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KallyVasco - Page 10

  • Pêcher à la mouche dans l'Allier

    Papier paru cette semaine dans Paris Télé OBS (Le Nouvel Observateur)

     

    Les rivières auvergnates de l’Allier offrent des spots d’anthologie pour la pratique de la plus noble des pêches.

     

    Le Massif Central propose de nombreuses possibilités aux amateurs de pêche en rivière, et l’Allier possède sans doute les plus beaux « parcours », notamment pour les « moucheurs». Ces puristes, esthètes, excellent dans l’art de pêcher la truite au moyen d’un leurre en plumes et en poil monté « maison » autour d’un hameçon, et sensé imiter un insecte tombé à l’eau. Ils sont nombreux sur les rivières d’un département aux paysages sauvages et d’une tranquillité absolue. La pêche sportive y a adopté le « no kill », qui consiste à remettre le poisson pris à l’eau. Le « fly-fishing » désigne un certain état d’esprit, fait de respect, d’observations infinies avant que de pêcher : on dit qu’il faut « lire la rivière », y deviner la présence d’une truite en chasse, à l’affût à l’ombre d’un arbre ; et aussi de poésie. Cette discipline halieutique est pratiquée par une « élite » pour laquelle l’éthique d’une pêche qui ressemble à une chasse à l’approche est primordiale, et la prise accessoire. Parmi les rivières de moyenne montagne du département, il y a l’Allier lui-même, sur lequel on pêche en canoë, au lancer, à roder le long des berges, notamment des silures. Mais les meilleures zones de pêche sont incontestablement les Gorges de la Sioule et de la Bouble (rivières de première catégorie, comme il se doit), pour la pêche à la mouche, ainsi qu’au leurre et au toc (appât naturel). Des séjours à thème assortis de stages à la journée ou à la carte permettent de s’initier ou de se perfectionner à la truite à la mouche ou au toc, au brochet au lancer, ou bien à roder, ou au poser, ou encore à la carpe à la grande canne. Dans cette zone réputée, la Sablière du Raduron, à Ebreuil, et le Plan d’eau de Bellenaves, sont célèbres pour la carpe et le brochet.

    La Besbre et le Sichon sont des hauts lieux de pêche à la mouche. Le complexe piscicole et halieutique de Venas, et le réservoir des Crochauds, proposent des parcours de pêche enviés. Enfin, dans le Val d’Allier, il est possible de pratiquer la pêche insolite de l’alose de remontée à la mouche dans le secteur de Moulins. Le réservoir de Fougères, à Saint-Christophe, au pied de la montagne bourbonnaise entre Vichy et Lapalisse, recèle des truites arc-en-ciel pouvant peser jusqu’à trois kilos. Autre zone valant le détour, le Moulin du Piat, à Ferrière, au cœur de la montagne bourbonnaise. Une pisciculture y ouvre son élevage à la pêche dans d’immenses bassins, ainsi qu’un parcours « mouche » sur 900 mètres de rivière, nécessitant quatre heures de pêche. Il y a encore le Plan d’eau privé de Villemouze, pour la pêche des carnassiers aux leurres en no-kill obligatoire. Plusieurs moniteurs-guides de pêche de renom, bardés de diplômes ad hoc, proposent leurs services : A Yzeure, Alain Gourin enseigne à tous sur la Sioule : débutants, chevronnés, enfants, petits groupes. Philippe Parrat, à Beaune d’Allier, propose un catalogue de stages pour tous niveaux, toutes techniques, tous environnements pour des pêcheurs de 10 à 77 ans. Ainsi que des stages aventure en rivière, et fournit la logistique, jusqu’aux chalets et aux repas au bord de l’eau. Cerise sur le gâteau, l’environnement de ces sanctuaires où la truite prospère en reine, est bordé par l’un des plus beaux villages de France : Charroux, et par le vignoble de la jeune appellation Saint-Pourçain, riche d’une vingtaine de propriétés viticoles qui se visitent toutes. 

     

    ©L.M.

     

    - Pour tout renseignement : www.federation-peche-allier.fr

    - Y aller : En voiture : 3H30 depuis Paris (Moulins est à 294 km).

    - Se loger : une telle activité privilégie les gîtes, sis à proximité des lieux de pêche. Pour toute réservation : www.allier-reservation.com

    Gîte le Mas de Bessat (3 épis) à Saint-Pourçain-sur-Sioule (au cœur du vignoble)

    Gîte Le Chatelard (3 épis), au dessus de la vallée de la Sioule.

    Gîte Villeneuve (3 épis), hameau du Val de Sioule.

    Hôtel Le Chêne Vert, à Saint-Pourçain-sur-Sioule 0470453273

    - Se nourrir :

    Restaurant Les Quatre Saisons, à Saulcet (spécialités du terroir bourbonnais). 0470453269

    La Grande Poterie, à Coulandon, Maison et table d’hôte de qualité. 0470443039

    Le Chêne Vert, à Saint-Pourçain (restaurant de l’hôtel précité).

     

  • la plancha a sa fédé

    C'est le barbecue de l'avenir, un mode de cuisson de respect, un état d'esprit venu du sud de l'Espagne, qui a gagné le Pays basque et commence à envahir l'hexagone, si l'on en juge par le choix, dans les supermarchés, de planchas portatives, électriques (les meilleures sont au gaz, bien sûr, mais elles coûtent plus cher). Alain Darroze, cuisinier ancré dans le terroir au point d'avoir créé jadis Sos-Racines, et actuellement installé à Bayonne, a créé avec quelques partenaires la Fédération française de cuisine à la plancha. Cet outil que l'on trouve désormais dans la plupart des jardins du grand sud-ouest, et qui sert aussi bien à cuire under control viandes, poissons, légumes ou fruits, commence sérieusement à intéresser tout un chacun. D'où l'idée de lancer les premiers championnats de France amateurs de cuisine à la plancha. Vingt champions issus des concours régionaux disputeront les épreuves finales à la Foire de Paris, du 28 avril au 7 mai prochains. A suivre...

     

    home_r1_c2.jpgAlain Darroze : la Plancha c’est le respect du produit, et par conséquent du terroir dont il émane. C’est aussi la convivialité du sud, mais, et j’y tiens beaucoup, vécue, transformée, adaptée par d’autres cultures de partage, tout aussi chaleureuses, du Nord jusqu' à l’Est de la France. Et puis la Plancha c’est aussi la santé ! La chasse au gras ouverte toute l’année ! www.ff-cuisine-plancha.fr

  • Barcelone : en finir avec Gaudi

    Papier paru cette semaine dans Paris Télé OBS (Le Nouvel Observateur)

    C'EST PAR L'ART QU'ON  ENTRE ICI

    Un arbre cache la forêt de l’art dans la capitale catalane. Il se nomme Antoni Gaudi. Or, Barcelone sans Gaudi existe. Nous l’avons visitée.

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     Pour en finir avec l’omniprésent architecte, synonyme de Barcelone, et dont les reproductions figurent sur les casquettes et les porte-clés, au point qu’un certain tourisme se mue en terrorisme et « oblige » chaque visiteur à se rendre au Parc Güell, il suffit de penser Miro, Picasso et Tapies.  Idem pour la littérature : Manuel Vasquez Montalban, écrivain « officiel » de la ville, semble faire partie des produits touristiques, au même titre que les Ramblas et la Sagrada Familia. C’est oublier Eduardo Mendoza, Carlos Ruiz Zafon ou Francisco Gonzalez Ledesma d’un côté, et par exemple la tour Agbar, signée Jean Nouvel de l’autre.

    Tout Miro

    S’agissant d’art pictural contemporain, la Fondation Joan Miro, dans le quartier haut de Montjuic (la montagne des Juifs), au sud de la ville, recèle au bord d’un parc paisible, et à côté du plus important musée d’art de Catalogne (le MNAC), quatorze mille œuvres du grand artiste avant-gardiste, dont dix mille dessins, dans un somptueux édifice signé Josep Lluis Sert. L’œuvre protéiforme de Miro est là réunie, avec les nombreuses sculptures, peintures, céramiques, qui font écho à toutes les époques du créateur. La Fondation est également riche d’une aile en hommage aux « alliés substantiels » (l’expression est de René Char) de Miro, et donne ainsi à voir des œuvres de Marcel Duchamp, Alexander Calder, Antoni Tapies, Pierre Alechinsky, Fernand Léger, Wilfredo Lam, Balthus, Yves Tanguy, André Masson, Antonio Saura, Max Ernst ou encore Eduardo Chillida.

    Picasso jeune et Bleu

    C’est dans une rue piétonne du vieux Barcelone, juste avant Barceloneta, que se trouve le musée Picasso, dont la richesse n’a rien à envier à ses homologues de Malaga et de Paris. S’il ne possède pas certaines toiles emblématiques (le talent des musées Picasso est d’avoir « su » répartir l’œuvre), il comprend de nombreuses pièces maîtresses, comme l’interprétation des Ménines de Velazquez, soit une célèbre série de cinquante-huit tableaux. Et aussi Le Fou, et d’innombrables dessins – plus de mille sept cents œuvres au total, couvrant les années de jeunesse et la période Bleue, offertes par l’immense Pablo à la ville de ses attachements fondamentaux.

    Tapies tout neuf 

    Les lieux de l’art moderne les plus emblématiques de Barcelone sont par ailleurs le Musée d’Art contemporain (MACBA) et le Centre de Culture Contemporaine (CCCB), lequel fait partie du premier, au cœur du vibrant Barrio Chino, peuplé d’intellectuels et d’étudiants. On y trouve notamment des œuvres  de Jorge Oteiza, Miro et Tapies.

    La Fondation Tapies se trouve justement rue Aragon, en plein centre, à quelques mètres de la Casa Batllo, sans doute la plus subtile réalisation de Gaudi pour un client privé. L’extraordinaire musée dédié à Antoni Tapies, a rouvert en mars 2010 après deux ans de fermeture pour travaux. La façade du bâtiment, signée Lluis Domenech i Montaner, surmontée de « Nuage et chaise », structure géante en fil métallique signée Tapies, abrite l’œuvre du chef du file du courant Moderniste, les collections personnelles accumulées par l’artiste et des expositions temporaires des créateurs qui marquent leur temps. Louise Bourgeois y a exposé. D’importantes rétrospectives (Brassaï, Picabia, Andy Warhol), y ont eu lieu. Les Fondations Miro et Tapies sont les passages privilégiés de l’expression catalane de l’art contemporain ; dans la ville de Gaudi.

    ©L.M.

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    Tarragone, future capitale culturelle ?

    À quarante minutes de train du centre de Barcelone, par une voie côtière ravissante, se trouve une cité balnéaire riche de vestiges romains impressionnants, comme cet amphithéâtre qui mord le sable fin de la plage, en plein centre ville, une cité au passé médiéval entretenu, et une ville high-tech résolument tournée vers l’art contemporain. Tarragone, où se fabriqua jusqu’en 1989 la fameuse liqueur Chartreuse, est une cité déjà classée en 2000 au Patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco pour ses richesses archéologiques. Candidate à l’élection de capitale culturelle européenne 2016 (Cordoue et Malaga sont ses principales concurrentes espagnoles), Tarragone regarde devant elle, poursuit une vaste politique de grands travaux visant à renforcer ses structures d’accueil pour l’opéra et toutes les formes de musiques, la danse moderne, la peinture et la sculpture contemporaines. Elle transforme, entre autres, une gigantesque fabrique de tabacs et ses arènes en futurs lieux de rencontre culturels, destinés à faire de cette cité dotée d’un des ports les plus actifs de la Péninsule, un prolongement naturel à Barcelone. D’autant qu’ici, c’est un tapis de Miro qui capte l’attention du visiteur du musée d’art moderne de la ville, et que seul un élève de Gaudi, Jujol (Josep Maria Jujol I Gibert), signa discrètement mais efficacement le décor du théâtre Métropol, lequel figure un paquebot, le long de modestes Ramblas qui vivent intensément la nuit. L’empereur Hadrien vécut à Tarraco –nom romain de Tarragone (elle fut la capitale de l’Empire sous Auguste) et quitta la cité pour Tivoli, en déclarant que son cœur demeurerait « dans la ville où le printemps est éternel. » Joan Cavallé Busquets, écrivain, dramaturge, érudit local et artisan militant de la candidature de Tarragone, nous a confié qu’elle est « la ville de la culture de la paix ». Constamment détruite au fil des siècles, mais toujours debout, cette ancienne ville de garnisons sous Franco n’a-t-elle pas réhabilité ses casernes en départements de son Université...

    L.M.

     

    Pratique :

    Comment s’y rendre : Vols quotidiens depuis Paris et les principales villes de France, sur Iberia, Air France, et les compagnies low coast comme Vueling.

    Dormir à Barcelone : Chic & Basic Born. Hôtel archi design de très bon goût dans le vieux quartier (50, rue Princesa), à quelques mètres du Musée Picasso.

    Manger à Barcelone : Lonja de tapas, Place del Palau, et Celler de la Ribera, 6, Place de las Olles  : délicieuses tapas, vins catalans au verre.

    Dormir à Tarragone : Husa Imperial Tarraco, Passage Palmeres. Idéalement placé, devant l’amphithéâtre romain et la mer.

    Manger à Tarragone : aq restaurant, ou la modernité gastronomique dans sa belle expression (l’esprit d’Adria plane ici). 7, rue les Coques. Et L’Anap, bâti contre un mur du Forum romain (classé). Cuisine inventive, artistique. 14, rue Comte.

    Lire : Les romans « barcelonais » de Montalban et de Mendoza (Points/roman) et « Les Marana », roman de Balzac dont l’action se déroule à Tarragone (Albin Michel)

  • Manuscrits de guerre, 2

    images (1).jpegLa seconde partie du livre de Julien Gracq contenant deux inédits et intitulé Manuscrits de guerre est donc un récit, sans titre, écrivais-je hier (lire ci-dessous : Manuscrits de guerre, 1) et reprend des passages, des phrases, des thèmes, des impressions, des actions aussi du Journal qui le précède. Il est écrit à la troisième personne de l'imparfait et met en scène le lieutenant G. Il est aisé de rapprocher celui-ci de l'aspirant Grange du Balcon en forêt. Les deux sont le même double de l’auteur. Le scénario du début (seulement) du Balcon est identique, les lieux sont les mêmes, les compagnons d'armes aussi ... Au début du récit, la plage décrite ainsi que ses environs, Malo (-les Bains, près de Dunkerque, lit-on) ressemble cependant à s'y méprendre à celle de Morgat, qui servit de cadre au Beau ténébreux. Même atmosphère de côte sauvage bretonne, avec des mouettes et leurs cris de poulies rouillées. Il est probable que Gracq commençait d'écrire ce second roman-là, qui paraîtra en 1945, tandis que le Balcon, récit, ne paraîtra qu'en 1958. L'évocation des beautés de la Flandre hollandaise préfigure par ailleurs l'un des plus beaux textes de Gracq : Sieste en Flandre hollandaise (Liberté grande).

    Ce récit met en scène un personnage hiératique et stoïque, soucieux d'une morale certaine. Davantage qu'à Grange, nous pensons alors à Aldo (Le Rivage des Syrtes). Un fil d’Ariane court, qui peut se résumer d’une phrase : la poésie d’une guerre, c’est l’ennui quand on la fait. On songe aux attentes dans le Rivage et dans le Balcon aussi. En somme, ce récit assez bref contient déjà tout le terreau sur lequel Gracq bâtira l’essentiel de son œuvre de fiction. C’est pourquoi il est précieux. En revanche, l’action y est permanente (débâcle  oblige : les soldats français ne sont plus commandés,  égarés sur l’asphalte enfondu de sueur des routes nationales…  Ils risquent à tout moment de frôler l’ennemi, vivent sous un parapluie d’avions (…) La troupe avait absorbé les couleurs de la défaite comme une éponge boit l’eau… Le qui vive est constant) et cette vivacité des scènes est inhabituelle, dans les récits, nouvelles et romans de Gracq. Elle est de surcroît singulièrement accrue, par rapport au Journal dont ce récit est directement issu.

    En contrepoint, paisiblement, Gracq livre des images sensationnelles dans cette langue somptueuse dont il ne se départira jamais (bien que les lignes qui suivent contiennent -à notre avis- une exceptionnelle imprécision, voire un défaut léger de ponctuation). Extrait :

    G. n’avait pas envie de dormir : cette soirée, tout de même, c’était une veille d’armes. Roulé dans sa capote sous les étoiles claires, allongé au côté de l’équipe du canon de 25, il écoutait couler dans la nuit comme une eau la conversation étouffée des soldats qui sourdait de la terre ; rafraîchissante et intarissable comme une source, avec ses hésitations et ses doux silences cette petite voix changée, toute drôle des heures de nuit qu’avaient les hommes, comme des enfants qui se parlent au long de la route en revenant de l’école – une voix de sérieux, si pénétrée de l’importance des choses dites.

     

    Manuscrits de guerre, par Julien Gracq, José Corti, 19€

     

     

  • Manuscrits de guerre, 1

    images (1).jpegLe livre (*) est composé de deux inédits (lire ici à la date du 4 avril) : un Journal intitulé Souvenirs de guerre, signé Louis Poirier, et un récit sans titre. Le journal, entre le carnet de bord et ler procès-verbal du quotidien d'une petite garnison que dirige le lieutenant Louis Poirier (que l'on sent devenir l'écrivain Julien Gracq, à la faveur de l'aventure de la guerre), a été écrit sur un cahier ligné ordinaire de marque Le Conquérant. L'époque : mai-juin 1940, la drôle de guerre sent fort la défaite, la débâcle. Le lieu : autour de la frontière belge, de Winnezeele en Flandre française le 10 mai, à Zyckelin, près de Dunkerque le 2 juin. Les thèmes majeurs de l'oeuvre à venir sont déjà là, fournis peut-être par l'atmosphère de cette (drôle de) guerre : l'attente, l'anxiété et la peur, mais l'attente surtout. Louis Poirier ne supporte pas trop ses soldats, des alcooliques manquant de courage et d'intelligence, marchant au pinard, appelé mazout. Il ne fait pas corps, souligne Bernhild Boie, qui signe l'avant-propos (et veille par ailleurs à la postérité de l'oeuvre publiée et inédite de Gracq), il reste à l'écart, lit, fume, flâne, commande lorsqu'il y est contraint. Il est comme il se décrira plus tard, dans Lettrines je crois, évoquant ses années de collège en internat à Nantes qui lui furent un supplice. De toute façon, il répugne tout autant à commander qu'à être commandé. Les "envolées lyriques", rares, sont provoquées par la nature à l'aube, un paysage bucolique, des parfums et des teintes sauvages : ce sont des trèves poétiques en pleine guerre, quelquefois à quelques mètres de l'ennemi. Ou bien ce sont des gares rimbaldiennes dans la nuit sonore que l'auteur évoque, ou encore le silence magique des polders ou bien des fleurs qui tintent, éclatent, éclairent. Le reste est scrupuleusement noté. Mais avec tact et talent : Même plus d'avions. C'est la nuit du silence magique : nous marchons sur une mer dont les vagues se seraient figées. Certains passages interpellent l'aficionado de Gracq : lire d'un auteur fétiche ce qui suit est surprenant à plusieurs titres : J'empoigne mon fusil anglais, et vide le chargeur au hasard sur les silhouettes, à travers le soupirail. Le tir est décevant. Les silhouettes, très espacées, continuent à sautiller, à chaque instant masquées par les brins d'herbe qui ondulent devant nous. En avons-nous même touché? Gracq en guerre, tirant sur des soldats allemands! Gracq évoquant cela avec une froideur de circonstance, certes, mais quand même. Nous pensons alors à La Route des Flandres, de Claude Simon. Gracq, plus loin : Une de mes grandes appréhensions dans cette guerre était la vue du sang qui d'habitude me rend malade. Mais ici, ça ne me fait rien. (Il est en train de panser un soldat dont une cuisse vient d'être traversée par une balle). Et puis il y a surtout la chute de ce Journal, à la page 158 : les Allemands entrent dans la maison où la poignée de soldats dont l'auteur fait partie est retranchée, la porte de la cave s'ouvre et Julien Gracq (qui n'a alors signé qu'un seul livre : Au château d'Argol, en 1934), s'écrie aussitôt : Ne tirez pas. Nous nous rendons. Sans cela, nous n'aurions peut-être jamais lu ses 19 ouvrages suivants...

    (A suivre)

    (*) Manuscrits de guerre, par Julien Gracq, José Corti, 19€

    P.S. : un mot sur le physique du livre : c'est le premier ouvrage de Gracq, publié comme les 19 autres chez José Corti, à être déjà massicoté. Nous n'y avons pas retrouvé ce plaisir sensuel d'entrer dans chacun de ses livres, page après page, à l'aide d'un canif bien aiguisé. Le format a par ailleurs changé, qui adopte cette fois celui de la plupart des romans publiés par les éditions de Minuit : un 13,5 x 18 infiniment agréable.

    Photo : gazette-drouot.com

  • Dans les Landes... Mais à Paris, rue Monge

    Julien Duboué, chef de Afaria, A table! en Basque, évoqué déjà sur ce blog (le 25 septembre 2008), installé 15, rue Desnouettes, Paris 15, a donc ouvert il y a trois mois à peine une seconde enseigne bien gasconne : Dans les Landes... Mais à Paris (119 bis, rue Monge, Paris 5) et cette nouvelle bonne table, où il se trouve en permanence pour un temps (ayant confié les rênes d’Afaria à son « ombre » en cuisine), ne désemplit pas, même l'après-midi, où une grande terrasse continue de servir à boire et à manger. La formule est formidable : des tapas copieuses (façons raciones à San Seba) et très savoureuses, mêlant terre et mer, terroir basco-landais (les Landes seules ne suffiraient pas!) et pitchounettes incursions ailleurs. Le service est jeune, compétent et très souriant, physionomiste même. C'est servi dans des torchons qui tapissent des pots de résine (comme pour les admirables pieds de cochons désossés, mis en cubes pânés –la star de la carte, à mes yeux et papilles), ou bien des sabots comme on en fabriquait encore, il y a peu, à Siest juste en bas, devant les barthes... (pour présenter la chiffonnade de jambon Ibaïona, ou bien les chipirons aux piments doux, d'une fraîcheur, et donc d'un moelleux et d'un gusto extraordinaires), les tables individuelles et surtout les deux grandes tables collectives, assez hautes, invitent les Parisiens à pratiquer un échange convivial qui a toujours cours, de Peyrehorade le mercredi, jour de marché, à touche-touche aux Pieds de cochons, ou bien le dimanche avant le match de rugby, jusqu'à Fontarrabie, calle San Pedro du côté de Xanxangorri et au-delà, via Bayonne, quai Jauréguiberry, vers Ibaïa et Txotx. L'ardoise, outre un plat de chaque jour, offre une liste de tapas qui font (malheureusement) toutes envie. Outre les précitées (car nous y sommes déjà allés plusieurs fois), il y a aussi la (délicieuse) tortilla, qui change : un coup aux papas bravas et oignons confits, là aux premières asperges blanches... Les filets de caille marinés et délicieusement croustillants, les cœurs de canards en persillade – comme aux Fêtes de Dax, ces gambas avec une sauce d’inspiration thaï à se damner,  le mini croissant au jambon truffé,  la tourtière aux pommes et sa petite crème au beurre salé : parfaite, et encore ces couteaux et moules basquaise, qu’il me faudra bientôt goûter, ainsi que la poitrine de cochon (ibaïona) et la brochette de jambon au fromage de brebis (ardi gasna)… La carte des vins est évidemment  sud-ouest à fond, et c’est bien, tant mieux car  magnifique (notamment les côteaux-de-chalosse, vins modestes mais de caractère, trop méconnus à mon goût). Les prix sont assez doux. Un seul petit reproche : il faudrait que l’arrivée des plats ne ressemble pas à une avalanche, car on se sent alors speedé : comme c’est chaud et que l’on n’a pas envie de manger froid de si bonnes choses, on passe d'un plat l'autre à 100 à l’heure… Bon, c'était un samedi soir et la fois précédente, sur semaine, ce coup d'accélérateur ne s'était pas produit. Astuce : commandez les tapas en deux fois ! Par conséquent un immense bravo au jeune chef –il n’a pas 30 ans, natif d’un village infiniment cher à mon cœur,  Saint-Lon-les-Mines. J’ai passé le plus clair de mon adolescence dans la campagne autour de la ferme que mes parents avaient achetée à St-Lon, et j'y ai même trouvé le sujet et le cadre de mon premier roman, Chasses furtives (lire ci-contre à gauche). Julien Duboué a fait ses classes chez des chefs qui sont par ailleurs devenus des amis : Alain Dutournier (Carré des Feuillants, Trou Gascon, Pinxo… à Paris), Philippe Legendre (lorsqu’il était au Georges V à Paris) et chez lequel je me trouvais encore avant-hier à déguster sa cuisine pour les copains et la famille, bien planqués en Sologne, ou bien des cuisiniers de respect chez qui je me régale toujours : Jean Coussau à Magescq (Relais de la Poste) , Francis Gabarrus à Saubusse (Villa Stings), ainsi que chez Drouant (j'aime moins) et même chez Boulud à New York! (jamais testé). Aupa!

     

       

     

  • Flacons de saison

    Vins de vienne.jpgMagnifique Crozes-Hermitage 2008 signé Les Vins de Vienne : une syrah à la fois toute en puissance et en velours -une panthère, ce vin! Belle robe profonde, nez épicé et fruits rouges très mûrs en bouche, longueur confortable,  une réussite (à 13,50€) pour les soirées qui donnent envie de griller une côte de boeuf comme en hiver, pour changer des poissons.

    En AOC Crémant d'Alsace, un pinot noir 100% donnant un rosé pourvu d'uneCave de Beblenhaim.jpg belle tenue de mousse, et une structure très équilibrée en bouche, nous fait oublier les champagnes bruts rosés que l'on a désormais l'habitude de boire pour un oui ou pour un non. Ce pétillant nommé Au château, est signé de la Cave coopérative vinicole de Beblenheim (6,15€ à peine).

    CuveeBicentenaireAckerman.jpgDans le même esprit, mais en blanc, la cuvée à fines bulles subtiles d'Ackerman, à Saumur, est un miracle d'équilibre entre la fraîcheur et la maturité. A l'aveugle, plusieurs copains ont dit : c'est du champagne. Bon, il s'agissait de la Cuvée du bicentenaire de la maison, issue d'un assemblage méticuleusement étudié (chenin, cabernet franc, cabernet sauvignon, grolleau, pineau d'Aunis : il sont tous là!). 14,90€

    Ces deux effervescents, rosé et blanc, sont parfaits à l'apéro et peuvent suivre, à table, sur une salade aux agrumes et saumon, enchaîner sur une volaille blanche, ou bien revenir pour la tarte aux fraises.

    Béret noir, annoncé il y a peu dans ces pages, est un Saint-Mont composé à 70% de tannat,Beret Noir 2009 Producteurs Plaimont.jpg à 15% de pinenc et de cabernet-franc et cabernet-sauvignon pour le reliquat de 15%. C'est rouge profond, c'est solide, fort en fruits noirs, en épices douces aussi, c'est correctement tanique à l'attaque en bouche, mais le fruité revient en douceur et la fraîcheur calme l'ensemble, avec une note légèrement cacaotée du meilleur effet. Idéal sur la charcuterie du Sud-Ouest et ibérique, puis sur le magret ou le travers de porc à la plancha, ce vin simple comme on les aime ne vaut que 6,50€ et c'est très bien comme ça.

     

  • La napolitude

    entrer des mots clefsConnnaissez-vous la napolitude ? Ce terme désigne l’univers cosmopolite et chatoyant, multiculturel –à  la fois espagnol, grec, africain de Naples, qui est sûrement la ville la plus séduisante et la plus ensorcelante d’Europe (du Sud). Démesurée, débordante, exagérée, toujours dans cet excès à deux doigts du troppo, cette ville d’art, de vitalités énormes et disparates, offre un charme capital qui touche. Et fort. Dominique Fernandez, Napolitain de cœur depuis toujours, signe un livre de plus –mais quel magnifique album ! avec Ferrante Ferranti, photographe (Imprimerie Nationale, 59€, parution le 20 avril) qui nous montre une Naples splendide et arrogante, sensuelle et infiniment artistique, scandaleuse et talentueuse. Naples semble se foutre du tourisme lisse et mondialisé. Elle laisse cela aux cités du Nord de la Botte. Dire du mal d’elle (ville de voleurs, de poubelles non ramassées, de mafieux et de misère) équivaut à redire de Venise qu’elle est romantique, que les chats sont sournois et la mer… humide. C'est s'arrêter à l'écume, au fard, au cliché. Pour le passager au regard vrai, l’usage de Naples est celui de l’art de voyager, celui qui ne craint jamais le venin. (A dire vrai, je n’aime guère ceux qui font la grimace à l’évocation de cette ville merveilleuse et j’aime ceux dont le regard s’illumine en entendant les six lettres qui forment son nom). Vivre et savourer Naples, c’est marcher jusqu’à se perdre dans Spaccanapoli,  c’est errer sur les quais du port, au-delà de la Mergellina, c’est manger une pizza chez Vesi, aller revoir les fresques de Pompéi au Musée, avant de boire un blanc issu de Falanghina en contemplant l’une des plus belles baies du monde. Fernandez est un compagnon formidable, qui aime viscéralement une ville qu’il connaît à fond et cet album sobrement intitulé Naples, est un beau-livre étincelant, dans lequel Fernandez a raison de préciser qu’un amour partagé pour cette ville scelle le voyageur à ses habitants. Il ne suffit pas de prendre un café au Gambrinus, Piazza del Plebiscito (le meilleur du monde), même si ce café littéraire est un bonheur esthétique dans ses salons intérieurs, et qu’il porte la marque d’Oscar Wilde (qui porta à terme sa « Ballade de la geôle de Reading » lors d’un séjour ici : « chacun tue ce qu’il aime »…), si Malaparte en voisin,  D’Annunzio en « étranger », Domenico Rea en « local »,  s’y sont arrêtés souvent, car il faut avant tout se mêler, parler, marcher via Toledo (la plus belle rue du monde, selon Stendhal), via dei Tribunali en se frottant, car il faut affronter, ne jamais ignorer ni avoir l’air de se méfier. Alexandre Dumas, avait déjà compris cela. Que l’on ait la foi ou pas, écoutons ce trait de Cocteau : « Le pape est à Rome, mais Dieu est à Naples ». Fernandez, à propos de Spaccanapoli : « La rue qui ose « fendre » (spaccare) la ville, comme le couteau sépare les deux moitiés de la pastèque, comme l’homme déchire l’intimité de la femme. Une rue-blessure, obscène comme un viol, purulente comme une plaie, joyeuse comme une victoire, rectiligne et secrète, drôle et sévère, populaire et docte. » Je me trouvais à Naples il y a huit jours à peine. Et voilà ! J’ai déjà envie d’y retourner… Au moins pour manger un babà et une sfogliatella chez Scaturchio -la meilleure pâtisserie de Naples, selon Dominique Fernandez, minuscule, planquée près la place San Domenico Maggiore, dans Spaccanapoli. Avant de retourner encore et toujours à Procida. Fernandez achève son texte -superbement illustré par Ferranti, sur l'île de Graziella, et surtout d'Arturo. Il rappelle la dernière phrase du roman d'Elsa Morante (Arturo quitte son île en bateau et se retourne une dernière fois sur le paradis perdu de son enfance -et cette image, que l'on ne retrouve cependant pas tout à fait dans le film -revu hier- qu'en a tiré Damiano Damiani, résonne comme un épisode de l'Odyssée). L'isola non si vedeva piu. On ne voyait plus l'île. Ou, mieux : L'île ne se voyait plus...

    Et dans la seule traduction disponible en Français (de Michel Arnaud, 1963, pour Gallimard), cela donne : On ne voyait plus mon île. J'aime assez cette appropriation par Arturo d'une île aux dimensions modestes, car cela renvoie une fois encore -dans la langue de Morante- à un réflexe d'enfant). 

     

     

     

  • 3 randos dans Le Nouvel Obs de ce matin

    Je les signe les 3. Elles ont des thèmes distincts :

    la première, nature à fond, s'intitule Pêcher à la mouche dans l'Allier et ses affluents. Parce que le fly-fishing de truites sauvages dans un département aussi préservé vaut son pesant de mouches artificielles.

    La seconde est une balade littéraire : La Charente est un songe. Ses compagnons se nomment Chardonne, Loti, Vigny, sans oublier la BD, et Georges Monti, éditeur singulier à l'enseigne du temps qu'il fait

    La troisième touche à l'art moderne et contemporain à Barcelone : C'est par l'art qu'on entre ici, ou comment en finir avec l'envahissant Gaudi en allant directement voir Tapiès, Miro et Picasso.

    Télé Paris OBS du 9 au 15 mai, paru ce jeudi 7, pages 22-23 et 30-31.

     

    Voici la littéraire :

    LA CHARENTE EST UN SONGE

    La Charente a eu Vigny et son chantre se nomme Chardonne. C’est aujourd’hui le cœur du sujet BD. Promenade avec incursion maritime, pour saluer Loti, et la lumière de Ronce...

    « Pour moi, la Charente est un songe ; pays plus rêvé que réel. Pays marin par sa lumière, ses nuages lourds entre des percées d’azur, ses pluies qui ont tant de force. La mer est proche, même si l’on habite Barbezieux. » Difficile d’évoquer la Charente littéraire sans dégainer la prose douce et crémeuse et néanmoins envoûtante de Jacques Chardonne. En dépit de son passé collaborationniste qui lui valut d’être emprisonné à la Libération, et à condition de vouloir un instant distinguer l’homme de l’œuvre (comment lire Céline, sinon ?), l’envie est donc grande de citer « l’écrivain du couple » que François Mitterrand –un voisin de Jarnac, admirait et aimait tant lire, et qui décrivit la Charente avec la sensibilité d’un Vuillard peignant.

    Barbezieux ne serait qu’une ville de province banale sans l’aide de Chardonne. Son livre « Le bonheur de Barbezieux » la métamorphose : « Cette cité éphémère sur la place du Château, ses rumeurs, ses senteurs, ont contenu pour moi l’exotisme du monde. Plus tard, dans mes voyages, mes amours, je n’ai rien connu de plus brûlant ; et je sens toujours ce qui m’aurait manqué, quand le goût me vient d’écrire, si je n’avais pas été enfant dans une petite ville. » Notons que la maison natale de l’écrivain ne se visite pas et filons vers le Nord-Ouest.

    À Cognac, le festival de Littératures européennes, qui accueillera l’Espagne en novembre prochain, est devenu un rendez-vous capital. Né en 1988 à l’occasion du centenaire de la naissance de Jean Monnet, ce festival est devenu un véritable carrefour des littératures où l’on débat trois jours durant, où les Prix Jean-Monnet et Prix Bouchons de culture sont décernés, et où l’on discute avec de nombreux auteurs, car le festival se veut avant tout un « lieu de rencontres et de dialogue entre les écrivains et le public ».

    Cognac est aussi la ville d’un éditeur singulier, Le temps qu’il fait, créé par Georges Monti en 1981. Cet éditeur exigeant, de la trempe d’un José Corti, d’un Verdier ou encore de L’Escampette, que dirige son voisin (de Chauvigny, dans la Vienne) et ami Claude Rouquet, a des noms prestigieux à son catalogue riche de plus de 500 titres, tous joliment imprimés de surcroît :Il n’est qu’à citer Armand Robin, Jean Paulhan, Christian Bobin, Jean-Loup Trassard, Jean-Claude Pirotte, Jean-Pierre Abraham, André Frénaud, François Augiéras, Philippe Jaccottet, Georges Perros, pour se convaincre de la qualité d’un éditeur pour lequel la littérature est « cette science subtile de l’égarement », selon le mot d’André Dhôtel. Cap à l’Est, à présent.

    À Angoulême, c’est bien entendu le festival international de la BD qui se tient chaque année à la fin du mois de janvier, qui est associé depuis plus de trente ans à cette ville. La Cité internationale de la BD et de l’image, avec son musée, sa bibliothèque, sa maison des auteurs, ses expos, rencontres, colloques, projections, animations pour les enfants à longueur d’année a renforcé le prestige, et donné à la capitale de la Saintonge de solides galons en matière de 9ème art (après le cinéma et la télévision –l’expression fut trouvée par Morris en 1964).

    À Champagne-Vigny, situé à environ 20 km au sud d’Angoulême, se trouve une propriété viticole où l’on produit du cognac, du pineau et du vin, Le Maine Giraud, ou Logis Alfred de Vigny. Il s’agit d’un musée et d’un chai doublé d’une distillerie. La tour d’ivoire du poète de « La mort du loup » se visite. Vigny appelait sa propriété « ma sainte solitude ».

    Sauter par-dessus les limites administratives et se risquer vers la mer pour mieux revenir dans les terres, est le propre de l’écrivain. Ainsi, de Royan, Chardonne préfère évoquer la forêt voisine de Braconne plutôt que les plages surpeuplées l’été. Puis, il contourne, prend le lecteur par la main et le conduit à Ronce-les-Bains, « où la Seudre s’étale dans l’océan. La somptueuse route qui vient d’atteindre la Coubre à grands frais n’a pas encore déversé sa furie dans la forêt de Ronce. À Ronce, la mer se retire si loin qu’elle semble disparaître découvrant un désert mouillé, une étendue de sable et de vase mauve… » S’il n’avait pas signé tant de romans d’amour, Chardonne pourrait passer pour un écrivain régionaliste : « À Ronce, le soir, qui délaisse la côte pour l’intérieur, quand la mer est basse sur l’étendue de sable mouillé, palette brune, des reflets concentrés se déposent en taches huileuses, rouges, verts, ors violents, vite dissipés, et qui reviendront à l’aube prochaine, dilués dans les nuées de nacre et d’ambre. »

    Evoquer ici le Rochefort de Pierre Loti signifie carrément braconner en Charente-Maritime, mais la maison-musée (visites sur rendez-vous) de Julien Viaud, alias Pierre Loti, aussi somptueuse qu’extravagante car elle reflète l’exotisme des nombreux voyages du capitaine de vaisseau écrivain que fut l’auteur de « Pêcheur d’Islande » et de « Ramuntcho », vaut franchement que l’on pousse jusque là.

    Et c’est à 32 km de là, à Ronce encore que, feuilletant Chardonne, nous avons envie de retourner pour achever cette balade. « Ici, la lumière existe en soi, onctueuse, teintée de nacre, comme indépendante des choses qu’elle éclaire ; lumière vibrante des terres basses, pareille en Hollande ; un nuage brusquement s’ouvre comme une fleur bleue ; beauté indéfinissable, telles ces nuances de la vie, ces choses qui sont et ne sont pas, qui dépendent du regard… »

    ©L.M.

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    De Jacques Chardonne, sur la Charente, lire notamment « Propos comme çà », « Matinales », « Le Bonheur de Barbezieux » et « Le ciel dans la fenêtre » (Grasset, Albin Michel, Stock, La Table ronde).

    http://www.livre-poitoucharentes.org

    Cognac : http://www.litteratures-europeennes.com

    BD : www.bdangouleme.com

    http://www.citebd.org

    Vigny : http://www.mainegiraud.com

    Maison de Pierre Loti : http://www.ville-rochefort.fr Tél. 05 46 82 91 90

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    - S’y rendre :

    TGV Paris-Angoulême (2h30 env.)

    En voiture : A10 (4h env.)

    - Se loger :

    Angoulême : Le Palma, 0545952289

    Cognac : Héritage, 0545820126

    Rochefort : Palmier sur Cour, 0546995454

    Ronce : Le Grand Chalet, 0546360641

    - Se nourrir :

    Angoulême : Agape, 0545951813

    Cognac : La Courtine, 0545823478

    Rochefort : La Belle Poule, 0546997187

    Ronce : Le Grand Chalet, 0546360641 (restaurant de l’hôtel)

     

  • Gracq inédit

    ManucritsGuerre_gracq.jpgBon, a vue de nez, ce ne sont pas les prémices d'Un balcon en forêt, bien que ce recueil inédit et posthume (le premier depuis la disparition de son auteur), intitulé sobrement Manuscrits de guerre, soit composé d'un journal et d'un récit qui annonce la fiction du Balcon. Mais pour les fans de ce récit paru en 1958 (j'en suis), il devrait s'agir (nous y reviendrons après lecture : le livre paraît dans 3 jours -chez José Corti, bien sûr) d'un diptyque éclairant, puisque Julien Gracq, ou plutôt le lieutenant Louis Poirier, l'écrivit pendant la drôle de guerre (le journal est daté du 10 mai au 2 juin 1940, et le second texte débute le 23 mai de la même année), depuis les abords imédiats de la frontière belge. Il s'agit, en gros, de la chronique d'une défaite annoncée, qui fut fulgurante, mais avec l'oeil et la plume de qui nous savons, la chose devrait avoir une dimension singulière. A suivre...

     

  • Procida off

    IMG_1958.JPGIMG_1957.JPG

    IMG_4332.JPGIMG_4406.JPGIMG_4291.JPGIMG_4376.JPGIMG_1959.jpgentrer des mots clefsentrer des mots clefs

    Il y avait, là, cette semaine, des silences faibles, des lumières ténues et chaudes, des rires francs et durables, des sons de cloches chaque quart d'heure sauf la nuit, des petits thons  remontés dans les filets, des citronniers envahis de fruits, des beignets de fleurs de courgettes, du vin pur d'amitié, et de l'amour entre les mains.

     

     


     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • Kundera

    Pléiadisé, immortalisé donc, voici Milan Kundera en deux volumes reliés plein cuir, mais sans appareil critique lourd et polluant. Rien que l'oeuvre, sans graisse : le romancier n'est qu'elle-même et rien d'autre. L'aversion de l'auteur de L'art du roman pour le biographique, l'interview, la trahison possible, est légendaire. Donc lire Kundera, et basta. S'interroger quand même sur l'incroyable minutie de cet auteur, sur son attachement maniaque à contrôler chaque mot, chaque signe de chacune des nombreuses traductions de chacun de ses livres, passant jusqu'à trois ans à réviser, retoucher l'une d'elles.

     

  • De l'art du jardin, des paysages et des cartes

     

    9782742794881.jpgJardin et design entretiennent des relations intimes depuis l’Antiquité. Sauf peut-être dans celui des Délices, la préoccupation ornementale, le souci poétique, la dimension écologique prise comme volonté de symbiose, l’aspect fonctionnel aussi, se retrouvent dans les jardins orientaux, européens, extrême-orientaux. Les designers d’aujourd’hui s’appliquent à transformer le quotidien du jardin. Il a fallu pour cela que le designer fasse l’apprentissage d’une certaine conscience écologique, dont il a longtemps été dépourvu par absence de nécessité. Les designers ne s’intéresseront de très près au jardin qu’à la fin des années 1990. Ils se sont largement emparés du motif depuis. D’un stade expérimental, cantonné aux expositions ou bien aux entreprises, le design au service du jardin a commencé de pénétrer le marché de la consommation. Marie-Haude Caraës et Chloé Heyraud, respectivement directrice de la recherche, et membre de la Cité du Design, signent Jardin et design, un ouvrage qui fait le point sur les modes d’intervention du design dans le jardin aujourd’hui et sur les desseins de cet intérêt accru, en particulier en termes pédagogiques.

    9782742796281.jpgL’art du jardin et des paysages étaient encore timides il y a une trentaine d’années à peine, souligne Jean-Pierre Le Dantec dans Poétique des jardins. Supplanté par « l’espace vert » de l’urbanisme, le jardin semblait réduit à une passion aussi naïve que désuète, écrit l’ancien directeur de l’Ecole d’architecture de Paris/La Villette. Aujourd’hui, l’art du jardin explose, les créations se multiplient, ainsi que les expositions, salons, fêtes et autres festivals dédiés. Cet engouement est une vague de fond, et non plus un phénomène passager. Le livre de Le Dantec fait le point sur l’état du savoir contemporain en matière de jardinisme. Il développe par exemple la relation du jardin avec l’art de la promenade, ses rapports avec la science, la politique, les villes, son statut d’œuvre vivante aussi, sans oublier sa fonction d’amélioration du bien-être quotidien social.

    9782742795338.jpgLa dernière livraison des Carnets du paysage est consacrée aux Cartographies. L'ouvrage témoigne du regain de vitalité des recherches en ce domaine, des réflexions et propositions en faveur de l’urbanisme et des territoires. « La carte est désormais considérée moins comme une image transparente des réalités territoriales que comme un discours plus ou moins opaque sur le sujet, un discours dans lequel s’insèrent et s’expriment des enjeux de pourvoir politique, économique, culturel, et où ce qui se reflète est moins le territoire lui-même que l’interprétation qui en est faite par un groupe social ou un groupe d’acteurs, en fonction de leurs représentations, de leurs intérêts, et de leurs projets ». L’intérêt majeur de cette 20ème  livraison est surtout de s'interroger sur les relations entre les cartes et les paysages, littoraux, ruraux et urbains. Elle propose par ailleurs une anthologie des cartes réalisées par des artistes et par des paysagistes. « Toute carte instaure un monde autant qu’elle le révèle », lit-on encore. Elle peut conduire à la rêverie ou à l’exploration. Nous n’avons pas fini de gloser avec science et plaisir sur l’imagination géographique des cultures. 

    Ces trois ouvrages sont publiés par Actes Sud.


    rivage-couv.gifPour finir, j'ai juste envie de rappeler, non pas le titre du Goncourt 2010, mais l'inoubliable chapitre II du Rivage des Syrtes, de Julien Gracq, intitulé La chambre des cartes, monument, moment littéraires entre tous. Extrait : Debout, penché sur la table, les deux mains appuyées à plat sur la carte, je demeurais là parfois des heures, englué dans une immobilité hypnotique d'où ne me tirait pas même le fourmillement de mes paumes. Un bruissement léger semblait s'élever de cette carte, peupler la chambre close et son silence d'embuscade. D'ailleurs, je relis la dédicace que l'auteur écrivit sur mon exemplaire : il y évoque à juste titre une géographie sans carte...


     

  • Onirio

    ONIRIO - EDITION LIMITEE 2011 NESPRESSO - CAPSULE 3.jpgOnirio. C'est le nom rêveur de la nouvelle capsule de Nespresso. Elle est d'un blanc ivoire, nacré même, redoutablement chic et le café est d'une douceur rare. Velouté, enveloppant, suave, ce café éthiopien possède des flaveurs insoupçonnables de fleurs blanches comme le jasmin, lesquelles nous éloignent du café stricto sensu pour nous inviter dans un palais des Mille et une nuits. A l'instar d'un thé rare, Onirio invite à la conversation déliée sur le tapis, l'après-midi. Ce café onctueux, presque crémeux, est néanmoins dense, puissant même -mais à la manière d'une danse du ventre : c'est le regard de celle qui expose ses hanches qui retient davantage l'attention que sa houle renversante. Nespresso suggère d'adjoindre Onirio à des recettes à base d'agneau, ou de cabillaud, ou encore de poire, dans lesquelles coriandre, sésame, gingembre, soja et cardamome augmentent le caractère oriental de ce café singulier. Rimbaud n'est pas très loin... (0,37€ par étui de 10).

  • My Taylor is dead

    images.jpegMon père se plaisait à dire ceci : my taylor is rich : méthode Assimil. My taylor is poor : méthode à 2000... Là, c'est plus rugueux, puisque Liz vient de franchir le grand pont. La chatte sur un toit brûlant se maria huit fois, dont deux avec Richard Burton. Liz, inoubliable dans Reflets dans un oeil d'or, davantage que dans l'insipide et coûteux Cléopâtre, restera un regard avec deux yeux sublimes, des cheveux aile de corbeau, un corps à se damner -à ses débuts avec Mankiewicz, ou bien aux côtés de Rock Hudson. Ma mémoire la voit malheureusement en moon boots en plein été, dans une chaise roulante poussée par un gigolo bodybuildé et à la dentition gibbsée, elle a les bras chargés de caniches roses écervelés avec des noeuds dans les poils de leur tête conne. C'est dommage. C'est pourquoi je colle plutôt cette photo-ci (sexy).

  • Toi qui pâlis au nom de Vancouver...

    9782710367291.gifDécouvrir Marcel Thiry... Ce poète majeur (1897-1977), loué par Eluard, oublié, renaît de ses cendres grâce à une salutaire édition en poche (La Table ronde, La Petite Vermillon, 8,50€, édition de Jérôme Leroy) de la plupart de ses poèmes, à commencer par le fameux recueil Toi qui pâlis au nom de Vancouver (1924). Cette anthologie s'intitule Tous les grands ports ont des jardins zoologiques, et sa lecture est un bonheur intense comme la ligne d'horizon au couchant sur la mer. On y retrouve les accents de Cendrars, Levet, Brauquier, Toulet aussi, voire Morand. Les poèmes de Thiry disent avec mélancolie l'absence, la patience, le voyage, la nonchalance, le songe, l'errance solitaire dans une ville inconnue. On voit des femmes cherchant un modèle de robe tandis que MarcelIMG_1877.JPG cherche un vers qui se dérobe, on aperçoit des marins dont les rêves sont pleins de femmes aussi, le lent départ de transatlantiques aveugles, des brumes fantômes, d'autres femmes au regard de danger, comme cette étrangère qui dormait, blonde dans un wagon de seconde. Il y a encore des îles tristes, et puis Anvers, Londres, Hambourg, Amsterdam, Archangel(sk), la Mer de la Tranquillité, mais elle est dans la lune. Il y a aussi des lits d'hôtel et un huître de Claire qui épouse un vin gris, des enfants qui s'éloignent pour grandir à l'infini et des souvenirs qui semblent devenus poèmes rien que pour dater les tristesses (Baudelaire). Et c'est ainsi que ce bouquet de 430 pages devient précieux comme un alcool d'Apollinaire. 

  • Rosé d'Enfer

    Rose d Enfer.jpgIl fallait oser, Plaimont l'a fait. Baptiser à la manière de Belzébuth un vin rosé gourmand, vif (grâce à 40% de Pinenc, aux côtés des Tannat : 40% et Cabernet-Sauvignon), d'une belle frâicheur, à la robe pâle comme un grand saumon nordique de chez Barthouil, délicatement fruité (groseille, citron, pomme verte), et doté d'une jolie longueur à peine acidulée, est audacieux. Les producteurs de Saint-Mont (Gers) ont le vin simple, franc et bon, et leur marketing leur ressemble, qui ne (se) prend pas la tête. D'ailleurs, un béret reçu hier par courrier m'annonce un nouveau rouge de la maison : Béret noir (avec une dominante de Tannat) : à suivre. Rosé d'Enfer (6,50€) fera un carton l'été prochain, autour des planchas au fond du jardin, c'est sûr ! En tous cas, nous, on aime ces rosés de soif et de qualité, un brin canailles, qui changent tellement des provence notamment, lesquels se la pètent depuis quelques années en jouant aux grands vins. Une saignée de cuve ou une presse après macération pelliculaire courte, c'est pas sorcier, mais c'est du sérieux, à condition d'abord de vendanger la nuit, à la fraîche. Mais de là à déguiser un rosé en grand rouge, non.

     

     

     

     

  • lu/bu

    LU : Le nouveau hors-série trimestriel de Technikart, gourmand sauvage, libertin libertaire, décapant salutaire, irrévérencieux intelligent, gourmand fier de l'être, hédoniste fort de son instinct, shootant dans l'éphémère, artiste emmêlé, fianceur de styles-genres ... se nomme : Grand Seigneur. Le magazine qui ne se refuse rien associe culture -et notamment littérature- avec gastronomie et vins, mais aussi sexe et politique, cinoche et junk, pipeule et rouge qui tâche de bien se tenir.  Ce premier numéro est une vraie réussite. A suivre (de près)...

    La corrida du 12 septembre 2010 à Dax, unique entre toutes (j’ai eu la chance de la vivre depuis le callejon) est l’occasion d’un album souvenir publié aux jeunes éditions Passiflore à Dax : Histoire d’une corrida triomphale, du Campo au Ruedo, est signé par un collectif d’auteurs (textes et photos) ayant suivi les toros depuis leur élevage jusqu’aux arènes. Il est toujours émouvant de feuilleter un tel bouquet de réminiscences. Les couleurs, les odeurs, les bruits affluent. Celui-ci est à conserver pour les jours de disette taurine, hélas si nombreux. Car cet après-midi-là, il y eut certes huit oreilles, une queue et une sortie a hombros des trois toreros et du mayoral, mais ce fut avant tout un jour de grâce où une sorte de magie habillait l’air. Nos pas, à la sortie, étaient légers, nos sourires étaient larges, le bonheur se lisait dans le bleu du ciel et dans le regard des femmes.

    Le Dictionnaire du désir de lire, de Benoît Jeantet et Richard Escot (Honoré Champion), passe en revue cent romans contemporains du monde entier. Ces deux rugbymen passionnés de littérature dressent leur catalogue amoureux comme on hisse les voiles, et nous embarquent à bord d'un vaisseau de bon goût avec pour marins les plus grands écrivains du XXème. Cette navigation subjective peut naviguer tranquille à l'estime -que je garantis générale. Elle est aussi le reflet de ce qui fut publié de meilleur, car les drolles ont le nez sacrément fin. Ni didactiques, ni pontifiants, ni jargonautes ni abscons, les auteurs sont plutôt des passeurs d’un ballon ovale nommé littérature, et c’est en cent passes qu’il nous transforment une journée de lecture en bonheur : nul essai ici, que des romans (et des récits) au talent sûr. Des classiques mais aussi des inattendus; de la bonne came toujours.

    Signalons chez le même éditeur, un Dictionnaire du rugby, énorme, riche de plus de 1600 entrées en 610 pages, signé Sophie Lavignasse, basque et dingue de linguistique et de rugby. L’Ovalie dans tous ses sens est un précieux bréviaire à garder près de soi pour le match France-Galles de samedi prochain. Voyons voir au mot déception… Tiens, il n'y figure pas! Enfin, pas encore(*) ...

    Les Lebey 2011 sont parus : Le Guide Lebey des restaurants de Paris et sa banlieue (couverture orange) et Le petit Lebey des bistrots parisiens (couverture noire) nous sont devenus indispensables. Parce qu’ils sont fiables et pertinents, à jour et simples d’utilisation, concis et précis, sans esbroufe et à l’abri des modes branchées, ce sont des compagnons d’avant-soirée que l’on a plaisir à consulter, et même à lire !

    Le Guide Michelin 2011 est paru également, avec ses surprises (rares, cette année), une avalanche bienvenue de bib qui démocratise le gros livre rouge (bravo à François Miura, qui obtient l’un des 117 nouveaux bib restaurants, à Bayonne), et des décrochages ici et là (la Villa Stings, à Saubusse, perd ainsi son étoile, et Les Pyrénées à St-Jean-Pied-de-Port perdent leur seconde : nous compatissons, avec l'envie de dire à ces potos-là : après tout, le Rouge, on n'en a rien à cirer!).

    La vigne et le vin en cent mots, de Sylvie Reboul (Le Polygraphe) est l’un de ces petits bouquins en forme d’abécédaire qui fleurissent depuis quelque temps en librairie ; en particulier à propos du vin. Ce dernier est assez bien fichu, car enrichi de nombreux encadrés pense-bête, intitulés « Le saviez-vous ? » parfaitement opportuns, au détour de pages par ailleurs joliment illustrées de dessins et de cartes.

    Enfin, un mot sur un essai admirable et qui semble connaître un petit succès mérité, Athènes vue par ses métèques, de Saber Mansouri (Tallandier), car il met avec justesse l’accent sur ces étrangers qui vivent à Athènes au Vème-IVème siècle av. J.C., avec les citoyens, qui sont d’une part des étrangers nés libres, installés comme artisans ou commerçants, ou encore comme réfugiés politiques, et d’autre part des esclaves affranchis (devenus métèques), ayant pour patron leur ancien maître. Ce sont des non-citoyens aussi attachés à leur cité que les vrais, ils participent à l’économie et font même la guerre, expriment par là un authentique désir d’adhésion, sinon de reconnaissance. La thèse de Mansouri est donc très différente de la plupart des autres, lesquelles font des métèques des personnages seulement attirés par le gain, prêts à trahir, opportunistes, voire dangereux pour l’équilibre social de la polis. Saber Mansouri déconstruit cette image d’un métèque imaginaire qui semble avoir arrangé nombre d’historiens, pour lui donner sa vraie dimension d’homme impliqué volontairement, et dont l’action est par conséquent encore plus valeureuse, car authentique et profonde.

    BUun délicieux bordeaux, Isle Fort 2008, élaboré à Lignan-de-Bordeaux, concentré comme on aime, avec des merlots raffinés (ce qui est rare), doté d’un nez de fruits rouges assez classique, mais dopé aux épices douces. En bouche, nous retrouvons une belle ampleur apparue au nez, l’épicé donne un petit effet queue de paon à la longueur, confortable au final. Ce vin appartient à Sylvie Douce et à François Jeantet (à l'origine du Salon du Chocolat) et l'éminent œnologue Stéphane Derenoncourt orchestre son élaboration. C’est l’une des plus belles surprises de ces dernières semaines, en Bordeaux. A noter que le domaine produit un rosé confidentiel (4000 bouteilles), Isle Douce 2009, 100% merlot, à la belle robe saumonée, au nez floral en diable et à la bouche gourmande et structurée.

    L’autre bonne surprise bordelaise (une fois n’est pas coutume) de ces derniers jours est un graves  de Pessac-Leognan : château Rouillac, aussi vif en blanc (2009) que puissant en rouge (2008), doté d’une puissance aromatique formidable et d’un caractère bien trempé -surtout sur un risotto à la truffe noire. Bravo au nouveau propriétaire, qui signe ses premiers millésimes avec brio.

    Mais bon, l'essentiel se trouve dans le sud-est, du côté des côtes-rhône septentrionales, là où syrah, mourvèdre, cinsault, grenache et autres bricoles s'expriment comme des divas à l'Opéra, le soleil aidant. Mais ces jours-ci, aucune nouveauté, que des remettez-nous ça. Donc du bonheur : Le Grand Ordinaire.

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    (*) déception se dit delusioneen Italien.

    Question annexe : quand est-ce qu'il se casse, le Lièvremont et sa morgue d'enterrement !


     

     

     

     

  • Préfaces

    Effilage du sac de jute, de René Char, enluminé par Zao Wou-Ki, paraît en poche (Poésie/Gallimard), et c'est très beau : l'écriture de Char (il s'agit de la reproduction de manuscrits) et les huiles de son "allié substantiel" furent publiés à 100 ex. de luxe il y a un lustre. Certes, le texte seul est publié depuis 32 ans 01069154821.GIFpar Gallimard, mais là, nous sommes en présence d'un petit format qui "donne à voir" quand même un dialogue poète - peintre comme ce duo là savait les construire. Les "richesses du livre pauvre" surgissent de ces alliances précieuses. "Faire du chemin avec", semblent nous rappeler les deux artistes, à la pointe d'un écho ténu et fragile comme le givre sur l'herbe lorsque le premier rayon du soleil perce aux alentours de huit heures du matin, l'hiver. Seule ombre au tableau : la préface, signée Dominique de Villepin. Comment diable admettre l'alliance d'un politique -certes féru de poésie au point d'avoir emprunté le titre d'un poème de Char, Le requin et la mouette, pour titrer l'un de ses essais, et aussi d'avoir publié une anthologie poétique, Eloge des voleurs de feu - avec cette beauté-là! Cela m'émeut à l'envers au lieu d'aiguiser ma curiosité. Est-ce parce que le préjugé m'interdit provisoirement de passer outre ma surprise?.. C'est sans doute aussi pourquoi je n'ai jamais ouvert l'anthologie de la poésie française de Georges Pompidou. En revanche, j'aime lire Senghor, Césaire; moins Havel... Je lirai, certes, la préface sûrement ampoulée, voire amphigourique, du Romantique de la République, mais bon, là, je ne le peux pas encore. Remarquez, il y a trois mois, j'ai publié (excusez immédiatement la comparaison, s'il vous plaît!) un livre sur les Landes et c'est Henri Emmanuelli qui a préfacé le bouquin! Et l'an passé, j'avais déjà donné des textes sur les Lacs des Pyrénées au même éditeur (Privat), et c'est Jean-Louis Etienne qui avait préfacé l'ouvrage joliment aquarellé. Mais (re)bon... Je compte moi-même quatre préfaces à mon actif, l'une pour un livre sur un bar emblématique bayonnais, Rendez-vous, Place Saint-André, une autre sur les Histoires d'un braconnier, deux autres enfin sur des Chasses gasconnes, et enfin des Chasses extraordinaires. J'en compte une seule au front de mes propres livres : celle que Michel Déon me donna pour la réédition de mon roman Chasses furtives... Mais je frise l'indécence en précisant tout cela. Et je remarque combien ma première vie, de chasseur (stoppée net il y a onze ans par une sorte d'AVC métaphysique), fut préfacière. Reste Char et Zao. Un petit bijou de livre, un cadeau.

     

     

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    Ecoutez (page 11) :

    L'écoute au carreau

    Pour l'agrément d'un instant j'ai chanté le givre, fils du dernier spasme de la nuit d'hiver et de l'éclair arborisé du petit jour, avant-coureur piétiné des longues présences du soleil. Mon givre! Tué par la cupidité de celui qui n'osa pas t'aborder avec franchise : "Que ce qui émerveille par sa fragilité s'étiole dans l'ombre ou périsse! Mon ardent ouvrage presse." Son ardent ouvrage presse!

     Parmi les déments disséminés dans l'étendue de la mémoire assourdie, l'astre de tous le moins guérissable.  

     

  • Nourissier, nourricier

    François Nourissier, disait : je suis entré dans l'hiver de mon corps. Au bout de quinze ans de lutte, il a capitulé devant celle qu'il nommait "Miss P.", cette maladie de Parkinson qui l'avait retiré du monde en général et de celui des livres en particulier. Ce dernier retrait le tua une première fois. Nourissier c'est l'influent Mandarin, le redoutable, l'attendu à chacune de ses chroniques, le styliste de facture classique qui passa son temps à écrire qu'il ne s'aimait pas, ni en petit bourgeois, ni en veuf, mais peut-être s'apprécia-t-il en cavalier et en confident des clébards. J'ai déjeuné une seule fois avec lui, à la parution de "La fête des pères", et de la réédition de "L'eau grise" (de mémoire, ce devait être en 1985). Il était luminescent, comme nimbé d'une aura de colonel des Lettres françaises, laquelle faisait de l'ombre à son actif d'écrivain encore vert. 

     Mais ce n'est pas tout pour ce matin : Julien Duboué, chef Landais originaire de Saint-Lon-les-Mines, qui pilote déjà avec maestria son restaurant bistronomique Afaria (à table, en Basque) dans le 14ème à Paris (lire ici même à la date du 25 sept. 2008), vient d'ouvrir :  Dans les Landes... Mais à Paris, dans le 5ème. La bonne aubaine! Des coeurs de canard, de la cochonaille et des tapas made in 40 -avec incursions dans le 64, moi, j'adore. Je sens que ça va devenir ma cantine, dis-je avant même d'avoir testé la table (j'y suis juste passé voir, devant, j'ai reluqué l'ardoise et je me suis dit ça c'est pour ma pomme et les potos). Il y a des jours, comme ça, où l'enthousiasme vous prend par la taille. Je laisse faire sa tyrannie douce, dans ces rares cas-là.

    Sinon, il vous faut lire "La femme promise" -superbe chant amoureux de Jean Rouaud (folio), "Les Poètes de la Méditerranée" (extraordinaire anthologie bilingue de 990 pages, Poésie/Gallimard), "Désir d'Italie" -somme d'articles délicieux de Jean-Noël Schifano (folio) et "Dolce vita" -le roman de l'Italie de 1959 à 1979, de Simonetta Greggio (Stock) dès que possible (je m'en serais voulu d'avoir écrit "de toute urgence", comme dans un magazine féminin. Car L'urgence, c'est : aimer encore. Je n'en connais aucune autre).

     

     

  • En remontant le blog

    162686_10150348164585177_366328715176_16240343_6214482_a.jpgUn papier de ce blog consacré à un livre, repris dans une plaquette de 24 pages sur l'auteur du livre, cela fait plaisir. Oh, c'est très modeste : Jean Rodier (photo), auteur de En remontant les ruisseaux (L'Escampette), a reçu aujourd'hui même le 24ème Prix du livre en Poitou-Charentes. Et la plaquette qui est éditée à cette occasion, reprend ce que Jérôme Garcin (dans L'Obs), Richard Blin (dans Le Matricule des Anges) et moi-même (dans KallyVasco), avons écrit sur ce merveilleux petit livre. Ici, c'était les 3 novembre et 16 février 2010. 

  • Ensemble dans la brume

    C'est Milan Kundera (ses oeuvres forcément in-complètes paraissent, de son vivant : rare honneur, panthéonisation, dans La Pléiade, en 2 volumes, en mars), qui dit joliment ceci dans L'Obs paru aujourd'hui (à propos des 100 ans de la maison Gallimard, mais peu importe le point d'appui) : De nos jours, où l'influence de la littérature tristement s'embrume...

    Voilà qui me laisse rêveur, profondément rêveur. Et vous?

  • ça bouge là-bas

    Mais avons-nous suffisamment conscience de la force tellurique que signifie l'alliance de l'armée égyptienne avec le peuple en révolte?

    Reconnaissons-nous le rôle peut-être décisif des réseaux sociaux et de cette belle arme offensive aux ailes blanches qu'est l'Internet?

    Et tout cela sans l'ombre sinistre et mortifère d'anachroniques barbus! 

    Ressentons-nous assez profondément le sentiment de vivre des moments historiques, de Tunis au Caire et ailleurs demain? 

    Sana'a peut-être, Tripoli j'en doute, mais pourquoi pas puisque la contagion de la liberté gagne du terrain?

    La Chine s'enferme, c'est le signe. Le chant du Signe. 

     

     

     

  • Le Fils à Jo

     

    Touchant, tendre, délicatement bourru, Le fils à Jo est un film  chargé d’émotion (qu’est-ce que j’ai pleuré, dis donc ! Mais il y a des jours lacrymaux comme çà et puis des films comme çà aussi). Bien sûr, le scénario est plein de grosses ficelles, on s’attend à presque tout ce qui suit, le rugby de village et ses clichés sont tous réunis, il n’en manque pas beaucoup. Mais la surprise vient d’ailleurs. Le film est une ode à l’amour  d’un père pour son fils, un chant d’amour filial en retour ; une déclaration d’amour tout court. Inutile de parler du culte de l’amitié et de la philosophie du rugby comme mode de pensée, d’agir et de vivre en somme (je n’aime pas le mot religion accolé à cet « état d’être »). Bien sûr ni Gérard Lanvin, ni Olivier Marchal n’ont l’accent du Tarn et lorsqu’ils s’emportent ou qu’ils en font des tonnes, c’est même l’accent parisien qui s’attable. Mais c’est préférable à un accent d’emprunt, façon Montand ou Auteuil sur du Pagnol : c’était grotesque, souvenez-vous.  Karina Lombard est belle et captivante. Jérémie Duvall, le gamin qui joue Tom Canavaro est fin, sensible. Vincent Moscato est quant à lui formidable et l’atmosphère bon enfant, mêlée aux brumes matinales de l’automne, sent bon le bonheur simple. Alors on adore. Comme on avait déjà aimé Petits bruits de couloir, le livre de Philippe Guillard, lequel a quand même sorti cette phrase inoubliable : La troisième mi-temps est au rugby ce que la balle est ovale.

  • rappel

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    La mort est comme un mètre carré qui tourbillonne dans l'arène. Le torero ne doit pas marcher dessus quand le taureau vient vers lui, mais personne ne sait où se situe ce mètre carré. C'est sans doute cela le destin. C'est Christiane Parrat la vigilante qui cite Luis Miguel Dominguin (lui-même cité par François Zumbiehl dans ce merveilleux ouvrage intitulé Des taureaux dans la tête), à l'instant dans un mail. ¡Gracias!..

    Photo (Vic-Fezensac 2009) : ©LM

  • Le bistrot du dimanche

    Voici venu le temps des anecdotes, sur ce blog...

    Dimanche dernier, j'étais invité à participer à l'émission de radio de Jean-Luc Petitrenaud sur Europe 1, Le Bistrot du dimanche, au motif que son sujet portait sur le Pays basque culturel et gourmand (il me semble avoir désormais une étiquette vert et rouge collée sur le front : je suis devenu le-gonze-du-sud-ouest de service. Cela n'est pas déplaisant). Sur le plateau, il y avait notamment mon pote Jean Brana, vigneron, et cela se passait au Troquet, chez Christian Etchebest (Pairs 15 ème). On m'a téléphoné et je suis intervenu à distance. A la fin de l'émission, hors-antenne, on m'a remercié, on m'a souhaité une bonne journée dans mon Pays basque, en ajoutant que la prochaine fois, on me ferait "monter" à Paris... Or, je vis à Paris depuis seize ans ce mois-ci, et cette participation s'est faite à quelques arrondissements d'écart. Comme quoi, il y a des étiquettes qui vous enracinent là où vous ne faites que revenir. Il ne me fut pas difficile de voir un signe dans cette méprise... 

  • Great Fitz

    Bien que je préfère, et de loin, Tender is the night (Tendre est la nuit), je m'interroge sur le bien fondé d'une nouvelle traduction de The Great Gatsby (Gatsby le magnifique), devenu d'ailleurs Gatsby tout court dans cette nouvelle version donnée à POL par Julie Wolkenstein. Celle de Jacques Tournier (il retraduisit l'essentiel de F.Scott Fitzgerald dans les années 1985 pour Belfond, avec notamment le délicieux Love Boat et autres nouvelles...), m'apparut salutaire à l'époque et taillée pour la route (il m'était impossible de lire Gatsby dans la précédente traduction, de même que je n'ai encore jamais réussi à finir Le vieil homme et la mer en français à cause de la plus horrible, indigne, déplorable, nulle, des traductions du monde, signée Jean Dutourd! Mais il y aurait beaucoup à écrire sur les traductions... Une autre fois). Je n'ai fait que feuilleter le Gatsby nouveau, je ne peux pas en dire grand chose, n'ayant pas eu l'audace d'attraper une autre traduction du livre chez le libraire et de me livrer à un test comparatif... Mais, en tant qu'ex-éditeur, je me demande s'il ne s'agit pas tout bonnement d'une vieille ficelle opportuniste : On m'annonce un film à gros budget, remake du Great Gatsby magnifiquement interprété par Robert Redford en 1974, avec, cette fois, Leonardo DiCaprio dans le rôle titre. A la sortie du film, il suffira d'ajouter une jaquette au livre traduit par Wolkenstein, avec l'affiche du film en photo -oui, plein cadre et tu me mets le titre en défonce, coco... Sauf que Fitz étant tombé dans le domaine public, la traduction de Tournier pourra subir le même maquillage. Mais bon, ces détails marchands n'ont aucun intérêt.

  • Un jour, j'ai mouru

    Je porte le prénom de mon père, qui lui même portait celui de son père. Autant dire que j'ai bien fait de prénommer mon fils Robin, non? A la mort de mon père (lire ici around fin 2006), un avis de décès parut dans Le Figaro et dans Sud-Ouest. J'ignorais que cela me ferait mourir, aux yeux de certaines personnes à la lecture hâtive. Des relations, des collègues, me crurent mort. Ma fille reçut même une lettre émouvante de la part de celle qui fut ma secrétaire sept années durant, lorsque j'étais rédacteur en chef de magazines de chasse. D'autres, me rapporta-t-on, membres de mes équipes de rédaction d'alors, et avec lesquels je m'étais parfois accroché, me trouvaient tout à trac si plein de qualités à titre posthume, que cela ne me fit même pas sourire. Puisque j'étais au-delà... Le grotesque de la situation me fit réfléchir. J'en parlais même à un psy, en séance. Je tirais quelques leçons de cette expérience. L'an passé encore, un attaché de presse spécialiste en vins, m'avoua qu'il ne m'adressait plus aucune info car il me pensait mort depuis quatre ans, et m'affirma avoir même lu une nécro, hélas perdue, soit un papier sur mon parcours! Je réalise du coup que je n'ai pas encore apuré tous les mystères sur ma mort par procuration. Je me demande d'ailleurs si je ne vais pas tenter d'écrire une nouvelle sur le sujet... Ainsi, et pour solde de tout compte, je pourrai enfin sortir vivant de ma torve peur d'être pris pour moi par un autre. 

  • les faits boomerang

     Surprise... Comme je souhaite offrir à un ami mon livre Je l'aime encore, qu'il est épuisé chez l'éditeur et que je n'en ai plus qu'un seul, que je me garde, j'ai cherché un exemplaire d'occasion à vendre sur un site en ligne, et je l'ai trouvé. J'ai donc passé commande il y a trois jours et ce matin tôt, un livreur m'a porté le petit colis jusqu'à ma porte. Et quelle fut ma surprise, en ouvrant l'enveloppe, de découvrir l'exemplaire que j'avais dédicacé et adressé, à sa parution il y a plus de quinze ans, à feu mon ami Jean-Jacques Brochier, alors rédacteur en chef du Magazine Littéraire (nota : je me fous royalement du cheminement de ce livre, depuis le décès de Jean-Jacques il y a six ans, jusqu'à moi ce matin). J'étais encore entre deux cafés matinaux, je me suis assis et j'ai relu mon envoi amical. Puis, j'ai feuilleté le bouquin, et j'ai repensé au moment précis où j'avais signé ce livre pour lui, chez l'éditeur. J'ai revécu le petit bout d'émission de télé qu'il avait consacrée à ce petit texte sur la chaîne Seasons (à laquelle je collaborais également) -émission au cours de laquelle il avait à son habitude allumé Gitane sur Gitane, et où il m'arriva de griller un havane : c'était autorisé à l'époque (Jean-Pierre Fleury, notre boss, se contentait de pester après le courrier ulcéré de certains téléspectateurs). Jean-Jacques avait -à son habitude encore-, sifflé, hors champ, à lampées furtives, deux ou trois verres de Johnny Walker (planqué sous la table), lorsqu'il sacrifia à un éloge spécial copinage, mais sincère, car Jean-Jacques était un homme d'une sincérité en voie de disparition.

    Et je me suis dit : la vie est courte et c'est un boomerang. Alors j'ai pensé au boomerang de Julien Gracq, un objet dont la perte, enfant, le mina. Il l'avait évoqué, lors de notre première rencontre en janvier 1999, à Saint-Florent-le-Vieil. Et c'est au point que je réfléchis, depuis la disparition de mon monstre littéraire préféré, à écrire quelque chose sur les effets de la perte de ce boomerang sur la vie de Gracq. (Voir Lettrines, page 23). Mais, ici ce soir, je n'en dirai pas davantage sur le motif, car c'est le livre de feu mon copain de quelques chasses et agapes Jean-Jacques Brochier, que je regarde. Et je pense à sa voix métallique et profonde, à sa barbiche, à son regard derrière des lunettes rondelettes, à son amour immodéré pour Maupassant, à ses pamphlets décapants contre les anti-chasse, les anti-tabac, à ses éditos du Magazine Littéraire parfois trop gentils, ou bien tellement raccord avec ses affinités du moment (Besson, Lanoux, Adler) ou intemporelles (Lowry, Sartre...). Nous nous sommes un jour accrochés à propos de Camus, que je défendais bec et ongles face à l'auteur de Camus, philosophe pour classes terminales. Rien n'y fit. Même lorsque je le taquinais sur sa bienveillance à l'égard de la maison Grasset : "forcément, m'objectait-il : ils font vivre mon magazine!". Il était franc et il disait vrai...

    Jean-Jacques, où que tu sois ce soir, je te remercie de cette visite imprévue. Et prends un armagnac avant de te recoucher, s'il te plaît.


  • Nîmes Toquée

    aoc_costieres_de_nimes_medium.jpgL'initiative revient à l'agence Clair de Lune, qui se plaît à dire, avec Maupassant, que L'homme qui aime normalement sous le soleil, adore frénétiquement sous la lune. Il s'agissait de suivre un parcours dans la ville de Nîmes en suivant ses plus beaux endroits, où des barnums avaient été installés. Sous les vastes tentes et parfois à l’intérieur, comme au splendide musée taurin Pablo Romero ou à l’Hôtel Boudon, les chefs les plus talentueux de la ville proposaient des plats à déguster avec des vins des Costières de Nîmes. Plusieurs vignerons se trouvaient à chaque étape. Au départ, il fallait prendre un pochon contenant un verre, des couverts et un petit carnet-guide afin de rédiger commodément les commentaires de dégustations. Je noterai ici seulement mes coups de coeur à propos des nombreuses cuvées proposées par les vingt-neuf producteurs présents. Nîmes Toquée s'est tenu le 28 novembre dernier.

     


    Sur une tartelette de parmesan aux légumes confits et brandade de morue, signée Laurent Brémond (L'Imprévu) et dégustée au Temple de Diane, le Château des Tourelles, cuvée Le Grand Amandier, blanc 2009, bien que marqué par le bois, présentait une belle touche de viognier sous la dominante de roussanne et la pointe de marsanne. Le rouge 2008 Terre des Launes du Domaine de Gallician La Cave, avait des syrah bien évoluées et des tanins déjà correctement fondus.

     

    Sur un -excellent- tartare de saumon d’Ecosse à l’huile d’olive de Nîmes (AOC) signé Sébastienrencontre_vigneronne_feedback.jpg Granier (Aux Plaisirs des Halles) et devant le Théâtre de Nîmes, je retiens un rosé de repas, celui du Domaine de Donadille (60% grenache, 40% syrah) élaboré par les étudiants d’un Lycée agricole. Et surtout un rouge (2007) remarquable, en biodynamie, Les Grimaudes, du domaine éponyme (40% carignan, 40% grenache, 20% cinsault). Le Domaine Les Grimaudes propose d’autres cuvées (celle  que nous avons goûtée est l’entrée de gamme) que je me promets de découvrir : Perrières, et Ansata. La vigneronne présente (Emmanuelle Kreydenweiss, photo ci-contre) installée avec Marc, son mari, dans la région de Nîmes depuis 1999, possède aussi un domaine en Alsace.

     

    ambiance_bodega_thumb.jpgSur un filet de lotte rôti avec un beurre de sauge et châtaigne, avec un velouté de potimarron à la muscade et un champignon shitaké poêlé avec un trait de citron vert, signé Vincent Croizard (Darling), au temple taurin dédié à la dynastie des Pablo Romero, j’ai retenu le côté gourmand du Château de l’Amarine, cuvée de Bernis (blanc 2009), le nez intéressant, dominé par d’agréables roussannes, des Vignerons Créateurs : Château Font Barrièle (blanc 2009), le bon rosé (2009) d’apéro, de fiesta et de bbq, Moulin d’Eole de la Cave des Grands Grès, la remarquable élégance et le « fondu enchaîné » d’un rouge 2009 nommé Sébastien, du Domaine de la Patience. Pas de bois neuf, des syrah fines, une réussite.

     

    Sur un baluchon d’agneau confit et sa côte en croûte de sarriette, oignons doux des Cévennes caramélisés, jus de braisage aux baies, feuilles de choux de Bruxelles, signé Olivier Douet (Le Lisita), très bien exécuté d'ailleurs, et devant les Arènes, j’ai retenu l’originalité du Château Beaubois, cuvée Confidence (rouge 2009) : 95% grenache et 5% de syrah seulement. C’est rond et déjà très friand pour un vin si jeune. Le Domaine de la Cadenette présentait Siracanta (rouge 2009), qui nous est apparu comme une bête de concours (à Syrah). Le Domaine de Poulvarel, Les Perrottes (rouge 2008) est magnifique ! Complètement sur le fruit avec ses syrah douces, et c’est gourmand en diable : miam !

     

    Sur un duo de pélardons affinés et leur chutney aux fruits secs, proposés par Le Régal (traiteur à Marguerittes), à l’Hôtel Boudon, le toujours aussi splendide blanc (2009) de Michel Gassier, Nostre Païs, avec ses 95% de grenache et 5% de viognier et de roussanne, un élevage pour moitié en cuve et pour moitié dans de vieilles barriques, est tout en séduction, à l’instar de toutes les cuvées de ce vigneron « de respect ». Le Château L’Ermitage, cuvée Sainte Cécile (rouge 2007) est exceptionnel dans ce millésime : 60% syrah, 30% mourvèdre, 10% grenache. Enfin, Le Bien Luné, de Terre des Chardons (rouge 2009), en biodynamie depuis 2002, 60% syrah, 40% grenache, est tout simplement superbe, avec une attaque franche et une complexité qui associe force et douceur sans jamais abuser l’une ou l’autre.

     

    Sur un moelleux cévenol, crème de réglisse, signé Jean-Michel Nigon (Wine bar Le Cheval Blanc), au Carré d’Art, j’ai retenu seulement Scamandre, des Domaines Viticoles Renouard (rouge 2007), 50% syrah, 30% carignan, 10% mourvèdre, 10% grenache, car il m’est apparu magnifique de fraîcheur et de fruité, puis de confit et d’épicé « comme il faut ». Un vin à fond sur le fruit donc, sur la gourmandise et la fraîcheur : tout ce que l’on aime dans les Costières de Nîmes, qui sont une appellation de plus en plus chère à mon cœur. 

     

    En prime, et ça n'a rien à boire, ces vers holorimes (pour un poème homophone) de Victor Hugo (ou peut-être sont-ils de Marc Monnier...), qui m'ont toujours fasciné (essayez d'en faire autant avec le sujet de votre choix, et vous verrez vite que ce n'est pas facile...) : 

    Gal, amant de la Reine, alla, tour magnanime, 

    Galamment, de l'Arène, à la Tour Magne, à Nîmes.


    L'abus d'alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération.


  • Succès en marge

    Le lecteur s’émancipe. A l'instar de l'amateur de vins, il est de moins en moins buveur d'étiquettes. Il va au fond en faisant fi de la forme. C'est merveilleux! Fini les repères obligés, les canaux en dehors desquels toute circulation conduit à une impasse. Deux succès actuels montrent une fois de plus cette belle maturité, cette intelligence affranchie.

    Celui de Stéphane Hessel, « Indignez-vous ! » (lire plus bas), plaquette à 3€ (on en acquiert plusieurs d’un coup, on l'offre à tout va… et on se rémunère au passage en s’achetant une bonne conscience généreuse), est placé sous les auspices de la Résistance et il flingue Israël sans sommations, mais bon. Je l’offre, moi aussi… L’article (13 pages sur 20) a dépassé les 500 000 ex. en deux mois (enfoncés, les Houellebecq, Lévy –Marc-, Pancol et autres pavés), et atteindra 800 000 sous peu. Il est en voie de traduction dans plus de trente langues. Un phénomène est né. Personnellement, je me réjouis pour son petit éditeur montpelliérain au nez creux !

    L’autre phénomène est comparable, toutes proportions gardées : « Crise au Sarkozistan », de Daniel Schneidermann (l’ex-chroniqueur ne signe que la préface, mais il semblerait qu'il ne trompe personne sur les 96 pages de ce pamphlet…), est « sorti » sur Internet peu avant Noël chez un éditeur Béarnais (d'Orthez) à peu près inconnu, LePublieur.com Résultat : 20 000 ex. déjà vendus (10€+port) exclusivement sur le Net donc ! (J'ajoute que je ne l'ai lu que les extraits disponibles sur le site dédié).

    Je trouve sains ces phénomènes d’édition : foin des codes traditionnels et par trop poussiéreux : gros éditeurs du village parisien (2,5 arrondissements) suffisants car confits dans la graisse de leur incontournabilitude, dirait Ségolène (les best-sellers évoqués sont publiés en province), circuit exclusif des libraires, promotion/prostitution à la télé…

    Dans ces deux cas, il y a certes la notoriété irréprochable d’un sage, M. Hessel. Et de l’autre, le si salutaire engouement pour l’antisarkozysme. Un papier ici ou une note sur un blog influent là, ont certes boosté un processus déjà enclenché. Car c’est le bouche à oreille qui a fait le boulot pour la plaquette de Hessel, relayé -d'accord! d'accord..., par la mise en place juteuse pour tout le monde du libelle aux caisses de toutes les librairies. (Même si certains libraires amis, comme Michèle Ignazi par exemple, ont pu se plaindre que la crise avait conduit le lecteur a se contenter d'offrir un bouquin à 3€ pour les étrennes...). Rappelons qu'il y a l'inconsciente sensation d'agir bien, si utile à notre moral en ces temps de neige sociale, ainsi qu'un certain investissement dans la confiance (à bas prix, ça fonctionne mieux).

    Et enfin (surtout?) l’envie d’en découdre, puisqu’il ne s’agit pas de fictions, mais de coups de gueule contre une France moisie


     

  • Un voeu? -Indignez-vous!

    Couvindignez-vous200.jpgVoilà ce que je souhaite à tous pour 2011 :

    de vous indigner, comme Stéphane Hessel l'a brillamment fait, en prônant une insurrection pacifique contre l'indifférence à tous les dérèglements du monde et face à toutes les injustices (indigène éditions).

    Et aussi de méditer cette phrase :

    Et si je n'avais pas besoin de ce qui me manque.

    Car il faudra bien que le coeur se brise ou se bronze...

    Voeux à Volonté!

  • Nevica

    Il neige à angle coupant : 35-40°, avec ce vent glacial qui hache en biais le rideau des flocons, alors je pense au réchauffement de ma planète car, n'ayant jamais été bricoleur, je sais à peine isoler mes grandes fenêtres. Donc j'alimente un feu de cheminée généreux et pousse les chauffages électriques à fond. Et tant pis si la moitié fout le camp par les interstices. J'ai déjeuné merveilleusement avec mon fils au Vertbois (38, rue du Vertbois à Paris 3 : un excellent resto nouvellement tenu -depuis le 15 mars- par deux charmantes associées, Soline Bourgeot et Pauline Mure ) d'un thon rouge formidable avec son pesto et ses herbes thaï, et d'une entrecôte de l'Aubrac tendre et fameuse, en provenance de la boucherie du Rouillon, à Athis-Mons, accompagnée d'un Premières-Côtes-de-Bordeaux signé des époux Dupuch, L'Alios de Sainte-Marie (2008) friand, carrément sur le fruit, gourmand et bien merloté. A présent, je mets des légumes tranchés fins à revenir dans une bonne huile d'olive (oignon, ail, carottes, tomates cerises entières -elles crèveront toutes seules-, céleri, cèpes, champignons de Paris), j'ajoute des herbes diverses : persil plat, romarin, estragon, laurier froissé pour qu'il dégage bien. Je fais revenir à part un lapin en morceaux. Au bout d'un moment je mélange le tout avec une grande rasade de vin blanc et ça mijote à tout petit feu pendant trois quarts d'heure dans la grande cocotte. Le temps d'attraper divers bonbons : Chez Marcel Lapierre, de Sébastien Lapaque, sur le regretté Marcel et son morgon adorable, L'argot du bistrot du regretté Robert Giraud (les deux à La Table Ronde, Petite Vermillon), les livres de Simonetta Greggio (quatre sont déjà au Livre de Poche) que j'ai à la fois bouffé et dégusté  l'un derrière l'autre, ces derniers jours : j'ai particulièrement aimé la sensibilité droite et forte comme une aube de novembre sur un plateau de l'Aubrac de "son" Diable au corpsLes Mains nues, et la subtilité gourmande de Etoiles (aussitôt offert à Philippe Legendre, ex 3*** au Four Seasons - Georges V). Il y a aussi La douceur des hommes, si sensuel, et Col de l'ange, intime en diable  -familial même ... Je survole le quatuor, feuillette en m'arrêtant sur mes annotations au stylo. Ca mijote tout doux en cuisine, bbllbbllbbllbbll... A mi-cuisson, j'ôterai les morceaux de lapin pour les désosser et remettre le rongeur émietté dans la cocotte en fonte. J'ai encore le temps de prendre un vieux bouquin retrouvé, Le roman d'Angelo, de Luchino Visconti (Gallimard, Haute enfance) en pensant à l'île d'Ischia, la grande voisine de ma Procida chérie, puis Les fiancées sont froides, de Guy Dupré (Petite Vermillon, encore) pour le plaisir accru, toujours, de retrouver une prose hiératique et pure comme celle du Gracq du Rivage. Clin d'oeil amical à la préface donnée par Jean-Marc Parisis à cette salutaire réédition... Je picore, lis comme on mange des tapas entre copains, debout, à la barra d'un rade recommandable derrière la Concha de San Seba. Je tire sur un havane (Short Churchill, de Romeo y Julieta), écoute un live de M, Les Saisons de passage, au rock aride et fort comme l'armagnac de Laubade, Intemporel n°5. L'après-midi passe ainsi. Je plongerai au dernier moment les papardelle dans l'eau bouillante, ce soir, -oh, quelques minutes à peine, et les incorporerai à mon sugo di coniglio correctement réduit. Je sais d'avance que, à l'instar du couscous de ma mère, il sera meilleur demain. "Le lendemain, il sera souriant, tu verras"... La Sierra du Sud 2009, au top ces temps-ci (un côtes-du-rhône de haut vol signé Gramenon) escortera le tout avec une dignité qui forcera le respect dû à la vigneronne qui officie là-bas. Nevica : Il neige.  Je ne pense plus au réchauffement de ma planète, à présent embaumée par les parfums mêlés en provenance (j'ai failli écrire Provence) de la cuisine...

     

     

     

     

     

  • Des bars

    9788497838900 (1).jpgRendez-vous, Place Saint-André, de Colette Larraburu (Elkar) -voir la note du 10 décembre dernier, est un ravissement. Sous-titre : Trente ans de vie du Café des Pyrénées : c'est réducteur, car ce sont trente ans de vie bayonnaise qui sont ici contés, tant l'objet de l'étude reflète les années 80 à aujourd'hui dans leur globalité. Il s'agit d'une enquête aussi sérieuse que chaleureuse, vivante, profondément humaine, à la fois psychologique et sociologique. Le microcosme du Café des Pyrénées, à Bayonne, est un prisme au travers duquel un pan d'une certaine histoire du Pays basque, de la cause basque aussi, peuvent-être lus. Ce bar qui ouvre sur l'emblématique Place Saint-André, constitue un espace où l'évolution des habitus, a été marquée par des phénomènes saillants : la rue Pannecau en tant qu'artère-symbole où furent perpétrés nombre d'attentats, notamment ceux du GAL. La disparition progressive du petit commerce de proximité. La reconquête de l'espace avec l'arrivée d'étudiants. Et cela, Colette Larraburu en "rend compte" à travers de nombreux témoignages. Son livre est le fruit d'un travail minutieux de journaliste scrupuleux, qui sait donner la parole à, et reporter avec talent. Rendez-vous, Place Saint-André est l'histoire, humaine, d'un lieu singulier et à forte valeur ajoutée. Vif, alerte et précis, son écriture est belle, de surcroît

    Voici la préface que j'ai donné à ce livre :

    "Un café peut devenir une seconde maison, si l’on affectionne les lieux de rencontre, d’échanges et de fusion des caractères sur l’autel d’un comptoir unique. Chaque café est un tissu de liens, un cœur qui bat, un organe de circulation de l’information allant de l’extérieur vers l’intérieur, soit, en l’occurrence, des artères du Pays basque vers l’entrelacs veiné de la ville –Bayonne, où se chuchotent et se chantent les nouvelles depuis toujours. C’est aussi le réceptacle d’informations plus délicates, à caractère politique, disons à forte valeur ajoutée. Pas de complot ourdi, de piège déjoué ou de tension désamorcée sans un café pour les fomenter ou les dissoudre. Si les murs d’un café sont en ciment, l’esprit qui y circule cimente ceux qui le fréquentent : ça ne sortira pas d’ici. Dans ce livre précieux, qui porte un regard d’une acuité rare sur un microcosme singulier, Colette Larraburu a su avec maestria toucher l’âme de ces lieux de mémoire et de vie forte, en ouvrant celle des hommes et des femmes qui les animent par destination. L’écoute est un art, faire dire en est un autre, d’amont. Colette Larraburu possède l’un et l’autre. En la lisant, j’ai appris mille secrets bayonnais et autant de ficelles éclairantes sur l’esprit de cafés d’apparence familière. Car, en observant et en laissant s’épancher avec tact les acteurs de ce monde irremplaçable –qui bat cependant de l’aile dans nos sociétés moisies, ce que révèle Colette Larraburu, à partir d’une observation à la fois clinique et clanique, mais surtout empathique et chaleureuse, touche à l’universel. Et c’est ainsi que l’image de la palombière, avec son poste de vigie, un ou plusieurs guetteurs, pour comparer et donc mieux comprendre la philosophie des cafés bayonnais, peut être déclinée à l’envi. Il existe des palombières dans le monde entier ! Où, dès leur seuil franchi, une batterie de rites de passage se met en branle, car il ne s’agit jamais de franchir le rugby, con! Il faut encore savoir en jouer, avoir la démarche idoine pour se faire accepter, la jouer humble, passer le ballon, offrir des sourires et des verres, et laisser le sac de ses défauts à l’entrée. Entre la porte et le zinc, le café impose sa vérité à celui qui y pénètre. La situation stratégique de tel bar, comme le mythique Café des Pyrénées, au bout de la rue Pannecau –ce « pont entre le Petit et le Grand Bayonne », détermine par ailleurs l’atmosphère particulière de chacun. Au-delà, tout est question d’affinités passagères ou durables. Personnellement, j’ai longtemps été Machicoulis, puis Au Clou, et pas seulement pendant les fêtes, plutôt le matin tôt. De même que le samedi, je suis Bar du marché : un petit coup du coude avant de passer à la table de Joséphine, sur place. J’ai vu apparaître des cafés « de détournement du sujet originel », ceux où l’on grignote pas mal, à l’instar d’Ibaïa, entre tant d’autres. Les querencias changent : mon actuelle, c’est le café François : Au mastroquet des halles… Nos préférences créent des habitudes. Mais il vaut mieux prendre l’habitude de n’avoir aucune préférence : je serai à jamais du côté de ceux qui entretiennent « l’esprit bar », en défendant le convivial poteo contre le pathétique botellon, descendant du xahakua, qui avait de la classe. Enfin, la nostalgie grave nos choix irrationnels : à cause des souvenirs que j’y ai sculptés lycéen, c’est Chez Tony, ancienne « annexe » depuis longtemps disparue du Lycée, que se trouve mon bar élu. Fantomatique, il demeure et j’y entends encore, en passant devant le commerce qui l’a remplacé, l’intact brouhaha de mes potes de bahut." © L.M.

     

  • Oiseleurs et traqueurs

    Julien Gracq (Lettrines) : Dans la chasse au mot juste, les deux races : la race des oiseleurs et celle des traqueurs : Rimbaud et Mallarmé. Le pourcentage des seconds dans la réussite est toujours meilleur, leur rendement peut-être incomparable - mais ils ne rapportent pas de gibier vivant.

  • Bars Bayonnais

    C'est un livre qui paraît aujourd'hui, je ne l'ai pas encore vu, mais j'ai le plaisir -et l'honneur- de l'avoir préfacé. Son auteur, une amie et consoeur, Colette Larraburu, s'est livrée à une enquête historique et sociologique, étalée sur trente ans, du Café des Pyrénées, bar emblématique bayonnais. Dire que les cafés sont des lieux de vie, d'échanges, de socialisation et d'information est une tautologie. Etudiant à Sciences Po, j'avais eu le bonheur de pouvoir choisir, pour sujet de mémoire de fin d'études, le "décortiquage" sociologique (la mode était à Bourdieu, à l'époque), linguistique, économique, social, etc., une année durant, d'un bar de Bordeaux, L'Oriental, Place de la Victoire (il changea par la suite plusieurs fois de nom -il était déjà rebaptisé Le Central à la fin de mon enquête de terrain). C'est dire si la proposition de préfacer un tel livre m'a aussitôt séduit! L'Oriental, Les Pyrénées, je repense, une fois de plus, à la parole si juste, si profonde de l'écrivain portugais Miguel Torga : L'universel, c'est le local moins les murs... 

     

     Alors Bravo Colette! Il me tarde de recevoir le bouquin et de le lire! (J'y reviendrai donc). Il est publié aux éditions Elkar : Rendez-vous Place Saint-André. Et voici ce que Emmanuel Planes en dit ce matin dans le journal Sud-Ouest :

    http://www.sudouest.fr/2010/12/10/le-cafe-des-pyrenees-un-balcon-sur-saint-andre-263243-4018.php

     

  • 64 primé

    Le Comité Départemental  du Tourisme a été primé pour son magazine 64 au Grand Prix Stratégies de la Communication éditoriale 2010.

    Cela me fait très plaisir car j'ai pas mal donné (en textes) pour ce splendide magazine.

    Bravo à toute l'équipe (le CDT, l'agence Because...) !

    64 en pages

     

  • Lisez Musso, Frédéric.

    images.jpeg... Pas l'autre, qui se tire la bourre avec Lévy (Marc) pour être le plebiscité le plus niais du moment.
    Non, Frédéric Musso. Je vous cite, dans l'ordre, mes préférés : La longue-vue, La déesse, Le point sur l'île, Martin est aux Afriques... (à La Table ronde, comme cet Imparfait du fugitif), et un Albert Camus ou la fatalité des natures, aussi, paru chez Gallimard -situé à environ 10 000 lieues de finesse et de distance, surtout, au-dessus d'un autre essai paru simultanément, mais tellement auto-complaisant et signé de, moi-je-jean-daniel.

     

    Oui, lisez la poésie de F.Musso.

    Deux exemples, pour tenter de vous convaincre : 

    Sur la plage, un enfant détruit son château. Dans le pêle-mêle de ses ombres une jeune fille donne congé au soleil. Le doigt sur la couture du vent tu attends la nuit qui va tomber avec un bruit de métaphore brisée. Leçons de choses d’ici-bas.

     

    Belle sous un ciel dégrafé, le visage nu derrière la jalousie d’une pluie d’été, la fille de joie dont la cambrure sanctifie le dur se hâte vers une plage où celui qui l’a eue au béguin l’aimera jusqu’à la lie. Sexe chatonné dans l’eau lucifère.

  • Il neigeait.

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    Il neigeait. 
    (Et je ne vous épargne pas le réflexe hugolien écolier :
    On était vaincu par sa conquête.
    Pour la première fois, l'aigle baissait la tête...). 
    Les chevreuils étaient couchés en rond, au chaud, par paquets de quatre, de sept, au milieu de la plaine. Je baissais mon livre souvent (Les fiancées sont froides, de Guy Dupré). Le reprenais, mais d'un oeil le lisais. A la fin je le fermais. Les buses chassaient avec un frêle désespoir au bout des ailes. Les corneilles noircissaient. Les mulots se planquaient par conséquent. Même les vanneaux semblaient avoir froid. Des colverts sauvages brisaient la glace d'une flaque vagabonde d'étang. Le train ralentissait. Je pensais -comme chaque fois, devant un paysage enneigé, cotonneux, sourd, fermé sur le blanc et vu d'un train ; à la Pologne des camps.

     

    ©LM : iPhone polaroids pris depuis un TGV, ce matin.

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  • étincelant

    Bu, tout à l'heure, plusieurs vins des châteaux et domaines Castel, dont un magnifique cru bourgeois du haut-médoc, bien connu (j'en faisais mon ordinaire dans les années 80 -je vivais alors à Bordeaux), le château Barreyres. Le 2009 est splendide de force contenue et de féminité droite et néanmoins subtile; comme décidée à soutenir n'importe quel regard gitan. Les merlots sont épanouis, les tanins raffinés, les cabernets-sauvignon discrets, équilibrants. 

    Le Tour Prignac, cru bourgeois du médoc, me séduisit davantage avec sa cuvée de base qu'avec sa Grande Réserve, trop bodybuildée et m'as-tu bu...

    Quant à Etincelle, cuvée du domaine de La Clapière, vin de pays d'Oc, elle excella -grâce à de soyeuses syrah- avec l'extraordinaire noisette de chevreuil, réduction de jus de fruits rouges acidulée et ses petits légumes croquants (chef : Christian Le Squer, Pavillon Ledoyen sur les Champs-Elysées, ce midi). C'est un vin franc, nerveux, fougueux, séducteur, avec un nez chantant et profond, une attaque comme une fiesta et une longueur en bouche remarquable. Il n'est ni guindé ni coinçant, mais plutôt gourmand et affirmé.

    Mention spéciale au château Ferrande, graves blanc aux sauvignons délicats, leste et fouettant sur la seiche et la dorade crue, ainsi que sur les saint-jacques, malgré l'abondance d'épices, d'agrumes, donc de barrières barbelées en diable; car il se comporta comme un escorteur souverain, là-dessus. 

    Cela juste pour dire que -une fois de plus- le sud-est l'emporte sur le bordelais, comme un monde neuf l'emporterait sur un continent vieillissant et confit dans sa suffisance...

    Au passage, je recommande le site de gastronomie créé par mon amie Marie-Caroline Malbec, cookissime (sauf pour ses papiers vins, plats ou dithyrambiques comme des communiqués de presse).

     

  • Une vraie libraire

    Les vrai(e)s libraires sont rares. De plus en plus rares. Nous en connaissons tous unelandes.jpg poignée, en bas de chez nous et aux six coins de la France. J'en ai découvert une de plus, hier, en signant Landes, les sentiers du ciel. Elle s'appelle Véronique Ducher et elle dirige la librairie Lacoste à Mont-de-Marsan (Landes). Dire qu'elle est érudite, sensible, curieuse, et qu'elle accomplit un travail formidable est un euphémisme. Son tact, son ouverture d'esprit, la qualité et la sincérité de son accueil sont méritoires, salutaires et remarquables. Bravo Véronique!

     

    A lire dans Sud-Ouest Dimanche de ce 21 novembre : 

    Sud-Ouest Dimanche : Signature

     

    Bu, à Toulouse à midi, hier, avec l'ami Christian Authier (auteur Stock), le rare gamay (2007) du Prieuré Roch (*), au Tire-Bouchon (place Dupuy), adresse formidable pour découvrir de vrais vins naturels au goût authentique de raisin tout en mangeant des plats simples et francs (superbe, le haricot de mouton).

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    (*) Domaine très recommandable (et dédié au Pinot Noir) situé en Côte d'Or et célèbre pour ses Clos de Bèze, Clos de Vougeot, Clos des Corvées, Les Suchots, Clos Goillotte, Les Hautes-Maizières et enfin Les Clous.

  • France Inter et Le dernier ours

    La romancière italienne -d'expression française- Simonetta Greggio (*), auteur notamment de Dolce vita (Stock), a eu la délicatesse de lire des extraits de mon article paru dans Le Monde du 12 novembre sur Le dernier ours (lire plus bas, ici même) au cours de l'émission 5 7 Boulevard, sur France Inter hier après-midi vers 18h47.

    Sur le podcast du site http://sites.radiofrance.fr/franceinter/em/cinq-sept-boulevard/, c'est, vers la fin de l'émission, entre les minutes 11'43" et 10'35" (à rebours donc) que vous pourrez entendre la jolie voix d'une romancière qui compte. Merci Simonetta. Puissent ces témoignages éveiller les consciences sur la disparition d'une part de notre patrimoine naturel et culturel.

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    (*) Lire la note récente ici même sur l'Interallié, qu'elle a injustement raté... A cause de la sénilité des jurés qui ont voulu faire un cadeau (d'adieu?) au vieux -et néanmoins infiniment respectable dénicheur de livres, et proustien de talent- Bernard de Fallois, éditeur par ailleurs d'un journaliste suisse inconnu -mais je n'ai pas lu le bouquin de ce dernier; alors je me tais... 

     

  • Challenge millésime bio


    challenge-2010_0689b.jpg

    Lundi dernier, j'ai participé, à Montpellier, à un jury de dégustation de vins bio venus de toute l'Europe, et force fut de reconnaître, en dégustant des petites merveilles, que les vins bio -et bons- étaient plus nombreux, plus adultes, moins foireux qu'il y a peu et que les règles drastiques, nécessaires à l'obtention du label bio n'empêchaient plus la qualité. J'ai retenu, à ma table de dégustation, plusieurs costières-de-nîmes à suivre de près (décidément, mes rendez-vous gustatifs récents avec cette appellation sont formidables) et, une fois toutes les bouteilles démaillotées, de splendides vins italiens et espagnols notamment, ainsi que des côtes-du-rhône d'exception. Sur le site, se trouvent les infos sur cette grande dégustation et le Salon qui la suivra en janvier. Le palmarès de ce grand jury, avec les médailles d'or et autres métaux est ci-dessous :

    Palmares - medal winners - Challenge Mill Bio 2011.pdf

    Je regrette personnellement que Jardin secret, cuvée prestige 2009 de Cabanis à Vauvert, en appellation costières-de-nîmes, n'ait eu qu'une médaille d'argent, car il méritait l'or (selon mes papilles).

    http://www.challenge-millesime-bio.com/

    Mention spéciale à l'organisation minutieuse et irréprochable de AIVB-LR : association interprofessionnelle des vins biologiques du languedoc roussillon (merci à Cendrine Vimont) et special kiss to l'agence Clair de Lune (notamment Amandine Rostaing et Marie Gaudel) comme d'habitude parfaite dans son job d'agence de comm. spécialisée dans les (bons) vins, surtout ceux du Sud.

    Clin d'oeil au Bistro! Chez Boris, (Montpellier) où le pot-au-feu est excellent. Ah! L'os à moelle -et ce bouillon sans "yeux"!..  Surtout avec La Baronne Les Chemins, magnifique corbières (2008) délicatement "carignanné", ainsi que le Domaine des Carabiniers, côtes-du-rhône (2008) sis à Roquemaure, remarquable pour la fraîcheur de ses grenaches.

  • Landes, les sentiers du ciel

    C'est un nouveau livre, qui paraît en librairie jeudi prochain (après-demain). J'ai signé les textes et Frédérick Vézia les photos, toutes prises depuis son ULM. Ce sont des textes courts, poétiques, des émotions, pour exprimer la force et la douceur des paysages photographiés

    Privat, 144 pages, 30€. (Ce livre est une sorte de prolongement de Lacs et barrages des Pyrénées, textes de ma pomme et aquarelles de Philippe Lhez, paru il y a un an environ chez le même éditeur).

     

    CouvertureLandes2-1_2.jpg

     

    Texte de 4 de couverture : 

    D’aucuns s’imaginent un océan tantôt vert, tantôt beige : des pins et du sable, en marge du vrai, le bleu, qui borde un département singulier en traçant une ligne droite comme une échasse. Or, les Landes sont protéiformes, variées, chatoyantes, vallonnées, sensuelles, mamelonnées, onctueuses, sinueuses, veinées, traversées. Le velours côtelé des vignes ici, des champs de maïs ronds comme des planètes, là. Des villages rassemblés, un habitat épars avec de temps à autre un airial qui troue une forêt forte, bien que malmenée par les tempêtes. Les Landes vues du ciel offrent une lecture collinaire du paysage de Chalosse étonnante, celle de la polyculture en Marensin, un air basque dans le Sud-Adour, lorsque les Pyrénées sont en ligne de mire… Les Landes, ce sont aussi des arènes, des champs de kiwis, l’embouchure d’un port de pêche, des plages désertes, des lacs géants, des étangs mystérieux, des marais et marécages appelés barthes. Une géographie d’esthète se dessine sous nous yeux, grâce au talent du photographe landais Frédéric Vezia, qui saisit la calligraphie naturelle et humaine à hauteur respectable et nous donne à voir les Landes comme on ne les a encore jamais vues. Léon Mazzella, journaliste et écrivain, auteur de plusieurs ouvrages sur cette région chère à son cœur et à ses bottes, a signé pour l’occasion des textes empreints d’une poésie nécessaire –celle qui s’impose naturellement à lui devant une terre de tant de promesses.

    Lancement, signature, cocktail vendredi 19 à partir de 17h à la librairie Lacoste, à Mont-de-Marsan.

  • Ce sont des femmes au ralenti...

     

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      Ekat

    Ce sont des femmes au ralenti qui s'échappent doucement du tableau. Le manteau fleuri de la mélancolie, aux tons chatoyants, denses et profonds, glisse de leurs épaules délicates. Chacune possède la grâce d'une sphinge exsangue et érotisée par une vie végétale nimbée de mystère ; un paradis perdu. Ces personnages cristallins portent une fêlure au cœur de leur sensualité. Par couches ou par palimpseste, des êtres silencieux, parfois noyés dans le feuillage, tentent de dévoiler leur histoire avec un geste à peine esquissé, une attitude nonchalante et pudique ; l'absence d'un regard. Il y a des douleurs palpables aussi, des forces internes, une inertie suggérée que le travail des couleurs accroît par la puissance du contraste : vert, brun rouillé, blanc bleuté, eau saumâtre, lie-de-vin, lumière du bitume comme une bile noire... révèlent l'évanescent et le repli, l'échappée lente d'une fragilité sombre, un univers qui chemine vers le blanc comme un bateau dans la nuit. L.M.

     (Lilith, photo LM) 

     

     

     

     

  • Le dernier ours

    227189_14699069_460x306.jpgJe publie, ce 12 novembre, une tribune dans

    Le Monde

    uniquement lisible sur le site du journal,  à propos du dernier ours de souche pyrénéenne...  (cliquez sur le lien ci-dessus pour la lire directement sur le site. Son titre :  Le dernier ours, dans la rubrique Débats, pages Idées. Je le reproduis également en annexe de cette note, ce 16 novembre, car il disparaîtra du site en lecture gratuite à la fin du mois).

    J'attends vos réactions sur la disparition de ce Grand cru classé, laquelle semble laisser indifférents la majorité d'entre nous...

    J'ajoute -je ne l'ai pas précisé dans l'article, que la maladie de peau dont l'ours Camille était atteint, trouverait sa cause dans le stress, lequel était dû à son manque de femelle. Célibataire obligé, eu égard à l'extrême rareté de ses congénères, "veuf" depuis des années, cet ours rongeait son frein.

    Sans anthropomorphisme aucun -je me défends à chaque instant contre ce chamallow-virus et je le combats chez l'autre, je suis sensible à l'image donnée par ce passage, ultime, d'un pan de notre patrimoine, devant une espèce de radar dissimulé... Et cela, tout cela, la cause de sa maladie de peau, son inéluctable disparition surtout, me laissent très songeur.

    Voyez-vous comme, sur cette ultime photo (un document!) de lui, prise le 5 février par un appareil à déclenchement automatique planqué dans la montagne aragonaise, sur une voie de passage habituelle du plantigrade, celui-ci semble s'éclipser, quitter ce monde de dingues, parce qu'il n'y a plus sa place? Sa démarche est celle d'un géant, d'un monument, d'un résigné aussi, et cela ne manque ni de classe ni de mélancolie. J'en suis bouleversé. C'est ainsi : les choses de la Nature parviendront toujours à m'émouvoir davantage que les choses d'un rapport plus direct au commerce humain, si couard, si décevant en somme.

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    POINT DE VUE

    Le dernier ours

    Camille, le dernier ours autochtone de souche pyrénéenne, serait mort. Avec lui disparaît une espèce présente dans nos montagnes depuis 250 000 ans. Et donc une part de notre patrimoine.

    Point de vue

     

    Le dernier ours

    LEMONDE.FR | 12.11.10 | 08h21  •  Mis à jour le 12.11.10 | 11h23

    Âgé d'une trentaine d'années, atteint d'une maladie de peau, la sarna, la dernière photo de l'ours Camille, prise le 5 février dans la vallée d'Anso en Aragon, où le plantigrade avait établi ses quartiers depuis quelques années, avec la vallée voisine de Roncal en Navarre (il évoluait auparavant en vallée d'Aspe), le montre l'échine pelée. Les appareils à déclenchement automatique éparpillés dans la montagne prenaient jusqu'à plusieurs dizaines de clichés de lui chaque année. Eu égard à la faiblesse de Camille, il est peu probable qu'il se soit déplacé. D'où la funeste conclusion qui s'impose peu à peu. S'il en est ainsi, avec lui c'est le dernier vrai ours des Pyrénées qui s'efface.

    C'est bien de l'extinction d'une espèce, présente de façon permanente depuis plus de 250 000 ans qu'il s'agit. La vingtaine d'autres ours qui ont été lâchés dans les Pyrénées depuis une dizaine d'années provient de Slovénie. La souche slovène est identique à la souche pyrénéenne. D'un point de vue biologique, c'est le même ours. Mais le symbole, lui, s'éteint comme un pan de culture se trouve pulvérisé.

    Les associations françaises et espagnoles à l'unisson, le Fonds d'intervention éco pastoral (FIEP), le Fonds pour la protection des animaux sauvages (FAPAS), ou encore Ecologistas en Accion, déplorent l'inertie des pouvoirs publics des deux côtés des Pyrénées.

    Chantal Jouanno, secrétaire d'Etat à l'écologie annonçait en juillet dernier à Toulouse que le plan de réintroduction systématique avait vécu et qu'il y aurait désormais des lâchers ciblés visant à remplacer les ours tués accidentellement. Une nouvelle ourse slovène devrait ainsi être relâchée dans une vallée du Béarn au printemps prochain. Trop tard pour sauver l'identité pyrénéenne de l'ours brun. Cannelle, morte le 1er novembre 2004, était la dernière ourse de souche autochtone.

    Avec Camille, c'est un peu comme si l'on arrachait les dernières vignes d'un Grand cru classé ou si l'on brûlait la dernière toile d'un maître. Nous avions pourtant fini par nous habituer à une forme d'interventionnisme que d'aucuns peuvent encore condamner, au nom d'un respect absolu de la vie sauvage. Ainsi qu'à une forme d'anthropomorphisme, voire d'une certaine zoolâtrie dans de rares propos ultra.

    Il est question d'un animal mythique dont la charge affective est immense. Nommer les ours avec des prénoms portés par nos enfants peut surprendre. Mais force est de reconnaître qu'il fallait bien agir et ranger certains états d'âme. Le risque de transformer le massif pyrénéen en parc d'attractions est encore loin. Les ours de souche comme les ours slovènes ont su garder leur sauvagerie intacte, malgré les colliers émetteurs et les équipes de surveillance. Cependant rien n'y fit. Voilà l'ours des Pyrénées au musée. Bientôt classé.

    Deux nouvelles naissances, suite au dernier lâcher de cinq ours slovènes en 2006 (deux ont péri depuis), ont été authentifiées au printemps dernier. "L'ours semblable" parvient à se reproduire correctement, par ici. C'est un immense espoir. Il n'aura pas sauvé notre ours local, mais gageons que dans vingt, trente ans, il prospèrera sur les deux versants, de l'Atlantique à la Méditerranée. Et qu'un solidemodus vivendi aura été trouvé avec les bergers, dont les brebis subissent de fortes déprédations. Slovènes ou Pyrénéennes, les griffes d'ours ont la même force : européenne.

    Léon Mazzella tient un blog.

    Léon Mazzella, journaliste et écrivain

     

     

  • Interallié

    Restent en lice Claude Arnaud, Qu'as-tu fait de tes frères?  (éditions Intergrasset...) et Simonetta
    Greggio, Dolce Vita 1959-1979 (Stock). Et aussi Jean-Michel Olivier, L'amour nègre (de Fallois), dont je ne donne pas cher, Mohammed Aïssaoui ayant reçu le Renaudot essai sur un sujet voisin, avec L'affaire de l'esclave Furcy (Gallimard). Arnaud et Greggio ayant déjà été recalés à d'autres grands prix attribués ces derniers jours, j'ai tendance à penser qu'il s'agira d'un duel. Et j'ai envie que ce soit Greggio et son histoire de l'Italie qui l'emporte. Et vous? Les deux sont (ou ont été : Simonetta) journalistes. L'Interallié récompense normalement un "encarté". A suivre.


    180px-Simonettagreggio.jpg

     Addendum du 16 novembre : c'est l'écrivain suisse J.-M. Olivier qui l'emporte.

    Nos pronostics étaient
    mauvais.

    Je lirai malgré tout, des trois en lice, seulement le livre de Simonetta Greggio. 

  • Ouiquende en pers'.

    La Côte basque donne envie d’y bâtir sa demeure. À défaut, nous pouvons en déguster l’écume et le cœur. Terre élue, résidence choisie, ses habitants semblent habiter une planète aux contours souples, dessinée par les Dieux de l’hédonisme. La  Côte basque happe, adopte, nous apprend les valeurs essentielles de l’existence. Elle rend merveilleux l’aile d’un nuage, le goût d’un vin, l’aube sur la Rhune, montagne magique qui plonge dans l’Océan son trapèze généreux. Il faut appréhender cette côte comme une première fois toujours recommencée. Ici, la femme comme l’homme sont forgés dans les vagues, la montagne, des villes et des villages accorts. La Côte basque est une région de confins qui fiance paysages  et caractères. Il est par conséquent tentant de vouloir épouser sans dot cette manière de s’offrir à l’autre. Bayonne en point d’ancrage, la plage de La Chambre d’Amour, à Anglet, pour épicentre, l’infini bleu d’un côté, l’infini vert piqué de toits rouges et de clochers de l’autre. Des moutons blancs et de nature différente des deux côtés. Au-delà, les Pyrénées, l’Espagne et sa faconde attirante comme une fée. Ici, chacun ménage des repaires, des haltes privilégiées. Le voyageur, de passage ou sac à terre, peut y rencontrer des gens de bien qui s’offrent, pour peu qu’on les apprivoise avec respect. Inutile pour cela de savoir surfer sur les vagues de Biarritz ou de Guéthary, de savoir jouer à la pelote, d’être classé au golf, de connaître les arcanes de la tauromachie et d’avoir l’accent. Aimer faire la fête est cependant un atout.  Le reste viendra. Ce sera selon. La Côte basque sculpte l’esprit et le fortifie. Celui qui arrive ici éprouve le sens de la fidélité et celui du bonheur simple aussi.  Il y apprend l’amitié durable, dessine sa nouvelle géographie intérieure, délimite ses frontières affectives reloaded. La Côte basque change l’autre sans le chambouler. Nous y cherchons ce qui est juste et bien. La tranquillité de l’âme. Le repos du corps vivifié. La stimulation de la parole, le courage de regarder. La Côte basque est peuplée de femmes et d’hommes jamais blasés de leur enviable quotidien. Ils s’émerveillent sans forfanterie du pur plaisir d’exister. La Côte basque enseigne le dédain du chiqué. Nos nouveaux  frères de joie y vivent selon l’humeur des éléments : l’océan, les caprices du climat, le vent du Sud qui monte les esprits comme du lait. Cette façon d’être paysanne –un œil au ciel, l’autre sur la terre, cette âme de cueilleur –saisir le bonheur, oiseau migrateur, à chaque éclaircie, apparentent l’homme d’ici à un épicurien forcé de limiter ses désirs. C’est pourquoi il est étincelant. Sa manière de vivre est une philosophie de l’instant partagé. Ce n’est pas un sage. Il sait que la parole économise l’action, mais il préfère agir, donner son pays. C’est un passeur. Ici, on s’ouvre à l’autre de manière oblative et sans se mentir à soi-même. La Côte basque est une morale. © L.M. Extrait de 64 en pages

     

     

  • Poème retrouvé, mais de qui?..

    En mettant de l'ordre, activité à laquelle je me livre généralement les 33 février des années trixestiles et seulement le matin, je suis tombé comme on dit -mais sans me faire mal aux genoux, sur un poème que j'avais recopié (au Rotring n°1 !) lorsque j'étais encore lycéen à Bayonne. Mais sur quoi l'avais-je pris ? Mystère et boules de gomme. Si quelqu'un reconnaît cette écriture, qu'il me le dise -merci. Le voici, intact, et il s'intitule L'ATTENTE :

    Le soleil insoumis terrorise les vents

    Dont les rafales me divisent -

    Loin de là, les animaux rassemblent

    Dans le sommeil qu'ils apprivoisent

    Longuement, pour durer,

    Les fragments de mes veilles et de mes songes.

     

    Je n'ai pas vécu, ma parole est une ombre

    Qui prolonge une absence de feuille

    L'amour se tait sous les troncs, et la honte

    Prend mon visage pour témoin

    Les odeurs du matin m'enlaidissent

    C'est d'herbe sans saveur,

    De sève durcie

    Que j'essaie d'apaiser ma faim.

     

    L'âme rejoint le corps de la femme visible

    A l'instant du départ, printemps détruit

    Arbres déracinés que le fleuve détourne

    Des tourbillons où la vie coule à pic

    Des rives qui supplient.

     

    A l'écoute des pluies et d'un verger, je tisse

    Des haillons de mendiants, mon attente

    Est celle des pierres prises dans la tourbe

    Immortel, transparent, j'ai mes assises

    Entre le coeur et l'écorce du silence.

  • Je le verrais bien en Prix Médicis

    41X6Wq0VPEL._SL500_AA300_.jpgParmi les curiosités des sélections de ces grands prix littéraires d'automne, il y a le bouquin de Nabe, auto-édité, disponible sur le Net seulement... Mais bon, l'auteur a une réputation nauséabonde et le défendre, comme le fait FOG, me semble étrange... Non, moi je préfère voir figurer le magnifique petit livre de Jean Rodier, en remontant les ruisseaux, publié à L'Escampette, admirable éditeur poitevin animé par Claude Rouquet (livre déjà évoqué sur ce blog, le 16 février dernier), car il y est question de pêche à la mouche et de nature aride de l'Aubrac et du Haut-Gévaudan, d'observations subtiles sur la faune et la flore, les nuages et surtout l'eau, la rivière, que l'auteur sait lire, mais également de silence et d'alouette, de Gracq et de Buffon, de Lucrèce et de Whitman, de cincle plongeur et de circaète Jean-le-Blanc, de solitude heureuse et de truites sauvages comme à l'aube de l'humanité. Et surtout d'une prose somptueuse, précise et jamais emphatique. L'auteur aime pratiquer "la pêche à rôder". Nous aimons, nous, les pêches de Rodier. C'est un non-guide pour se perdre dans le vertige de la littérature, un guide pour ne pas y aller. Un livre littéraire en diable. Donc un bon Médicis, non?.. Nous verrons bien si les jurés sont ou non d'indécrottabes parisiens et s'ils sont capables d'audaces...  Réponse à la mi-journée.

  • EkAT et emm.t

    Elles sont soeurs. Catherine (EkAT) peint, Emmanuelle (emm.t) photographie, et plus encore.

    Christiane les évoque dans ses derniers commentaires, sous la note EkAT (cliquez ci-contre à droite pour les lire).

    Voici donc leur lien respectif, pour aller plus loin :

    EkAT

    emm.t

  • Habana initiacion

    1304743800.jpgElle est encore réticente, hésite à franchir le pas, a peur d’avaler. Cette fois, il s’agit de ne pas le faire. D’oublier la cigarette. La prise en main étonne : c’est gros ! Respire sa tête - à fond. Dis ce que tu ressens davantage que ce que tu sens. L’herbe coupée, le bois, le poivre, le cuir, la sueur - dis tout. Pense au vin. Laisse-toi enivrer par le meilleur du cigare peut-être : sa dégustation à cru. Puis nous l’allumons pour elle. L’apprentissage de l’allumage du cigare viendra après. C’est quoi ? –Un robusto de Flor de Selva : la fleur de la forêt. Un honduras fait par une femme, Maya Selva. Un cigare doux, franc, pas simple mais pas compliqué non plus, voluptueusement capiteux, qui monte en puissance à la manière d’une vieille anglaise (à deux roues) : passé le quatrième rapport, sur une ligne droite et pure, genre la N.10 entre Le Barp et la sortie pour Mimizan. Tu vois ? –Non. C'est pas grave. Rien n'est grave. Sauf la mort d'un être cher et l'extinction inopinée d'un havane : Alors, tire franchement dessus ! Quel que soit le cigare, il faut s’en occuper doucement mais sans relâche dès l’allumage. Si tu parles trop, il s’éteint et se venge en te refilant une âcreté dont tu te souviendras. –Mais c’est difficile à tenir entre deux doigts. Tu t’y feras. Tu aimes sa couleur pâle, même  si elle te paraît noire en regard des tiges que tu as l’habitude de griller sans plus te poser de questions ?  C’est une cape clara, grasse. Observe le huileux de cette robe lisse. Alors ? –C’est pas fort ! Je pensais que j’allais respirer du feu et du piment. Contrairement à une idée reçue, plus le cigare est gros, moins il IMG_1205_2.JPGest fort, enfin ça dépend... J’ai choisi exprès un honduras, féminin comme certains côtes de nuits, plutôt qu’un havane, pour commencer. Demain soir, j’allumerai pour toi un habano simple, le cazadores de José L. Piedra. Après-demain soir, tu fumeras, si tu le veux bien, du plus sérieux, mais encore facile : le choix suprême d’El Rey del Mundo. Et si tu franchis ce cap de bonne espérance, nous fumerons ensemble un D3 de Partagas, plus agréable que son vieux frère le D4. Nous nous cantonnerons aux robustos pour cette semaine. Si tu en redemandes toi-même, nous passerons à un calibre supérieur ce week-end, à la campagne devant la cheminée ; après le pot-au-feu. Un churchill de Saint Luis Rey ou de Romeo y Julieta. Du sérieux raisonnable.  Nous verrons si tu résistes. La manzanilla La Gitana, glacée et le jabugo tranché comme du papier gommé escortent le flor de selva comme des motards un ministre plénipotentiaire planqué derrière les vitres fumées de sa limousine filant à vive allure sur les boulevards de ceinture. La femme en cours d’initiation ronronne. Si tout se passe comme nous le souhaitons, au quatrième tiers elle sera conquise à la cause, et l’homme obtiendra licence à durée indéterminée  d’allumer son double coronas du soir sans s’attirer les foudres habituelles. Module vivendi. Le cigare attire les femmes mais toutes répugnent à passer à l’acte. Il convient par conséquent de les initier à ces femme-pagan.jpgobscurs obus de nos désirs en respectant leurs caprices soudains : j’ai envie de chocolat ! Je n’ai qu’un nuts, pas de noir amer. –Tant mieux, donne. Et c’est ainsi que, par l’entremise d’une barre chocolatée, elle acheva le premier barreau de sa carrière d’amatrice. Elle allume aujourd’hui ses habanos avec le naturel d’un torcedor au boulot. Sa féminité s’en trouve accrue, comme je la déguste du regard seulement, à travers l’écran de fumée partagé.

     

     

  • Joël D. dans Les petits mouchoirs

    19501153.jpg-r_760_x-f_jpg-q_x-20100901_035023.jpgC'est un pote que je vois peu mais on s'appelle de temps à autre et on se voit à l'occasion, comme aux arènes de Dax, le 12 septembre dernier, jour d'une corrida historique -lire par ailleurs, ici même, sur le sujet. Joël D. (c'est l'enseigne de ses bars à huîtres où il faut découvrir la Quiberon n°3, ma référence absolue) n'est pas Agnès B. Il crève l'écran dans Les petits mouchoirs de Guillaume Canet en jouant son propre rôle (c'est Jean-Louis, l'ostréiculteur du Cap-Ferret, dans le film) alors qu'il débute devant la caméra ! Car il est comme ça, Joël : brut de décoff', vrai à 100%, bon, généreux, sans ambages, zéro frime, la tête au frais, jamais de prise de chou, adepte des éclaircissements immédiats, bref : c'est un gars qu'on aime parce que c'est un vrai mec bien, qui regarde au fond des yeux en te disant tes quatre vérités, les bonnes, les mauvaises (ça fait déjà au moins dix-huit, dont trois bonnes, garçon!) parce qu'il t'a en estime. Et ça c'est beau. Rares sont les hommes de sa trempe. Lorsque j'ai fait sa connaissance, dans son bistrot de la rue des Piliers-de-Tutelle à Bordeaux -surnommée la rue des milliers de pucelles-, en 1984 (j'habitais à deux faux-pas de là, rue des Faussets), son regard droit et donc horizontal s'est imposé à moi verticalement. J'ai découvert par la suite son humour, sa faconde. Joël, en étant simplement lui-même dans le film de Canet, vole la vedette, à son corps défendant, à des acteurs professionnels. Nulle intention de sa part! Il n'est pas comme ça, le gonze, loin s'en faut ! Alors pourquoi?  Je crois qu'il est -juste- rattrapé par un retour des vraies valeurs dans ce monde de brutes (et c'est un peu le sujet du film), lesquelles nous font aimer son personnage davantage que les autres. Il détient la vérité de la vraie vie. Ce n'est pas rien, ça... Et de cela nous manquons chaque jour davantage. Dans l'un de mes bouquins, récents, je décris Joël comme le Gascon magnifique. En voici un extrait, à la page 161 de ce dico amoureux (Le Sud-Ouest vu par Léon Mazzella, éditions Hugo & Cie, nov. 2009) :

     

     

    19501151.jpg-r_760_x-f_jpg-q_x-20100901_034947.jpg« Comment peut-on être Persan ? » demandait Montesquieu. Comment peut-on être Gascon ?… On ne  le devient pas, on l’est de naissance. C’est un caractère, une manière d’être au monde, de penser, de marcher, de parler, de rire et de chanter, d’aimer et de préférer, de manger et de boire, de donner et de partager, de faire la fête et de cultiver l’amitié avec autant de soin que la vigne, une façon de vivre le paysage, de caresser la plaine, de rentrer dans l’Océan, d’écouter la forêt, de voir la montagne, de songer la ville, de vivre le village, de dompter un étranger un peu trop conquistador. C’est une attitude de tous les instants, un accent, un regard, une fierté, une franchise, un laisser-aller contrôlé, une morale, un savoir-vivre à nul autre pareil. Parmi les Gascons auxquels je pense aussitôt, je compte Jean-Jacques Lesgourgues, vigneron en Armagnac, à Bordeaux et en Madiran. Mécène, collectionneur d’art contemporain, Jean-Jacques est l’archétype du Gascon total. Je pense aussi à Jean Lafforgue, érudit, ancien libraire emblématique du temple des livres bordelais : Mollat. Je pense à Jean-Pierre Xiradakis, autre Bordelais aux origines grecques, restaurateur à l’enseigne de « La Tupiña ». Je pense enfin à Joël Dupuch, ostréiculteur sur le Bassin, amateur au sens noble du terme, ex rugbyman et cultivateur d’amitié. Le Gascon est un égoïste qui ne pense qu’aux autres. Un aventurier qui néglige l’objet pour la cause, un homme qui n’adhère à rien sauf au plaisir qu’il souhaite « faire passer ». Le Gascon est le contraire du militant. C’est un rugbyman au quotidien qui donne le ballon comme une offrande, parce que « ça » doit jouer, jamais stagner. Et pas que le dimanche après-midi. C’est un joueur qui fête la défaite, un homme qui engage sa vie pour son salut, à l’instar de « l’Aventurier » comme l’écrivain Roger Stéphane en dressa le « Portrait » dans un livre éponyme fameux.

     

  • La Corse antifrime

    C'est dans Le Nouvel Observateur, supplément TéléParisObs, paru ce matin, que ça se trouve : j'y signe deux papiers sur la Bretagne : une balade ornithologique aux Sept-Îles, une autre en bateau (sans permis) sur les rivières. Et un troisième papier sur la Corse -enfin : sur un village que j'adore, Penta di Casinca, dans la région de Bastia. En voici un morceau :

     

     

    La Corse antifrime

    Ne cherchez pas à Penta di Casinca, dans la région de Folelli, la folie strass de Saint-Florent ou de Porto-Vecchio. Ici, pas de frime, mais une Corse authentique et forte.

     

    IMG_1509.JPGPenta di Casinca est le seul village corse entièrement classé, en l’occurrence comme « site pittoresque », depuis 1973. Perché sur un éperon rocheux à 400 mètres au-dessus de la mer, au bout d’une route  sinueuse qui grimpe sec, Penta se mérite. Une rue principale mais étroite –il convient de laisser votre véhicule à l’entrée du village, une église baroque, San Michele, un seul bar, tenu par deux frères, Roger et Gérard où l’on boit une Pietra (la bière corse à la châtaigne) à l’apéro, quelques moulins à huile et une ancienne forge. Basta cosi. Mais c’est d’un village d’une beauté rare qu’il s’agit, où l’on chemine lentement entre des ruelles et des maisons de pierre qui semblent toutes porter avec fierté le poids silencieux des légendes du maquis de la Casinca et de la Castagniccia. Le village ouvre sur une large vallée vert dru traversée par des pigeons, peuplée de sangliers furtifsIMG_1512.JPG sous les châtaigniers et dominée au loin  par le mont Sant’Angelo, 1218 m. Penta di Casinca, qui fait partie de l’agglomération de Folelli, est l'une des sept communes du canton de Vescovato, ou « Pieve de la Casinca ». Située dans la partie terminale du plus long fleuve de l’île de Beauté, le Golo, le village est fermé à l’ouest par une chaîne montagneuse, par un cours d’eau, le Fium’Altu au sud, et par la mer Thyrénienne à l’est. Parmi les villages voisins de la Casinca qu’il est agréable de relier entre eux, à pied et à la fraîche, ou bien en vélo pour les plus courageux  –ajoutons qu’en moto, c’est un pur bonheur-, il y en a sept vraiment splendides, Penta di Casinca y compris : Loreto di Casinca, Porri, Sorbo-Occagnano, Venzolasca, Vescovato et Castellare. Ce dernier partage avec Penta un territoire agricole et forestier commun, en vertu d’un découpage ancien (le Plan Terrier, 1770-90) lequel évoquait « une commune et deux communautés ». Mais un ruisseau joliment baptisé Noce les délimite clairement. Une des traditions du village, avec la procession du 15 août, est le gigantesque feu de Noël, installé au centre du village, après une collecte de bois et qui est alimenté nuit et jour, de la messe de 

    IMG_1464.jpgminuit du 24 au jour de l’An. Chaque soir, les habitants de Penta se retrouvent autour de l’immense bûcher. Pour parler. Une promenade simple est celle qui conduit au cimetière en passant sous une arche romaine, jusqu’à la chapelle romane San Michele. Le cimetière est ravissant car les tombes éparses semblent avoir été semées dans la nature et certaines sont partiellement ensevelies dans une végétation gourmande. La plupart regardent la mer depuis un promontoire juché donc à plus de 400 mètres d’altitude. Des randonnées à pied sont proposées par  l’association  Fiulm’Altu, à Penta, laquelle organise des sorties familiales, par exemple à la découverte de la flore du maquis, de la toponymie et de l’histoire des lieux sur le sentier botanique de Costa-verde, avec un pique-nique devant la ravissante chapelle San Mamilianu : 2h30 aller-retour. Il y a aussi le sentier San Pancraziu-Penta, à Castellare (2h30 de balade bucolique pure). La Castaniccia (châtaigneraie) est la grande région forestière d’alentour, trouée de vignes qui donnent des vins réputés, comme le Domaine du Musoleo (et le Domaine Pratali), proches, en appellation Vins de Corse. Notre chouchou est le Clos Fornelli, plus loin, à Tallone en vallée de la Bravone, notamment sa cuvée Robe d’Ange en rouge, et son rosé qui excelle sur les grillades de viandes ou de poissons. Une seule adresse pour se restaurer à Penta : « A Teppa », à l’entrée du village (pizzas formidables). À noter également : les généreux poissons grillés du Bar de la plage d’Anghione, « en bas », soit de l’autre côté de la RN 198 et du carrefour de Saint-Pancrace. D’autres plages, aussi sauvages et modestes, longent la côte jusqu’à Folelli, comme celle de San Pellegrino (avec un hôtel éponyme recommandable). Immédiatement en retrait d’Anghione, nous trouvons des exploitations agricoles entièrement dédiées à la culture fruitière, en particulier aux agrumes, très réputés. Bien sûr, on peut toujours aller louer un bateau à Bastia et filer le long du Cap Corse jusqu’au superbe petit port langoustier de Centuri (comptez la journée). Folelli n’est qu’à 10 km, Corte à 52 et Aleria à 39. Mais Penta et ses environs ont suffisamment d’arguments naturels pour donner envie de rester « là-haut », entre deux randos.

     

    Texte et photos : Léon Mazzella

     

    - S’y rendre : Vols Paris-Bastia sur Easyjet et Air France. Ou bien TGV Paris-Marseille, puis ferry-boat

    IMG_1214.JPG jusqu’à Bastia. Après, louer une voiture ou une moto. Bastia est à 34 km et Poretta, son aéroport, à 17 km de Penta di Casinca.

    - Se loger : Hôtel San Pellegrino : 04 95 36 90 61, sur la plage éponyme. Rien à Penta, excepté quelques rares chambres d’hôtes sur les sites dédiés.

    - Se restaurer : A Teppa, à Penta. 06 74 52 47 75
    Bar de la plage, à Anghione.

    - Vins : Domaine Musoleo : 04 95 36 80 12. Clos Fornelli (06 61 76 46 19).

    - Charcuterie : grand choix au Super U de Folelli. Oui !

    - Randonnées : Association Fiulm’Altu, 04 95 36 89 28.

     

     

     

     

  • el gusto del huis-clos

    Cet étrange besoin de s'enfermer pour être entre nosotros (photo : les arènes de Bayonne, où se tiendra, du 22 au 24 octobre, le 94e Congrès national de la Fédération des Sociétés Taurines de France, organisé par la Peña Taurine Côte Basque).

    arenes-1.jpg

  • Vins : Calmel + JJospeh

    tamponnature.jpgUn vin du Languedoc, référencé comme un Vin de Pays des Côtes du Brian (Hérault), m'inspire d'emblée confiance. S'il est écrit sur sa contre-étiquette Transparence pour des vins libres, je marque l'arrêt, façon setter anglais sur bécasse : le sentiment est fort. il s'agit de carignans centenaires, méticuleusement sélectionnés et qui "subissent" des méthodes culturales et de vinification douces, soucieuses de l'avenir de la terre et de l'environnement général. Respect. La traçabilité est totale : ma bouteille porte le n°0373. Débouchons, donc. A l'oeil, c'est sombre et luisant, taiseux et prometteur. Au nez, ce n'est pas flatteur, mais vrai : profond, fruité et frais : d'apparence bougonne, ce vin est chantant, chatoyant presque. Cela me chatouille. En bouche, c'est l'équilibre sincère entre l'épicé léger et le soyeux planqué -par modestie sans doute- d'un terroir rugueux, qu'adoucit une très légère touche de grillé, voire de cacaoté, mais qui reste irrémédiablement sauvage au fond. Pour notre bonheur. Un vin puissant comme le regard de certaines  Andalouses : vous le soutenez et elles fondent. Voilà ce que Laurent Calmel et Jérôme Jospeh parviennent à faire, entre autres (leur Saint-Chinian est également remarquable). Ou, comment donner à un cépage mal aimé, un relief caressant, cariñoso, et en gommer sa réputation de raisin à tanins durs et amers. Que dalle! Ici, c'est doux et fort à la fois. Et même souple, sans le recours à l'assemblage avec des cépages adoucissants. C'est par conséquent l'expression de la maîtrise d'un cépage ingrat, d'un domptage  -avec maestria.

    Vieux Carignan 2009, par Calmel+JJospeh (34210). Ces vins, qui remportent un succès à l'étranger, seront bientôt -nous l'espérons- sur le marché français.

    Photo : le tampon nature des vignerons.

     

  • Sardegna a tavola

    IMG_1531.JPGMon restaurant italien préféré à Paris est Sarde. Et il m'écartèle. Sardegna a tavola (1, rue de Cotte dans le douzième) est un miracle de bonheurs gastronomiques. Des produits d'une fraîcheur et d'une qualité époustouflante, des cuissons parfaites, des associations audacieuses et réussies (*), une générosité rabelaisienne, une subtilité rare et une inventivité désarmante, des plats splendides, et inoubliables certains, tous inspirés d'une terre âpre et de ses rudesses paysannes reloaded, et aussi de la mer, de la nécessité du pêcheur -poétisée par celle qui attend son retour. Et enfin des vins excellents, issus notamment d'un cépage enchanteur, le cannonau (grenache sarde).

    Tutto bene. Molto bene.

    Ma...

    Mais : les prix se sont envolés depuis deux ans et ils sont aujourd'hui en orbite : de 20 à 30€ le plat de pâtes, entrées jusqu'à 40€ (cèpes crus, mais bon), plats idem...

    Mais, surtout, l'accueil et le service du boss sont devenus absolument exécrables, il n'y a pas d'autre mot. Tonino est aujourd'hui aussi imbuvable qu'un sale gros gosse gâté qui tape du pied en braillant quand ça lui chante ou qui fait la gueule et appuie à fond sur son air bougon mal dégrossi. Cela fut, il y a quelques jours, à la limite de l'inconvenance affichée comme un principe et de la grossièreté automatisée, à prendre ou à laisser car je t'emmerde. Et moi, ça, je n'aime pas du tout. Si certains Parisiens adorent se faire houspiller, qu'ils aillent là.

    Néanmoins, c'est tellement bon que je parviens à fermer les yeux sur ces deux énormes barrières et à retourner dans ce resto depuis des années! C'est simple, je vais encore y réserver une table -là.

    Allez comprendre...

    (*) Dans Buca e mari (l'une des entrées "du jour" : le marché, presque aussi long que la carte, vaut à lui seul un poème d'amour et plusieurs repas) j'ai pu trouver entre autres : endives émincées, oignons confits, raisins secs macérés, pignons grillés, haricots verts croquants, fenouil al dente, artichaut confit, thon fumé, poutargue fondante, citron et huile d'olive!..

     

    Photo de Anna Maria Maiolino (Fondation Tapies, Barcelone, 15/10/10 - 16/01/11), peintre et performeuse brésilienne d'origine italienne.

  • Mon livre de cave

    c0733974bb743181105cba5d814d85c5-300x300.gifIl est (re)paru. Aux éditions du Chêne. Cette réédition, en format réduit avec une maquette plus brune, de mon ouvrage paru en 2007, intitulé Mon livre de cave, ne comporte plus -à ma grande surprise-, la page de dédicace et d'exergue.

    Aussi, je la reproduis ci-dessous, car elle revêt toujours autant d'importance à mes yeux.

    Mais l'indélicatesse des éditeurs, de nos jours, ne s'embarrasse pas avec la sensibilité des auteurs...

     

    A la mémoire de mon père

    Au vin à venir


    "La cave, c'est ce qui reste quand on a tout bu."

    Pierre Veilletet.

     

    Rappel : Lire aussi : Comment faire sa cave, de Philippe Faure-Brac (EPA), car je suis le nègre de cet ouvrage (par conséquent) passionnant.

  • franchir le rrrrrruby, con!

    genere-miniature.aspx.gifJe reçois à l'instant Humour et rugby, de Serge Laget (La Martinière). Et je me marre. Les illustrations sont chouettes et désuètes, mais bon, il y a de nombreux dessins d'Iturria et je n'en ai jamais supporté aucun, dans le journal Sud-Ouest comme là. Ici, là, partout un peu, ce bouquin en fait trop : il est loin d'être léger, il est plutôt bourrin marteleur de clous, sous la mêlée, c'est dommage. Coïncidence, je porte aujourd'hui un polo noir que j'aime bien, et sur lequel on peut lire (lado pecho) : Gentleman ou voyou? et (côté dos) : rugbyman. Il y a de la trombine dans ce bouquin, des souvenirs de Roger Couderc -en voyant sa tronche, j'entends sa voix, le dimanche soir, annoncer que les Poules ont du pain sur la planche... Et les troisièmes mi-temps sont au rendez-vous, de même que l'hommage aux frères Boni. L'auteur souligne plus ou moins finement que le H du mot humour figure les poteaux. Mais c'est vrai, té!

  • En relisant Esteban

    Claude Esteban, poète essentiel.

     

    Ta langue, tes seins, ton sexe. Je te retrouve en deçà des feuilles, sous le pollen. Je me glisse dans l'écartement des pétales. Je te surprends, toute neuve d'avoir gémi. Tu trembles, tu me retiens, tu me déracines. Je bois le sel qui se répand de chaque lèvre. Je m'enfuis.

    ---

    Je m'éloigne de l'aube. Je

    rejoins

    ce puits d'ombre qui dure sous les étoiles.

    Rien n'a bougé. Les phrases

    du désir

    habitent la mémoire.

    ---

    Extraits de : Le jour à peine écrit (Gallimard).

     

  • Secret Wine

    logo_fre-FR.pngL'agence de communication lyonnaise www.clairdelune.fr a eu la bonne idée d'organiser une dégustation à l'aveugle, de 3 bouteilles de vins, à l'intention de blogueurs oenophiles. 85 ont accepté de jouer à www.secret-wine.com. (Et ainsi de mentionner l'initiative sur leur blog, ce qui est fait !). Chacun a reçu par courrier 3 flacons numérotés avec un bouchon synthétique vert, le tout parfaitement anonyme. En les débouchant, un air de famille se dégageait nettement : nous étions a priori dans le Sud de la France, dans le Sud-Est, voire dans les Côtes du Rhône septentrionales pour la bouteille portant le numéro 390. Les flacons partageaient une robe profonde presque noire, un nez de fruits rouges et noirs, épicé, herbacé la n°390, plus léger la 714. En bouche, l'affaire se compliqua puisque le voisinage des appellations troubla à nouveau ma dégustation. Il s'agit vraisemblablement de vins jeunes : 2007 ou 2008. A la rigueur d'un 2005 pour la 079, ma préférée car la plus charpentée, la plus charnue, la plus complexe, la plus soyeuse et la plus séduisante en somme. Je ne me risquai sur aucun nom de domaine. Je finis par voter sans grande conviction car je ne parvenais pas à trancher entre Saint-Chinian, Côtes du Roussillon et Costières de Nîmes pour la première. Entre Saint-Chinian, Crozes-Hermitage et Vinsobres (Côtes du Rhône) pour la seconde (j'ai même pensé un instant à Cahors, mais le côt ne me semblait pas franc du collier), et entre Gigondas, Chateauneuf-du-Pape et Vacqueyras pour la troisième. Pour un peu, je me risquais -non sur du bizarre, mais sur du réputé meilleur : Rasteau, Cornas, Côte Rôtie, en gardant à l'esprit que je faisais peut-être fausse route et que les flacons pouvaient venir d'ailleurs (Af'Sud, Californie, Chili...). Je votais finalement ceci (résultats le 12) :

    714 : Costières de Nîmes.

    390 : Crozes-Hermitage.

    079 : Vacqueyras.

  • Deux poids, deux mesures : Vargas Llosa et Marilyn Monroe

    Mario Vargas Llosa Prix Nobel, cela m'évoque l'expression si poétique du médecin pour désigner un excès de poids : surcharge pondérale... L'écrivain péruvien devenu espagnol, notoirement de droite, récompensé pour sa cartographie des structures du pouvoir et ses images aiguisées de la résistance de l'individu, de sa révolte et de son échec, laisse à penser que, déjà tellement plombé de prix et récompenses en tous genres, il devra s'acquitter d'une taxe lorsqu'il prendra l'avion pour Stockholm. (Je pense aussi à l'image sinistre de ces généraux argentins et autres russes à la poitrine cuirassée de médailles). Reste que MVL est un excellent romancier. Et que l'Académie suédoise aurait été mieux inspirée en récompensant une découverte, ainsi qu'elle l'a fait, avec des bonheurs inégaux certes, ces dernières années.

    IMG_1529.jpgJe préfère penser, en feuilletant les Fragments inédits de Marilyn Monroe, que les histoires oiseuses sur les blondes vont pouvoir prendre leur revanche. (Etait-il nécessaire de déguiser la publication de ces textes intimes qui disent un amour pour la littérature et des qualités littéraires évidentes, en réhabilitation?..). Antonio Tabucchi, dans sa préface, souligne un signe dans l'existence d'une femme trop belle et réduite au statut encombrant de bombe sexuelle absolue. A l'intérieur de ce corps qu'à certains moments de sa vie Marilyn porta comme on porte une valise, vivait l'âme d'une intellectuelle et d'une poétesse dont personne n'avait le soupçon. Est-ce exagéré? En tout cas, cela explique sans doute pour partie la mélancolie de Marilyn, voire sa dépression. MM rêvait de se réincarner en papillon. Cette légèreté ne manque pas de grâce. Et m'émeut.

    (Et j'adore cette photo, infiniment sensuelle, dont la charge érotique dépasse en puissance tous les nus de M.M.).

     

  • L'enterrament a Sabres

    Pour moi c'est un événement : la reprise dans la si précieuse collection Poésie/Gallimard de la chanson de geste hugolienne, de l'ode à la lande, de ce poème homérique et tsunamique, de cette élégie gasconne d'une belle force tellurique et d'une douceur d'aile de papillon, de cet Office des Ténèbres à la houle majestueuse, de ce chant de grâce et de beauté, de ce poème d'amour à la mort, donc à la renaissance, à la Nature, aux femmes, aux humbles, à la puissance du regard, à l'humus, à l'énergie sourde du silence, à l'oiseau migrateur, à la sagesse des vieux, à l'alios et à la grande forêt de pins, de cette Légende ensorcelante, ensorcelée et  mystique -est, oui, à mes yeux, un événement. Annoncé il y a plus de six mois, je le guettais -un peu inutilement, puisque j'ai l'original paru d'abord chez Ultreia en 1989, puis sa réédition parue chez Mollat en 1996. Et puis sa parution fut repoussée plusieurs fois au cours de l'été et à index.jpgla rentrée. Le voilà enfin! (et d'ailleurs, je ne l'ai finalement pas racheté dans sa troisième version...). Il s'agit du livre le plus essentiel, peut-être, de Bernard Manciet (1923-2005), auteur un-peu-beaucoup-ours que j'eus le plaisir de rencontrer à Trensacq, dans sa retraite de la Haute Lande, et avec qui j'ai partagé le bonheur de publier -chacun son petit bouquin- dans la même collection : lui Les draps de l'été -poème en prose sur la sieste sensuelle des après-midi de l'été landais... et moi Je l'aime encore, long poème en prose, ou journal sans date d'une passion amoureuse torride, sexuelle, donc imprégnée d'érotisme et qui finit mal, forcément, (et dont Manciet me dît, dans une lettre : c'est tellement beau que je ne sais pas ce que vous allez pouvoir écrire après! Purée, ça marque un homme, ce genre de paroles!). Cela vit le jour aux éditions Abacus en 1995, dans l'éphémère collection "Quatre auteurs pour quatre saisons" (les deux autres étaient Michel Suffran et Marie-Louise Haumont. Et les quatre ouvrages étaient emboîtés dans un joli coffret -et j'ignore s'il est encore disponible). L'enterrement à Sabres (titre originel gascon : L'enterrament a Sabres), donc, est paru en format de poche et en bilingue (Occitan-Français) comme la plupart de ses nombreux livres. J'aime profondément l'idée de cette édition à vocation populaire. C'est l'oeuvre poétique majeure de Manciet, qui a beaucoup écrit, d'autres poèmes d'une émotion forte (Un hiver, Accidents, entre autres), des essais brillants (précieux Triangle des Landes, et Golfe de Gascogne), des romans bouleversants et d'une splendide concision (Le Jeune Homme de novembre, La Pluie, Le Chemin de terre). Je sais, je suis certain qu'un jour, dans des années, Manciet sera reconnu comme un immense poète, comme un René Char gascon. Je prends les paris.

  • attacher de la valeur

    al petto conto i colpi di un passero impazzito

    che sbatte ai vetri per uscire incontro.

     

    sur mon coeur je compte les coups d'un moineau affolé

    qui tape contre les vitres pour aller à ta rencontre.


    Erri de Luca, Operi sull'acqua, Oeuvre sur l'eau.

     

    (...A cinquante ans un homme se sent obligé de se détacher de sa terre ferme pour s'en aller au large. Pour celui qui écrit des histoires au sec de la prose, l'aventure des vers est une pleine mer.)

     

  • Procida a tavola

    Ca bouge! La meilleure adresse, ex-aequo avec Gorgonia, toujours très bien (surtout pour les pâtes au homard, les pasta e fagioli ou les poissons du jour grillés et la gentillesse d'Aniello) était -à mes papilles- La Conchiglia, sur la plage de Chiaia. Or, la chef est partie officier à La Pergola, qui était déjà une très bonne adresse sur l'île. Les pâtes alla ricca de la Conchiglia ont du coup du plomb dans l'aile et la carte semble aller à vau-l'eau, avec à peine quelques plats disponibles -les pâtes fraîches maison demeurent cependant très bonnes. Caracalè (voisin de Gorgonia, sur la Corricella) est devenue vraiment excellent : je monte cette adresse de trois crans en la hissant, cette année, au premier rang, avec, sur le port de Sent'Co, Sfizico. Une adresse proche, Fammivento se maintient (extraordinaire sformato di melanzane), comme Scarabeo, à l'intérieur de l'île. Mais la palme revient -et c'est une surprise personnelle- au si sympathique Vincenzo, de Graziella, "le" bistro sur Corricella, pour sa friture (aérienne, façon tempura) d'anchois et de chipirons, d'une fraicheur et d'une franchise de goût exceptionnelle. Mention spéciale enfin, à Girone, sur la plage de Ciraccio (Chiaiolella) pour la générosité de ses plats humbles et la gentillesse des patrons.

    http://www.youtube.com/watch?v=gAJj4dZjIYY&feature=related

    Gigliola Cinquetti, Non ho l'età..

     

    www.isoladiprocida.it

     

  • Pizze di Napoli

    IMG_1490.jpgIl faut en finir avec les adresses réputées indéboulonnables : la pizzeria Da Michele (1, via Sersale) fait l'unanimité à Naples -en tout cas dans les guides touristiques. Or, la pizzeria Trianon Da Ciro (voisine : 44-46 via Colletta) ainsi que la pizzeria Vesi (115, via S. Biagio dei Librai) sont de loin bien meilleures, tant pour la qualité de la pâte, de la tomate, de la mozzarella (il faut comparer les marg(h)erita ou margarita -la pizza originelle, entre elles pour bien tester, en plus la king size vaut à Naples de 3 à 4,50€ à peine) que par la sympathie du service et même le spectacle des pizzaiolos à Trianon.

    http://www.youtube.com/watch?v=zUhZD1--kNA

    Marino Marini, Come prima

    Photo (©LM) : chez Vincenzo, Graziella, Corricella, Procida.

  • La bande à Ritchie et la faute à Voltaire

    9782732441252.gifRichard Escot, qui dirige le rugby à L'Equipe, oui môssieur! a piloté un diable de bouquin magnifique (les photos ont vraiment le sentido) où les textes de l'ami Benoît Jeantet, d'Escot lui-même et aussi de Catherine Kintzler -philosophe de l'ovale, ou encore de Jacques Rivière, parmi d'autres, sont autant de bijoux taillés par des plumes qui connaissent le sujet de l'intérieur de l'intérieur. Et c'est ce qui singularise Rugby, une passion (La Martinière) de tant d'ouvrages sur le motif. L'esprit rugby est là. Et nulle part ailleurs. Solidarité, humilité, amitié, franchise intérieure, richesse des profondeurs, silences hurleurs et regards qui te toisent, tout est là. Avec style, talent, brio, claquant et classe. Tout simplement.

    Dans un tout autre genre, la correspondance choisie (78 lettres sur 2700 connues) de 9782351220665.jpgJ.J.Rousseau, nous offre un parcours intellectuel et humain, concocté par un hyper-spécialiste, Raymond Trousson. J'y ai particulièrement aimé les lettres d'amour adressées à Mme de Warens, bien sûr, ainsi que les échanges à bazookas mouchetés avec Voltaire... Le plus surprenant est d'y sentir un Rousseau pataud, voire malhabile avec la correspondance, tandis qu'il est, dans le même temps, un écrivain au style magnifique. Inhibition? Paresse? Négligence? J'accuse Rousseau de mépriser parfois son correspondant. Son attitude est volontiers hautaine, et cela nous fait réviser notre jugement sur l'humaniste plébiscité, sur l'apôtre de la Nature et des rêveries d'un promeneur -forcément solitaire... Néanmoins, cette sélection est un pur jus, un concentré de plusieurs épais volumes, et le choix établi nous apparaît -mais comment savoir?- judicieux (éd. Sulliver).

  • Vins, nouveautés en rouge et noir

    genere-miniature.aspx.gifJe signale juste la réimpression, avec une nouvelle maquette très chic, de genere-miniature.aspx.gifMon livre de cave (Le Chêne) dont je suis l'auteur (je n'ai pas encore vu/reçu le livre mais une alerte par mail m'a renvoyé sur cette photo), et la parution de Comment faire sa cave, de Philippe Faure-Brac, car j'en suis le nègre (EPA). 

  • Procida amore mio

    IMG_3332.jpgUne semaine sur l'île de Procida regonfle, donne envie de continuer d'écrire, d'écrire là-bas aussi, à défaut d'y vivre; entre deux balades en scooter d'une plage l'autre, et deux terrasses de restaurants de poissons et de fruits de mer. L'île n'est-elle pas devenue un jardin d'écriture, où Elsa Morante écrivit plusieurs de ses livres, dans la propriété Mazzella di Bosco ou hôtel Eldorado (rebaptisée ll giardino di Elsa), avec ses allées de citronniers qui poussent leur feuillage jusqu'à ce balcon merveilleux, en bord de falaise, au-dessus de la plage de Chiaia et du petit port de la IMG_3346.JPGCorricella,  avec la côte amalfitaine et Capri à l'horizon ? J'en reviens et comme à chacun de mes retours de cette île-querencia, je suis la proie d'une mélancolie tonique, que la lecture de L'isola nomade (adm editoriale, sept. 2010), recueil copertina-194x300.jpgde récits sur Procida rassemblés par Tjuna Notarbartolo, écrivain et présidente du Prix Elsa-Morante, augmente cette fois d'une joie singulière, celle qui rassérène car elle est fleurie de promesses et de bonheurs à venir, encore, bientôt ; là-bas.

    (Peinture de Luigi Nappa, photo LM, couverture du livre et peinture de Roger Chapelet, représentant le s/s Procida...).

     

     

    www.isoladiprocida.it

     

     

    procidaA.jpg

     

     


     

     

     

  • Ardi gasna

    L3816.jpgLe magazine Fromage gourmand m'a demandé un texte sur mon fromage fétiche pour leur rubrique littérature (un écrivain, un fromage) -Pourquoi pas! Le papier est paru hier, extraits :

      

    C’est un fromage de berger et d’amour, nés aux confins du Pays basque et du Béarn, entre les vallées d’Aspe, d’Ossau et de Barétous. C’est avant tout un concentré de saveurs fortes, une compacité unique. L’ardi gasna est enfin un fromage de partage et de rites initiatiques…

    D’abord il y a les courbes sensuelles des douces collines du Pays basque, comme une toile vert cru, salée de brebis qui paissent. Ce sont les Manex (Jean, en Basque) à tête noire qui donnent le meilleur lait dont on fait l’ardi gasna, ou fromage de brebis (le behi gasna désignant celui de vache).

    Puis, il y a les mains d’ange –épaisses, du berger qui sculpte les tommes comme un potier amoureux.

    Après il y a le couteau pour gratter la croûte et respirer une poudre qui doit sentir la fraîcheur animale de la bergerie, avec sa paille souillée, ses senteurs sauvages. C’est ainsi que l’on détecte, à l’instar d’un melon par la queue, l’ardi gasna « de respect ».

    Enfin, il y a la tranche dense, compacte, de préférence sans trous, pâle et légèrement collante du fromage lui-même.

    Ardi gasna, donc. J’ai toujours envie d’aspirer un « h » devant, tant ce fromage de brebis réveille les papilles et chante en moi lorsque je le déguste. Hardi, petit !

    L’ardi gasna possède son AOC : Ossau-Iraty. C’est un peu le même en vallée d’Aspe. Question de versant, de variétés de brebis et de savoir-faire. Nous sommes toujours en pays 64 !

    Ma préférence va à celui que font les bergers reclus au cœur des vallées souletines, du côté de Larrau, à l’aplomb de l’immense hêtraie d’Iraty. Fromage à pâte mi-dure, pressée et non cuite, à croûte naturelle, au lait cru entier de brebis, l’ardi gasna se déguste de préférence en altitude, le cul sur une motte, la tête baignée par le vent du Sud, Aïce Hegoa, un opinel en main. Du pain (préférez la fougasse de Tardets, au virage de l’entrée du village), du vin d’Irouléguy ou de Navarre. Eventuellement un petit pot de confiture de cerises noires de Mayalen, à Bidarray et zou !

    Le plaisir est entier, qui doit si peu au paysage féerique, à l’atmosphère envoûtante, tant ce fromage est DSCF6095.JPGun délice. D’estive, il est plus tendre. Sec, il est fort comme la montagne à l’automne, lorsque la hêtraie fait pâlir d’envie les images du couvert canadien au cours de l’été indien. Une confrérie de l’Ardi Gasna tient chapitre chaque année à Saint-Jean-Pied-de-Port. J’y fus intronisé un matin de septembre (sans doute parce que j’étais alors rédacteur en chef de « GaultMillau »), juste avant un déjeuner d’anthologie chez Firmin Arrambide, aux « Pyrénées », et une corrida bayonnaise de la feria de l’Atlantique, dont on fit un fromage à l’heure de la tertulia, ce moment exquis où l’on refait le monde de la tauromachie, gestes à l’appui, verre de fino en main, avant d’aller dîner quelque part…

    L’ardi gasna symbolise à mes yeux le partage. C’est le fromage que l’on se passe comme un ballon de rugby.

    C’est la tranche que l’on coupe et que l’on tend du plat du couteau à l’ami, au cours d’une randonnée, ou d’une partie de pêche à la truite, d’une balade ornitho, ou bien à la plage, à l’automne, quand il n’y a plus que des surfeurs en combi dans l’eau froide.

    L’ardi gasna, c’est la promesse de l’aube dans la campagne givrée qui sent le cèpe. C’est aussi l’envie de lui choisir le meilleur pain, le meilleur vin, pour le rendre encore plus beau et lui faire davantage plaisir.

    Mon dernier grand souvenir de dégustation d’un ardi gasna par ailleurs exceptionnel, remonte à l’été dernier. In situ ! Soit sur les cols qui dominent la forêt d’Iraty. Je me trouvais à randonner avec mes deux enfants et Jey, le petit ami de ma fille. Marine, 21 ans, adore les formages depuis qu’elle sait parler et elle a longtemps composé son petit-déjeuner d’enfant de deux ou trois vrais cabécous ! C’est dire si le brebis lui parle aussi. Mon fils Robin, 18 ans, comme beaucoup de jeunes garçons, ai-je constaté (j’en fus) détestait le fromage (à l’exception de la vraie mozzarella dans la salade de tomates et du gruyère râpé maison dans les pâtes), jusqu’à ce jour béni de juillet où il consentit à mordre dans un morceau d’ardi gasna découpé par mes soins et tendu comme une offrande : « Tiens, allez ! Goûte enfin ! »

    Etait-ce le paysage –à couper le souffle comme on dit, avec le Pic d’Orhy en fond, la vallée de Larrau en contrebas, des vautours qui planaient dans le ciel bleu ? Etait-ce le crapahut (et l’excellent jambon iberico pata negra) qui avaient précédé le geste ?.. Toujours est-il qu’il découvrit ainsi le plaisir du fromage. Une photo a immortalisé le moment car, dans notre famille, on ne plaisante pas avec les bonnes choses.

    L.M.

     

  • Où est-il?

    IMG_1396.jpg<== : Voici ce qu'il reste d'un torero d'une classe rarissime, aujourd'hui chaque fois plus décevant. Sebastian ne torée plus vraiment depuis deux saisons. Souhaitons qu'il réfléchisse à son retour...

    IMG_1427.JPGIMG_1389.JPGIMG_1363.jpg(Photos prises avec mon iPhone : Sebastian Castella, Mateo Julian, novillero prometteur, Dax, samedi 11. Arènes de Bayonne, samedi 4)

    José Bergamin (La solitude sonore du toreo, Verdier/poche) :  Parce qu’elle est émotion et parce qu’elle est torera, l’émotion torera est magique.

    Tout ce qui est art, jeu, fête, dans le toreo, appartient au monde magique de l’émotion. Le cercle magique des arènes l’inscrit dans l’ensemble de ses éléments. Les barrières de bois le dessinent sur le sable, la toiture le découpe dans le ciel. Et tout ce qui demeure à l’intérieur de ce rond, dans son espace déterminé, appartient au monde magique de l’émotion, horrible ou merveilleux, selon l’objet qui le motive. De telle sorte que le véritablement horrible ou merveilleux disparaît quand se rompt le cercle magique, soit, comme dirait Sartre : « Quand nous construisons sur ce monde magique des superstructures rationnelles, car ce sont elles alors qui sont éphémères et sans équilibre, elles qui laborieusement construites par la raison se défont et s’écroulent, laissant l’homme brusquement replongé dans la magie originelle.» Pour celui qui contemple le monde magique du toreo existent ces deux formes d’émotion signalées par Sartre : celle que nous construisons et celle qui nous est brusquement révélée. C’est ainsi qu’il arrive, dans le toreo comme dans la danse  – surtout la danse sacrée et cette part de sacré qu’il y a dans le flamenco –, que l’émotion magique surpasse prodigieusement ou sublime leur réalité vivante. Exemple souvent cité par moi que celui de la danse, et Sartre aussi l’évoque, je crois me souvenir, dans sa Théorie des émotions : quand le symbolisme du sexe pour la danseuse, de la mort pour le torero, transcendant son instinctive motivation, transforme ou transfigure le désir ou la peur. Dans le spectacle magique de la course, la présence de la mort est exclusivement liée au taureau tandis que les lumières de la raison irrationnelle, s’allumant et s’éteignant sur son habit, masquent d’immortalité le torero. Dès qu’un torero nous exprime volontairement ou involontairement sa vaillance ou sa peur, l’émotion magique de son art s’évanouit. Car l’émotion du toreo relève exclusivement de l’art. Le spectateur qui s’émeut d’autre chose le détruit, en lui substituant une sorte de pornographie mortelle qui le transforme lui-même en masochiste suicidaire et en assassin sadique : tendances évidemment imaginaires, ignorées de lui, qui ne sent que plaisir et douleur frustrés, comme dans un inconscient fantasme d’onanisme...

  • la grâce

    IMG_1425.JPGC'est un refrain : il faut en voir beaucoup pour... Ainsi ces derniers jours, aux arènes de Bayonne et de Dax, parfois matin et soir...

    Celles de Dax furent hier le théâtre d'une corrida vraiment exceptionnelle. Qu'importe même les 8 oreilles et la queue (il faut remonter à 99 pour en trouver une dans ce ruedo, attribuée à Ponce -là, ce fut à un Juli au faîte de sa maîtrise qu'elle fut accordée sans réserve), car il s'agissait de grâce, et surtout de toros (de Victoriano del Rio) absolument magnifiques, nobles, encastés jusqu'aux diamants et d'une alegria générale qui habita El Cid -au toreo profond, El Juli "al tope", et Morante de la Puebla, plus authentiquement torero qu'un siècle de tardes. Depuis le callejon, les cheveux caressés par Alain et Nicole Dutournier en barrera à l'aplomb, il ne manquait à notre plaisir dévastateur, qu'una copita de ce Costières de Nîmes rouge Clos des Boutes, Les Fagnes 2009, qui présente un mélange magique de boisé discret, de fruité intense, de persistance et d'élégance, avec un chocolaté subtil (entre le noir d'ayatollah de l'amer et le lacté de l'hédoniste qui sait tout du snobisme). Olé, donc.

    Photo prise avec le téléphone.

  • Tous les matins du monde...

    ... sont porteurs de funestes nouvelles. Ainsi la disparition d'Alain Corneau, dont l'adaptation du petit chef-d'oeuvre de Pascal Quignard, Tous les matins du monde, est dans les mémoires. Le deuxième souffle, polar en forme de remake d'un (indépassable) chef-d'oeuvre, de Jean-Pierre Melville cette fois, fut sa dernière création remarquable. J'hésite à aller voir son ultime pellicule, Crime d'amour, à cause du thème (le harcèlement moral sur le lieu de travail), mais il y a le duel Kristin Scott Thomas - Ludivine Sagnier en perspective, alors...

    http://www.youtube.com/watch?v=BrJv1EHm6rs

    Jordi Savall et Christophe Coin jouent Les Pleurs, de M. de Sainte-Colombe (B.O. du film Tous les matins du monde).

  • filets de pêche

    IMG_2863_2.JPGDans le petit port de Centuri, Corse. ©LM

     

    "-mais quelquefois, à l'étape, quand la nuit s'était épaissie autour du lit de braises rouges- la seule coquetterie qu'elles avaient c'était de toujours choisir - une bouche cherchait votre bouche dans le noir avec une confiance têtue de bête douce qui essaie de lire sur le visage de son maître, et c'était soudain toute une femme, chaude, dénouée comme une pluie, lourde comme une nuit défaite, qui se laissait couler entre vos bras."

    Julien Gracq, La route (in La Presqu'île).

  • Les écrivains dans leur jardin, florilège

    Des Mille et une nuits à Proust, du Cantique des cantiques à Kafka et Flaubert, en passant par Yourcenar ou Ji Cheng et Claude Simon, les grands textes, et de nombreux écrivains, ont célébré le jardin. Florilège et promenade dans les allées, avec larges extraits prélevés parmi les livres de ma bibliothèque verte...

     

    Voltaire, d’abord. Avant La Genèse. Candide, chapitre XXX : « Il faut cultiver son jardin ». Dont acte. Le précepte est indestructible. Ecrit à l’anti-rides. Et l’avantage, c’est que chacun l’interprète à sa guise ou selon son humeur. Telle est la non-leçon voltairienne. Sa lumineuse liberté.

    La Genèse, donc : « Iahvé Elohim planta un jardin en Eden, à l’Orient, et il y plaça l’homme qu’il avait formé. Iahvé Elohim fit germer du sol tout arbre agréable à voir et bon à manger, ainsi que l’arbre de vie au milieu du jardin et l’arbre de la science du bien et du mal. Un fleuve sortait d’Eden pour arroser le jardin… » (C’était commode).

    Depuis, le jardin n’a cessé d’inspirer. L’existence même du jardin est source d’inspiration : avant d’être sujet d’écriture, le jardin comme espace et environnement de l’écrivain, est propice à l’écriture. Il n’est qu’ à lire ce petit bijou qu’est Ecrit dans un jardin, de Marguerite Yourcenar, pour s’en convaincre. L’art du jardin, spécialité extrême-orientale classique, est éminemment littéraire : en effet, comment ne pas oser la métaphore des plantes et des fleurs que l’on plante avec les mots et les phrases que l’on pose ?

    Yuan Ye (Le Traité du jardin, publié en 1635), du maître jardinier chinois Ji Cheng, inscrit l’action dans la durée. Comme l’écrivain l’écriture : « Au bord du ruisseau, on plantera des orchidées et des iris. Les sentiers seront bornés des Trois  Bons Amis (le prunier, le bambou et le rocher). Il s’agit d’une œuvre qui doit durer mille automnes. (…) Quoique fait par l’homme, le jardin semblera l’œuvre de la nature ». Et le livre, légende. Un « livre de sable », une notion chère à Jorge Luis Borges. Sensuelle, pensée avec méticulosité, l’art du jardin est un bouquet de vertus pour l’âme et les sens. C’est un art  qui veille au bien-être et prédispose à la création, en somme : « Dans la nuit, la pluie tombera sur les bananiers, comme les larmes de sirènes en pleurs. Quant à la brise matinale, elle soufflera à travers les saules qui se balanceront comme des selves danseuses. (…) Il faut planter les bambous devant les fenêtres et les poiriers dans les cours. Le vent, murmurant à travers les arbres, viendra effleurer doucement le luth et les livres posés sur le chevet ». Avec une poésie subtile, le maître jardinier qui conçut de nombreux jardins sous la dynastie Ming, disait encore : « Bien que tout ceci ne soit qu'une création humaine, elle peut paraître œuvre du Ciel »…

    Remonter au Poème de la Bible, Le Cantique des cantiques permet d’y cueillir d’admirables pétales sur le motif. « C’est un jardin fermé que ma sœur fiancée, une source fermée, une fontaine scellée ; un bosquet où le grenadier se mêle aux plus beaux fruits, le troène au nard, le nard, le safran, la cannelle, le cinname à toutes sortes d’arbres odorants, la myrrhe et l’aloès à toutes les plantes embaumées ; une fontaine dans un jardin, une source d’eau vive, un ruisseau qui coule du Liban. Levez-vous, aquilons ; venez, autans ; soufflez sur mon jardin pour que ses parfums se répandent. Que mon bien-aimé entre dans son jardin et qu’il mange de ses beaux fruits ! ».

    Les Mille et Une Nuits ne sont pas non plus en reste d’évocations merveilleuses. Une parmi cent : « J’ouvris la première porte, et j’entrai dans un jardin fruitier, auquel je crois que dans l’univers il n’y en a point de comparable. Je ne pense pas même que celui que notre religion nous promet après la mort puisse le surpasser. (…) J’en sortis l’esprit rempli de ces merveilles ; je fermais la porte et ouvris celle qui suivait. Au lieu d’un jardin de fruits, j’en trouvai un de fleurs, qui n’était pas moins singulier dans son genre… ».

    Verlaine, dans ses Poèmes saturniens, pousse lui aussi la porte qui ouvre sur le jardin merveilleux : « Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,/Je me suis promené dans le petit jardin/Qu’éclairait doucement le soleil du matin,/Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle… ».

    La beauté des jardins a toujours captivé les poètes. Les fruits, les fleurs –depuis Ronsard (« Mignonne, allons voir si la rose… »)-, produisent par ailleurs des métaphores tantôt libidineuses, tantôt amoureuses. Question de sève.

    Venant de Victor Hugo, cela peut étonner : « Nous allions au verger cueillir des bigarreaux. / Avec ses beaux bras blancs en marbre de Paros. (…)/Ses petits doigts allaient chercher le fuit vermeil,/Semblable au feu qu’on voit dans le buisson qui flambe./Je montais derrière elle ; elle montrait sa jambe/Et disait : « Taisez-vous ! » à mes regards ardents ; (…) Penchée, elle m’offrait la cerise à sa bouche ;/Et ma bouche riait, et venait s’y poser,/Et laissait la cerise et prenait le baiser ».

    Alexandre Vialatte, lui, aime les jardins municipaux : « L’homme ne vit réellement sa vie que dans la paix végétale des squares municipaux, devant le canard de Barbarie. (…) Si bien qu’on se croit au paradis et qu’il ne faut toucher à rien, ni aux fleurs, ni au séquoia, ni au canard, ni au silence, ni au jet d’eau, ni aux instruments de précision, de peur de fausser le mécanisme ; qui est certainement celui du bonheur ». Et c’est ainsi qu’Alexandre est grand !

    Dans un registre différent, l’immense Claude Simon, dans Le Jardin des Plantes (il vécut Place Monge, dans le 5ème à Paris, à deux pas du Jardin de Buffon, Lacépède, Cuvier, et Jussieu), évoque avec une minutie saisissante, et dans une prose somptueuse, l’atmosphère du Jardin : les gens qui cassent la croûte, les clochards qui roupillent sur les bancs, le jardin zoologique, le Museum, les joggeurs, sur lesquels « les pastilles de soleil criblées par les feuillages glissent… (…) De nouveau, jaillissant des épaisses et vertes frondaisons des acacias, des peupliers, des frênes, des platanes et des hêtres l’oiseau lance son ricanement strident, moqueur et catastrophique qui monte par degrés, se déploie et retombe en cascade ».

    Autre géant trop souvent réduit à certains aspects de sa vie privée, André Gide, qui vécut rue de Médicis, en face des Jardins du Luxembourg, à Paris, décrit fréquemment le « Luco », notamment dans Les Faux-Monnayeurs.

    Comme Louis Aragon le fit, dans Le Paysan de Paris, au parc des Buttes-Chaumont, en y observant sa faune nocturne en compagnie d’André Breton. Il a notamment cette remarque sibylline : « Tout le bizarre de l’homme, et ce qu’il y a en lui de vagabond, et d’égaré, sans doute pourrait-il tenir dans ces deux syllables : jardin. Jamais, qu’il se pare de diamants ou souffle dans le cuivre, une proposition plus étrange, une plus déroutante idée ne lui était venue que lorsqu’il inventa les jardins »…

    Flaubert nous montre quant à lui un Pécuchet complètement absorbé par son jardin, habité par l’obsession de la bonne conduite des tailles et autres semis, sous l’œil critique de Bouvard. Car Pécuchet n’a pas la main verte… Le passage suivant vaut par son humour  : « Les boutures ne reprirent pas, les greffes se décollèrent, la sève des marcottes s’arrêta, les arbres avaient le blanc dans leurs racines ; les semis furent une désolation. Le vent s’amusait à jeter bas les rames des haricots. L’abondance de la gadoue nuisit aux fraisiers, le défaut de pinçage aux tomates. Il manqua les brocolis, les aubergines, les navets, et du cresson de fontaine, qu’il avait voulu élever dans un baquet. Après le dégel, tous les artichauts étaient perdus. Les choux le consolèrent. Un, surtout, lui donna des espérances. Il s’épanouissait, montait, finit par être prodigieux et absolument incomestible. N’importe, Pécuchet fut content de posséder un monstre. Alors il tenta ce qui lui semblait être le summum de l’art : l’élève du melon ». Ce sera, on s’en doute, un échec cuisant.

    Nous pourrions ainsi citer, à l’envi, Les Géorgiques de Virgile, L’Odyssée d’Homère, Esope (plagié plus tard par La Fontaine), Boileau, Huysmans, Balzac, pour ne citer que quelques grands classiques. Tous ont magnifié le jardin comme  espace, tantôt foisonnant, tantôt raidi par l’ordre. Le génie du lieu, ouvert et façonné, a donné des pages éblouissantes chez Horace Walpole, auteur d’un Essai sur l’art des jardins modernes, et pour qui « créer un jardin, c’est peindre un paysage ». Le père fondateur du roman gothique louait le jardin à l’anglaise et vilipendait le jardin français façonné « à la Le Nôtre »… Vieille querelle, que les jardins japonais, subtils, font taire en étant seulement.

    Colette, avec la fluidité de sa prose enchanteresse, aimait passionnément les jardins, même si la nature sauvage mais douce de sa Puisaye natale, avait sa préférence : « Demain je surprendrai à l’aube rouge sur les tamaris mouillés de rosée saline, sur les faux bambous qui retiennent, à la pointe de chaque lance bleue, une perle… ».

    À l’opposé, Marguerite Duras décrit, superbement, et comme un pied de nez aux jardins bien ordonnés, un jardin de banlieue triste, du côté de Vitry, dans La Pluie d’été. L’auteur des Journées entières dans les arbres, adorait décrire tous les jardins, même luxuriants et indochinois (voir Le Square).

    Il y a encore le jardin intérieur, « les roses fleurissent à l’intérieur », disait Jean Jaurès. À distinguer du nénuphar qui pousse à l’intérieur du poumon de Chloé (dans L’écume des jours, de Boris Vian), et du Roman de la rose, d’un Moyen-Âge qui aimait enclore l’amour courtois : la rose symbolisait la femme et le jardin, le lieu clos où elle se cachait.

    Il y a enfin le jardin secret, là où poussent nos rêves et nos désirs. Et je laisserai, par paresse et par admiration, le mot de la fin à Antoine Blondin : « Un peu plus aventureux, je me serais fait jardinier ».

    L. M.

    Lire absolument : Le goût des jardins, et Les jardins secrets (Mercure de France), et chercher obstinément Eloge du jardin, offert il y a deux ans par Arléa pour l’achat de quelques livres. Car ce sont trois anthologies très précieuses.

     

  • En lisant en bronzant

    Lectures du moment : Eloge de l'amour, d'Alain Badiou (conversation avec Nicolas Truong, Flammarion) est un livre salutaire qui propose de réinventer l'amour (à la suite de Rimbaud, et aussi de Platon et de Lacan) en le sortant de cette gangue consumériste, où le tout confort et le 100% sans risque ôtent à l'amour l'esprit de la Rencontre avec la différence, et le goût de l'aventure. Une aventure obstinée.

    Voici les derniers mots de ce petit livre précieux : "Je t'aime" devient : il y a dans le monde la source que tu es pour mon existence. Dans l'eau de cette source, je vois notre joie, la tienne d'abord.

    La vérité sur Marie, de Jean-Philippe Toussaint (Minuit) ou l'écriture (de la non-école) minuit dans toute sa splendeur, sa rigueur, son humour, ses voies et ses détours par la fiction et son retour au style sec, décharné et efficace, bien qu'encombré de circonvolutions descriptives dont nous sommes désormais coutumiers, avec les livres précédents de Toussaint, ainsi qu'avec tous ceux de ses frères de la rue Bernard-Palissy : Echenoz (on attend son prochain dans quelques jours!), Viel, Oster, Gailly, Ndiaye et consorts. Parce que ces détours là font toujours retomber la phrase, le récit, le texte dans son ensemble sur leurs pattes, à la manière d'un chat tombé du balcon : ça marche à tous les coups.  Et en souplesse, de surcroît !  C'est ça la magie Minuit.

    Suzanne Lilar : relecture de La confession anonyme, devenue Benvenuta au cinéma (André Delvaux), grand roman de l'amour, et surtout de l'érotisme et du sacré. Extrait : L'amour veut l'ombre, le secret, la clandestinité, les retraites. Ces retraites qu'un détail suffit à créer, ma sensualité les situait maintenant dans les chambres bourgeoisemment solennelles d'un grand ghôtel milanais, qui s'alignaient comme autant de chapelles liturgiquement tendues de rouge dans un dédale de couloirs sombres et veloutés où se feutraient les pas.

    Puis relecture de la préface que Gracq donna au Journal de l'analogiste, du même auteur, remarquable d'intelligence critique et de talent poétique.

    Et, dans la foulée, celle du texte intitulé Société secrète, de Gracq encore, à propos de Roland Cailleux (Avec Roland Cailleux, Mercure de France), à la faveur d'un échange sur cet auteur méconnu avec les éditions Finitude. Ouverture : Il survient parfois, dans l'opération de la lecture, quelque chose de plus énigmatique que le coup de foudre, éprouvé dès la première page d'un livre destiné à nous marquer. (Gracq parle ici de sa "rencontre" avec Saint-Genès, le premier livre de Cailleux). C'est le lent dégel, au fil des pages, de l'esprit indifférent ou engourdi, que rien d'abord de ce qu'il lit n'arrête vraiment mais qu'un courant de sympathie progressivement déclôt et réchauffe, sans qu'aucune sorte de "message" ait besoin d'être transmis. A travers cette lecture se réalise, à dose homéopathique, mais non sans efficacité, l'idée que Rimbaud se faisait de la poésie la plus haute : "de l'âme appliquée sur de l'âme, et tirant"...

    Et relecture, là, de L'Antéchrist, de Nietzsche, comme on reprend Proust  - à la hussarde, n'importe où, parce que cela fait un bien fou de se payer (plutôt que du Onfray, son exégète le plus fidèle) une bonne rasade originelle d'anticléricalisme tonique et violent !



  • MonTirius, Vacqueyras

    vin_bout_vacq.gifUne fois n'est pas coutume : l'été, je suis rosé et blanc et cet été davantage rosé que blanc. Mais là, il s'agit d'un rouge. D'un Vacqueyras. J'adore cette AOC (je fus d'ailleurs intronisé en son sein en 1996 ou 97), située au pied du Mont Ventoux et aux abords des Dentelles de Montmirail, là où l'on éprouve Pétrarque et où l'on entend la voix grave et puissante de René Char, rien qu'en foulant le sol aride, en recevant avec bonheur une gifle de mistral et en observant les vieux pieds, noirs et noueux, de syrah, de mourvèdre et de grenache. MonTirius  (élaboré par Christine et Eric Sorel) est un vacqueyras rare, car élevé en agriculture biodynamique et 100% non boisé. Il est composé de 70% de grenache et de 30% de syrah, des vignes d'un demi-siècle qui plantent leurs racines dans un sol de garrigues (Garrigues est d'ailleurs le nom de la cuvée dégustée)  argilo-calcaires et des poches de marnes argileuses bleues réputées difficiles à pénétrer. Le vin est bichonné, après une éraflage total, un léger foulage et une préfermentation à froid. Ses levures sont indigènes et son nez profond comme un tombeau baudelairien. Les fruits rouges et noirs (comme  la robe de ce vin) se disputent vos narines et, en bouche, l'attaque est féline, vive et douce à la fois. J'y ai retrouvé la fraîcheur de la garrigue à l'aube et le sous-bois d'arrière-septembre, lorsque le cèpe parvient à nous faire oublier la grive. Un magret de canard l'escorta, hier soir. L'audacieux MonTirius releva avec superbe ma provocation en forme de poudre de piment d'Espelette, versée d'abondance. Pour voir. Et j'ai vu. Et bu. Ceci est un vin de plaisir et de partage. Un vin de copains. Franc, droit, il ne se la joue pas et c'est pour cela qu'on l'aime.

  • Capharnaüm

    capha-1.jpgVoilà un beau cadeau de derrière les fagots, ou les tiroirs, c'est comme on voudra. Les éditions Finitude (magnifique catalogue comme on les aime, façon Le temps qu'il fait ou le dilettante des débuts, http://www.finitude.fr), ont râtissé quelques belles feuilles éparses, pas mortes non, mais veinées et vives comme la chaux de la prose de Robert-Louis Stevenson, dont la réflexion sur la description littéraire du génie d'un lieu est splendide, la poésie pavesienne, aux échos camusiens, ensoleillés, de Raymond Guérin, la mélancolie -et l'humour aussi, de Marc Bernard, le désespoir de Jean-Pierre Martinet, l'habituelle folie verbale de Michel Ohl... Sont autant de pâtisseries que l'on déguste à la fraîche. Le sommaire du numéro 1 de cette précieuse revue, Capharnaüm, me rappelle la longue série d'articles que j'ai co-écrit avec Pierre Veilletet dans les colonnes de Sud-Ouest Dimanche, de 1984 à 1987, et que nous avions intitulée Les inconnus célèbres. Nous redonnions ainsi un peu de vie à ces auteurs, ainsi qu'à une pelletée d'autres : Calet, Gadenne, Perros, Augiéras, Blanchard, de Richaud, Luccin, Delteil, Forton, Cailleux... Je me souviens de mon bonheur de replonger dans ces oeuvres subtiles, oubliées, négligées surtout, et d'en faire écho. Comme on revient de mission. Voir les éditions Finitude (*) exhumer, non pas des fonds de malles propres à faire la Une du Monde des Livres, comme le texte liminaire prévient avec humour, mais des fonds de tiroirs, est un ravissement. Simplement.

    Alors bravo !

    (*) J'avais quand même été alerté par un papier de Jérôme Garcin (L'Obs) et par un autre de l'ami Didier Pourquery (Le Monde Magazine) : deux secousses, quand même!

  • le bruit des pages

    http://www.dailymotion.com/video/xfhj3_philippe-decoufle-le-p-tit-bal-perd_music

    Certains écrivains, pourtant remarqués, partent sur la pointe des pieds et le bruit qui est fait autour de leur éclipse furtive (leur oeuvre les sort, un jour, peut-être, de l'obscurité) est semblable à celui des pages de leurs livres que l'on feuillette avec respect. Roger Munier a traduit (entre autres) Octavio Paz, il fut l'ami de René Char et de Martin Heidegger, il a analysé Rimbaud, écrit sur quelques peintres. Cet allié substantiel s'en est allé. Un entrefilet du carnet du Monde le prouve. Quelle importance, au fond. J'aimerais cependant -c'est un réflexe, reprendre un de ses livres comme Le moins du monde (Gallimard), mais je suis loin, si loin d'eux...

    En images, ce que Philippe Découflé a fait du P'tit bal perdu (Bourvil). Une pure poésie muette...

  • Proust / Nabokov

    Lire le cours de littérature de Nabokov, sur Proust notamment, est un bain de lumière. Il y a bien sûr les biographes solides, à l'anglo-saxonne, façon Lottmann sur Camus et Painter sur Proust. Il y a aussi les brillants exégètes comme Tadié sur Proust (ou de Biasi sur Flaubert).  Mais il y a enfin les livres d'écrivains sur les écrivains, il y a l'empathie et la finesse de l'analyse du dedans d'un Nabokov, admiratif mais pas trop, qui nous éclaire avec une intelligence incandescente. Ses pages sur Du côté de chez Swann (284 à 331, à peine 50 dans le très précieux opus : Littératures, paru chez Laffont/Bouquins et dont j'ai déjà parlé ici) sont aussi éveillantes que celles consacrées au sujet par Gracq dans En lisant en écrivant (Proust considéré comme terminus). « L'ensemble est une sorte de chasse au trésor, où le trésor est le temps, et le passé la cachette, (nous souffle le chasseur de papillons). C'est là le sens profond du titre, A la recherche du temps perdu. La transmutation de la sensation en sentiment, le flux et le reflux de la mémoire, les vagues d'émotion telles que le désir, la jalousie et l'euphorie artistique, voilà le matériau de cette oeuvre énorme et cependant singulièrement légère et translucide. » Nabokov plante le décor, Con el viento.jpgsynthétique, et prévient : « Il y a une chose dont vos esprits doivent bien se pénétrer (il s'adresse à des étudiants) : l'oeuvre n'est pas autobiographique, le narrateur n'est pas Proust en tant qu'individu, et les personnages n'ont jamais existé ailleurs que dans l'esprit de l'auteur. » (...) « Proust est un prisme. Son seul objet est de réfracter, et, par réfraction, de recréer rétrospectivement un monde. « (...) « Les créatures prismatiques de Proust n'ont pas d'emploi, leur emploi est d'amuser l'auteur. » Nous entrons ainsi dans une oeuvre d'art dont l'ampleur est considérable. Nous sommes au sein d'une évocation gigantesque et aux ramifications qui semblent infinies, pas d'une description. Ni d'une autofiction, suis-je tenté d'ajouter. Ce serait trop facile! Et les Doubrovsky et autres Vilain se réjouiraient en hâte. Non. Proust est autrement plus complexe tout en restant limpide, par la force surhumaine de son style, par la grâce dont la Recherche est empreinte de la première ligne à la dernière (pour peu que l'on sache tourner les pages lorsqu'il le faut; à bon escient). « En matière de générosité verbale, dit Nabokov à propos de l'usage de la métaphore par Proust, c'est un véritable Père Noël. » Chez Proust, poursuit-il, « conversations et descriptions s'entremêlent, créant une nouvelle unité où fleur et insecte appartiennent à un seul et même arbre en fleurs. » Je pense alors à la peinture d'EkAT. Aux remarques de Christiane à ce sujet et à propos de ses propres créations graphiques. Et je retourne illico  à Nabokov : celui-ci souligne avec tact une façon de déplier l'image comme un éventail, procédé caractéristiquement proustien. Prenons « le » personnage. Proust, selon Nabokov, l'appréhende comme une personnalité connue de façon comparative seulement, jamais de façon absolue. Aussi, « au lieu de le hacher menu (façon Joyce avec Ulysse), il nous montre tel personnage à travers l'idée que d'autres personnages se font de ce personnage. Et il espère, après avoir donné une série de ces prismes et de ces reflets, les combiner pour en faire une réalité artistique. » Bien sûr, Nabokov évoque –avec une infinie douceur, pas comme un chirurgien de l’Université ou un critique littéraire armé de sourds couteaux revanchards -, la madeleine, le baiser de maman, Combray, la flèche pourpre, la crème au chocolat, Méséglise, Vinteuil, Léonie, la jalousie –qui éclatera beaucoup plus loin avec Albertine, Guermantes, les cattleyas… Mais il ne brille jamais aussi intensément que lorsqu’il parle de cette notion du temps incorporé, de ce quelque chose de plus que la mémoire. « Un bouquet de sensations dans le présent et la vision d’un événement ou d’une sensation dans le passé, voilà où la sensation et la mémoire se rejoignent, où le temps perdu se retrouve. » Chef d’œuvre, vous dis-je!

    Con el viento, peinture d'EkAT. www.ekat.fr

     

  • JULIEN GRACQ A 100 ANS

    Roland Allard_VU.jpgIl n’aimait guère les anniversaires et les commémorations. Il n’aurait sans doute pas aimé qu’on célèbre le centenaire de sa naissance, ce 27 juillet*. Ca tombe bien, personne, ou presque, ne pensera à le faire. Les aficionados de cet auteur monumental, qui sont a priori respectueux de son éthique de l’effacement (celle de l’écrivain derrière son œuvre –seule habilitée à le représenter), seront contents. Car, célébrer Gracq c’est continuer de le lire. Et donner envie de le lire, à ceux qui ont la chance de ne pas connaître encore la prose somptueuse d’un des plus grands stylistes, romanciers et essayistes de la littérature de tous les temps. Faites passer.

    *Il a disparu le 22 décembre 2007.  Voici ce que je donnais à Libé juste après sa mort :

    http://www.liberation.fr/tribune/010170942-mes-journees-chez-julien-gracq

     


    Photo : Roland Allard / Vu.

     

    P1261849D1307626G_apx_470__w_presseocean_.jpgJ'ajoute, ce 27 juillet, une info que je viens de découvrir : voir le lien ci-dessous avec un blog (recommandable) qui annonce une série de festivités (théâtre, lectures...) à l'occasion de ce centenaire.

    Il suffit de cliquer pour obtenir le programme. http://liratouva2.blogspot.com/2010/07/centenaire-de-julien-gracq-ne-le-27.html

     

    Photo : avec Nora Mitrani (sa compagne autour des années 1958) et André-Pieyre de Mandiargues à Venise. Source : Presse-Océan.

     

    Robert Pinget : « Il me semble que lorsqu'on est attiré par un écrivain, ce n'est pas sa biographie qui intéresse. Je m'étonne toujours qu'on aborde un écrivain avec des questions qui n'ont rien à voir, ou peu à voir, avec son œuvre. Je n'ai pas de vie autre que celle d'écrire. Mon existence est dans mes livres… »

    Charles Dantzig : « Pourquoi le public lit-il des biographies d'écrivains ? Pour comprendre le mystère, sans doute, pour éviter de lire les livres peut-être. Curieuse paresse, curieuse modestie (...) Ce qu'on sait d'un écrivain cache ce qu'on en lit. »

    A Jérôme Garcin, qui lui demandait pourquoi il ne publiait guère depuis des années, Julien Gracq eut cette réponse admirable : la vérité, c'est que je redoute le livre de trop.

     

    Bifurquer

    Par ailleurs, je me dois d'informer que, parmi les nombreux commentaires à cette note, il est également question de peinture (EkAT) et de poésie (René CHAR). Allez-y voir!

  • EkAT

     

    IMG_2741 - Copie.jpg

    (1) Les charmes, huile sur toile, 162x114

    IMG_2746 - Copie.JPG
    (2) Le merle, huile sur toile, 130x130

    IMG_2749.jpg
    (3) Au jardin, huile sur toile, 195x98.

    Voici trois créations parmi les plus récentes d'EkAT, www.ekat.fr . Des femmes presque nues, très belles, mélancoliques. Elles portent une fêlure en elles, elles sont sensuelles et végétales, ce sont des huiles sur toiles auxquelles l'artiste ajoute du bitume, de la cendre, des pigments divers et qui, par couches ou par palimpseste, ont chacune une histoire dense, parfois proche du retournement.