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Linguistique

  • Tripes & boyaux selon Blandine Vié

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    Blandine Vié est une journaliste épicurienne et auteur(e) ès art de vivre de plus de 150 livres sur le motif. J’ai d’ailleurs eu le plaisir de publier jadis certains de ses articles dans le magazine Gault-Millau que je pilotais, et deux livres en tant qu’éditeur chez editis, tel que « 100 recettes pour séduire » au sujet de la cuisine aphrodisiaque. Autrement dit, je connais l’animatrice du succulent site gretagarbure.com. Fidèle à ses marottes, notamment après un livre sur les « Testicules » qui fit date (aucune contrepèterie là-dessous), en voici un nouveau, intitulé « Tripes & boyaux » à l’enseigne du Cherche-Midi. Sous-titré « L’insolite et insolente cuisine culturelle du ventre ». Il s’agit d’un superbe, riche, copieux volume débordant de bon gras et de joie, mais avant tout d’érudition et de subtilité, car Blandine explore la langue, les traditions, la mémoire du ventre, notre second cerveau. Il y a du populaire, beaucoup d’esprit paysan dans ces pages ruisselantes de mets qui – personnellement – me font inévitablement craquer lorsque j’ai faim et que j’en aperçois. Rognons, ris de veau et d’agneau, cervelle, foie, tripes, tripoux, tablier de sapeur, langue, tricandilles, grenier médocain, sanquette, crépinette, andouille et andouillette, gras-double, oreilles, groin, tétines, cojones de toro, tête, pieds, jésus, j’aime tout ! Ce livre est un miracle qui dépasse l’évocation du saucisson et du boudin, car son auteure pense en mangeant, réfléchit en cuisinant, s’interroge en écrivant, en appelle à l’histoire, à l’art autant qu’au lard, ne manque ni d’humour ni d’audace, voire d’insolence puisque cette cuisine-là s’attache au caché, révèle les intérieurs, soit tout ce que les animaux ont dans le ventre – et c’est truculent, toujours. C’est aussi une encyclopédie du secret et du salé que nous tenons entre les mains. Le premier chapitre a pour titre « Histoire, mythologie et symbolique des boyaux de l’Antiquité à nos jours ». Du très sérieux. Jamais pontifiant. Simple et percutant, car très bien écrit. Démonstratif sans être didactique. On s’enrichit en lisant Madame Vié. Savez-vous par exemple que dans l’Égypte ancienne – et pas qu’elle -, les boyaux de mouton étaient utilisés comme préservatifs ? Cette débauche de savoir met de surcroît furieusement en appétit au fil de ces pages truffées de références littéraires – Blandine possède une immense culture -, car les plats pourvus d'étranges saveurs en génèrent depuis toujours. Elle n’oublie pas de livrer quelques recettes comme celle d’estomacs de cochon confits et citron vert de l’ami Éric Ospital. Fidèle à son amour de la langue française, Blandine nous offre une roborative et délicieuse partie de 115 pages consacrée aux mots et expressions des boyaux et des tripes. Un lexique singulier et des plus précieux, très « gourmot » ai-je envie d’écrire, afin de connaitre les secrets de la signification de tous les termes que l’on emploie couramment et qui proviennent du jargon boucher - « chair-cuitier ».  Jouissif.  Tout amateur de tripailles sait par ailleurs combien partager en couple des plats canailles est un acte somptueusement gourmand, et surtout chargé d’une rare sensualité. « Penser à récurer des intestins pour les fourrer est tout de même une sacrée trouvaille », lit-on. Cette phrase résume une démarche humaine ayant généré une modeste industrie boyaudière que d’aucuns battent aujourd’hui en brèche au nom de l’intolérance, à coups de steaks de soja et de sachets de quinoa. D’ailleurs, j’achèterai un exemplaire supplémentaire de ce précieux ouvrage pour le cas où je croise un jour un végan - afin de le lui offrir, d’observer sa réaction, puis de guetter sa conversion sans y croire bien sûr. Et j’ai tout à trac envie d’assister à un « pèle-porc » ou tue-cochon, puis de ripailler avec d’irréductibles compagnons hédonistes et quelques gastromaniaques aussi curieux qu’éclairés dégustant aux tables voisines. L.M.

  • Sur le parler pied-noir

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    J’étais chaleureusement invité à participer à une sorte de colloque ayant pour thème « le parler des Français d’Afrique du Nord, un melting-pot linguistique méditerranéen », soit « le parler pied-noir », thème qui me touche particulièrement IMG_7975.jpegpuisque j’ai écrit un livre sur le sujet qui vit toujours en librairie, trente-six ans après sa première publication (Rivages, 1989, Payot, 2017, 192 pages, 8€). Cela se passait au CDHA, le Centre de documentation historique sur l’Algérie (française), sis à Aix-en-Provence, les 15 et 16 novembre derniers. Cet organisme est des plus dynamiques, et des moins nostalgériques façon couscous-lacrymal-d’un-là-bas-perdu-la-purée-d’nous-z’ôtres.

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    Anne-Marie Perez

    Essentiellement animé par une tonique équipe issue de la génération des années 1962, le CDHA, piloté par l’énergique Anne-Marie Perez (et présidé par Martine Ivara-Deveney), œuvre à entretenir la mémoire des années 1830-1962 en collectionnant un tombereau de témoignages, livres, journaux, documents, objets de toute sorte, soit tout ce qui constitue un patrimoine précieux, un capital mémoriel irremplaçable et à thésauriser coûte que coûte. Le stock déjà acquis est aussi considérable que l’accueil fait à de chercheurs du monde entier intéressés par le sujet. L’espace dédié s’avère formidablement confortable.

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    C’est donc en son cœur que les débats, spectacles, conférences, tables rondes eurent lieu deux jours (de liesse) durant. J’en fus réjoui. Parmi les temps forts, il y eut une conférence de l’historien Jean Monneret sur l’interaction linguistique, une autre de l’universitaire vénitien Alessandro Costantini sur le pataouète et la littérature, plusieurs interventions poétiques de Paul Monnier – homme des « mots enfouis » qu’il sait ressusciter avec gouaille et talent, une synthèse subtile en forme d’hommage sensible du psychologue des âmes exilées Hubert Ripoll, un long conte touchant de Nicolas Bourdon, « Et Pataouète et Patatras », des choses comme ça, diverses, et notamment un formidable hommage rendu par Gérard Crespo au poète injustement oublié Gabriel Audisio, « frère de soleil » d’Albert Camus, Max-Pol Fouchet, Emmanuel Roblès et d’autres... et mis en lumière via des lectures croisées de Isabelle Lillo, Amalia Escriva et Paul Monnier notamment. Deux jours de bonté, de beauté, de partage, de souvenirs, d’amitié et de gaîté simple. On en redemande. L.M.

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    Ma pomme, Stéphane Sarrat (médiateur), Nicolas Bourdon et Sophie Colliex

     

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    NicolasBourdon

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    Paul Monnier (premier rang, au centre)

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    "é oilà !"

     

    Post-scriptum : Lisez l'interview donnée par Boualem Sansal au Figaro (paru ce matin), et dont voici un extrait :

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  • De Roland Barthes

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    "Il est un âge où l’on enseigne ce que l’on sait ; mais il en vient ensuite un autre où l’on enseigne ce que l’on ne sait pas : cela s’appelle chercher. Vient peut-être maintenant l’âge d’une autre expérience : celle de désapprendre, de laisser travailler le remaniement imprévisible que l’oubli impose à la sédimentation des savoirs, des cultures, des croyances que l’on a traversées. Cette expérience a, je crois, un nom illustre et démodé, que j’oserai prendre ici sans complexe, au carrefour même de son étymologie : Sapientia : nul pouvoir, un peu de sagesse, un peu de savoir et le plus de saveur possible".

  • le parler pied-NOIR

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    Face à la marée montante de la bêtise (Camus), à l'indigeste inculture ambiante, au manque abyssal d'intelligence, à la caricature de notre humanité, à la grossière et brutale, violente et radicale montée des ignares fiers de l'être, face à la barbarie, aux bipèdes proches des bovins rescapés de l'abattoir pour des raisons inavouables, face au mépris forcément assumé pour la sensibilité, le respect de l'Autre, le tact, l'écoute, le dialogue, face au péril de l'ensauvagement galopant de notre société des Lumières et de l'esprit, du trait, de l'humour, de la dérision, de l'autodérision, de l'ironie - arme suprême contre toute forme de bêtise -, de l'intelligence fraîche, tendre, lettrée, fine et directe, contradictoire et duettiste, provocatrice par goût de la diatribe, du pamphlet, du frottement des cervelles cher à Montaigne en voyage, face à notre Histoire, notre Culture pluri-millénaire, face aux connards qui sont Légion, qui nous étouffent par leur nombre et leur absence de savoir-vivre, leur irrespect fondamental, face aux violents qui prolifèrent et pratiquent leur activité gratuitement en vous cassant la gueule comme ça, pour rien, les fats, face aux terroristes en tout genre - du plus meurtrier, solitaire et malade mental, à l'extrêmement meurtrier, organisé, en bande, et/ou ayant fait allégeance à la lie de ce siècle -, face à face, je me demande bien comment, si je devenais sujet de soumission (ce mot étant devenu à mon esprit le plus important depuis la parution du livre éponyme, si clairvoyant, prophétique de Michel Houellebecq, et ce concept-là, je le précise haut et fort, n'a rien à voir avec un mouvement politique frelaté d'origine - récupérateur et bassement opportuniste -, terriblement stalinien, aux accents dictatoriaux, né en terreau bobo il y a quelques années)... Je me demande donc bien comment je devrais changer le titre de mon long-seller, constamment réimprimé depuis sa première publication en juin 1989, repris en format de poche en janvier 2017. Agatha, tu dois bien avoir une idée, non, avec tes 2x5 Petits nègres, qui viennent d'être contredits par ta pleutre descendance ? Et toi, Henry Beyle (Stendhal), est-ce que Le Rouge et le gris foncé, pour titre de ton oeuvre merveilleuse, te conviendrait-il ? (Je sais, je sais, tu réponds : c'est une blague, ou bien vous marchez tellement bien sur la tête que vous êtes devenus pathétiquement risibles). Si je continue en égrenant les exemples (seulement) de titres de livres sujets à caution face aux nouveaux censeurs, la liste va être très longue. Autant que celle de la monumentale connerie des nouveaux procureurs improvisés sur les réseaux sociaux, cette plaie purulente dotée d'un Q.I. d'huître tiède, mais au potentiel terrorisant explosant l'échelle de Richter, s'il s'agissait de secousse sismique. Mais c'en est une, et nous n'y prenons pas assez garde. L'alternative? Charles de Gaulle disait à son Président du Conseil, et donc indirectement aux Ministres (si sa ligne politique ne leur convenait pas. Autre époque, celle de l'État, c'est moi. Et ça avait de la gueule) : Soit on se soumet, soit on se démet. Là, le schéma est autre : soit on continue de se soumettre, soit c'est la guerre civile à l'horizon. Les cons, ça ose tout, et c'est d'ailleurs à ça qu'on les reconnait (Michel Audiard). Et nous n'avons plus beaucoup d'effort à faire pour les reconnaître tant ils sont nombreux, omniprésents, arrogants comme la corneille à l'égard du moineau domestique en milieu urbain, et même de l'homme devant une poubelle publique (ici, l'éthologie est éclairante, mais c'est un autre sujet. J'y viendrai). J'ai - donc - publié Le Parler Pied-Noir (Rivages, 1989, Petite Bibliothèque Payot, 2017). On fait quoi ? Moi, je garde le titre, évidemment. Et j'emmerde copieusement les cons, cela va de soi. L.M.

  • En relisant Del Castillo

    Capture d’écran 2018-01-06 à 15.01.05.pngCapture d’écran 2018-01-06 à 15.07.17.pngPour bien parler une langue, il ne suffit pas d’en connaître le vocabulaire et la grammaire sur le bout des doigts ou plutôt des papilles. Il faut encore connaître ses mots qui sont autant de concepts singuliers, capables de définir l’âme d'un peuple. Ainsi de l’Espagnol. Quelques exemples parmi beaucoup d’autres :

    Nada. Rien, mais plus encore. Un sentiment. « Un songe éveillé, une contemplation, voire une méditation, une espèce de tristesse mêlée de terreur, une volupté amère. Une moue boudeuse » (Michel Del Castillo). Une attitude attirante. Une défense. Une métaphysique. Rien à voir avec le néant. Plutôt le vide imparfait. Quelque chose comme ça.

    Cortesía. Au-delà de la courtoisie. Plus que la politesse. Un art de vivre en commun forgé au fil des siècles.

    Quiero : Je veux. J’aime. Tout ensemble. Volonté et désir se rejoignent. Tendent vers la possession. Idem pour Esperar : à la fois attendre. Et espérer.

    Quedar bien. Faire une belle sortie. Y compris en quittant ce monde, si possible. De tous les gestes, le dernier n’est-il pas le plus important, sinon le plus émouvant… Mais c'est au quotidien, dans les petites attitudes, que l'on apprend à quedar bien.

    Castizo. Un mot évoquant la caste, la noblesse. Une certaine pureté. Et la Castille. C’est la vivacité, la grâce et l’élégance réunies. De caste, de race. Nous pouvons aussi voir dans cette attitude (Miguel de Unamuno approfondît le sujet) la vocation universaliste de la province la plus pauvre de la Péninsule. Ne parle-t-on pas le Castillan (par opposition au Catalan, au Basque)?

    Honor y honra. L’honneur est à distinguer du sens de la dignité. Subtilité.

    Aguante. Endurer, ou supporter, mais avec fierté. Maîtrise. Résister avec impassibilité et dédain. Très torerista. Pour être précis, très Manolete.

    Zarzuela. Pot-au-feu de pescados y mariscos. Ronce. Et aussi le plaisir naïf de l’abandon, propre au peuple, quand une morale bourgeoise laisse engoncé dans la retenue. Et ce n’est pas encore la vulgarité. Plutôt un lâcher-prise cathartique.

    L.M.