombrageons l'océan de nos voiles et, dans un ballottement, nous fendons l'onde amère.

  • Prendre un peu de Jaccottet chaque matin

    Capture d’écran 2019-01-04 à 13.21.41.pngTel pourrait être mon souhait le plus fiable, le plus salutaire et le plus vivifiant : saisir chaque matin l'un des nombreux recueils de poésie de Philippe Jaccottet entre deux tasses de café, et lire un poème de hasard. Cette idée m'est venue tout à l'heure, lorsqu'un ami m'a adressé le début d'un extrait de Pensées sous les nuages, à l'ouverture intitulée Le mot joie. Il s'agit en l'occurrence d'une « note », d'une sorte de poème en prose dont Jaccottet a le secret - mais il a écrit davantage de poèmes de facture plus classique.

    « Je me souviens qu’un été récent, alors que je marchais une fois de plus dans la campagne, le mot joie, comme traverse parfois le ciel un oiseau que l’on n’attendait pas et que l’on n’identifie pas aussitôt, m’est passé par l’esprit et m’a donné lui aussi, de l'étonnement. »


    Je vous le livre ci-dessous in extenso. Histoire de vous donner envie de faire comme moi cette année : prendre un peu de Jaccottet chaque jour. Cela nous fera un bien fou. L.M.

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    Capture d’écran 2019-01-04 à 13.13.28.pngJe recommande par ailleurs, parmi les sept ou huit recueils déjà parus en format de poche (Poésie/Gallimard), particulièrement celui-ci, car il s'agit de l'anthologie personnelle de l'oeuvre de l'auteur : L'encre serait de l'ombre. 

     

  • Plozévet

    Il est des noms de lieux, comme ça... Samarkand, Tombouctou et Zanzibar font tant rêver qu’ils exigent d’aller vérifier sur place une magie projetée. Plozévet est d’une autre nature. Ce village du Pays Bigouden, situé sur la côte bretonne, non loin de la baie d’Audierne et sur la route de Quimper, a été immortalisé par un livre formidable qui connut un immense succès dès sa parution en 1975 : « Le Cheval d’Orgueil », de Pierre Jakez-Hélias (1914-1995), accueilli dans la prestigieuse collection Terre Humaine de Plon, au sein de laquelle Jean Malaurie – son initiateur – publia notamment « Tristes Tropiques », de Claude Lévi-Strauss, entre cent autres bijoux de l’ethnologie contemporaine. Cet été là, nous dévorions depuis la plage de la Chambre d’Amour, à Anglet et à marée haute (aux heures sans vagues et donc sans surf possible), ce grand livre (voir la photo qui reproduit l'exergue du livre : cette citation du grand-père de l'auteur nous éclaire sur le titre), sans rien connaître de ce village de la Bretagne profonde exploré par un enfant du pays (*). L'été suivant (celui du baccalauréat en juin et de l'examen d'entrée à Sciences-Po en septembre), fut également riche (et appauvrissant en termes d'impôt sècheresse), qui nous pria sans peine de nous plonger en pays Cathare au temps de l’Inquisition, grâce au talent de conteur de l’historien Emmanuel Le Roy Ladurie (1929-) et de son inoubliable « Montaillou, village occitan, de 1294 à 1324 » (Gallimard, Bibliothèque des Histoires). L’époque était à ces livres de connaissance à la fois historique et ethnologique. À la faveur d’une virée il y a bien des années en Haute Ariège, nous découvrîmes Montaillou – ou ce qu’il en reste. Et la déception fut au rendez-vous, car à l’instar de l’adaptation au cinéma d’un roman qui nous a plu, vouloir voir réserve des déconvenues (**). Ainsi donc de Plozévet, hier même. Lointainement habité par la lecture (il y a 43 ans) du livre de Jakez-Hélias, je confesse une petite appréhension en IMG_20181228_184535_resized_20181228_070242539.jpgdépassant vers 17 h le panneau d’entrée du village. Celui-ci se révèle être  (avouons-le d’emblée) d’une banalité commune à nos yeux, sans relief particulier, hormis son église et une place attenante... Un Intermarché relativement dissimulé ferme le village. Il me fallait quand même y aller, voir, vérifier. Pouldreuzic (village, proche, de Jakez-Hélias – sa maison natale se visite, et siège de l’entreprise Jean Hénaff, le très célèbre pâté breton à la robe métallique bleue et jaune), le port de Penhors à proximité enfin, sont plus authentiques, car de facture plus sauvage. On y retrouve l’atmosphère celtique, quasi irlandaise de la presqu’île de Crozon, en y mettant un peu du notre. Plozévet cristallisa l’attention d’observateurs de grand renom à une certaine époque. Outre « Le Cheval d’Orgueil », il faut citer l’étude sociologique « de terrain » magistrale d’Edgar Morin, « La métamorphose de Plozévet, commune de France » (Fayard, 1967). À travers la radiographie minutieuse d’un village emblématique de tous les bouleversements d’après-guerre : disparition inexorable du monde paysan, libération des femmes, révolte de la jeunesse, entrée dans le monde contemporain et ses sirènes urbaines, la société de consommation, la civilisation des loisirs, le tourisme « kodak » bientôt de masse... Sans oublier l’hygiène domestique (l’apparition des toilettes, par exemple), le développement des routes qui désenclavent, la première « folle du logis » : la télévision qui prend place à côté de la cheminée... Morin circonscrit avec pusillanimité l’entrée dans l’univers moderne. L’étude fit grand bruit et fait encore autorité (d’un point de vue historiographique). Elle constitue le pendant du livre merveilleux de Jakez-Hélias qui narre la vie quotidienne de sa propre famille d’humbles paysans en pays Bigouden, à l’immédiate après Première Guerre mondiale. Le poids de la religion, l’importance de la langue (l’époque était à l’« interdiction de parler breton et de cracher par terre »), l’extrême précision des traditions qui ordonnent et rythment la vie à la campagne, les légendes et les us, les costumes et coiffes, typiques comme le mobilier, le développement de « l’instruction », et celui de la mécanisation du travail aux champs, le récit de l’existence simple de ces gens-là éloignent le livre d’une étude ethnographique à la facture froide pour l’apparenter davantage aux « Tristes Tropiques » de Lévi-Strauss, au moins par le ton employé, la démarche à la marge, la dimension littéraire aussi (même si Lévi-Strauss plane à plusieurs crans très au-dessus de Jakez-Hélias. Rappelons juste que les jurés Goncourt hésitèrent à le couronner, puisqu'il ne faisait pas oeuvre de fiction, comme ils durent d'ailleurs réfléchir cette année au sujet du somptueux « Lambeau » de Philippe Lançon...). Autant de raisons qui justifiaient une virée, hier, du côté de Plozévet, et qui se devait de s’achever – non sans appréhension - en poussant la porte de la Maison de la presse-Café des Sports-Loto-Librairie du village, avec l’espoir d’y apercevoir ces deux livres. Un soupir de satisfaction et de soulagement libéra immédiatement mon espérance (j’eus été peiné de ne pas tomber sur leur couverture). 

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    Je prenais une photo des livres (ci-contre) et regagnai Primelin le cœur léger. J’avais enfin vu Plozévet. Je remis des bûches dans la cheminée en regardant l’Océan. Une bande de goélands longeait la falaise avec nonchalance, deux merles se poursuivaient en rasant l’herbe drue. Il était temps de se remettre en cuisine. Un souvenir me revint alors curieusement en touillant les légumes dans la grande poêle : celui de la cuillère en bois sculpté, et son importance le dimanche et lors des noces (***). Les paysans du Pays Bigouden s’y rendaient avec leur propre cuillère taillée dans le buis ou le pommier. Et si un jeune homme offrait la sienne à une jeune femme, cela signifiait qu’il devenait son « prétendant » (au Pays de Galles, une coutume voisine a généré l’expression de Love spoon). Je crois me souvenir aussi que certaines tables étaient creusées et que chaque cavité ronde tenait lieu d’assiette. À vérifier lorsque je retrouverai mon exemplaire racorni. L.M.

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    (*) Nous tairons ici la polémique initiée par le grand écrivain, poète Xavier Grall (1930-1981), auteur notamment d'un livre précieux entre tous, « L'inconnu me dévore » (Equateurs, rééd. 2017 aux bons soins de Pierre Adrian, et sous la houlette d'Olivier Frébourg), avec son coup de gueule « Le Cheval couché » (Hachette, 1977), qui accusait Jakez-Hélias de donner une image passéiste, voire dégradante du paysan breton que d'aucuns jugèrent hâtivement arriéré (un qualificatif aujourd'hui désuet, et jadis péjoratif, comme le mot plouc), dès la parution du « Cheval d'Orgueil ». Grall évoquait dans son pamphlet un folklorisme fossilisant. C'est dire le degré polémique qui sévît dans (le) Landerneau... 

    (**) Je n’ai pas vu l’adaptation du « Cheval d’Orgueil » qu’en donna Claude Chabrol en 1980 (avec Jacques Dufilho dans la distribution).

    (***) Vérification à venir : le rapport (improbable) entre la cuillère bigouden et la signification de l'échec total de la cuillère de bois attribuée au grand perdant, lors du Tournoi des Six Nations... Si ce que je pressens se vérifie - soit que (naître avec) une cuillère d'argent oppose les classes sociales : argent contre bois (attribut des paysans bigouden, fort pauvres pour la plupart), la philosophie du rugby serait un brin écornée à mes yeux... Mais j'en doute.

  • Gros manuel de culture générale à haute valeur ajoutée

    Capture d’écran 2018-12-20 à 13.43.48.pngLa première question que l’on se pose en soupesant ce volume de 1 500 pages signé de Luc Ferry est : comment cet homme à l’agenda d’ex-ministre fait-il pour trouver le temps de... Nous pensons aussitôt après : c’est sans doute le livre d’une vie. Il en a écrit des dizaines d’autres, mais celui-là pourrait bien être sa « somme ». C’est que le « Dictionnaire amoureux de la Philosophie » (Plon, 30€) ratisse large : la liste des entrées déborde largement celle des ouvrages comparables, et davantage académiques, plus stricts quant à la définition de la philosophie, y compris, et à l'opposé, l'inclassable Monde de Sophie, de Jostein Gaarder ou bien l'iconoclaste Antimanuel (de philo) de Michel Onfray. La définition de la Philosophie selon Ferry touche non seulement aux principaux courants et concepts classiques – qui figurent tous dans cet imposant ouvrage -, mais également à l’animalité, l’argent, l’audimat, l’automobile, le big data, les bouffons, l’uberisation du monde, Frankenstein, l’héroïsme, l’holisme opposé à l’individualisme, l’islamophobie et l’islamonazisme, au jeunisme, à Lisbonne, Noël, Pâques, au racisme colonial, la robotique, et même au vin (dernière entrée - et pas des moins intéressantes - de ce foisonnant dico). C’est dire si le spectre s’élargit à notre modernité, aux nouveaux regards (portés) sur le monde actuel – lesquels sont pour la plupart une façon de revisiter la pensée à travers une réflexion relativement identique, et cependant corrigée, enrichie. Ce n’est pas la moindre des qualités de ce livre. Qui est par ailleurs bien écrit, ce qui permet une plongée dans chaque entrée des plus aisées. Luc Ferry rend son bouquin encore plus sympathique par des digressions, ici le récit de souvenirs personnels liés au texte, comme à propos d’écologie politique, lorsqu’il publia dans les années 1990 « Le Nouvel ordre écologique », là des anecdotes tirées de son quotidien. Le ton de cette conversation proposée au lecteur démystifie un ouvrage de cet ordre, sans pour autant le rendre simpliste : Chaque entrée recèle une réflexion en profondeur sur une thématique dûment, sérieusement abordée sous divers angles. Ce Dictionnaire amoureux en devient un livre de culture générale à haute valeur ajoutée, ce qui n’est pas négligeable par les temps qui courent, et qui sentent si mauvais l’absence de soif de savoir, le refus de connaître, le déni, le non souci de prendre le temps de la réflexion, fut-ce la plus humble et la plus brève... Pour cela au moins, ce pavé (rêvons qu’il soit jeté lors de manifestations au lieu des vrais, en pierre), mérite toute sa place dans la liste des cadeaux à faire à ceux que l’on aime. L.M.

  • Le Vin, c'est Particulier...

    IMG_20181218_150438_resized_20181219_112601357.jpgIl vient tout juste d'arriver au courrier par coursier : le livre Le Vin, son histoire, ses terroirs, publié par le groupe Le Figaro via sa filiale Le Particulier, paraît. 194 pages denses etIMG_20181218_150323_resized_20181219_112600472.jpg cousues main, aux petits oignons, rédigées scrupuleusement et littérairement, avec goût et circonspection, sous la houlette de notre complice depuis tant d'années Philippe Bidalon. Nous y avons, personnellement, beaucoup donné, des Origines du sang de laIMG_20181218_150921_resized_20181219_112601974.jpg vigne au vignobles du Sud-Ouest en passant par ceux de la Loire, de la bulle de Champagne à l'aristocratie (bordelaise) du bouchon, des climats bourguignons au choix des verres, et d'autres chapitres plus ou moins grands. Ce fut un plaisir. Le bouquin se tient. Il est élégant, gourmand, richement illustré, jamais pompeux, toujours sérieux mais avec ce qu'il faut de distance pour demeurer suave, hédoniste, généreux. Aucune prise de chou là dedans. Que du plaisir en partage. Faites passer ! L.M.

     

  • Un inédit de Rostand

    IMG_20181218_113337_resized_20181218_113430117.jpgÀ défaut de publier un inédit de Marcel Proust, Atlantica livre un inédit d’Edmond Rostand, « La Maison des amants ». Ce n’est pas rien. C’est même beaucoup. Certes, cette pièce est inachevée. Mais la beauté réside dans l’inachevé, quoi qu'en dise l'un de ses personnages (lire plus bas). C’est l’acte I d’une pièce prévue en trois. Le premier tiers. Le reste est à imaginer, à échafauder, construire, détruire, refaire. Jusqu’au quatrième tiers... Et, si l’on considère « Cyrano de Bergerac » comme l’un des plus beaux textes jamais écrits en langue française, nous ne regrettons pas l’hypothétique exhumation d’un Proust de derrière les tiroirs brinquebalants aux relents de naphtaline. Après tout, Marcel manqua le Goncourt et Edmond connut un succès populaire foudroyant. Ces deux-là n’ont pas fini de connaître les lois de l’apogée... Le succès de « La Recherche » fut plus lent, mais pas moins durable. Sur la ligne de départ, les paris auraient pu aller bon train. Marcel demeure un ton au-dessus, celui de l’introspection. J’ai plaisir à le nommer ornithologue de l’homme – ce drôle d’oiseau. Rostand est bien plus généreux, débonnaire sans compter, cash en somme. Et puis ils sont incomparables à la fin – pourquoi cette digression, je vous le demande ?.. Cette « Maison des amants » est d’une facture plutôt prude, elle cultive le tact et la bienséance comme d’autres le haricot tarbais ou le voussoiement. Le titre est beau et prometteur. Les aficionados d’Edmond avaient eu la joie de découvrir un premier inédit voilà quelques années : « Le Gant Rouge ». Voici, par l’entremise d’un spécialiste incontesté de l’œuvre de Rostand, l’universitaire Olivier Goetz (maître de conférences en arts du Spectacle à l’Université de Lorraine, et entre autres co-organisateur d’un colloque qui se tint à Arnaga – Cambo, demeure-musée de l’auteur de « L’Aiglon », en septembre dernier, sur le thème suivant : Poésie du spectacle et spectacle de la poésie dans l'oeuvre d'Edmond Rostand), ce début de pièce interrompu par la maladie, la guerre et enfin la mort de son auteur de la grippeIMG_20181218_113250_resized_20181218_113429716.jpg espagnole le 2 décembre 1918 – il y a tout juste un siècle -, qui devait narrer l’amour absolu entre Joconde et Hermeril (« Cyrano » fut donné en novembre 1897, mais les feuillets de cette pièce inachevée datent de 1895). C’est vif et primesautier, léger et frais, en vers, et contre toute attente cinq scènes en disent déjà long, sur une petite quarantaine de pages aérées. Les amants ne « parlent » cependant pas dans ce premier acte, et nous le regrettons. Ils sont évoqués par d’autres personnages, ce qui rend l’extrait encore plus appétant ; et frustrant. Qu’importe ! Un certain Taldo déclare, page 33 :

    « C’est le seul grand amour que j’attends, que j’espère.

    Pas d’amour à mi-cœur, pas d’amour à mi-ciel.

    J’adore le parfait. Je hais le partiel.

    L’incomplet me paraît ce qu’il y a de pire,

    Et c’est à l’absolu, seulement, que j’aspire. »

    Tout Rostand...

    L’ouvrage comprend par ailleurs le fac-similé du manuscrit enrichi, raturé, corrigé de la main de son auteur, ce qui constitue déjà un précieux document : voir le travail en cours et tenter de deviner ce qui se passait dans la tête de celui qui cheminait sur le papier IMG_20181218_113313_resized_20181218_113430503.jpgcrayon en main, est toujours émouvant. Un texte de Goetz, « Exquise esquisse », analyse la genèse de la pièce, et clôt ce petit bouquin précieux et co-édité avec la Villa Arnaga-Musée Edmond Rostand, propriétaire du manuscrit. À quelques jours de découvrir au cinéma (le 9 janvier) le film « Edmond » (d')après la pièce homonyme (et formidable, nous l'avons vue il y a quelques mois au théâtre du Palais-Royal, à Paris), du même Alexis Michalik, l'actualité a du pif et ne manque pas de panache. L.M.

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    Atlantica, 13€

     

  • Whisky Express

    IMG_20181205_145532_resized_20181205_025738181.jpgCe mercredi, dans L'EXPRESS, je donne trois pages sur le sujet malté : la revanche des Single Grain. Delphinat à The Balvenie (Speyside). Et un choix de six beaux flacons pour les Fêtes. Enjoy, avec toujours un chouia d'eau dans le verre. L.M.  =>

    IMG_20181205_145652_resized_20181205_025737304.jpgIMG_20181205_145637_resized_20181205_025736550.jpgIMG_20181205_145622_resized_20181205_025735655.jpg

  • folio j'adore

    Capture d’écran 2018-11-22 à 01.24.02.pngCapture d’écran 2018-11-22 à 01.24.34.pngCapture d’écran 2018-11-22 à 01.26.24.pngCapture d’écran 2018-11-22 à 01.22.36.pngMerveilleuse collection folio. Nous tenons tous en mains un folio dans la journée, au moins une fois, pour vérifier quelque chose, relire un passage, retrouver une phrase, s’étonner d’une nouveauté, avouez, non ? Nous attendons tous avec impatience la reparution de romans ou d’essais dans cette édition de poche qui nous est devenue fétiche depuis tant d’années, parce que nous les avons ratés à leur sortie en grand format. Nous nous réjouissons d’une nouvelle traduction (Pavese, Zweig, Hemingway, London, pour ne citer que quelques récentes bonnes surprises), ou d’une nouvelle édition chic et rafraichissante (que les esprits chagrins dénigrent en invoquant un simple coup de marketing et juste une nouvelle couverture : laissons-les à leur aigreur triste), comme ces deux Italo Calvino : La route de San Giovanni et Leçons américaines. Le premier ravive cinq souvenirs majeurs du grand écrivain italien à l’imagination tellement magique dans la plupart de ses livres phares. Le second est composé de six cours qu’il devait donner à Harvard si la mort ne l’avait pas surpris trop tôt, et ce sont six bijoux étincelants d’intelligence et de réflexion sur les chefs d’œuvre incontestables de la littérature, à travers le prisme de cinq valeurs : légèreté, rapidité, exactitude, visibilité, multiplicité. C’est justeCapture d’écran 2018-11-22 à 01.32.27.png brillant. On sort grandi de cette lecture tonique pour la cervelle, en se disant « chapeau »… Folio, c’est relire l’Argentin le plus important à nos yeux, Jorge Luis Borgès, et ses indispensables ouvrages devenus des classiques dont on parle entre nous, le soir au coin du feu : Fictions, bien sûr, et son inoubliable Jardin aux sentiers qui bifurquent,  où l’indispensable Livre de sable, qui fait partie des livres que l’on aime offrir, et ses treize nouvelles à connotation fantastique, mais comme Poe le fut, soit avec un talent fantasmagorique capable d'orienter sans la gouverner la vocation d’un Julien Gracq. Nous y relisons avec un immense plaisir Le congrès, et l’indépassable nouvelle qui donne son titre au livre. Folio, car ce n’est pas fini, c’est encore le bonheur de plonger dans la correspondance amoureuse de François Mitterrand, avec cet énormeCapture d’écran 2018-11-22 à 01.27.35.png volume (1000 pages) – et encore, il s’agit d’une version abrégée de celle qui parut en collection Blanche -, avec Anne Pingeot, sobrement intitulé Lettres à Anne, 1962-1995, Choix (établi par la destinataire elle-même). Car, c’est beau, très beau, émouvant presque à chaque page, à l'instar du Journal de Jules Renard, lequel recèle un trésor ou deux à chaque paragraphe (avouez aussi). « Tonton » était une sacrée plume et un esprit littéraire très cultivé. Anne est magnifiée, comme a pu l’être Maria Casarès sous la plume d’Albert Camus, Elsa sous celle d’Aragon, Gala, Lou, tant d’autres bénies des dieux de la littérature lorsqu'elle part du coeur et pas seulement du ventre. Cela commence donc en 1962, lorsque François Mitterrand, alors âgé de quarante-six ans, tombe instantanément amoureux fou d’une jeune femme de dix-neuf ans qu’il rencontre chez ses parents à Hossegor. Bien sûr, un sentiment de violation de domicile, d’impudeur difficile à dominer nous saisit à chaqueCapture d’écran 2018-11-22 à 01.38.59.png lettre, mais cette désagréable impression qui nous colle à la peau comme la honte figurée par le feu qui prendrait à notre vêtement et menacerait de nous étouffer, cette sensation de pénétrer l’intimité d’un couple épris, est dépassée par la langue, la poésie, la profondeur bouleversante et finalement universelle, si l'on prête une oreille attentive, des mots que Mitterrand adresse avec une fougue capable de rendre jaloux tous ceux qui claudiquent et balbutient devant l’aimé(e) avec une syntaxe maladroite ; empotée. Une leçon, à la manière d’un recueil de poèmes d’Éluard. Folio, c’est encore ces « collectors » qui jaillissent à l’approche des fêtes de fin d’année. Nous tenons là un opus de Sylvain Tesson que nous aimons particulièrement, et dont le succès fut très mérité : Dans les forêts de Sibérie, livre déjà évoqué ici même pour son côté sauvage et pur. De même que le fut un autre grand livre, un roman cette fois, de la baroque Carole Martinez : Le cœur cousu. Un livre diabolique et donc séduisant qui nous plonge dans l'Andalousie du XIXè siècle et ses croyances ésotériques, où des femmes savent recoudre les coeurs en lambeaux et possèdent le pouvoir de rafistoler les hommes brisés... Enfin, et nous ne l’avons pas encore lu, mais le premier roman de Leïla Slimani, Dans le jardin de l’ogre, bénéficie lui aussi de cette collection très chic, colorée, même sur tranche. Il évoque, lis-je, une addiction sexuelle implacable, et forcément dangereuse. À suivre, donc. Folio, c'est enfin tomber sur une perle qui avait échappé à notre attention lorsqu'elle parut chez P.O.L., comme L'homme des bois, de Capture d’écran 2018-11-22 à 01.40.28.pngPierric Bailly. Hommage d'une tendresse froide mais jamais désaffectée - bien au contraire -, au père disparu accidentellement, et à côté duquel le fils a le sentiment douloureux d'être un peu passé à côté... Et ce trop tard accroit le manque. Ce livre nous fait dire que, si le travail de deuil de la mère est un genre littéraire en soi, celui du père est encore un territoire à défricher et à bâtir avec ce type d'hommage. Car, ce bouquin court, dense, âpre, empathique avec la distance juste, modeste, est grand par sa langue droite et pure, par sa narration simple et essentielle; celle qui n'ose pas tout, qui suggère au lieu de souligner. Le tact, quoi. L.M.

  • Crush : Cigarettes after sex et Trans-Europ-Express

    La scène la plus intéressante (plus quelques collages) de Trans-Europ-Express, film prétentieux et pervers d'Alain Robbe-Grillet (1966), très Nouveau roman, très inspiré de la Nouvelle vague bien sûr, mais sans grand intérêt, hormis la mise en valeur d'un couple : la séduisante Marie-France Pisier et le magnétique Jean-Louis Trintignant. Ce montage sur un morceau du groupe Cigarettes after sex en devient captivant. Ça happe. 

    https://bit.ly/2RRVfrz

    Capture d’écran 2018-11-14 à 20.08.18.png

     

  • The Quiet Man

    Capture d’écran 2018-11-14 à 00.58.54.png« The Quiet Man », « L’Homme Tranquille », film de John Ford (1952) est un incontestable chef d’œuvre. L’Irlande paysanne et villageoise, sa nature, ses rivières à truites, ses pubs à stout coulant à flots, tout est là qui nous donne envie de prendre des billets pour Dublin ou pour Cork illico. Maureen O’Hara et John Wayne y sont splendides.

    Bon, le scénario hollywoodien fonctionne à fond sur le thème (grosso modo) : on ne réveille pas un flic qui dort. Clint Eastwood aura beaucoup donné dans la veine. Ici, la mesure de John Ford est d'une délicatesse touchante. L'ex-boxeur qui sait sa force meurtrière n'en usera pas une fois de plus, qui plus est avec son beau-frère. C'est un quiet man...

    À la 18è minute, nous étouffons un rire en lisant ce qui suit. C’est le frère aîné de la rousse de feu Mary Kate, que convoite déjà Sean, Red Danaher qui parle, lorsqu’il apprend que Sean Thornton, de retour des USA sur sa terre irlandaise natale, vient d’acquérir la demeure de sa famille, « La maison de l’aube », que celui-ci convoitait : « Il le regrettera jusqu’à sa mort, s’il vit jusque-là ». C’est délicieux. 

    À une heure et dix-sept minutes, la voix de Sean/John se fait plus glamour, lorsqu’il prend Mary Kate/Maureen, qui devient sa femme, dans ses bras de boxeur repenti : « Il n’y aura pas de verrous entre nous, sauf ceux de ton cœur mercenaire ». On adore. L.M.

    Capture d’écran 2018-11-14 à 00.57.32.png

  • Vin de gibier

    IMG_20181113_150210.jpgIMG_20181113_150327.jpgWeek-end de novembre dans le Perche. Les palombes luttent contre un vent mouillé, la pluie devient horizontale et piquante, il ne fait pas un temps à mettre un chevreuil dehors. D'ailleurs, on n'en surprend guère à l'orée des bois. Les grues cendrées ne passent plus, et les cendres menacent dans la grande cheminée. Il est temps de retourner aux affaires. Le château Les Gravières de La Brandille, Bordeaux Supérieur 2015 appartenant à la famille Borderie, sis à Saint-Médard-de-Guizières, est le flacon idéal pour escorter une viande rouge de sacré caractère comme une daube de sanglier mijotée des heures, un cuissot de chevreuil qui roupille lentement au four à 180°, ou une épaisse basse côte de bœuf des Flandres maturée trois semaines (photo), grillée sur de tendres braises, à bonne hauteur et devant la table de l'apéro, ce dimanche midi à la campagne, tandis que la pluie crépite encore sur les feuilles des chênes et des châtaigniers.

    Le flacon reflète bien le caractère viril de ses 90% de merlot (le reste est dans la fausse douceur des cabernet-sauvignon). Sur ces terres argilo-graveleuses, nous ne sommes pas loin de Saint-Émilion et nous retrouvons facilement dans le verre un air de ce terroir unique, à la fois raffiné et structuré, élégant et corpulent. La robe rubis est profonde, et le nez de fruits noirs légèrement épicé. Cette cuvée Prestige (9,80€ à peine) est élevée un an en fûts (un tiers de neufs). La bouche ample est longue, les tanins soyeux. L’écho (franchise, fraîcheur, suavité, léger confituré) avec la viande rouge, bleue mais chaude, est remarquable. C'est la tendresse du gentleman-farmer... L’idéal serait d’en avoir suffisamment pour élaborer la prochaine daube de joue de boeuf avec (penser à en commander). En attendant, il sera le compagnon idéal du livre posthume de « Big Jim » : Un sacré gueuleton. Manger, boire et vivre, qui paraît chez Flammarion. Et de Mozart. Santé ! (Pé-pèp!.. Remets deux ou trois bûches avant de sortir, s'il te plaît-merci). L.M.

     

     

  • Pinard

    Capture d’écran 2018-11-06 à 17.36.38.pngSacré visuel nous ayant échappé lors de la réalisation du gros hors-série (mook) sur la Grande Guerre pour L'EXPRESS!..

    L'occasion de souligner combien j'ai été embarqué, passionné par la rédaction et le co-pilotage avec Philippe Bidalon de ces 212 pages. Rarement un projet de cet ordre ne m'aura autant pris, animé. Je crois que le sujet de la Grande Guerre, non seulement ne laisse personne indifférent, mais prend chacun au ventre. Durablement. Ci-dessous, l'un des articles sur le motif paru dans le hors-série précité. 

     

    IMG_20181108_095453_resized_20181108_095809962.jpgIMG_20181108_095659_resized_20181108_095822375.jpg

    DU PINARD ET DES LETTRES POUR COMBATTRE L'ENNUI

    Par Léon Mazzella

    Je m’ennuie. L’expression revient comme un refrain dans les courriers et les carnets des Poilus. « Je m’ennuie à mourir » (Edouard Mattlinger), « Il pleut, nous croupissons » (Frédéric Branche), « Je me fais bougrement chier » (Louis Vassivière)… Tels sont les leitmotiv des soldats dans les tranchées. Contre l’ennui, le sport (lire par ailleurs), constitue un formidable antidote. L’écriture sera aussi l’une des principales occupations, avec l’artisanat, du Poilu morfondu dans la tranchée : certains se livrent à la gravure sur douille d’obus, fabriquent des colliers avec du fil de fer, gravent le cuivre, sculptent des coupe-papier, confectionnent des bracelets avec du cuir. Ils façonnent de leurs mains des objets pour se survivre à eux-mêmes, laisser une trace, en rêvant d'une postérité de pacotille :  ils tuent le temps sans espérer la prochaine attaque, le prochain assaut qui sera donné par un officier, de ce coup de sifflet qui broie les tripes, intime l’ordre de sortir du trou et d’aller droit devant… 

    Cafard et chasse-spleen

    L’attente de l’heure de la soupe, du « rata », comme à bord lorsqu’on est marin et que l’horizon sans horizon plonge dans l'aplasie, rythme les journées des fantassins. La distribution du pain et de l’eau potable (denrée rare, surtout lors des chaleurs estivales et aussi l’hiver, qui fera boire de la neige et de l’eau souillée aux soldats), ainsi que celle du « père pinard » et de la gnole, prennent la dimension de moments de bonheur brefs mais apaisants, pour des soldats que la résignation guette et qu’un patriotisme chevillé au corps et à l’âme tiendra droits jusqu’aux premières mutineries de 1917. L’ennui est aussi combattu par l’heure espérée de la relève par des contingents frais, et surtout par celle, suprême, de la permission ! Le « cafard » est une expression qui fut inventée dans les tranchées pour désigner ce bourdon proche de la dépression, du moins d’une mélancolie certaine. Contre lui, il existe peu de grands remèdes, hormis « le père pinard » et l’écriture, donc. La correspondance avec l’arrière demeure le chasse-spleen à double tranchant numéro un du Poilu qui se morfond et qui attend sans attendre de passer à l’action. Henri Barbusse, auteur d’un roman emblématique sur la Grande Guerre, écrit à chaud, « Le Feu » ( Prix Goncourt 1916), affirme que l’attente du courrier est plus importante encore que celle de la soupe. L’affranchissement étant gratuit et les enveloppes distribuées en nombre, ce sont des centaines de milliers de missives qui partent du front chaque jour… Filtrées par la censure, laquelle relève, voire bloque les marques de cet incoercible cafard qui ne passe pas (certaines lettres, « ouvertes par l’autorité militaire », ne parviennent pas à destination), parce que la guerre s’enlise comme les godillots des Poilus dans cette gadoue qui imprègne les os et les âmes, car la boue qui noie les chevaux et les canons participe de cette mouise désespérante, parce que la guerre s’éternise au point qu’on se demande si elle s’achèvera un jour tandis qu’elle devait être expédiée en trois coups de crapouillot. ..

     

  • Armistice

    Gallimard s’est associé à la Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale pourCapture d’écran 2018-11-06 à 13.22.32.png commémorer l’Armistice du 11 novembre 1918, en publiant un gros ouvrage exceptionnel à plusieurs titres : une trentaine d’écrivains « maison », réunis par Jean-Marie Laclavetine, écrivain et membre du comité de lecture de Gallimard, y ont exprimé ce que cet Armistice leur évoquait, car chacun (d'entre nous aussi) entretient avec la Grande Guerre un rapport particulier, fait de récits, de lectures, de souvenirs familiaux, de constructions imaginaires... Aussi, sont rassemblés sous un titre sobre fictions, récits, lettres, chants, discours... L’iconographie de cet ouvrage est par ailleurs impressionnante, qui offre une cinquantaine de gravures et d’estampes signées Félix Valloton, Otto Dix, Fernand Léger... réunies par l’historienne d’art Marine Branlard. Parmi les auteurs, des textes remarquables de Jean Hatzfeld, Boualem Sansal, Alexis Jenni, Aurélien Bellanger, Pierre Bergougnioux, François Cheng, Sylvie Germain, Marie Nimier, Carole Martinez, Jean-Christophe Rufin, ou encore Roger Grenier ont retenu notre attention, voire notre haleine. Un bel ouvrage qui a donné lieu, le 25 octobre dernier, à une lecture à la Maison de la Radio de certains textes par des membres de la Comédie-Française, et qui sera diffusée le 11 novembre prochain sur les ondes de France Culture. L.M.

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     Armistice, collectif, Gallimard, 35€

  • Genevoix/Jünger

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    Voici, en prolongement d'un commentaire sur ma note précédente, le texte que je donnais il y a quatre ans à L'Express, dans le  hors-série La Grande Guerre, dont je fus co-rédacteur en chef avec Philippe Bidalon : 

     

    DEUX VISIONS DE L'HORREUR

    Par Léon Mazzella

    Gendre de Maurice Genevoix, veuf de Sylvie, le livre poignant de Bernard Maris est une ode, un hommage à deux écrivains majeurs de la Grande Guerre : Genevoix et Jünger. 

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    C’est un livre rédigé, de surcroît, à la table de Genevoix, au premier étage de la maison des Vernelles, en bords de cette Loire que l’auteur de « Raboliot » a tant aimée, tant évoquée dans ces inoubliables romans sauvages comme « La forêt perdue » et « La dernière harde ». Néanmoins, l’empathie de l’auteur lui fait naturellement prendre parti. Certes, il lit et continue de lire Jünger avec une ferveur égale depuis l’adolescence, mais il compare souvent et oppose parfois deux visions de la guerre : celle de Maurice Genevoix, l’auteur de l’immense « Ceux de 14 » (Albin Michel. Repris en poche : GF, et Points), le classique du genre, et celle d’Ernst Jünger, l’auteur d’ « Orages d’acier » (Le livre de poche). Deux grands écrivains du XXè siècle. Deux livres essentiels sur la Grande Guerre. Le destin est parfois étrange, car les deux jeunes soldats se trouvaient  l’un conte l’autre à la tranchée de Calonne, aux Eparges et ils y furent blessés le même jour ; le 25 avril 1915. Ce sont deux visions de l’horreur que Bernard Maris décrit. L’une, humaniste, tendre, observe les regards des poilus ses compagnons d’infortune, pleure leur mort brutale, décrit au plus près du réel une vie inhumaine dans les tranchées : c’est celle de Genevoix. L’autre vante les vertus guerrières et viriles  et manque parfois d’empathie pour les blessés comme d’affect pour la mort des soldats amis ou ennemis. C’est celle de Jünger. Survivants de la grande boucherie, les deux écrivains ne se rencontreront jamais, car Genevoix ne le souhaitera pas. Il ne lira guère Jünger non plus. « Il y avait quelque chose d’inconciliable entre eux, et peut-être d’irréconciliable », écrit  Maris. Genevoix est un naturaliste, pas un penseur. Jünger est davantage métaphysicien. La compassion lui est étrangère. Jünger est un écrivain-né et le choc de la Grande Guerre fera de Genevoix un écrivain de la nature, mais le gibier que l’on chasse et les arbres qu’on abat dans ses romans sont des soldats par métaphore. Dans les textes de Jünger, Maris souligne que « la race n’est pas loin et que l’auteur a déjà lu Nietzsche ». Et aussi que le sel de « Ceux de 14 » est dans l’attention  infinie, d’entomologiste, clinique et passionnée, qu’il prête à ses hommes. Loin d’être manichéen, l’hommage appuyé à IMG_20181106_121338_resized_20181106_121351853.jpgGenevoix n’exclut cependant jamais l’admiration pour le Jünger écrivain. Tous deux décrivent admirablement la mort de près, la peur de la peur –celle qui coupe les jambes, les silences, l’angoisse, et les beautés apaisantes de la nature qui chante tout autour de l’enfer. Tous deux se rejoignent autour de cette phrase du premier, aujourd’hui gravée sur le monument aux morts des Eparges : « Ce que nous avons fait c’était plus que ce que l’on pouvait demander à des hommes, et nous l’avons fait ». Sauf qu’il ne s’agit pas, en l’occurrence, de surhumanité, mais de grandeur. L.M.

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    « L’homme dans la guerre. Maurice Genevoix face à Ernst Jünger », par Bernard Maris (Grasset, 2013).

     

     

  • Reprendre Genevoix

    Capture d’écran 2018-11-05 à 22.50.09.pngEnfin, l'occasion nous est donnée de lire, relire l'immense Maurice Genevoix. Pour l'heure, nous nous cantonnerons à l'incomparable somme Ceux de 14, que nous avions chroniquée pour L'Express, à la faveur d'un mook consacré à la Grande Guerre, que nous avons largement nourri, et paru en 2014, forcément (le livre de Maurice Genevoix fut publié par Flammarion, et il est désormais disponible en format de poche, en GF). Nous parlerons à nouveau, un autre jour, d'un autre Genevoix essentiel - celui de la Sologne, de la chasse, de la braconne, des cerfs, des sangliers au corps à corps, des flaveurs de l'aube et des faveurs du crépuscule... 

    Sébastien Lapaque signe à ce sujet (la Grande Guerre, donc), un article formidable, dans Le Figaro daté du 6 novembre. Le voici, en pièces détachées. 

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  • Magie française

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    Voilà la magie française. Le Lambeau parle des conséquences douloureuses dans la chair et dans l’esprit de Philippe Lançon, son auteur, après que celui-ci ait pris dans la mâchoire une balle de 9 m/m tirée par une Kalachnikov tenue par l’un des frères Kouachi, ce funeste 7 janvier 2015 vers 9h dans les locaux de « Charlie », lors du massacre que nous savons; et de la lente, si lente reconstruction d’un homme. Le livre est poignant, bon, voire excellent. Plébiscité depuis sa sortie en avril dernier. Et les juré(e)s du Femina viennent de le couronner, là, à 13h. C’est ça, l’inimitable French touch. Notre façon extrêmement civilisée de « répondre », près de quatre ans après, et de telle façon, à l’inqualifiable : en attribuant un prix littéraire d’importance à un écrivain qui a su dire sans pathos ni antipathie donc, ce qui fait le sel de la vie, et son fiel aussi. Bravo mesdames, car votre geste fait montre d'un certain panache. L.M.

     
     
     

     

  • La panthère du Jardin des Plantes

    Son regard, à force d’user les barreaux
    s’est tant épuisé qu’il ne retient plus rien.
    Il lui semble que le monde est fait
    de milliers de barreaux et au-delà rien.

    La démarche feutrée aux pas souples et forts,
    elle tourne en rond dans un cercle étroit,
    c’est comme une danse de forces autour d’un centre
    où se tient engourdie une volonté puissante.

    Parfois se lève le rideau des pupilles
    sans bruit. Une image y pénètre,
    parcourt le silence tendu des membres
    et arrivant au coeur, s’évanouit.

    Rainer Maria Rilke, 6 novembre 1902 (traduction de Lorand Gaspar).

    Capture d’écran 2018-11-04 à 02.23.39.pngCapture d’écran 2018-11-04 à 02.19.05.pngTandis que je me promenais comme je le fais parfois dans la Ménagerie du Jardin des Plantes à Paris, histoire de saluer les animaux emprisonnés, de bêtement tenter par le regard de soulager celui de l'Harfang des neiges, de l'oryx d'Arabie, du gaur, de l'orang-outan, ou encore de la panthère des neiges, je repensais à ce poème poignant de Rilke écrit ici même il y a 116 ans. La danse tragique de la panthère n'a pas changé... L.M.

  • Et toi mon coeur...

    G02242.jpgQuel titre ! Tout terriblement, quel titre magnifique pour une anthologie des poèmes les plus emblématiques - aux yeux de Laurence Campa, sa biographe chez Gallimard (éditeur de tout l’œuvre de Guillaume Apollinaire) -, et à nos yeux aussi... Cela est déjà suffisamment fulgurant pour exciter notre instinctive adhésion. La formule lapidaire, le trait forcément provocateur pourrait être entendu à l’opposé exact de la douceur, à l’extrémité même de la plupart des preuves de cette tendresse faite homme, au fil des textes que nous avons en mémoire vive et automatique, dès lors qu’un mot-clé surgit, qu’il se soit échappé d’Alcools, de Calligrammes, des Poèmes à Lou, du Guetteur mélancolique, de L’enchanteur pourrissant, ou du Poète assassiné - puisque nous sommes lecteur assidu et inconditionnel : Mirabeau, Souvienne, Demeure, Jeunesse abandonnée, Vin trembleur, Flamme, Sentimental, Soleil, Cou coupé, Regrets, Raison, Peine, Adieu, Voie lactée, Brin de bruyère... Quantité de vers aussi : Mon verre s'est brisé comme un éclat de rire... Ô ma jeunesse abandonnée... Vienne la nuit sonne l'heure... J'ai cueilli ce brin de bruyère... Ah Dieu! que la guerre est jolie... Et monCapture d’écran 2018-10-26 à 10.17.18.png mal est délicieux... Quand donc finira la semaine... La fenêtre s'ouvre comme une orange... Ou encore : Le ciel étoilé par les obus des Boches... Sont autant de chocs vivifiants qui frappent la porte entr’ouverte de notre armoire émotionnelle.

    Revivre nos sensations secrètes (nées à l'adolescence lorsque Alcools tomba entre nos mains), celles produites par la lecture de l’œuvre poétique fondamentale du XXè siècle, celle qui préfigure Supervielle, Jaccottet, Frénaud, de Richaud, Cendrars, Jacob, et tant d’autres compagnons de route, amis ou voix soeurs, n’est pas rien. Cette poésie pure, et en rupture pas si fondamentale au fond avec celle de Rimbaud, en prolongement (par saute-mouton) de celles de Verlaine, Baudelaire et Nerval, trouve là notre assentiment à jamais réitéré. Cette prose poétique aussi, qui engendrera Toulet, Jammes, La Tour du Pin, Jouve, Follain, Cadou... demeure. Mais Notre histoire est noble est tragique... (et) Les souvenirs sont cors de chasse / Dont meurt le bruit parmi le vent. L’Apollinaire, comme on dit l’alexandrin, est éternel. Le poète partage avec André Hardellet une certaine idée du désir : Mon désir est la région qui est devant moi, écrit Guillaume, lorsque André déclare que La ligne d’horizon, c’est le tour de taille de mes désirs. Mais l'Apollinaire qui compte le plus se résume ce soir, à nos yeux, à ces trois vers d'une beauté à jamais radicale :

    Et toi mon cœur pourquoi bats-tu

     

    Comme un guetteur mélancolique

    J’observe la nuit et la mort. 

    Ceci se situe bien au-delà aussi de l’idée de modernité, incarnée par le début du poème Zone : À la fin tu es las de ce monde ancien... Lequel a un peu vieilli, non ?.. Apollinaire avait « la grâce dans la variété et l'étrangeté » (le mot est de Montaigne).

    Cette édition de poche nous est très précieuse, car elle est illustrée d’une quarantaine d’œuvres d'art pour la plupart surréalistes, ou bien associées au mouvement du dictateur André Breton. Certains furent proches d'Apollinaire, dont les critiques d'art furent nombreuses : Matisse, Marie Laurencin, Picasso, De Chirico, Derain, Dufy, Redon, Delaunay, Chagall, Brancusi, Duchamp, Braque, Léger, Picabia bien sûr, pour l’origine Dada... Bien qu’en format microscopique, ces reproductions redonnent le fond, renvoient l’idée de, nous font plonger, regarder de plus près, imaginer aussi. Et donnent envie de revoir les oeuvres en grand, voire en vrai.

    Capture d’écran 2018-10-26 à 10.13.00.pngC’est le parti pris de la collection Poésie/Gallimard que de « donner à voir », comme le disait Éluard, depuis quelques années déjà, à la fois texte et création picturale. Nous avons déjà eu, relu, revu Char/Giacometti, Éluard/Man Ray, Char/Braque, Reverdy/Picasso... Avec ce Tout terriblement, Apollinaire rejaillit dans notre quotidien plus cru que d’habitude, et c’est heureux. Nous sommes ce soir complètement Marizibill, Madeleine, Orphée, Crépuscule, Jolie Rousse, Pont Mirabeau, Nuit rhénane, soit conquis, épris, imprégné, fébrile, totalement à Lou, follement en rupture, ignorant volontaire de cette Grande Guerre qui frappe encore et que l'on dira totale, tandis qu’une grippe que l’on nommera espagnole tue elle aussi par millions. L.M.

    Guillaume Apollinaire périt de la grippe espagnole le 9 novembre 1918, soit deux jours avant l'armistice. Il avait 38 ans. 

    Tout terriblement, Anthologie des poèmes d'Apollinaire, Poésie/Gallimard, 8,30€

     

     

  • La pensée en cent fiches

    Capture d’écran 2018-10-18 à 11.56.22.pngVoici un livre d'honnête homme, utile et pratique. Un ouvrage de culture générale à abandonner sciemment sur le bureau d’un ado préparant son baccalauréat, à poster à un étudiant souhaitant enrichir ses connaissances, et à déposer sur la table basse du salon de toute personne avide de savoir tous azimuts et chez qui nous sommes invités à dîner (ça change d’un bon vin en guise de cadeau). Concocté par deux passionnés du ballon ovale et de l’esprit de son jeu à XV : Christophe Schaeffer (docteur en philosophie, poète) et Richard Escot (journaliste, écrivain), le Dictionnaire des penseurs (Honoré Champion, 22€) va de Théodore W. Adorno à Ludwig Wittgenstein en proposant de façon systématique, cent fiches sur cent célébrités de la pensée en trois parties : Sa vie. Contexte. Perspective. C’est simple, mécanique, et cela nous évite d’allumer l’ordinateur pour nous rendre sur le site Wikipedia (ou de chercher dans nos rayonnages un indispensable comme « Le monde de Sophie », de Jostein Gaarder – s’agissant de la seule philosophie), lorsque nous avons un « trou » à propos d’Hippocrate, de Diderot, de Maïmonide, ou de Pierre de Coubertin, ou encore Boris Cyrulnik, voire une ignorance totale à propos de Werner Heisenberg, théoricien fameux de la physique quantique. Car ce livre a le spectre large, qui ne passe pas en revue les seuls philosophes et autres bâtisseurs de la pensée antique, moderne, occidentale, et orientale. Il s’agit d’un formidable voyage au pays des idées traitées certes brièvement et pour chaque tête pensante, mais qui remet les théories en place et l'essentiel en mémoire grâce à l’esprit de synthèse de ses co-auteurs. Et puis c’est une sorte de manuel qui donne envie d’aller plus loin, à partir de l’une ou l'autre de ses fiches starters. Ce dico allume son lecteur : ça silexe en lisant... Sciences, sport, spiritualité, médecine, politique, figurent ainsi à côté des philosophes, d’Aristote à Edgar Morin. Sur 350 pages denses, il s’agit là d’un sacré boulot de recension salutaire à l’usage des esprits curieux de tout poil. Car, la pensée on s'en fiche pas... L.M.

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    P.S. : Plon annonce la parution le 8 novembre prochain d'un Dictionnaire amoureux de la philosophie, signé Luc Ferry.

  • Développement instantané

    Capture d’écran 2018-10-14 à 09.19.57.pngL’avantage des nouvelles d’Éric Neuhoff sur les photographies à développement  instantané que nous prenions jadis avec nos Polaroïds blancs, c’est qu’elles ne s’effaceront pas avec le temps. Ces « shorts » désenchantées mais toniques – c’est le premier recueil de nouvelles du romancier des Hanches de Laetitia - sont un cocktail sweet and sour que l’on pourrait nommer Gin Fitz’, et dont la trace en arrière-bouche campera dans nos mémoires. On y trouve la tendre désinvolture de Nimier, la candeur de Déon et un zeste de Morand pour le citrique. Sans paille mais avec des glaçons, cela donne du Neuhoff, hussard mélancolique au ton singulier, effeuillant un bouquet de femmes (pour fil d'Ariane) qui ne saurait faner, toutes armées de prénoms à cran d'arrêt et de réparties à barillet, tour à tour agaçantes, capricieuses, feux-follets, félines, inconséquentes parfois, sensuelles toujours, qu'elles soient allongées sur une plage, un lit de chambre d’hôtel, ou affalées à la place du mort dans une voiture. Ce sont de belles enfuies chimériques, par conséquent inoubliables. Au fil des dix-sept épisodes d’une série que l’on pourrait titrer « un homme fragile façon puzzle », nous suivons l’auteur de Cadaquès à Lisbonne, de Toulouse à Cannes, de la Corse à l’Irlande, de la Grèce à Madère (pour une virée avec Denis Tillinac), de Saint-Tropez à Saint-Germain-des-Près, le port d’attache, sans jamais le lâcher d’une phrase. Il y a évidemment pas mal de cinéma et beaucoup de littérature entre ces pages où traine toujours un cheveu long, et comme parfumées au timbre évanoui d’une voix limpide. Nous y croisons Jean Seberg qui n’a pas disparue, pas plus que Patrick Dewaere évoquant son pote Depardieu suicidé de longue date, et l’ours J.D. Salinger répondant à une invitation de Jackie Kennedy à se rendre à la Maison Blanche. Neuhoff a toutes les audaces. Il peut dire, à l’instar de Jacques Laurent : « Rapportant ses souvenirs, il se laisse le droit de les inventer ». La mémoire de l’auteur de Costa Brava (avec laquelle il entretient les rapports d’une balle de Jokari : un fil invisible l’y ramène sans cesse), s’accroche aussi aux amitiés jalouses de l’enfance, à ses années dolce vita, à des événements survenus au cours de l’année charnière de 1982. Avec une épuisette de délicatesse, respectant toujours les précautions d’usage, Neuhoff s’est adonné à la chasse subtile aux papillons des réminiscences dispersées. Il les a recueillis, puis consignés sur un rocher parsemé de formules qui font mouche. En bas, on entend la mer qui frappe. Et ces Polaroïds, sous lesquels un cœur se retrouve parfois en pièces détachées, ont un mécanicien aimant le réparer nonchalamment – sans jamais le serrer. L.M.

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    Éric Neuhoff, Les Polaroïds, nouvelles (Le Rocher).

  • Jazzy Pourquery

    Capture d’écran 2018-09-28 à 02.54.20.pngFin des années 80, je ne me rappelle plus du jour. Le groupe de rock The Pogues donne un concert à Bordeaux, le chanteur Shane Mac Gowan, ses oreilles volées aux O'Hara de Painful Gulch, vide des Guinness, enchaine les titres derrière Dirty old town à travers ses ratiches rares, et arrose de temps à autre de jets bruns les premiers rangs de la salle à la manière d'un vainqueur de F1. Le lendemain, je ne sais plus qui fait ce titre dans le journal : "The Pogues, le rock qui fait aimer la bière" (en référence à une pub : Heineken, la bière qui fait aimer la bière).

    Avec le journaliste et écrivain d'origine bordelaise Didier Pourquery, c'est un peu ça, sans la mousse. Auteur d'un délicieux Petit éloge du jazz (folio), Didier est l'homme qui fait aimer le jazz avec un enthousiasme communicatif. Chaleureux, tutoyant, Pourquery a l'érudition sympa, partageuse, jamais tapageuse. Son petit bouquin convertirait à Lionel Hampton un intégriste du cor de chasse. Mêlant connaissance fine mais avant tout sensible, dérives personnelles, portraits classés par instruments (voix y compris) à de nombreux souvenirs, il fait mouche à chaque page. Certaines anecdotes sont touchantes, comme cet examen oral du bac le lendemain de la mort de Louis Armstrong : le jeune Didier, déjà fondu de jazz jusqu'au tréfonds des trompes d'Eustache, est défait. L'examinateur compatit. Au fil d'une lecture joyeuse qui donne la pêche et envie d'écouter tous les morceaux cités (une chaine Youtube dédiée porte le titre du livre), on se sent galvanisé par la tendresse du propos d'un passionné sincère qui nous raconte son jazz tout en présentant tous les jazz avec une désarmante simplicité. L.M.

  • À lire dans "C" Le Magazine

    IMG_20180913_140407_resized_20180913_025649713.jpgC comme Champagne. Le troisième numéro de ce magazine annuel (auquel nous collaborons depuis le n°0) paraît.

    J'y signe pas mal de choses, notamment une enquête sur la guerre effervescente que se livrent champagnes, proseccos, cavas, et autres crémants et blanquette... Ainsi qu'une autre petite enquête sur les nouveaux consommateurs de champagne, ou encore la campagne choc du SGV (Syndicat général des vignerons de Champagne), que j'avais déjà évoquée dans L'Equipe magazine et son supplément Flacons le 14 juillet dernier.

    Aux kiosques citoyens! Et vive la presse écrite imprimée.

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    IMG_20180913_142600_resized_20180913_025648959.jpgIMG_20180913_151026_resized_20180913_031233447.jpgIMG_20180913_140107_resized_20180913_025647418.jpgIMG_20180913_151134_resized_20180913_031232972.jpgIMG_20180913_145453_resized_20180913_025648179.jpgIMG_20180913_150620_resized_20180913_030635925.jpg

     

  • Un principe de réalité

    IMG_20180906_135557_resized_20180906_015629439.jpgExtrait du dossier «  Foire aux vins » paru hier dans L’EXPRESS. Évoquant avec mon ami Jean Brana (vigneron de talent en Irouléguy) la déclaration un brin provocatrice que me fit Paolo Basso lors de l’interview (lire l'extrait ci-dessous), Jean s’exclama : « Et alors comme ça il n’y aurait pas de différence entre un nourrisson, un adolescent, un adulte et un vieillard ! » Le débat est ouvert.

    Basso évoque évidemment le principe de « buvabilité » (immédiate), concept modeux que d'aucuns déplorent en appelant cela un infanticide oenologique. Il s'agirait du principe de plaisir, en somme. En revanche, le principe de réalité (qui est loin d'êtreIMG_20180906_142727_resized_20180906_022830453.jpg dépourvu de plaisir) repose sur l’évolution d’un produit vivant : le vin.

    Autrement dit, nous gagnerions à voir la dictature de la vitesse, le souci (commercial) d'immédiateté cesser de gouverner - aussi - la sphère des plaisirs hédonistes. L.M.

  • FAUX-CUL

    Note postée sur ma page Facebook il y a un instant (d'où certains détails), assortie d'une indispensable illustration à ne regarder qu'après avoir lu - On ne triche pas!.. 

    DEMAIN J'ENLÈVE LE BAS
    Vous souvenez-vous de cette brève campagne d’affichage (elle dura une dizaine de jours et fut visible sur 900 « 4x3 ») signée CLM/BBDO qui débuta il y a 37 ans, le 31 août 1981 ? Elle faisait la promotion de l’afficheur Avenir en montrant une jeune mannequin au corps svelte et sportif, aux cheveux courts et au regard malicieux nommée Myriam Szabo (une amie du grand photographe Jean-François Jonvelle dépêchée d’urgence pour la séance de shooting sur une plage des Bahamas après la défection du top-model pressenti). L’époque était au bien-être dans son corps de femme, et d’homme. Ma mère, mes sœurs, ma petite copine étaient seins nus à la plage de La Chambre d’Amour (seule maman remettait le haut de son maillot pour aller se baigner). Les slogans - comme on disait alors - de cette courte mais marquante campagne, étaient simples et reposaient sur le teasing avec trois affiches distinctes rendues publiques en moins d’une semaine : (En maillot deux pièces, devant un océan bleu turquoise) : « Le 2 septembre j’enlève le haut ». (Puis, seins nus) : « Le 4 septembre j’enlève le bas ». (Enfin, fesses nues, donc de dos, le 5 septembre) : « Avenir, l’afficheur qui tient ses promesses ». Cela fit grand bruit, et d’aucuns crièrent au scandale, mais il n'y eut aucun « lynchage » comme il y en aurait un en règle aujourd'hui, et assorti de violence (*). Myriam devint même une sorte d’icône. Depuis, le concept singulier de cette pub est enseigné dans les écoles de communication, car c'est un modèle du genre « pub pour la pub ». Pourquoi est-ce que j’en parle en décrivant rapidement les trois visuels au lieu de les montrer ? Et bien parce que Facebook me les a censurés illico, il y a quelques minutes. Mais le réseau social le plus partagé au monde n’est que l’illustration d’une époque qui a considérablement changé en devenant puritaine, susceptible, liberticide, tordue, triste en somme ; voire mortifère. Et très faux-cul surtout, car il suffira à chacun(e) d'écrire quelques mots-clés dans la barre, là-haut puis de cliquer pour qu'apparaissent en un instant ces trois charmantes photos. Ce que vous vous apprêtez à faire... L.M.

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    (*) Voir le récent déchaînement de haine à l'encontre de l'humoriste Constance (papier dans L'Obs), et la Vidéo de l'émission

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    Et en bonus sur ce blog libre : 
     

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  • La leçon du jour

    Capture d’écran 2018-09-03 à 18.29.34.pngLes susceptibles sont tyranniques. Ils vous sollicitent pour avis sur leur activité et les voilà rouge bouillant dès que vous n’émettez pas un propos condescendant, façon « like » sirupeux, mais que vous proposez un sentiment un rien critique mais constructif et donc salutaire, car bienveillant et réfléchi.
    Dès lors, une seule attitude à adopter face à tant de certitude sourde : se taire. Les laisser faire leurs espèces de selfies auto promotionnels et flatter leur ego démesuré sans votre assistance à Narcisse creux et si vain en danger.
    « Cela t'apprendra ! », disait ma grand-mère : à vouloir rectifier le tir et corriger le débordement dans les virages, nous nous apercevons - vite, par bonheur -, qu’il est préférable de cultiver notre jardin peinard au lieu de suggérer à l’autre de sarcler plus serré et de biner moins large. L.M.

  • Incipit

    IMG_20180829_214518_resized_20180829_094706672-1.jpgJe vois paraître un livre sur les incipit semblable à celui que j'ai publié en 2004 chez fitway publishing et qui fut traduit en anglais, en espagnol et en italien.

    L'ouvrage est signé Elsa Delachair (Points/Seuil). Alors je me dis ressors ton petit bouquin des Premières phrases de romans célèbres !

    Oh, celui-ci comporte 128 pages  à peine, comme un Que sais-je? et ilIMG_20180829_214510_resized_20180829_094705823-1.jpg n'apprendra pas grand chose à l'amateur féru de littérature pourvu d'une bonne mémoire.

    Mais, passées les phrases classiques auxquelles nous pensons immédiatement : Proust, Camus, Céline, et aussi Nabokov, Hemingway, Stendhal, Garcia Marquez, il peut surprendre... L.M. 

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    La première version du livre était ainsi découpée

    (et s'inscrivait dans la collection intitulée ABC, qui fut rebaptisée Minimust en 2006).

     

  • Champagne Frerejean Frères

    Capture d’écran 2018-08-29 à 06.11.25.pngVV26 Vieilles Vignes, cuvée d'exception de la maison Frerejean Frères, établie à Avize, est issue à  100% de chardonnays sélectionnés de manière drastique, et c'est immédiatement gourmand. Provenant des plus anciennes parcelles du domaine (1926), cette cuvée quasi confidentielle (8 000 bouteilles), vieillie huit ans durant (150€), est d'expression pâtissière, beurrée, crémeuse, mais en même temps grillée, confite, épicée, avec ce soupçon de marrons ouverts d'un coup de canif, et jetés doucement à la cheminée au retour d'une passée aux canards de novembre...

    Signe distinctif qui frappe l'amateur : le flacon est agrafé, et non pas muselé comme la plupart. Ce qui procure une sensation, comment dire... médiévale.

    Robe dense et solaire. Bulle discrète, rapide à l'envol mais fine. Nez  sapide, fruité sec, avec des soupçons plus ou moins osés de coing, de poire et de rhubarbe mûre. En bouche, le régal provient de la densité du liquide, du citronné léger, et d'un sentiment d'écorce, de sous-bois à l'aube, avec des primevères au sol et une migration de grives au ciel...

    Aussi, ce 100% chardonnay (récoltes 2008 et 2009 en Côte des Blancs), crémeux en diable, donc, et néanmoins doté d'une minéralité exacte, nous propulse t-il à la fois entre les pages virilement toniques du Gueuloir de Flaubert (Livre de Poche), et vers celles, chargées d'adrénaline à l'envers, des Syllogismes de l'amertume, de Cioran (folio)

    Capture d’écran 2018-08-29 à 06.10.46.png

    Un mot également du Brut Premier Cru (50% Chardonnay, 50% Pinot noir, 49€), qui constitue l’une des cuvées iconiques de la maison Frerejean Frères, car il vous prend directement par le col avec des flaveurs épicées, miellées, briochées surtout (ça sent incroyablement l’absence du Pinot meunier !..), de pommes au four un rien oubliées, de poire pas encore mûre, de raisin sec et de noisette aussi. Sacré cocktail pour un Brut... peu ordinaire. Faible dosage, dégorgement tardif, lis-je. Le résultat est là : un brut singulier qui donne envie de relire les sages poèmes de Jules Supervielle, Les Amis inconnus, Naissances, La Fable du monde (Poésie/Gallimard). L.M.

    frerejeanfreres.com

     

  • Helena ou la mer en été

    Capture d’écran 2018-08-28 à 10.50.40.pngCe ne peut être le hasard, puisqu’il n’existe pas. J’ai lu hier soir un bref roman, Helena ou la mer en été, de l’Espagnol Juliàn Ayesta, paru en 1952 à Madrid, et seulement en juin dernier en France, directement en format de poche (traduit et postfacé par Xavier Mauméjean). Il y a un air de famille littéraire avec la touchante Gioconda précédemment évoquée ici, du Grec Nikos Kokàntzis. Mêmes émois adolescents, même tendresse, une poésie méditerranéenne en partage avec, au menu : mer, sel, sable, soleil, sieste, rires, et onirisme aussi, mais surtout un fin moins tragique chez Ayesta que dans le récit grec. Le roman est cependant décousu : la première partie a des allures de comédie italienne : un repas dominical au jardin décrit avec talent car, en peu de mots laIMG_20180828_110213_resized_20180828_110239837.jpg joie, les hommes avant la corrida de l’après-midi, les verres de Marie-Brizard, les cigares au bord des lèvres, les enfants qui posent des questions et qui agacent les adultes, puis qui s’échappent, crient, s’amusent, les miettes sur la nappe, les bouteilles de cidre vidées, le soleil qui perce entre les branches, les tantes qui pérorent et médisent par bonté, les cousins de Madrid qui surgissent, la fiesta simple qui se poursuit... Le ton du souvenir de l’enfance est donné sans compter, avec force détails, et nous ressentons le plaisir que l'auteur a eu à écrire ces 36 premières pages. Puis, une partie austère évoque la religion catholique et ses méandres, un IMG_20180828_110139_resized_20180828_110240209.jpgpensionnat, le tabou sexuel, qui nous fait tourner les pages en soupirant. Enfin, une troisième partie tonique et un rien débridée, voit revenir Helena, aperçue dans la première, chargée d’amour retenu pour un narrateur débordant d’amour lyrique et sensuel. C’est tendre, ingénu, sans excès, limpide et ensoleillé. La lecture idoine pour rentrer en douceur. L.M.

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    Le Livre de Poche, 6,40€

     

  • Gioconda

    IMG_20180824_153539_resized_20180824_033646264.jpgTrès en marge de cette rentrée littéraire, notre regard s’est inexorablement porté vers un fulgurant et tendre récit (paru en juin) d’une désarmante vérité, limpide comme une source de montagne, fragile comme ta peau au lit à l’aube, touchant tant il est habité par une bouleversante sincérité. Oh, vous lirez en une heure à peine cette centaine de pages empreintes de délicatesse et d’une impudeur paradoxale. Son auteur n’était pas écrivain. Nikos Kokàntzis (1930-2009) a simplement vécu à Thessalonique une histoire d’amour, la première, la fondatrice, la fondamentale à l’âge de treize ans avec Gioconda, une juive de son âge qui sera déportée et gazée à Auschwitz une poignée de mois après leur rencontre. Leur idylle possède les charmes subtils et écorchés vifs, mais si délicieusement douloureux de la découverte des sentiments et des corps, que la lecture de Gioconda en devient admirablement suffocante. Et cela est dit, décrit, avec une infinie beauté, une immense ingénuité surtout, qui donnent à ce récit toute sa saveur primale. Les scènes des premiers émois, des premiers frissons, des premières pénétrations sont un long tremblement détaillé comme par souci entomologique – il fallait sans doute à l’auteur marquer profondément ce départ double dans la vie, vers un bonheur coupé net.

    Cela pour dire que, n’étant donc pas un professionnel de l'écriture, Kokàntzis ne se la joue jamais, et donne par conséquent à lire une sorte de texte d'une pureté cristalline, situé à des années-lumière de tout calcul littéraire, fourbe souvent, faux trop fréquemment. Nikos rédige avec le sang de son cœur à jamais tranché, haché. C’est seulement en 1975, âgé de 45 ans et lesté de 45 tonnes de charge d'âme a minima, qu'il se décida à écrire cette fébrile histoire inoubliable, tant la belle Gioconda aux yeux envoûtants, atrocement assassinée par la barbarie nazie à l’âge de quatorze ans, est désormais faite, construite pour nous habiter et nous poursuivre longtemps après que nous ayons refermé ce petit livre précieux entre tous. Faites passer, c’est une sorte de talisman comme le sont Laissez-moi, de Marcelle Sauvageot, Lettre d’une inconnue, deIMG_20180824_160709_resized_20180824_040828796.jpg
    Stefan Zweig, ou encore La boîte en os, d'Antoinette Peské. De sacrées références, vous ne trouvez pas? Car, ce qui est magique à l'intérieur de ces livres-là, c'est moins l'atrocité de leur issue que l'insoutenable, la douloureuse beauté du lent, langoureux déroulement de leur non-histoire... L.M.

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    Nikos Kokàntzis, « Gioconda », récit, éd. de l’aube (8,90€).

     

    Photo ci-contre : lectures estivales.

  • L'ESPRIT DU HAÏKU

     

    Capture d’écran 2018-08-24 à 10.59.28.pngIl y a quelques jours, n'ayant pas l'esprit mercantile, je me suis radicalement défait de 18 m3 d'un garde-meubles coûteux sans chipoter, puisque j'ai quasiment tout donné à Emmaüs (non sans inviter les déménageurs à se servir copieusement avant de livrer), et ce malgré la facétieuse mise en garde de Pierre Desproges : Je ne donne plus aucun vêtement à l'abbé Pierre - Il ne les porte jamais!.. Il s'agissait surtout de meubles, puis d'objets de décoration, de vaisselle, de linge de table et de chambre en tout genre (je n'ai gardé que le plus précieux à ma mémoire familiale et personnelle, soit le volume d'une malle des Indes ou peu s'en faut).

    Capture d’écran 2018-08-24 à 11.01.53.pngCela fait plusieurs mois que je m'efforce de me débarrasser d'environ cinq à dix livres chaque jour en les éparpillant devant ma porte, dans le porte-bagages des vélos, sur le capot des jolies voitures (rare), sur les lattes des bancs publics... Je réponds juste à cette question : le relira(i)s-tu? - Oui, je le garde. - Non, je le sors des rayons.

    Ce matin, j'ai supprimé 300 (sur 500) de mes "amis"Capture d’écran 2018-08-24 à 11.02.41.png présents sur Facebook (*).

    Faire de la place dans son esprit comme dans son environnement fait un bien fou. Il faut s'efforcer d'aller toujours vers l'épure, l'essentiel, l'os. Vers les vertus du vide presque parfait. Cultiver l'esprit du haïku. 

    D'aucuns penseront que ranger ses affaires de la sorte signifie s'apprêter à quitter le monde de façon involontaire ou non. L'idée me semble davantage convenue que convenable. Au moins mes confrères pourront-ils s'adonner dès avant à l'exercice délicieux mais pervers de la rédaction d'une nécro, soit celle d'un charognard, dans le jargon (il y a alors seulement une date et éventuellement les conditions du départ à ajouter avant le BAT - le bon à tirer...).


    Capture d’écran 2018-08-24 à 11.03.44.pngEt je m'imagine (avec forfanterie), en Diogène lisant Cyrano - à côté - d'un tonneau de côte-rôtie. 
    Et toi, puissant, ôte-toi de mon... nombre! L.M.

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    (*) Les autres attendront leur heure, car je ressors le peigne à myrtilles dans deux ou trois jours. Mais, surnager peut aussi signifier que j'élimine les meilleurs. Chi lo sa! Le bien, le mal, le bon, le mauvais, tout ça. Chacun mes goûts, lançait cet outrancier de Nabe.

     

  • piocs

    IMG_20180812_122457_resized_20180812_122538992.jpgCapture d’écran 2018-08-12 à 12.14.59.png

     

    IMG_20180806_105836_resized_20180812_122833640.jpgIMG_20180806_175942_1_resized_20180812_122548999.jpgIMG_20180808_202559_resized_20180809_114620048.jpgJean Rolin (*), auteur du « Traquet kurde » (POL) avoue à Pascale Nivelle, qui brosse (bien, comme d'habitude, depuis ses années Libé) son portrait pour "M/Le Monde", que sa « bible » est l’ouvrage de l’ornithologue James Bond au sujet des oiseaux des Antilles et des Bahamas (attaque et début du papier ci-dessus).

    La mienne (je me permets) est plus casanière, puisque c’est « le Peterson » comme on dit dans le milieu des barjots de piocs. : « Le Guide des oiseaux d’Europe », de R. Peterson, G. Mountfort, P. Hollom et P. Géroudet (photo).

    Mais, j’avoue que lorsque j’ai acheté le guide de James Bond sur l’île de Petit Saint-Vincent (archipel antillais des Grenadines) le 27 mars 1991 (celle de l’achat de mon premier Peterson – puisqu’il en faut également un dans la voiture, et un troisième au cas où... Quoi ? -Non, rien... date du 24 mars 1978 – j’avais dix-neuf ans et encore toutes mes dents), je n’ai pensé qu’à l’agent secret de Sa Majesté, et pas aux jumelles que ce J.B. là, à l'esprit sûrement blended, devait avoir pendues au cou à longueur de journée.

    Reste que le moineau ne piaille plus beaucoup aux terrasses parisiennes, où je me trouve pour trois jours depuis hier soir, mais qu'il prospère, joyeux, au bord de l'Adour, vers le petit port de plaisance avant La Barre, et les femelles y sont plus audacieuses que les mâles pour venir chiper à même les doigts les miettes que nous leur donnons au restaurant Le Poisson à voile...

    Je me suis néanmoins réjoui ce matin, tôt, d’apercevoir un faucon crécerelle en maraude au-dessus du Jardin des Plantes. Moins d’y observer l’arrogance grandissante de corneilles noires toujours plus nombreuses -et pour cause, comparable à celle des goélands argentés sur les plages atlantiques comme celle des Cavaliers, l'autre jour, aux abords des serviettes et au couchant, lorsque le monde s'en va (mais pas que). Car, l'évocation de ce James Bond là me donne l'occasion de dresser la liste des piocs vus ces derniers jours.

    J’y ai encore regretté le désensauvagement des étourneaux, lequel confine à celui des palombes (pigeons ramiers), grasses comme des notaires balzaciens, mais qui ne se mêleront jamais aux bisets, aussi dégénérés que bigarrés.

    J'ai enragé à la vue des cadavres de deux cigognes blanches, à Lasse (près de Saint-Jean-Pied-de-Port), sans doute flinguées par un petit (ou un gros) con avide de cartons faciles sur une espèce aussi protégée que gracile...

    Hier encore, en passant dans le Tarn-et-Garonne (du côté de Saint-Antonin-Noble-Val), puis aux abords du Quercy truffier (Lalbenque, etc), et avant-hier surtout, en montagne douce car basque (vers Iraty, et Valcarlos aussi), je savourais la vue de couples de milans noirs, de quelques royaux également, des vautours fauves se rassemblant pour une hypothétique curée sur une (désormais rare) brebis crevée - eu égard aux fulgurants progrès vétérinaires, je vis quelque perdrix - grise ! au bord de l’autoroute du retour, et rouge sur place, pas loin des Aldudes (lâcher?).

    De nombreuses buses variables, plantées sur des piquets de clôture, semblaient vouloir baliser la route de Roncevaux via le col d'Ibañeta. Sans doute digéraient-elles, repues, quelques mulots et autres rainettes, ou bien elles chassouillaient d'un oeil mi-vif et à faible hauteur.

    J’ai eu le bonheur d’observer un balbuzard pêcheur au-dessus de la Nive de Baïgorry, aperçu un seul martin-pêcheur, ai rêvé de voir un cincle plongeur - mais non, senti que les hirondelles de cheminée étaient pressées de partir, accrochées aux fils électriques d'Erratzu, en Navarre, vu de rares tourterelles des bois au vol traçant de sarcelle, en bifurquant vers Chiberta (Anglet).  

    Je ne pus (toujours pas) me résoudre à la vue devenue si banale de palombes partout, jusqu'ici, et là, lors que nous les attendions comme le Messie, que nous les espérions début octobre (du verbe espagnol esperar signifiant à la fois attendre et espérer), le coeur battant la chamade... Mais ça, c'était avant les bouleversements biologiques engendrés par le réchauffement de la planète, lequel aura la peau de toute migration, et de toute chose sensible.

    J'ai senti l’émotion de Jean Brana (une autre espèce de J.B.) lorsqu’il parlait des bouvreuils, des mésanges bleues et des chardonnerets qui fréquentent son vignoble pentu d’Irouléguy certifié HVE (Haute valeur environnementale), ou bien de ses pigeons voyageurs, qu’il s'en veut de négliger, tant le travail de la vigne l’accapare (ça débrouissaillait à tout va, avec son neveu Adrien, cette semaine).

    Les huppes fasciées semblent bien se porter. C’est bon signe. En « lisant » une rivière accorte - un affluent de l’Aveyron -, hier à l’heure du pique-nique composé de produits ibériques achetés dans une venta à taille humaine, à Dantxaria, et avant d’y plonger, je vis des ablettes. Elles figurent un marqueur écologique, comme les écrevisses vernaculaires, la sauterelle verte ordinaire, le phasme, certains papillons de nuit (mais je n'y connais rien en chasses subtiles nocturnes)... Leur présence signe une tranquillité naturelle, tant ces êtres sont fragiles et détestent à mourir la pimpante gamme des saloperies signées Monsanto (entre autres nuisances).

    Alors j’ai plongé de plaisir dans l'eau vivifiante, comme je le fis quelques jours plus tôt dans un torrent proche d'Estérençuby, après avoir copieusement déjeuné à l'auberge Carricaburu (père - ou plutôt mère : c'est elle qui officie en cuisine tandis que son époux agit, agile, en salle. J'avais somptueusement déjeuné la veille à l'Auberge d'Iparla, tenue par leur talentueux fils Stéphane, à Bidarray)...  

    Et plongeant, je criais le feu de mon bonheur d'être sur cette terre dans cette eau sous un ciel d'oiseaux. L.M.

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    (*) Nous avons aimé lire son Journal de Gand aux Aléoutiennes, sa Ligne de Front, son Vu sur la mer, sa Frontière belge, ses Zones, et même son Dinard (avec des photos de Kate Barry), à leur parution.

    Autres photos : la Nive à Saint-Étienne-de-Baïgorry. Ligne de montagnes depuis le col d'Odixar (Iraty). Le vignoble de Jean Brana depuis la terrasse de l'Arradoy (Ispoure).

     

  • Schnock

    Comme les temps changent, où plutôt combien nos esprits évoluent. Je quitte la Côte basque le 24 au soir. Et les Fêtes de Bayonne débutent le 25. Jadis, j'y étais pour elles, et en rouge & blanc dès avant l'heure. Francis Marmande (Bayonnais, collaborateur du "Monde" pour le jazz et les toros) me confiait hier soir à voix ourdie (je l'ai retrouvé par hasard au restaurant Chez Martin, rue d'Espagne*) qu'il partageait ma désaficiòn. Il regagnait d'ailleurs Paris ce matin, lors qu'une corrida à cheval s'annonce à Lachepaillet...

    Que penser, sinon que nous devenons schnock, ce qui est tendance, me suis-je laissé dire. Jamais blasé -oh non, ni désabusé. Nostalgique assumé, certes. Cultivant nos souvenirs qui sont notre jardin voltairien, oui. Mais, quand même, hein. Se dire à soi-même, virant de bord en scooter devant la plage de La Petite Chambre d'Amour il y a une demi-heure : Trop de monde, je passe aux halles des Cinq-Cantons faire provision de bouche complémentaire vite fait, sans case apéro rosé ni jambon truffé chez Balme, et je file griller un paleron de chez Guillo avec les Raisins gaulois, si frais en bouche, de Lapierre. J'ai appelé Machin, il est libre, on refera le monde en général, et celui des femmes en particulier devant le barbecue. Autant dire que cela prendra du temps, même avec une cuisson lente obligée... Est-ce là un signe de réclusion, de repli, de... Non : Se préserver, pratiquer la stratégie de l'évitement contre tout ce qui agresse m'appert vital, désormais. Les bons moments sont comptés. Chacun d'entre eux doit, devra être bichonné. C'est comme ça. L.M.

    IMG_20180722_142458_resized_20180722_022527071.jpg----

    *Extraordinaire déjeuner chez Sébastien Gravé, la veille (La Table de Pottoka), sans conteste la meilleure adresse bayonnaise du moment - et pourvu que ça dure!.. Surtout en compagnie (par hasard, encore, à l'apéro, puis au dijo - mais, par ici, les rencontres fortuites sont souvent ensoleillées), du débonnaire Éric Ospital (jambons Louis Ospital, dont j'ai abondamment parlé dans L'Express paru il y a deux semaines - en kiosque tout l'été dans la région), et de Stéphane Davet (réservé, pudique chroniqueur gastronomie et musique au "Monde"). 

  • Da Maria alla Corricella (Procida)

    IMG_20180714_164122_resized_20180717_120038039.jpgIMG_20180714_180931_resized_20180717_123031348-1.jpgIMG_20180716_130940_resized_20180717_123030412-1.jpgIMG_20180716_130622_resized_20180717_024455912.jpgIMG_20180713_144153_resized_20180717_024456725.jpgVirée de quatre jours sur mon île, histoire - entre autres - de découvrir un nouveau restaurant, Da Maria alla Corricella. Maria est une femme à part, à l'abord dur, à l'abordage rêche. Elle fut la seule pêcheur(se) professionnelle de Campanie durant de très longues années. C'est une taiseuse comme la plupart des Procidiens. Je suis ami avec ses fils rugueux et soyeux à la fois Cesare et Giuseppe, depuis plus de vingt ans. À la retraite depuis des lustres, et tandis qu'elle régalait chaque jour son mari amateur de havanes, sa famille, et une partie de La Repubblica libre della Corricella (appellation absolument pas controllata), dont nous sommes membres à vie et avides, pour des agapes à l'intérieur, chez elle, ou bien le plus souvent en plein air, sur de longues tables face au porticcio, ses barques, les goélands, les chats, les filets entassés... Maria prit la décision - à force d'entendre que ses linguine aux oursins étaient des oursins iodés (ramassés tôt le matin avec une fourchette et sans masque, juste là, devant à trois cents mètres et à quatre ou cinq mètres de profondeur - prends bien ta respiration avant, bijou) aux linguine parfaitement al dente, que son sugo di coniglio était à se damner, et que, que, que... Son restaurant ouvrit donc, après pas mal de tracasseries administratives. Même ici, où tout semble permis, sinon autorisé (l'autorisation y étant une tolérance auto-proclamée), c'est parfois compliqué. Ah, les sortilèges de l'insularité... Mais nous y voilà : Sur cette Corricella devenue un chapelet de terrasses de restaurants légèrement inégaux. Les voisins immédiats de Maria, Vincenzo à La Graziella et Aniello à La Gorgonia - nous avons nos vieilles habitudes aux deux gargotes -, ont les dents qui grincent. Au-delà, soit à moins de dix mètres de part et d'autre, c'est déjà autre chose : Caracalè d'un côté, Maestrale de l'autre sont loin. Alors Il Postino, Fuego, La Lampara sont à des années-lumière, soit à cinquante mètres (sous le cañar, ça joue). Disons-le tout de suite : une seule chose cloche chez Maria, c'est le bruit de l'aération. Afin de ne pas s'évanouir sous sa charlotte, au fond de ces habitations semi-troglodytiques de toute la Corricella, et quand la cuisine est forcément calée contre la roche murée, il convient d'aérer puissamment. D'où l'intempestif et persistant ronronnement. Tout le reste fonctionne. L'antipasto della casa bon pour deux personnes sauf si vous avez mon appétit, doit obligatoirement être commandé (photo) avec un pichet de blanc local (très fruité, très frais ici - car son goût change d'une adresse l'autre), et une bouteille d'eau frizzante avant de commander plus avant. Puis, examiner la pêche du jour sur assiette, car elle peut convaincre de lancer quelque dorade ou sar (marbré) alla brace pour une cuisson vive sur peau non écaillée et au gros sel. Rayon pasta, demandez celles du jour qui ne figurent pas sur la carte. Aux fruits de mer (langoustines, gambas, moules, palourdes, cigales, calmars...), elles sont divines grâce au jus, ah ce jus qui mêle tomates cerise confites, ail frais, friarielli encore croquants, et eau des crustacés réduite à la cuisson... Maria a pris soin de cajoler les recettes typiquement locales de la cuisine povera, comme ces Pasta e fagioli con le cozze, des pâtes différentes de fins de paquet aux haricots blancs et aux moules. Côté Secondi piatti, notons le Coniglio alla Procidana (lapin à la Procidaine), et la Frittura di paranza, bouquet de petits poissons de roche divers et frits, à manger avec les doigts après les avoir citronnés. Rayon contorni, prenez sans hésiter le Misto di verdure, une assiette d'aubergines, courgettes, tomates, en petits dés et olives dénoyautées, le tout réduit comme une caponata gorgée de saveurs distinctes. Avant de tâter des desserts (tiramisu et tarte au citron maison évidemment, fort recommandables). Voilà. Da Maria va faire mal, j'en suis certain. Et pour finir? Avant de finir finir, une assiette de fruits (pastèque, ananas, raisin, abricot, prune - sur glace) avec un dernier pichet de bianco locale issu de falanghina ou de biancolella rempli de quartiers de pêche jaune ou blanche mêlés (variante procidienne du rosé-piscine). Puis, Un limoncello della casa con il caffè!.. Après, il sera temps de faire un tour de bateau pour aller piquer une tête au large en écoutant à fond Tu vuò fà l'americano, 'mericano, 'mericano... L.M.

     

  • L'Équipe en rosé

    Nous avons un peu saint-tropé, samedi dernier, en publiant ceci dans L'EQUIPE et son supplément FLACONS (spécial vins rosés). Samedi prochain, le 14, ce sera un supplément Champagnes (dans lequel nous avons sévi à bulles rabattues), glissé dans le même quotidien sportif. Et si les Bleus sont encore dans la course, ça va péter !

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  • Dossier Pays basque

    Je signe les 12+2 pages (et quelques photos, dont la couv. locale) consacrées au Pays basque gourmand dans L'EXPRESS qui paraît ce matin.

    À lire notamment : une longue randonnée savoureuse et zigzagante, de l'océan (La Chambre d'Amour, à Anglet) à la montagne (Iraty, et Larrau, en Soule). Un portrait de Cédric Béchade, chef de l'Auberge basque à St-Pée-sur-Nivelle. Un autre d'Éric Ospital, charcutier-salaisonnier à Hasparren. Un autre encore de Dominic Lagadec, encyclopédiste du sagarno (le cidre basque). Et enfin une brassée d'adresses de tables et d'hôtels (tous testés), sur la Côte et à l'intérieur du Pays.

    Aux kiosques, citoyens! Et vive la presse écrite print. L.M.

     

    IMG_20180704_084203_resized_20180704_105549697.jpgIMG_20180705_110620_resized_20180705_110738979.jpgIMG_20180704_103440_resized_20180704_103625366.jpg

  • Initiales B.B.

    IMG_20180626_125719_2_resized_20180626_125913346.jpgAvec une telle adresse dédiée aux fruits de mer (qui n’est pas sans nous rappeler une autre, Bellota Bellota, dans un genre plus cochon), sous-titrée « Comptoir marin », et « Oyster bar » sur le site du restaurant, et « The seafood shack » (shack signifiant cabane) sur l’addition, on ne saurait faire l’impasse, d’entrée de jeu, sur une assiette (9€) de ces coquillages appelés aussi buccins afin de se faire la bouche et d’escorter un verre de Riesling (6€). Par bonheur non calibrés et plongés dans un court-bouillon aromatique augmenté de curcuma, les gastéropodes marins si souvent mal aimés possèdent la fermeté idoine : ni trop mous, ni trop pneus. La raison ? – Lorsque le court-bouillon change chimiquement de couleur avec la présence du curcuma, c’est que les bulots sont al dente : Hop ! On les retire aussitôt. Ceux-ci viennent de la baie de Granville, plus précisément du charmant petit port de Pirou...

    Les huîtres, des Fines n°3 en provenance de Gouville-sur-Mer (19€ la douzaine) manquaient un peu de chair, ce 23 juin dernier. Celle-ci, étique et transparente, collait au nacre, et le salin prenait le pas sur le iodé des bivalves. Une Belondine goûtée à la hussarde (elle nous fut aimablement offerte), toute petite mais charnue, pleine et savoureuse, nous réconcilia aussitôt avec les baisers océaniques (« J’adore les huîtres : on a l’impression d’embrasser la mer sur la bouche », écrivit le piéton de Paris Léon-Paul Fargue).

    Les rillettes du jour – la maison ne travaillant que du très frais, la carte varie selon l’arrivage et la marée, étaient au thon albacore et au piment d’Espelette (8€), soit fortes comme un thon rouge que l’on ne pêche hélas plus à la ligne au large de Saint-Jean-de-Luz (souvenirs, souvenirs).

    Le tarama au corail d’oursin (9€) est recommandable pour sa texture, sa finesse et sa persistance en bouche. Idéal avec le pain à la farine serrée, dense, grâce à sa cuisson lente (en provenance de la mini-chaîne Le Grenier à Pain : 10 magasins à Paris et en proche banlieue), lequel convient également au beurre, pour accompagner les huîtres.

    Cette cabane pitchoune d’une vingtaine de places (réservation indispensable le soir) a ouvert en janvier dernier à un jet de galet du quartier parisien Abbesses/Lepic (rue des Martyrs, dans le XVIIIè. Et c’est une adresse de plus signée Étienne Ryckeboer). À noter, pour les amateurs, que « B.B. » propose par ailleurs un « lobster roll » (sorte de sandwich venu des USA au homard - en provenance du Canada - dans du pain brioché – il existe aussi avec du crabe). Ainsi qu’une carte de cocktails signée Margot Lecarpentier, une spécialiste. Une partie de la carte peut être « emportée ». Accueil et service tip-top par un passionné de fruits de mer et de l'île de Ré... L.M.

  • Éternelle Pandora

    Capture d’écran 2018-06-25 à 20.24.03.pngÀ mes sens l'un des plus beaux films de l'histoire du cinéma depuis son invention. J'apprends à l'instant que Arte donne (dans quelques minutes) Pandora, d'Albert Lewin (1951) avec James Mason et une Ava Gardner sublimissime. J'envie, je jalouse ceux qui n'ont encore jamais vu Capture d’écran 2018-06-25 à 20.24.13.pngce long poème en prose que je visionne régulièrement comme on se perfuse. Et vive le romantisme débridé, le sentiment tragique de la vie, la tauromachie à mort, les bolides aussi, le don du rien, la geste chevaleresque, l'amour courtois et oblatif, l'esthétique pour elle et rien d'autre, la noblesse d'esprit, la galanterie majuscule, l'absolutisme sensible,  les Hollandais volant et les femmes fatales... L.M.

     
  • Felicidad s'en va

    IMG_20180625_160358.jpg

    Bien sûr il y a Daimler s’en va, bref et fulgurant roman "culte" du regretté Frédéric Berthet (1954-2003), loué récemment par la prose élégante et pleine de tact de Monica Sabolo dans « Le Monde des Livres » (ce qui surprît plus d’un lecteur : Berthet là !), afin de signaler la salutaire réédition en Petite Vermillon de ce texte que l’on se refile comme un talisman, que l’on se chuchote comme une truffe noire en période de disette, soit entre potes qui savent. Et merci par conséquent à Alice Déon, qui préside La Table Ronde, d’avoir à nouveau exhumé ce livre indispensable à nos rayons. Mais il y a aussi Paris-Berry, et la Correspondance, si précieuse. Je viens de relire Felicidad (La Petite Vermillon, 7,10€), dans la foulée des précédents. Un recueil de nouvelles passé inaperçu, hélas. Celle qui donne son titre à ce recueil tantôt mélancolique, tantôt facétieux, brosse plus que dresse, caresse plus que coiffe le portrait d’une femme intelligente, belle, hussarde, insolente, claquante, débordant de chien ; de tout. Les mots de Berthet y sont singulièrement plus nus, plus vrais, plus exacts, plus essentiels que nulle part ailleurs dans son œuvre trop maigre. Surgit l’impression que, là, touché à cœur comme une pièce de bœuf sur la grille, l’auteur offre son âme en pâture, joue son va-tout à la fois amoureux et littéraire. C’est poignant au point que l'on est gagné par l'envie de tout citer, et à voix haute en plus : écoute, écoute ça !..« Nous pouvions faire l’amour pendant des heures, du fond de cette fatigue cristalline qui se levait en nous avant l’aube. C’était comme une rançon versée à l’épuisement atteint. » (...) « Felicidad disparut de ma vie et peu à peu de mes sommeils, d’où elle me réveillait encore, bien après que je l’eus oubliée en plein jour. Bientôt, pensai-je, elle ne sera plus pour toi qu’un effort de mémoire. » (...) Berthet, ou le narrateur, évoque son cœur « ne cessant de sauter comme on rate une marche ». Felicidad lui explique, comme ça, tout à trac, les bulles de champagne, lorsque son esprit effervescent pointe soudain une coupe de l’index, et prononce ceci de si juste : « Celles qui restent au fond retiennent leur respiration plus longtemps que les autres »... Voici pourquoi le charme de cette femme intemporelle, mi Fermina Marquez, mi Zelda Fitz., mi Diva mi Lolobrigida ou qui vous voula, augmente en nous ce plaisir ténu de la savoir à portée de mots. Cela suffit. L.M.

  • Fruit du Livinage

    Capture d’écran 2018-06-19 à 15.46.39.pngChâteau Cesseras 2014. Voilà un Minervois La Livinière de grande qualité, produit par Pierre-André et Guillaume Ournac à Cesseras dans l’Hérault. « Liviner » un vin signifiant déguster un Cru La Livinière repéré par un jury intraitable de pros, puis digne d’être offert en pâture aux papilles de la nation, nous validons ce choix à la suite des sages.

    Ce rouge issu de syrah (70%), grenache, carignan et mourvèdre à part égale (10%) est d’une douceur presque cacaotée en bouche, passé un nez d’un velours confondant, sans aspérité à rebrousse-fil : des fruits noirs confits, de l’olive de la même couleur bien huilée et à dénoyauter soi-même d’un coup habile de langue, des épices très douces aussi : vanille, poivre gris. Un soupçon de ce vinaigre balsamique de Modène que l’on fait gicler dans la salade de pousses d’épinard en le goûtant avant à la hussarde et du bout de l’index tapé sur le goulot. Enfin, cette touche lointaine de brumale, la truffe d’été limpide et discrète, timide à force de vivre à l’ombre de Tuber Melanosporum.

    Aucune agressivité donc – presque un manque de « pep’s », soit de contrepoint acide ou minéral... Pas étonnant que les rouges de cette appellation soient souvent associés au chocolat (comme ceux qu’élabore Rémi Touja à Carcassonne). C'est ton sur ton.

    On n’y retrouve étrangement pas la rugosité du paysage, ni celle du climat, du frimas, de l’aridité sauvage du milieu. Mais quelque chose de maquillé en somme, de recouvert, sauf que cette (bienheureuse et bienvenue) pointe de mentholé en arrière-bouche évoquant le vent coupant de l’aube, et de la nuit aussi, nous empêche de porter un jugement totalement droit... Cuvée quasi confidentielle : 25 000 cols. À 15€ (environ), au vu et au bu de ce qui se fait parfois à la va vite et au même prix dans cette AOC (reconnue en 1999) de l’immense Languedoc, c’est quasi cadeau. 

    IMG_20180619_160104_resized_20180619_041459348.jpgEt aussi 

    La cuvée Maxime, du célèbre domaine Borie de Maurel (2015), sélectionné, liviné, nous est apparue plus brutale, souple comme un courbaturé de retour de la salle de gym : bougon, le flacon (18,50€). Serait-ce la mourvèdre (100%), qui serait - en l'occurrence - trop taurine, fougueuse comme un bicho de Domecq de début de temporada et donc des premiers lots brut de décoffrage? En tout cas, cela ne colle pas à la (nouvelle) idée que nous devons nous faire de ce cru délibérément soyeux et souple comme un chat que l'on soulève et qui ne veut pas qu'on le fasse mais qui ne résiste pas non plus parce qu'il aime par dessus tout que l'on s'occupe (parle) de lui... 

    Et enfin : Les Cailloux blancs, cuvée (2016) du château Pépusque, piloté par Renée et Benoît Laburthe à Pépieux. Bouteille lourde, robe noire, tanins encore rêches, ensemble austère, voire gourd, inexprimé car inexprimable : emprunté, amputé de la parole. À regoûter par conséquent dans quelques mois (22€), afin de ressentir ce que ce domaine a dans le ventre, car il semble réellement avoir à donner du bon. Et qu'une première impression - même si l'on a (l'imbécile et paresseuse) coutume de s'y fier -, ne suffit jamais. L.M.

  • Osez Rosé Roséphine


    Capture d’écran 2018-06-15 à 17.54.21.pngRien ne s'oppose à la nuit...

    Si vous aimez Alain Bashung, vous aimerez Rosé Roséphine, vin IGP de l'Hérault rosé 2017, élaboré à Montagnac par l'équipe d'Anaïs et Yves Ricôme  : il a la robe sérieuse et profonde, un nez bien présent de fraise des bois très mûre - et un rien de doux au nez, comme le rimé au fond de la casserole lorsqu'on prépare un caramel pour arroser les tranches d'orange de la salade - vous voyez? Bouche gourmande et généreuse. Issu de syrah et de cabernet-sauvignon, c'est franc du collier et ça ne se la joue pas du tout. Un rosé authentique avec une jolie touche finale de grenadine. Ce rosé fait partie de la gamme Les Truculents, du domaine (avec Désir Blanc et Rouge Cerise). Cela vous est proposé par les caves Nysa, (lire plus bas), à prix sympa (7,95€).  Un rosé à boire tout l'été, et pas qu'à l'arrière des berlines, avec du jambon de Bayonne de noble extraction comme l'Ibaïama, par exemple, et juste du bon pain de vrai boulanger.  

    À peine moins convaincant fut le rosé de La Verrerie (2017), issu d'un domaineCapture d’écran 2018-06-16 à 07.51.07.png en Luberon (que l'on trouve également aux caves Nysa) : il s'agit d'un grenache-cinsault convenable, mais relativement standard. Avec une sucrosité en fin de bouche que nous avons jugée excessive (12,95€). Sur la contre étiquette, nous lisons : Une cuvée issue de nos raisins biologiques. Raisins biologiques... Que veut signifier un tel concept ?..

    Ma petite entreprise...

    Notons que Nysa s'impose de plus en plus comme un réseau de cavistes indépendants qui compte sérieusement peser sur un marché pourtant encombré mais en progression constante : l'entreprise possède déjà 32 magasins, la plupart à Paris et en proche banlieue. D'autres ouvertures sont prévues, y compris en province (Lyon) et à l'étranger (Londres). Fondé par Louis de Montille et Louis Gad, Nysa dénote par ses choix judicieux, en privilégiant le petit vigneron, le vin bio, sur la grosse artillerie que l'on a l'habitude de voir chez d'autres cavistes d'envergure. Tendance de consommation lourde oblige : la sélection des rosés de l'été, chez Nysa, ce sont 25 références coups de coeur (pour un prix moyen de 10€), comme cet agréable Roséphine... L.M. 

    nysa.fr

  • Les flacons d'abord

    Capture d’écran 2018-06-13 à 13.39.12.pngÇa commence avec un emprunt à deux incipits : ceux de « Aurélien » de Louis Aragon et du « Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline » dans la même première phrase, et ça finit par une allusion à l’excipit du « Singe en hiver » d’Antoine Blondin avec un épisode à la Roger Nimier ou à la Jean-René Huguenin. Des références en forme de révérences. On adore. Christian Authier aime le jeu et l’hommage. Avec « Des heures heureuses », son septième roman (Flammarion, 19€), il ne nous donne pas seulement à boire du bon vin à chaque page ou peu s’en faut – d’ailleurs, quand il est mauvais, cela déclenche la colère de Thomas (sa doublure) et celle de Robert Berthet son mentor. Il nous fait également rire avec une tripotée d’anecdotes (toutes vraies bien qu’invraisemblables) et jouer aux devinettes : quel écrivain ami, quel vigneron aimé, quel chef de talent se cachent derrière de vrais noms comme ceux de Maréchaux, Guégan, Lacoche, Maulin ? Alors on cherche à deviner, et Authier corse le jeu. Au rayon vignerons, Éric Callcut c’est Calcutt, Selosse c’est Selosse en substance, mais Jean-Christophe Besnard c’est Comor ! Comme Jean-Marc Filhol c’est Parisis au rayon écrivains, et Alain Laborde, Yves Camdeborde au compartiment cuisiniers. C’est relativement fastoche lorsqu’on est initié, soit un peu du club...

    Références à Blondin à coups de citations planquées, répliques-cultes des « Tontons flingueurs », d’autres allusions plus subtiles à des ouvrages de Sébastien Lapaque par exemple (Les vins de copains, Théorie de la carte postale)... L’auteur s’amuse en écrivant et cela nous procure un bien fou. De même qu’il est franchement jouissif de lire (enfin) une satire en règle des faussaires de tout poil. Qu'il s'agisse des bobos adeptes aveuglés du vin « nature » non soufré au nez de pisse de chat et au goût de vieille serpillère, comme de ceux qui les « font » sans rien faire justement, et qui ont donc du temps pour prêcher la parole sectaire de leur confrérie intégriste du goût mauvais.

    Il y a du Déon, du Nimier dans le style, et du Houellebecq dans le regard davantage mélancolique que désabusé que l’auteur porte au monde tel qu’il déçoit. Loin de surfer sur la vieille vague du c’était mieux avant, puisque « le passé qu’ils regrettaient ne datait que d’une vingtaine d’années », Authier instille par touches délicates, de manière pointilliste, ses avis sur la question contemporaine. Qu’il s’agisse de l’ère du tri sélectif, des parvenus que tout Guépard dans l'âme vilipende, de l’inculture assumée des jeunes – sans honte bue, de la dictature du portable ou – plus grave -, de la disparition du sourire. Il n’est pas tout à fait « antimoderne » non plus, mais loue à n’importe quel taux la douce fureur plutôt que la peur, de vivre.

    Le sujet principal est ce monde des vins que l’on dit vivants, ou bios pour faire court. C’est le cadre. Le contenant. Le contenu est infiniment humain, infiniment Français, si sensible, fragile même, car sous les sautes d’humeur, les boutades, les engueulades et les mornifles engendrées par la picole, les bons mots à se bidonner comme : « Patron, du vin ou on encule le chien ! », ce sont là des hommes en rupture de ban avec leur époque qui se cachent derrière le masque du sourire. Ce ne sont pas des « Enfants tristes » pour autant, mais de « vieux enfants » au cœur gros comme ça, habités par « la nostalgie de l’insouciance et de l’innocence ». Des « frères d’âmes » sachant mieux ouvrir les boutanches que fendre l’armure. « Des heures heureuses » est ainsi un roman Hussard en diable pour la joie de boire et de rire, pour les copains d’abord, cette bande de singes toujours en hiver, et il contient aussi une touche à la Drieu pour « ce désenchantement intime (qui) les rendait touchants », ce qui lui donne une belle longueur en bouche. Il y a aussi du football et pas mal de cinéma (deux marottes de l’auteur) dans ce livre qui foisonne de bonnes choses comme un assortiment de tapas nocturnes.

    Nous aimons partager les agapes toulousaines (au Tire-Bouchon notamment) et germanopratines (chez Yves Camdeborde au Comptoir du Relais, chez Michael au Moose) et fort arrosées des joyeux drilles, membres du « Clup ». Et surtout suivre les virées en voiture sur les routes des vignobles français de respect, d’un tandem de tendres fanfarons – Thomas l’élève de 26 ans au regard faussement candide, et Berthet l’agent en vins bons, la cinquantaine bougonne, voire soupe au lait. C’est Don Quichotte et Sancho Pança sans les moulins. Mais avec une Dulcinée nommée Zoé qui, surgissant tout à trac, fera flancher Thomas – et nous le comprenons en lisant le portrait de cette fée qui embarque l'amoureux pour Lisbonne, Berlin, Madrid, Istanbul et le Pays basque, histoire de l’extraire de la cave. Au point que le personnage songera à laisser tomber Berthet, les vins... Mais cet hymne à l’amitié – cheval de bataille de tous les romans d’Authier -, ne saurait dévier, sauf cas de force majeure. « Qu’est-ce qu’on boit après ? ». Je parie sur un Prieuré-Roch. On n’a pas de Romanée-Conti. L.M.

  • Un inventaire sentimental et patrimonial

    Ainsi est sous-titré À la découverte de la Nouvelle-Aquitaine, que publient les éditions Atlantica pilotées par Jean Le Gall. Grand ouvrage richement illustré, comme on a l'habitude d'écrire, avec une poignée de plumes, au nombre desquelles je pointe celles de Sébastien Lapaque, Olivier Mony, Jean Harambat, Richard Escot. Et aussi le style distinct de trois Frédéric : Mitterrand, Schiffter, Beigbeder. Celle d'Alain Gardinier enfin. D'autres, encore. J'y contribue sur quelques pages pour évoquer l'histoire des vins de Bordeaux. De la belle ouvrage, aurait dit ma grand-mère. Où il est question d'un peu de tout, du surf à l'armagnac, des toros au ttoro, de l'espadrille aux églises, d'écrivains et de porcelaine, de peinture et de montagne, de rugby et de punks. Toute une histoire sentimentale, et patrimoniale (350 pages, 28€). L.M.

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  • La Floride de Maman

    Ah, la Floride de Maman, aIMG_20180606_161657.jpgvec ses pneus à flancs blancs (photographiée ici à Bayonne, avec mes soeurs). Ma fierté, lorsque nous arrivions à la plage de la Chambre d'Amour en décapotable. Je me juchais sur le skaï de la capote repliée sous de gros boutons pression (j'en entends les "clac") pour frimer comme un marin d'eau douce en observant vaguement les vagues, et je supportais la brûlure saisissante du soleil sous mes fesses... L.M.

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  • Les Dissidents et Les Païens de Ventenac

    IMG_20180412_153322_resized_20180413_040913752-1.jpgIMG_20180412_153306_resized_20180413_040913357.jpgCe domaine audois, dirigé depuis 2010 par le couple Stéphanie Maurel et Olivier Ramé (130 ha), a un pied dans l’AOC Cabardès et un autre en IGP Pays d’OC.

    Il propose quatre nouveautés parmi ses micro-cuvées (de 2 500 à 6 000 bouteilles) baptisées « Les Dissidents » : Paul, Candide, et « Les Païens » : Le Paria et L’idiot.

    Trois rouges et un blanc, volontairement déclassés en « Vin de France » afin de s’amuser davantage avec les cépages, en vigneron anticonformiste et expérimental.

    Olivier Ramé aime les vins « sans maquillage, vibrants, tendus, témoins de leur endroit ».

    Paul 2016 (100% cabernet franc, élevé en jarres de terre cuite de 125 l) se définit comme une cuvée de tendresse à l’instar de celle que des parents prodiguent à leur enfant. C’est en effet frais et concentré, tendu même, avec un beau nez de cassis, légèrement mentholé, et pourvu d’une jolie longueur (18€).

    Candide 2017 (100% chenin, vieilli en foudre de 20 hl) est un blanc vivifiant et bien présent en bouche. Ample, avec de la chair, mais aussi légèrement minéral et augmenté d’une pointe subtile de salinité (18€).

    Le Paria 2017 (100% grenache, vinifié en cuve béton), est un « Païen » (60 000 cols pour cette gamme moins confidentielle), soit un vrai vin de copains des fins d’après-midi d’été : gourmand, friand, juteux, fruité à souhait, soit sans chichis – il appelle la charcuterie et les rires (9€).

    L’idiot 2017 (100% merlot) : sans soufre, levures indigènes, cuves en béton, n’est pas un vin dostoïevskien, mais plus modestement un jus de merlot qui « envoie » du croquant et de la fraîcheur à gogo. Joli nez de fruits noirs, bouche longue et complexe. Allumez le barbecue et envoyez les côtelettes ! (9€). L.M.

  • En passant chez Gayda

    Capture d’écran 2018-05-19 à 14.45.13.png

     

    Deux nouvelles cuvées en édition limitée (30 000 bouteilles, dont 2/3 en rouge) au domaine Gayda (sis dans l’Aude) : « En Passant », rouge (80% syrah, 20% cinsault) et blanc (70% macabeu, 30% viognier). Deux vins légers et sans autre prétention que celle de désaltérer sans prendre le chou. Les vignes dont ils sont issus proviennent du Roussillon et du Minervois. Gourmandise,Capture d’écran 2018-05-19 à 14.46.11.png fraîcheur, et simplicité sont au rendez-vous dans les deux couleurs.

    Inspirée de « The Passenger », hymne rock d’Iggy Pop, cette paire nomade signe des vins de soif à vocation éphémère, car Gayda  se livrera chaque année à ce type d’essais dans son « labo » à l’esprit aventurier plus qu’expérimental.

    9€ la bouteille, en rouge ou en blanc.

    L.M.

  • Un Saint-Estèphe comme on les aime

    Capture d’écran 2018-05-12 à 12.18.18.pngChâteau Cos Labory est un Saint-Estèphe (5è Cru Classé en 1855) comme on les aime : corpulent mais pas bodybuildé, gentleman-writer davantage que farmer. Distingué, opulent, bien présent en bouche, à la suite d'un nez d'une finesse remarquable, il représente une espèce de synthèse médocaine, car c'est équilibré et possède souvent le ton (soit le goût) juste, précis, ciselé même.

    Propriété familiale de 18 ha sise sur la colline de Cos, le domaine jouit d'un sous-sol de graves quaternaires des plus accortes. Bernard Audoy dirige ce beau terroir dont on prétend que c'est la meilleure croupe du coin...

    Cos Labory 2012 (40% merlot, 60% cabernet-sauvignon) est suave, son nez vif, de fruits rouges et noirs de sous-bois, est persistant. Belle longueur en bouche également. Un vin charmeur (30€).

    Cos Labory 2011 (39% de merlot), élevé dans des fûts neufs pour moitié, est très Saint-Estèphe, soit souple et puissant à la fois. Plus terrien que le précédent, il présente un peu d'épices douces en bouche et des saveurs boisées d'arrière-automne au nez. Un vin sincère (32€).

    Capture d’écran 2018-05-12 à 12.18.28.pngCôté second vin (30% de la production totale, laquelle est de 100 000 bouteilles), Charme de Cos 2015 (un peu moins de merlot que de cabernet-sauvignon) est encore un peu rugueux, les tanins fondront bientôt. Il convient de l'attendre. (16€).

    Tandis que Charme de Cos 2012 (28% de merlot) offre une belle gourmandise en bouche. C'est friand de bout en bout (15€).

    Ces vins ont été dégustés - notamment - sur une belle selle d'agneau préparée par Mathieu Pacaud, du restaurant Apicius (Paris 8è), table qu'il possède depuis peu (à la suite de Jean-Pierre Vigato). L.M.

  • Les Bastions

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    Plaimont (AOC Saint-Mont), exemplaire « cave coop’ », offre un nouveau rosé estival plein de franchise et qui ne se la joue pas « modeux ». Les Bastions 2017 possède une robe claire sans être diaphane, voire translucide. Pas de clientélisme outrancier, en terre gersoise. Cela est issu de Tannat, Cabernet-Sauvignon et Pinenc pour la couleur locale. Le nez est frais, les fruits rouges croquants et un rien acides – framboise, groseille, excitent tendrement les narines. La bouche est totalement dénuée de ces arômes de pamplemousse jaune qui nous font fuir en cette saison et avec les vins de cette couleur. C’est franc de fruit, acidulé à la marge, avec un brin de gourmandise qui signe une volonté généreuse. La paroi du verre s’orne d’un léger perlant absent en bouche. C’est délicat, assez long, et fort bienvenu pour escorter un poisson de rivière à la chair fragile, augmenté d’un zeste citrique et d’un demi-tour de moulin à poivre (6,90€). Envoie le riz! L.M.

  • Cheminée noire et Barbe bleue

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    Il est toujours émouvant de tomber sur un vieux cliché jauni, écorné, maltraité par le temps et sur lequel nous peinons à distinguer des détails, mais qui nous parle. Cette photo m’a été adressée (dans le corps d’un e-mail) par mon pote Jacques Ferrandez lorsqu’il travaillait à l’adaptation en BD du « Premier homme » d’Albert Camus (paru chez Gallimard l’an passé), car il me demandait si les cargos de l’armement familial, dont le port d’attache était alors celui d’Oran, avaient pu transporter Camus depuis le port d’Alger à un moment ou à un autre. Je signale en passant le très émouvant livre autobiographique de Jacques, « Entre mes deux rives », paru au Mercure de France : l’Algérie natale, Alger, le quartier de Belcourt où vécurent Camus, Sansal, Ferrandez !, Nice, l’exil, Boualem Sansal à Tipasa, Catherine Camus à Lourmarin, l’adaptation en BD de l’œuvre de son illustre(é) père, Ferrandez le camusien habité est entièrement là, et c’est écrit avec un grande sensibilité et une humilité qui forcent le respect.

    Je ne connaissais pas cette photo. Je fis par conséquent appel à mon cousin Gérard Bengio, mémoire familiale vive de ce qui touche à la Méditerranée et à tout ce qui navigue sur elle, car un détail m’intriguait : la cheminée noire. Chaque cheminée des navires familiaux étant barrée d’un beau bleu ciel serti d’un grand « M » blanc, je m’interrogeais.

    Gérard leva aussitôt l’énigme : l’armement Léon Mazzella & Cie avait repris l’armement Yaffil, à cette époque (aux alentours de la Seconde guerre mondiale?) et la cheminée de leurs navires était noire. Mais pourquoi alors « un » Léon Mazzella (il y en a toujours eu un pour en chasser un autre, et ce jusque dans les années 1980), parait-il ainsi sa cheminée de la couleur du deuil, et non pas de son bleu ciel et blanc maison ?.. Il me faudra rappeller Gérard.

    « La photo a été prise sur le Quai du Sénégal, au port d’Oran, puisque nous devinons la colline de Santa-Cruz en arrière-plan, ainsi que le môle de l’Amirauté, à l’arrière port », précise mon petit cousin. Et comme il s’agit d’une cargaison de billons (tronçons d'arbres), cela ne fait aucun doute : seul ce quai en avait la charge... La date ? – J’ai un indice : l’homme au costume (plein centre) est mon grand-père Léon, décédé le 9 août (le jour de la St-Amour) 1951 d’une crise de cœur que l’on dit cardiaque dans une chambre d’hôtel faisant face à la gare Saint-Lazare, Paris huitième. Il se trouvait là « pour affaires » maritimes, mais les mauvaises langues familiales disent qu’il périt à la manière de Félix Faure d’une fatale fellation peut-être, à tout le moins d’une union pénétrante et adultérine, fait qui fit dire au facétieux Clémenceau à propos du Président Faure : Il a voulu vivre César, il est mort Pompée. Puis-je ajouter que l'abbé dépêché sur les lieux s'enquit de la vigueur du premier personnage de l'État en ses termes :  Le Président a-t-il encore sa connaissance? Et qu'il lui fut répondu in petto : Non, elle vient de s'enfuir en empruntant l'escalier de service... Le trait, délicieux de galanterie et de finesse espiègle, est depuis consigné dans les annales élyséennes... 

    Bien plus simplement, l'épouse de Léon, ma grand-mère prénommée Orabuena car elle était née Juive de Tétouan, puis rebaptisée Bonheur, sa traduction, en se mariant à l’église avec son Procidien de mari (de Procida, l’île méconnue – qu’elle le reste! - du Golfe de Naples), en fut marrie, mais point brisée. Il fallut tenir bon, en femme de caractère bien trempé. L’apparence demeura ferme, flegmatique, voire fondue dans du métal point mou et propre à empêcher toute armure de se fendre un jour, une nuit. Ni étain ni plomb dans la famille, sauf l'un pour le decorum des tables, et l'autre pour la chasse. Du fer, de l’acier, et que le cœur se bronze et jamais ne se brise. Elle sortit d’ailleurs mon père Léon du Lycée Lamoricière, où il passait ses deux bacs, afin de sculpter un armateur de dix-sept ans, flanqué contre sa mère expert-comptable et véritable patronne de la modeste entreprise, comme un daguet (il n’était plus faon tacheté, ses bois donnaient de l'avant) constamment à apprendre le métier contre sa biche de mère courage. L'époque était au privilège de masculinité, au droit d'aînesse et, in situ, au devoir de respect absolu à la culture et aux traditions méditerranéennes ancrées dans un melting-pot culturel bigarré, métissé jusqu'à plus soif et dénué de toute arrière-pensée raciste, comme on dit.

    L’omerta à propos des circonstances du décès du grand-père Léon demeure, car lorsqu’il m’arrive encore de titiller ma vieille tante Thérèse, sa fille (la sœur de mon père), celle-ci glisse aussitôt sur l’affaire de ses géraniums qui fleurissent tardivement – c’est bizarre, tu ne trouves pas?.. Ou bien sur celle du mur de sa terrasse bayonnaise, côté jardin en pente, lequel menace ruine. Évoquer - fut-ce de loin - la sexualité du père ne sera jamais chose aisée, me souffle Sigmund Lacan.

    C’était un « coureur » au fond, selon l’expression d’alors, un inoffensif Barbe bleue comme son frère Giacomi, et aussi l’autre, rescapé des tranchées de 14, Antoniuccio je crois... Juste bon à trousser les femmes de ménage successives de la propriété de Pont-Albin, à Misserghin, sise sur « les hauteurs de la ville » (d'Oran)... Cette page d’histoire familiale me séduit par son côté bovaryen à sa marge, doté d’un accent à la Maupassant dans ses haltes aux auberges de campagne, mâtiné d’une dose de machisme napolitain (totalement anachronique en ces temps d'une pruderie de Quaker), mais à l'effet immédiat sur les saintes nitouches déguisées en vierges effarouchées, et faisant aussitôt rire à gorge déployée tout ce qu’un quai peut compter de marins rayés et un zinc d’amis soiffards...

    Gérard, fin connaisseur, précise que ce bâtiment (je reviens au cliché), est le bateau « souche » des futurs navires de la classe Victory, Empire, puis Liberty ship américains, caractérisés par la mâture en forme d’arche portée. J’affectionne ce type de détail parfaitement inutile au commun des mortels, surtout s’il est sujet au mal de mer, mais qui possède le claquant d’un poème, mâture en arche portée... Et grise l’oreille à la manière de ce qui agace actuellement ma vue, et qui se nomme joliment « les corps flottants » (des fantômes en forme de mouches qui passent devant l’œil, produisant des sous-ensembles flous, dirait Jacques Laurent, et ne laissant pas les corps tranquilles... Mon « vitré » se distend avec l’âge, mais je n’envisage pas encore de double vitrage pour le blanc de mes yeux, pas plus que mon aïeul ne pensa à porter des lunettes... à double foyer).

    Or, donc, cette photo. Je la regarde et je rêve. D’une Algérie où je naquis et où je passai trois années y pico– et demie pour être précis. Je n’y suis pas encore retourné, malgré mes velléités lorsque, par exemple, je fis paraître chez Rivages « Le parler pied-noir » en 1989. Le FIS y montrant déjà le bout de sa sinistre morgue, il fut préférable d’attendre un peu. Sauf que un peu me dure.

    Cette proue droite me fascine. Mon regard a toujours été attiré par ces navires façon brise-glace, l’arrondi à leur base en moins, car ce tranchant de lame, cette rectitude de col amidonné, comme celui que porte (sans la prothèse rigide) Erich Von Stroheim dans « La Grande illusion » (celui de Karl Lagerfeld ne parvient pas à m’émouvoir), lorsque le commandant Von Rauffenstein s’adresse à Pierre Fresnay : « Monsieur de Boëldieu... », sont infiniment émouvants. À quai comme en pleine guerre. L.M.

  • Gato Negro

    Capture d’écran 2018-04-30 à 14.42.04.pngCapture d’écran 2018-04-30 à 14.40.01.pngJ'aime bien, à l'inverse de certains de mes confrères se bouchant trop souvent le nez, découvrir sans réticence ce qui se fait et se vend par palettes en grande distribution. Ainsi de cette énorme entreprise chilienne, Viña San Pedro, laquelle se targue de dire que toutes les deux secondes, trois bouteilles de ses vins de la gamme Gato Negro sont ouvertes quelque part dans le monde. On dirait là une parole de brasseur industriel. Et pourrait rebuter, faire frémir. Et bien non. Gato Negro, le chat noir, se décline dans les trois couleurs, et chacune coûte 4,50€.

    Le rouge issu de carménère nous a profondément déplu, avec son mauvais goût de serpillère moisie et de légumes suris en voie de décomposition. Nous avons mis cela au débit du compte d'une bouteille défectueuse : ¡ a probar otra vez ! Si l'occasion se présente, car nous ne la provoquerons pas.

    En revanche, le rosé (cabernet sauvignon), avec ses arômes de fraise très mûre et écrasée, et de framboise croquante, est plaisant, simple à souhait. Il appelle le jambon serrano de base et le chorizo doux pour un apéro sans chichis. La bouteille se dévisse, ce qui augmente l'usage de sa simplicité amicale.

    Le blanc, issu de sauvignon, avec ses flaveurs nettes de mangue molle et d'ananas vif (genre Victoria), n'est pourvu d'aucune acidité excessive, ni de la moindre douceur opportuniste et souvent rédhibitoire. À ce prix-là, c'est cadeau, et convenable sur les premières huîtres n°3 venues, quelle que soit leur extraction marine, ou bien sur un cabécou pas trop fait, mais doté de mordant. L.M.

     

  • Variations sur "l'art" de ne rien dire (ou peu s'en faut)

    Merci à cette lectrice qui a exhumé soudain ces trois petits textes que j'avais totalement oubliés (variations sur « l'art » de ne rien dire, publiées sur ce blog même à la mi-mai 2008 : archives ouvertes à l’onglet dédié), et que je ressors volontiers, en joignant ces quelques mots de réflexion : À leur relecture, je constate que le texte 2 est bien meilleur que le 1, et que le 3 rivalise avec le 2. Conclusion évidente : cet exercice améliore l'écriture. C'est une sorte de « travail », qui ne consiste pas, comme à l'habitude, à élaguer, condenser, corriger, densifier, tonifier un seul et même texte. Cette façon de faire, en opérant par déclinaison, est avant tout ludique. Et parfaitement... inutile, au fond, n'est-ce pas? Puisqu'il s'agit de « l'art » de ne rien dire. Et comme « c'est bien plus beau lorsque c'est inutile », me souffle Cyrano, cela devient essentiel.
    Nous pourrions nous amuser longtemps ainsi, sans même nous livrer à des exercices de styleà la Raymond Queneau (ou à la manière de Cyrano encore, et sa tirade du nez), mais juste en variant, justement, et à peine, par touches, quelques mots, quelques tournures de phrases :

    1

    22h38 13 mai 2008
    Des fois je me demande si...

    ... Je ne devrais pas écrire, chaque jour, ici, sur ce chien que je nourris (KallyVasco ne portera jamais de collier), des choses comme... les notes qui noircissent mes carnets Moleskine successifs, lesquels s'accumulent sur une table et font la poussière (au moins comme çà, quelqu'un la fait...). Cela donnerait, pour cette fin de journée : Après le désormais traditionnel (et merveilleux) déjeuner du mardi en compagnie de mes deux soeurs, chez La Nonna Inès cette fois, rue de l'Arbalète (ah! le lard de Colonatta!), j'ai repris ma voiture après quatre mois de suspension de permis. Bizarre... Travaillé -comme d'habitude- dans la joie avec Gérard, Marie et Sophie à plusieurs dossiers simultanément. VSD J.O., Rome, 7 erreurs... Puis, à la fraîche, Gérard, trop fatigué, est rentré se coucher. Long apéro vraiment bien, amical et complice à fond, au Café Cassette avec Sophie (préféré, ce soir, au Vieux-Colombier). Ce rade fut l'une de mes annexes lorsque je vivais rue de Rennes. Moments simples et bavards, jusqu'à l'heure de son dîner prévu avec une de ses anciennes collègues. Flâné à St-Germain, l'air était doux, la lumière baissait gentiment, je me sentais bien, si bien. Echoué volontairement parmi les livres de ma pharmacie préférée, du quartier, "L'Ecume des pages", à la recherche de "Diego et Frida" pour l'offrir comme promis à Angélique. "Livre manquant"! Pris (pour ne pas sortir bredouille -je déteste cela), "La Philosophie comme manière de vivre", de Pierre Hadot, immense socratique, et "Rome et l'amour" de Pierre Grimal. Passé à la BNP consulter mon solde, puis acheté deux havanes, nouveaux sur le marché et dont j'ai entendu du bien : l'Obus de Juan Lopez. le module est orné d'une bague sur laquelle j'ai lu, pour la première fois, "Exclusivo Francia". Rentré à 22 heures. Nourri le chat de ma fille (en pension depuis hier soir pour cause de déménagement et de concours divers ici et là). Penser à dîner, mais je n'ai pas faim. Rien ne presse. Plus rien ne presse. Rien, au fond, n'a jamais pressé, ne doit jamais presser. Thé vert à la menthe. Ayo, Léonard Cohen, Catpower. Blog (J'y suis!). Ne pas oublier le réveil : re-boulot dès 8h30 à Montrouge!.. Et voilà.

    Mais cela, à la vérité, ne présenterait, franchement, aucun intérêt. Nous sommes bien d'accord...

    2

    14h23 14 mai 2008
    Deux fois je me demande si...

    (otraversion sur « l'art » de ne rien dire) 

    Le mardi, je déjeune en compagnie de mes deux sœurs. Nous sommes allés chez La Nonna Inès aujourd’hui, rue de l'Arbalète. L’évocation de nos parents disparus a encore besoin de drôlerie pour habiller la tendresse. Elles sont belles, mes sœurs. J’observe notre trio, désormais serré comme un bouton de rose. Il ne saurait faillir. J'ai démarré la voiture avec une impression inédite. Je ne l’avais pas utilisée depuis quatre mois. Suspension de permis. J’ai rejoint Gérard, Marie et Sophie à Montrouge. Nous avons travaillé –dans la joie comme toujours, à plusieurs dossiers. En fin de journée, Marie est partie et Gérard opposa une réelle fatigue à ma proposition d’aller dîner. Nous avons pris un apéritif amical et complice, Sophie et moi, au Café Cassette. Avec Le Vieux-Colombier, ce furent mes annexes lorsque je vivais rue de Rennes. Sophie avait un dîner. Je lus la sérénité sur son visage. Elle manifesta un bien-être raffermi. J’ai flâné à St-Germain avant de rentrer. L’air était doux, la lumière tendre. Je me sentais bien. J’ai échoué à trouver "Diego et Frida", de Le Clézio, à la librairie L'Ecume des pages, puis j’ai acheté un havane orné d'une bague étrange, mentionnant "Exclusivo Francia". Je viens d'arriver, il est vingt-deux heures, je n’ai pas faim. Je nourris le chat de ma fille, pensionnaire depuis hier soir pour cause de déménagement. Rien ne presse. Plus rien ne presse. Rien, au fond, n'a jamais pressé, ne doit jamais presser. J’affale ma voilure, relâche la carcasse, me sers un thé vert à la menthe, allume le havane, lance Ten New Songs de Léonard Cohen, flâne sur mon blog. Note ceci...
    La lune monte. Le ciel paraît noir. Je le sais étoilé. Je prends conscience de mon être-au-monde. Le quotidien empêche de savourer le pur bonheur d’exister. Demain, je me lèverai tôt, prendrai le petit-déjeuner dans le salon baigné de soleil et retournerai aux écritures.

    3

    16h11 14 mai 2008
    Trois fois je me demande si...

    (variétés, suite)

    Mardi. Muriel et Pascale toujours aussi belles. Surtout devant une assiette d’antipasti del nonno. À côté d’elles, les brunes qui passent devant la terrasse paraissent fades. Ce sont mes sœurs, pourquoi ? La voiture sent le renfermé après quatre mois de jachère. Putain de garde à vue (penser à créer ce Prix littéraire que je nommerai Le GAVé. Il récompensera le plus beau récit de Garde A Vue. Avis…). Bosser avec Gérard et les filles me fait aimer le travail autant que la plage. Gérard conduit trop. Ses aller-retour hebdomadaires à Izotges, Gers, le crèvent. Nous n’irons pas au bal, ce soir. En revanche, l’œil malicieux de Sophie invite à décompresser autour de deux Perrier-tranche. Notre amitié cristallise comme un pot de miel au fond d’un placard de résidence secondaire. Elle a un dîner. Sur son visage, je lis une sérénité qui me fait plaisir. J’aime Saint-Germain-des-Près en cette saison, encore basse. Rien ne presse. Personne ne m’attend, excepté le chat de ma fille, à l’appétit vagabond. Havanes, librairie. Enfin échoué, je dépose ma carcasse, sac de marin, savoure mon être-au-monde en regardant le ciel noir que je sais étoilé. Le quotidien oblige à négliger notre conscience du pur bonheur d’exister. Léonard Cohen, un thé vert, mon chien (ce blog). « Et si la littérature était un animal qu’on traîne à ses côtés, nuit et jour, un animal familier et exigeant, qui ne vous laisse jamais en paix, qu’il faut aimer, nourrir, sortir ? » (Roger Grenier). Pour un peu, je me sentirais à la campagne. Manquent les parfums de la nuit : menthe glacée, ronce, terre tiède.

     

  • Trois poèmes en trois affiches

    Voici trois poèmes extraits de Femmes de soie et autres oiseaux de passage (210 pages, Séguier, décembre 1999). L'éditeur avait alors eut l'idée d'imprimer plusieurs affiches de format 30x40 à l'intention des libraires. En voici donc trois, rescapées, scotchées sur un mur, avec la couverture du livre, rehaussée d'une oeuvre de Francine Van Hove intitulée Au soleil :

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     Capture d’écran 2018-04-26 à 14.30.28.pngCapture d’écran 2018-04-26 à 14.31.42.png

     

  • Faute de goût, on mange du merle

    IMG_20180414_092504_resized_20180424_104403483.jpgAttiré d’abord par le nom, eu égard à ma passion des oiseaux, et même à l’affection particulière que je nourris à l’adresse des turdidés (eux qui m’ont jadis tant nourri), puis par l’écho vu plus que lu en musardant sur quelque gazette numérique à la mode se piquant de savoir reloader l’univers de la gastronomie, et enfin par un quartier que j’ai plaisir à voir rajeunir et prendre des couleurs grâce à ses tables accortes – le onzième arrondissement de Paris -, j’ai poussé la porte de Grive, ouvert en novembre dernier, qui est le mois de la migration de ces oiseaux, qu’ils soient mauvis, musicienne, litorne ou draine. Qu’elle ne fut pas ma surprise de voir qu’en fait de grive, il s’agissait d’un merle, plastronnant perpendiculairement, en l'enseigne plantée au mur du numéro 18 de la rue Bréguet, gravé sur d'élégants verres (si jolis que j'en ai acheté 18, à 4€ pièce) ou encore imprimé sur les facturettes. Plus noir que noir et aucunement grivelé.

    « Faute de grives, on mange des merles » : Je poussai donc la porte à l’heure du déjeuner en plein proverbe vantant l’indigence sachant philosopher sur la disette en congédiant les papilles. J’objectai à peine assis, afin de manifester mon étonnement ornithologique. Il me fut répondu en me tendant la carte (courte, elle change souvent au gré de la fraîcheur du marché) que « c’était la même famille ». Certes, un porc d’élevage industriel et un sanglier sont eux aussi de la même famille, comme une tomate et un ananas sont des fruits. Je préférai donc y voir une silhouette en ombre chinoise... Cette absence de souci de la précision laissait-elle augurer un écho laxiste en cuisine ? Nous allions voir. La décoration est fraîche, dans cette salle aux dimensions menues et dont un mur expose des bouteilles d’assez bonne origine, mais convenue dans le quartier (du bio à bobo, mais pas que), avec vente à emporter (vins, huîtres). De vastes peintures figurant des produits (huître, pomme pelée), viennent d’être remplacées par des photographies évoquant notamment la pêche en mer. Couteaux Nontron sur table, du bois un peu partout...

    Allons-y, allons-zo ! Une entrée pour deux attirait : tartare de truite de Banka (la fameuse saumonée de l’élevage en pleine montagne basque de Peyo Petricorena – j’en ai encore dit du bien dans L’Express récemment), voilà qui allait ouvrir l’appétit. Malheureusement, nous n’avons pas retrouvé la subtilité habituelle de la chair de ce poisson dans les petits morceaux crus marinés, ni dans le coeur de truite épais et ferme à souhait. Il ne suffit pas de nommer les « petits » producteurs comme on prénomme les vignerons (ça vous classe), de pratiquer le name dropping des suffisants-à-la-triste-mine-qui-savent, eux, pour qu'un passage en cuisine fasse de tout produit un bonheur dans l’assiette. Là, je fus perplexe, car en fait de transformation, hormis un assaisonnement basique...

    Nous apprîmes que le cochon était de Bayeux, et élevé « à la ferme bio en circuit court », que les huîtres de Saint-Vaast-la-Hougue d'Yvan Dernis étaient « naturelles de pleine mer » (une huître artificielle serait-elle stérilisée?), et les poissons de « pêche durable ». Les herbes, comme l’oxalys, l'oseille rouge et le pissenlit, sont « ramassées à la main », mais nous ne voyons guère comment les cueillir mécaniquement, et le faire avec les pieds présente quelque inconvénient. Alors, oui, bien sûr qu’il est louable, ce souci de « sourcer » convenablement les produits, mais de là à s’agenouiller devant l’adjectif bio (lequel cache tant d'arnaques - Oui, mais bon, c'est cool, tu vois)... Encore faut-il ne pas en faire une carte de visite en forme de sésame, l’habit ne faisant pas le moine. Il faut surtout flatter le (bon) produit comme il convient.

    La côte de porc était hélas sèche, dure, et sans saveur particulière. Le poulet choisi par mon vis à vis idem. Purée de céleri, champignons de Paris ici, pommes de terre là... Herbes et fleurs parsemées pour « la jouer Iñaki » peut-être, mais celles-ci n’épatent plus le chaland. Leur goût, en contrepoint, est en revanche utile, car il fait office de condiment. Les plats déçoivent donc par leur exécution sommaire, leur banalité dans la construction, leur manque de pertinence, et avant tout par leurs saveurs en berne. Nous n’avions évidemment pas envie de « tester » une table en prenant une douzaine d’huîtres (22€). J'hésitai cependant à prendre des couteaux en entrée, et les coques aussi... J'y retournerai afin de me risquer sur le homard, et tenter le lieu jaune : pleine mer en avant toute !

    Quant au service, il est, comment dire... dans la lune, sinon distrait – mais fort aimable. LesCapture d’écran 2018-04-24 à 19.19.26.png prix sont chouia marxistes (Thierry), eu égard aux paramètres (notoriété, réputation), soit disproportionnés. Et, justement, les portions sont de surcroît chiches. Comptez 8 à 12€ l’entrée, 19 à 22€ le plat, 10€ le dessert (20€ l’assortiment de fromages), le verre de vin est à partir de 5€ (bien). Un acte de grivèlerie tenterait le malhonnête. Au lieu de quoi j’ai filé (pas loin de) cent sacs au toubib, pour parler comme Le Mexicain des Tontons flingueurs, qui sait être grivois. Grave. L.M.

  • Pourquery l'ironiste

    Capture d’écran 2018-04-14 à 22.20.45.pngAvec En finir avec l’ironie ?, le journaliste et écrivain Didier Pourquery signe un salutaire éloge d’une passion française, voisine de palier du second degré : Résistance, curiosité, agilité, légèreté, contrôle, dans le désordre, voilà toute l’actualité du second degré comme art martial essentiel. Nous voici prévenus, avec ce brillant mode d'emploi en 160 pages de l'antidote majeur à toutes les doxas.

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    L'essai est tonique et drôle, qui dissèque un mal, une sorte d'insolence ou de mauvais esprit (qu'Emmanuel Macron fustigea dans son discours du 7 mai 2017), et qui se trouve pile-poil dans le collimateur des suffisants, des tristes sires, des allergiques à l’humour qui décape et autres adeptes du politiquement correct...

    L'apologie de l’ironie de Didier Pourquery cadre d’emblée : Le système ironique est un état d’esprit, une attitude, un regard légèrement distancié, un sourire en coin, une construction qui relève de la fantaisie... L’ironie n’est pas non plus de l’humour : Il s’agit simplement de prendre du recul face aux "choses graves", de remettre en question(s) le "bon sens". Ce que le philosophe Vladimir Jankélévitch (auteur notamment de L'ironie, Champs/Flammarion) appelait « la bonne conscience joyeuse de l’ironie » est un piège à vaniteux, précise Pourquery. Nous savons depuis Socrate, « éternel casse-pied » comme le surnomme l’auteur, et sa fameuse ironie consistant à désarmer le sophiste en pratiquant la maïeutique (l’art d’accoucher les esprits, comme un obstétricien de l’âme), que le second degré fait réfléchir en détruisant les illusions, les hypocrisies. (...) L’interrogation systématique et paradoxale est le cœur de l’ironie. En feignant l’ignorance et en semblant détaché, Socrate combattait la médiocrité et la facilité des idées toutes faites. L’ironie est donc une arme salutaire contre la morgue ambiante et les discours tordus. L’antiphrase est l’une de ses munitions favorites, avec la litote, l’hyperbole et autres figures de style. Ou encore la boutade.

    Résister et rester léger

    Pourquery rend hommage aux princes du second degré, de Søren Kierkegaard à Sacha Guitry, en passant par Mark Twain, le-regretté-Pierre-Desproges, Woody Allen et ... le Gorafi ! Sans oublier des « mouvements » : le kitsch, le camp. Il prend soin de distinguer l’ironie de la dérision – qui est une moquerie teintée de mépris. Et du cynisme des enfants de Diogène, lesquels foisonnent en politique et à la télé, mais qui sont bien plus arrogants que l’inventeur de cette attitude, n’étant pas du même tonneau... Les ennemis du second degré, seconde partie du livre, passe en revue les sérieux... qui se prennent au sérieux, tous ceux que le doute n’habite pas, les chiennes (comme les chiens) de garde, les intégristes de toutes obédiences vouant aux gémonies le Voltaire piquant et agaçant, tous les indignés qui s’imaginent détenir le monopole de la sincérité, les sectaires, les Khmers rouges ou verts, les néo-staliniens (qui sont légion), sans oublier les nouveaux donneurs de leçons qui officient sur Internet et que l’on appelle les trolls. Le troll est un imbécile digital, écrit Pourquery. C’est un drôle de drolle (pour parler Bordeluche) qui se pose en policier plumitif de la morale (mais laquelle ?), et qui ne laisse aucune chance à la nuance et au paradoxe. Et l’auteur d’ajouter : Le Net, c’est la cage aux trolls. Certaines pages sont tordantes, comme l’idée du « déjeuner de cuistres » (pour changer du dîner de cons), campé comme un passage des Caractères de La Bruyère. Face à « la marée montante de la bêtise », aurait dit Albert Camus, l’ironiste, qui n’est jamais dupe, résiste. Comme l’alu ! Sa grande force est de savoir rester léger. La dérision cogne, le cynisme flingue et l’ironie renverse. L’ironie met l’adversaire "sur le cul". Poids légers... L.M.

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    Didier Pourquery, En finir avec l’ironie ? Robert Laffont, coll. Mauvais esprit, 17€

    À propos d'autres ouvrages de Didier Pourquery évoqués ici => 

    https://bit.ly/23m6av0 -  https://bit.ly/1Zlqx7G - https://bit.ly/1xiBUAD  

     

  • Le Déon d’Authier

    Bon sang ! Voilà que le nouveau roman de Christian Authier, au titre un peu moins saganien que d'habitude, « Des heures heureuses », et où il est question du monde des vins naturels, est annoncé chez Flammarion (il paraît le 2 mai). Il était donc temps que je récupère « Les Mondes de Michel Déon », trop longtemps prêté, parce que c’est un livre important, et que cela faisait un moment que je voulais écrire le papier ci-dessous. 

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    Capture d’écran 2018-04-11 à 11.58.01.pngIl y avait le Déon de Pol Vandromme et celui d’Éric Neuhoff, voici celui de Christian Authier. « Les Mondes de Michel Déon » (Séguier) n’est pas une biographie ordinaire. Ce n’est pas non plus une hagiographie. C’est un voyage sentimental dans l’univers de l’auteur des Poneys sauvages et du Taxi mauve. Un « voyage en Déonie », comme l’écrit lui-même Authier. L’auteur prévient d’emblée son lecteur : la nostalgie qui irrigue les livres de Michel Déon n’est pas rancie. Elle se conjugue au présent. Il lui était redevable, car il sait qu’« il n’est pas donné à tout le monde de rencontrer un écrivain qui a illuminé votre jeunesse, qui vous a chuchoté à l’oreille durant des journées et des nuits de lecture des histoires vous aidant à vivre. » D’autant qu’à l’opposé de nombre de gensdelettres imbus, égotistes, vaniteux, Michel Déon incarne « une élégance, une générosité, une modestie qui faisaient de lui un seigneur. » Durant toute sa vie d'écrivain (enfin) reconnu, cet auteur pudique et discret, stendhalien et gionien, jamais cassant ou froid comme d’aucuns le croient encore, n’aura eu de cesse de déceler, de flatter et de soutenir les jeunes talents, de militer en leur faveur, de convaincre les différents jurys littéraires auxquels il a appartenu d'attribuer en chœur des récompenses encourageantes, fut-ce le modeste Prix Jacques-Lacroix de l’Académie française. Les enfants de Déon sont aujourd’hui aussi nombreux que reconnaissants. Authier, lauréat du Roger-Nimier en 2006, est de la bande.

    Collants clichés

    Déon reste associé à des clichés adhésifs et c’est dommage, puisque réducteur. Il y a d'abord Déon le Hussard, compagnon de route et de déroute de Nimier, Blondin, Laurent et autres désengagés viscéraux : Haedens, Vailland, Hecquet, Marceau, Mohrt, Nourissier, Curtis, Perret, Dutourd, et même Frank... Cette droite buissonnière et mousquetaire, celle des copains d’abord pour unique cause, « désinvolte, rieuse, frondeuse », précise Authier, anarchisante, ironique, insolente et anti sartrienne, celle qui disait « savoir désespérer jusqu’au bout » (Nimier), plaidait pour « l’amour vagabond » (Fraigneau), cette génération romanesque et mélancolique, allergique à « la politique dans un roman » (Stendhal), comme à la morgue du Nouveau Roman et autres postures mortifères et nauséeuses, et dont « la panoplie littéraire » (Frank) était taillée comme un costume trois pièces : « les voitures rapides, l’alcool et les jolies femmes ».

    Parmi les autres clichés, il y a Déon le Grec, et Déon l’Irlandais... Lors que l’auteur de Je me suis beaucoup promené, de Bagages pour Vancouver et de Je vous écrit d’Italie... n’a pas consigné que sa vie à Patmos, Spetsai et dans le Connemara. La Corrida, par exemple, évoque les États-Unis. Car Déon était un bourlingueur qui aima partir et découvrir le Portugal, le Brésil, le Maroc ou l’Espagne à la manière d’un Valery Larbaud. Ses retours dans ces contrées lui procureront le désagrément du voyageur qui a connu des terres plus ou moins vierges, devenues la proie d’un tourisme massif et mal élevé étant parvenu à faire plier des pays somme toute corruptibles. Alors, lorsque Déon rejoint l’Académie française, on le suppose rangé des avions et des Liners. Il repart aussitôt, et nous envoie des livres tantôt sensuels et solaires depuis l’Italie « pour répondre au besoin irrésistible de vivre les histoires que d’autres n’ont pas toujours su me raconter », tantôt graves et crépusculaires comme le splendide La Montée du soir. Authier rappelle avec justesse que le roman, pour Stendhal, est « un miroir promené le long d’une route », et que ceux de Déon, comme il l’a dit lui-même, « témoignent d’une époque, fut-ce souvent à contre-courant ». Une époque « où les femmes laissent des regrets et où les hommes tiennent parole ».

    Maurras et de Gaulle

    D’aucuns vouent aux gémonies un Chardonne, un Morand, un Drieu tout en fichant la paix à Céline et mettent Déon dans le même panier au motif que ce dernier a adhéré, dix années durant, dès l’âge de 14 ans à l'Action française (en prenant sa carte le 7 février 1934 des mains du futur comédien François Périer), par fidélité à une certaine idée du royalisme et à la figure tutélaire de Charles Maurras, antisémite notoire (que l’on ne commémorera pas cette année, au nom d’un sectarisme gouvernemental des plus obtus, confondant commémoration et célébration). L'ancien secrétaire de rédaction (de 1942 à 1944) du journal L'Action française, ne doit évidemment pas masquer l'écrivain qu'il devint. D'aucuns lisent ou relisent le Voyage au bout de la nuit en continuant d'ignorer les essais nauséabonds de Céline comme Bagatelles pour un massacre. Et Authier de préciser que si l'Action française soutint Pétain, elle rejeta la politique de collaboration mise en oeuvre par Vichy...

    L’un des mérites du livre de Christian Authier est justement de nous éclairer sur des pans méconnus de la vie de Déon. Qu’il s’agisse de fêlure amoureuse : les pages consacrées à Olivia/Gloria et la place unique que cette femme occupa dans le cœur de l’auteur de Je ne veux jamais l’oublier, sont aussi tendres qu’enrichissantes, et puis on y voit Déon « l’écrivain du bonheur » - autre cliché tenace - au Pays basque... « L’amour ne triomphe que dans le souvenir. Le roman est là pour le sauver du désenchantement ». Ou qu’il soit question d’engagement indéfectible. L’Algérie française, par exemple, a mobilisé quatre de ses livres, comme Mégalonose ou bien sûr L’Armée d’Algérie et la pacification, et elle est présente dans trois autres. Déon découvre cette terre en avril 1958, et la visite dans les moindres recoins. Adversaire de l’amalgame qui a encore cours, il précise : « C’est parce que les Français d’Algérie ne sont pas tous de gros colons prévaricateurs, mais de petits cultivateurs, de modestes artisans, des chauffeurs de camions ou des maçons que l’Algérie – à qui la découvre – apparait soudain comme une réalité française, par ses défauts comme par ses qualités. » Lorsqu’il publie pour la première fois à La Table Ronde de Roland Laudenbach, la maison d’édition sise alors au 40 rue du Bac est un repaire très Algérie française (Susini, Brune, Soustelle, Bidault, Héduy, Laurent en sont), voire OAS. En tout cas très anti-gaulliste (le de Gaulle de la trahison d’Alger et du parjure d’Évian), mais pouvant être gaullien par ailleurs, comme on est justement maurrassien, et sachant rendre hommage sans coup férir à Bastien-Thiry ainsi qu’à Degueldre.

    Fêlures d’enfance

    Du Déon journaliste, une opinion peu rigoureuse ne retient que sa chronique théâtrale à Aspects de la France, alors qu’il fit longtemps flèche de tout bois (ou plume de toute encre) afin de nourrir sa famille, de Marie-Claire et ELLE à Sud-Ouest Dimanche... Tout en travaillant longtemps dans l’édition, notamment chez Plon, puis comme bras droit de Laudenbach à La Table Ronde.

    Mais le Déon le plus authentique se trouve encore ailleurs. « Nos plus ineffaçables chagrins sont d’enfance. Le reste de l’existence se passe à les défier ou à redresser les ruines », écrit Déon le fils unique dans un petit livre éclairant sur les déchirures durables, et injustement méconnu, La Chambre de ton père. Il faut le lire juste avant Parlons-en..., conversation précieuse entre un père et sa fille, Michel et Alice Déon, devenant une confession au fil des pages. Nous y lisons par exemple ceci : « Avec quoi écrivons-nous nos romans ? Avec des larmes séchées, des rires étranglés, des joies fugaces et avec les amertumes que laissent les espérances trahies. » Tout Déon.

    Authier nous apprend également que Michel Déon rencontra Chantal Renaudeau d’Arc (qui devint sa femme le 15 mars 1963), un soir de réveillon 1957 chez Christine de Rivoyre, autour de trois kilos de truffe... C’est ce genre d’anecdotes qui rendent la lecture du Déon d’Authier si charmante. C'est de savoir par exemple qu’Alice (qui préside aujourd’hui les éditions de La Table Ronde) a grandi en Grèce, un pays figurant une longue escale dans la vie de « nomade sédentaire » (Pol Vandromme osa l’oxymore) que fut Michel Déon. L’écrivain a trimbalé sa petite famille de Spetsai à Galway, soit là où « un peuple a su préserver sa singularité face au rouleau compresseur de l’uniformisation. » Menant une vie simple face à la Méditerranée, puis au cœur des marais verts de Tynagh. Une vie « à la fois humble et aristocratique », précise Authier dans cet hommage de 190 pages qui dresse un portrait inoubliable de l’expression même de « la gratitude, l’élégance, la franchise du cœur mâtinée de pudeur : c’était Déon. » L.M.

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    Les Mondes de Michel Déon. Une biographie, par Christian Authier (Séguier), 21€