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Revenons au Bordeaux

Je confesse avoir sacrifié à une triste mode, celle du « Bordeaux bashing », du temps que je sévissais encore sur le sujet vins dans les gazettes, notamment L’Express, Tanin, Grand Seigneur, « M » Le Monde, ailleurs... Elle était idiote, cette manière bobo de snober, de vilipender, de conchier, de mépriser un monument, au prétexte que les châteaux bordelais demeuraient « fermés », froids, distants, suffisants, et leurs vins chers, voire très chers, somme toute moins intéressants qu’on le prétendait depuis des siècles – surtout par rapport aux AOC en plein essor de la vallée du Rhône, du grand Sud-Ouest, du Val de Loire, d’Espagne, d’Italie, de partout, et de toute façon ils étaient de longue date tournés vers « l’export », soit dédaigneux des papilles de la nation. Le mouvement prit de l’ampleur dans la profession. Cavistes, restaurateurs, bars à vins, mes copains de tire-bouchon, tous nous nous moquions très imbécilement de la planète des vins de Bordeaux. Nous boycottions. Puis, je me suis retourné, j’ai réalisé que, durant les douze années que j’avais vécues à Bordeaux, et où j’avais forgé mon palais en dégustant pour le travail et le plaisir dans cent et un châteaux, je m’étais même acculturé au Merlot et aux Cabernets, une certaine architecture organoleptique avait poussé, grandi en moi. Quittant Bordeaux fin 1992, je redécouvrais Syrah, Mourvèdre, Cinsault, Sangiovese, Tempranillo, Viognier, Chenin, Chardonnay, d’autres, dans les régions qui les magnifient avec maestria. Je commençais à renier, ce qui est manifestement déloyal.

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Bref, trois flacons bordelais de non modeste extraction sont venus secouer mes papilles ces derniers jours, à la faveur d’envois dont ma boîte aux lettres se réjouit.

Le premier porte le prénom de mon fils, mais en référence à une couleur que je ne connaissais pas. Le « bleu Robin » désigne celui d’une argile, mêlée au silex et aux calcaires du sol et du sous-sol où naît ce vin de Castillon Côtes de Bordeaux (2020, 23€). L’appellation a le vent en poupe, grâce à de sérieux vignerons comme Jan Thienpont *, lequel, en 2018, fit renaitre de ses ruines ce bijou nommé Robin, situé à l’extrémité Est de l’appellation. 100% bio, composé de 80% de Merlot, 10% de Cabernet Franc, 5% de Cabernet Sauvignon et 5% de Malbec évoluant sur un domaine agroécologique, c’est un rouge gourmand, possédant du claquant, de la fraîcheur et une belle concentration. Fruits rouges et noirs au nez se retrouvent en bouche augmentés d’une note légèrement épicée du meilleur effet.

Le second est un Haut-Médoc, Moulin du Château La Lagune (2021, 19€. Label Biodyvin attribué au domaine cette année-là. En conversion biodynamique, La Lagune est un 3e Grand Cru Classé en 1855), propriété de la charmante viticultrice Caroline Frey, même si c’est sa sœur Delphine qui conduit le Moulin depuis 2019. À une centaine de mètres du célèbre château, se trouve un moulin à vent, d’où le nom de ce second vin à l’étiquette bleue splendide, illustrée d’une huppe fasciée posée sur une tour, et d’insectes notamment : le minéral, le végétal et l’animal sont délicatement figurés, comme pour signer la féminité du domaine et l’accent mis sur la nature. Le sol est de graves légères et de silice qui apportent grâce, équilibre et finesse aux cépages. 51% de Cabernet Sauvignon, 42% de Merlot et 7% de Petit Verdot compose cette cuvée ayant passé un an en fûts, dont 40% étaient neufs. Sa robe rubis semble de sortie pour une soirée élégante. Le nez de fruits rouges tire sur la légère acidité de la groseille. Une grande fraîcheur en bouche comme un regard franc ou une note juste achève de nous séduire.

Le troisième appartient à la famille du comte Léo de Malet Roquefort, et se nomme château Chapelle d’Aliénor by La Gaffelière (2020, 9,5€), anciennement château Chapelle Macaran. Avec La Gaffelière, nous sommes en AOC Saint-Émilion (1er Grand Cru, situé entre les collines de Pavie et Ausone), mais cette Chapelle est classée en Bordeaux Supérieur. 60% de Merlot et 40% de Cabernet Franc composent une cuvée rouge attractive qui naquit sur 52 ha d'un sol argilo-calcaire. Robe profonde, nez de cerise et de prune, tanins denses mais souples, rondeur et soyeux en fin de bouche. Pas fou quand même, mais un bon rapport qualité/prix.

Capture d’écran 2025-05-05 à 11.02.49.pngCapture d’écran 2025-05-05 à 11.02.18.pngCapture d’écran 2025-05-05 à 11.45.44.pngCapture d’écran 2025-05-05 à 11.42.27.pngCapture d’écran 2025-05-05 à 11.09.28.png

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’escorte littéraire était composée du nouveau roman de l’exquis Jean Le Gall, « Dernières nouvelles de Rome et de l’existence » (Gallimard, Hors série Littérature) ou la vie de Nicola Palumbo qui démissionna de la tête d’un parti politique révolutionnaire pour s’engager comme simple vendeur de canapés. Le regard suraigu que l’auteur porte sur les différentes facettes de la société romaine des années 1969 et suivantes est percutant et fin. Dès les premières pages, Nicola rencontre « La » Mangano (Silvana) et un dialogue de séduction s'engage parmi les canapés convertibles. La littérature permet tout. Nous pensons aux comédies italiennes à la Risi ou Sorrentino et la figure dilettante, ironique, libre de l’acteur Toni Servillo semble s’inviter entre les pages. Nous y reviendrons, car sa lecture n’est pas achevée. Rappel : le précédent livre de Jean Le Gall, coécrit avec Jean-Paul Kauffmann et Jean-Luc Schilling, « En défense des vins de Bordeaux » (Le Cherche Midi) comme son titre l’indique, partait en guerre contre le Bordeaux bashing afin de réhabiliter avec sérieux et talent l’une des très grandes régions viticoles que compte la civilisation du vin, dans les verres ainsi que dans les esprits.

Jean-Noël Rieffel signe son second opus avec « Aimer comme un albatros » (Equateurs), où il est question comme précédemment de sa passion pour les oiseaux et surtout sur les bienfaits que ceux-ci font à l’âme. En toile de fond, il y a un divorce douloureux. Très douloureux. Et en surface, léger comme la plume et délicat comme l’aile de géant du roi de l’azur cher à Baudelaire, il y a le pansement merveilleux que procurent donc les oiseaux à qui sait les observer. Le tout enveloppé dans les livres enchanteurs de Maurice Genevoix. Et le lit de la Loire, si chère à Jean-Noël.

Afin de prolonger cette lecture, il y a l’intéressant « Ornithérapie » de Philippe J.Dubois et Élise Rousseau (Albin Michel), ou comment réduire son stress en prêtant attention aux oiseaux, à leur chant, à leur vie. Les observer chaque jour, les écouter la nuit, fait beaucoup de bien – j’en suis convaincu depuis ma plus tendre enfance... (Certes, ce titre peut sentir le faisan de rayon développement personnel, l’attrape-nigaud égaré, mais non. On y croit car nous pratiquons).

Pour finir, la compilation d’une soixantaine de chroniques littéraires parues dans L’Express du maître en la matière (avec Renaud Matignon), Angelo Rinaldi, est un cadeau du ciel. « Les roses et les épines » (Éd. des Instants) clin d’œil sonore aux « Roses de Pline », roman du même auteur, analyse les livres, ausculte les écrivains, les hisse au pinacle ou bien les descend en flammes, mais toujours avec une plume étincelante. François Nourissier avait dit de Julien Gracq qu’il était le patron (des écrivains. Un écrivain pour écrivains, en quelque sorte). Nous pouvons dire que Rinaldi est le patron des critiques. D’Aragon à Zweig en passant par Camus, Voltaire, Drieu La Rochelle, Gadenne, Flaubert, Vialatte, Léautaud et cinquante autres, ce recueil précieux figure une leçon d’intelligence et de style.

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Escorte musicale : Now we are free, thème du film « Gladiator », de Ridley Scott, une musique composée par le grand Hans Zimmer, à écouter en boucle en lisant en écrivant (et en dégustant). Cliquez là => Gladiator

L.M.

* Un nom qui résonne à Pomerol et en Francs Côtes de Bordeaux.

 

 

Commentaires

  • C'est vraiment bien de savoir et pouvoir revenir sur ses propres erreurs et être capable, en se remettant en question, de découvrir de nouveaux horizons ou, en tous cas, des horizons que l'on avait plus ou moins ratés. Bravo. Et bravo encore et aussi toujours pour cette association permanente avec la littérature; quoi qu'il arrive. Cela me touche particulièrement, je dois le dire.

  • Merci, cher André Boeuf. Oui, si nous sommes incapables de changer d'avis sans pour autant nous comporter comme une girouette, c'est une existence obtuse qui nous pend au nez. Et le nez, ça compte en dégustation....

  • En plus, ces vins ne sont vraiment pas chers.

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