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KallyVasco - Page 10

  • Le bistrot du dimanche

    Voici venu le temps des anecdotes, sur ce blog...

    Dimanche dernier, j'étais invité à participer à l'émission de radio de Jean-Luc Petitrenaud sur Europe 1, Le Bistrot du dimanche, au motif que son sujet portait sur le Pays basque culturel et gourmand (il me semble avoir désormais une étiquette vert et rouge collée sur le front : je suis devenu le-gonze-du-sud-ouest de service. Cela n'est pas déplaisant). Sur le plateau, il y avait notamment mon pote Jean Brana, vigneron, et cela se passait au Troquet, chez Christian Etchebest (Pairs 15 ème). On m'a téléphoné et je suis intervenu à distance. A la fin de l'émission, hors-antenne, on m'a remercié, on m'a souhaité une bonne journée dans mon Pays basque, en ajoutant que la prochaine fois, on me ferait "monter" à Paris... Or, je vis à Paris depuis seize ans ce mois-ci, et cette participation s'est faite à quelques arrondissements d'écart. Comme quoi, il y a des étiquettes qui vous enracinent là où vous ne faites que revenir. Il ne me fut pas difficile de voir un signe dans cette méprise... 

  • Great Fitz

    Bien que je préfère, et de loin, Tender is the night (Tendre est la nuit), je m'interroge sur le bien fondé d'une nouvelle traduction de The Great Gatsby (Gatsby le magnifique), devenu d'ailleurs Gatsby tout court dans cette nouvelle version donnée à POL par Julie Wolkenstein. Celle de Jacques Tournier (il retraduisit l'essentiel de F.Scott Fitzgerald dans les années 1985 pour Belfond, avec notamment le délicieux Love Boat et autres nouvelles...), m'apparut salutaire à l'époque et taillée pour la route (il m'était impossible de lire Gatsby dans la précédente traduction, de même que je n'ai encore jamais réussi à finir Le vieil homme et la mer en français à cause de la plus horrible, indigne, déplorable, nulle, des traductions du monde, signée Jean Dutourd! Mais il y aurait beaucoup à écrire sur les traductions... Une autre fois). Je n'ai fait que feuilleter le Gatsby nouveau, je ne peux pas en dire grand chose, n'ayant pas eu l'audace d'attraper une autre traduction du livre chez le libraire et de me livrer à un test comparatif... Mais, en tant qu'ex-éditeur, je me demande s'il ne s'agit pas tout bonnement d'une vieille ficelle opportuniste : On m'annonce un film à gros budget, remake du Great Gatsby magnifiquement interprété par Robert Redford en 1974, avec, cette fois, Leonardo DiCaprio dans le rôle titre. A la sortie du film, il suffira d'ajouter une jaquette au livre traduit par Wolkenstein, avec l'affiche du film en photo -oui, plein cadre et tu me mets le titre en défonce, coco... Sauf que Fitz étant tombé dans le domaine public, la traduction de Tournier pourra subir le même maquillage. Mais bon, ces détails marchands n'ont aucun intérêt.

  • Un jour, j'ai mouru

    Je porte le prénom de mon père, qui lui même portait celui de son père. Autant dire que j'ai bien fait de prénommer mon fils Robin, non? A la mort de mon père (lire ici around fin 2006), un avis de décès parut dans Le Figaro et dans Sud-Ouest. J'ignorais que cela me ferait mourir, aux yeux de certaines personnes à la lecture hâtive. Des relations, des collègues, me crurent mort. Ma fille reçut même une lettre émouvante de la part de celle qui fut ma secrétaire sept années durant, lorsque j'étais rédacteur en chef de magazines de chasse. D'autres, me rapporta-t-on, membres de mes équipes de rédaction d'alors, et avec lesquels je m'étais parfois accroché, me trouvaient tout à trac si plein de qualités à titre posthume, que cela ne me fit même pas sourire. Puisque j'étais au-delà... Le grotesque de la situation me fit réfléchir. J'en parlais même à un psy, en séance. Je tirais quelques leçons de cette expérience. L'an passé encore, un attaché de presse spécialiste en vins, m'avoua qu'il ne m'adressait plus aucune info car il me pensait mort depuis quatre ans, et m'affirma avoir même lu une nécro, hélas perdue, soit un papier sur mon parcours! Je réalise du coup que je n'ai pas encore apuré tous les mystères sur ma mort par procuration. Je me demande d'ailleurs si je ne vais pas tenter d'écrire une nouvelle sur le sujet... Ainsi, et pour solde de tout compte, je pourrai enfin sortir vivant de ma torve peur d'être pris pour moi par un autre. 

  • les faits boomerang

     Surprise... Comme je souhaite offrir à un ami mon livre Je l'aime encore, qu'il est épuisé chez l'éditeur et que je n'en ai plus qu'un seul, que je me garde, j'ai cherché un exemplaire d'occasion à vendre sur un site en ligne, et je l'ai trouvé. J'ai donc passé commande il y a trois jours et ce matin tôt, un livreur m'a porté le petit colis jusqu'à ma porte. Et quelle fut ma surprise, en ouvrant l'enveloppe, de découvrir l'exemplaire que j'avais dédicacé et adressé, à sa parution il y a plus de quinze ans, à feu mon ami Jean-Jacques Brochier, alors rédacteur en chef du Magazine Littéraire (nota : je me fous royalement du cheminement de ce livre, depuis le décès de Jean-Jacques il y a six ans, jusqu'à moi ce matin). J'étais encore entre deux cafés matinaux, je me suis assis et j'ai relu mon envoi amical. Puis, j'ai feuilleté le bouquin, et j'ai repensé au moment précis où j'avais signé ce livre pour lui, chez l'éditeur. J'ai revécu le petit bout d'émission de télé qu'il avait consacrée à ce petit texte sur la chaîne Seasons (à laquelle je collaborais également) -émission au cours de laquelle il avait à son habitude allumé Gitane sur Gitane, et où il m'arriva de griller un havane : c'était autorisé à l'époque (Jean-Pierre Fleury, notre boss, se contentait de pester après le courrier ulcéré de certains téléspectateurs). Jean-Jacques avait -à son habitude encore-, sifflé, hors champ, à lampées furtives, deux ou trois verres de Johnny Walker (planqué sous la table), lorsqu'il sacrifia à un éloge spécial copinage, mais sincère, car Jean-Jacques était un homme d'une sincérité en voie de disparition.

    Et je me suis dit : la vie est courte et c'est un boomerang. Alors j'ai pensé au boomerang de Julien Gracq, un objet dont la perte, enfant, le mina. Il l'avait évoqué, lors de notre première rencontre en janvier 1999, à Saint-Florent-le-Vieil. Et c'est au point que je réfléchis, depuis la disparition de mon monstre littéraire préféré, à écrire quelque chose sur les effets de la perte de ce boomerang sur la vie de Gracq. (Voir Lettrines, page 23). Mais, ici ce soir, je n'en dirai pas davantage sur le motif, car c'est le livre de feu mon copain de quelques chasses et agapes Jean-Jacques Brochier, que je regarde. Et je pense à sa voix métallique et profonde, à sa barbiche, à son regard derrière des lunettes rondelettes, à son amour immodéré pour Maupassant, à ses pamphlets décapants contre les anti-chasse, les anti-tabac, à ses éditos du Magazine Littéraire parfois trop gentils, ou bien tellement raccord avec ses affinités du moment (Besson, Lanoux, Adler) ou intemporelles (Lowry, Sartre...). Nous nous sommes un jour accrochés à propos de Camus, que je défendais bec et ongles face à l'auteur de Camus, philosophe pour classes terminales. Rien n'y fit. Même lorsque je le taquinais sur sa bienveillance à l'égard de la maison Grasset : "forcément, m'objectait-il : ils font vivre mon magazine!". Il était franc et il disait vrai...

    Jean-Jacques, où que tu sois ce soir, je te remercie de cette visite imprévue. Et prends un armagnac avant de te recoucher, s'il te plaît.


  • Nîmes Toquée

    aoc_costieres_de_nimes_medium.jpgL'initiative revient à l'agence Clair de Lune, qui se plaît à dire, avec Maupassant, que L'homme qui aime normalement sous le soleil, adore frénétiquement sous la lune. Il s'agissait de suivre un parcours dans la ville de Nîmes en suivant ses plus beaux endroits, où des barnums avaient été installés. Sous les vastes tentes et parfois à l’intérieur, comme au splendide musée taurin Pablo Romero ou à l’Hôtel Boudon, les chefs les plus talentueux de la ville proposaient des plats à déguster avec des vins des Costières de Nîmes. Plusieurs vignerons se trouvaient à chaque étape. Au départ, il fallait prendre un pochon contenant un verre, des couverts et un petit carnet-guide afin de rédiger commodément les commentaires de dégustations. Je noterai ici seulement mes coups de coeur à propos des nombreuses cuvées proposées par les vingt-neuf producteurs présents. Nîmes Toquée s'est tenu le 28 novembre dernier.

     


    Sur une tartelette de parmesan aux légumes confits et brandade de morue, signée Laurent Brémond (L'Imprévu) et dégustée au Temple de Diane, le Château des Tourelles, cuvée Le Grand Amandier, blanc 2009, bien que marqué par le bois, présentait une belle touche de viognier sous la dominante de roussanne et la pointe de marsanne. Le rouge 2008 Terre des Launes du Domaine de Gallician La Cave, avait des syrah bien évoluées et des tanins déjà correctement fondus.

     

    Sur un -excellent- tartare de saumon d’Ecosse à l’huile d’olive de Nîmes (AOC) signé Sébastienrencontre_vigneronne_feedback.jpg Granier (Aux Plaisirs des Halles) et devant le Théâtre de Nîmes, je retiens un rosé de repas, celui du Domaine de Donadille (60% grenache, 40% syrah) élaboré par les étudiants d’un Lycée agricole. Et surtout un rouge (2007) remarquable, en biodynamie, Les Grimaudes, du domaine éponyme (40% carignan, 40% grenache, 20% cinsault). Le Domaine Les Grimaudes propose d’autres cuvées (celle  que nous avons goûtée est l’entrée de gamme) que je me promets de découvrir : Perrières, et Ansata. La vigneronne présente (Emmanuelle Kreydenweiss, photo ci-contre) installée avec Marc, son mari, dans la région de Nîmes depuis 1999, possède aussi un domaine en Alsace.

     

    ambiance_bodega_thumb.jpgSur un filet de lotte rôti avec un beurre de sauge et châtaigne, avec un velouté de potimarron à la muscade et un champignon shitaké poêlé avec un trait de citron vert, signé Vincent Croizard (Darling), au temple taurin dédié à la dynastie des Pablo Romero, j’ai retenu le côté gourmand du Château de l’Amarine, cuvée de Bernis (blanc 2009), le nez intéressant, dominé par d’agréables roussannes, des Vignerons Créateurs : Château Font Barrièle (blanc 2009), le bon rosé (2009) d’apéro, de fiesta et de bbq, Moulin d’Eole de la Cave des Grands Grès, la remarquable élégance et le « fondu enchaîné » d’un rouge 2009 nommé Sébastien, du Domaine de la Patience. Pas de bois neuf, des syrah fines, une réussite.

     

    Sur un baluchon d’agneau confit et sa côte en croûte de sarriette, oignons doux des Cévennes caramélisés, jus de braisage aux baies, feuilles de choux de Bruxelles, signé Olivier Douet (Le Lisita), très bien exécuté d'ailleurs, et devant les Arènes, j’ai retenu l’originalité du Château Beaubois, cuvée Confidence (rouge 2009) : 95% grenache et 5% de syrah seulement. C’est rond et déjà très friand pour un vin si jeune. Le Domaine de la Cadenette présentait Siracanta (rouge 2009), qui nous est apparu comme une bête de concours (à Syrah). Le Domaine de Poulvarel, Les Perrottes (rouge 2008) est magnifique ! Complètement sur le fruit avec ses syrah douces, et c’est gourmand en diable : miam !

     

    Sur un duo de pélardons affinés et leur chutney aux fruits secs, proposés par Le Régal (traiteur à Marguerittes), à l’Hôtel Boudon, le toujours aussi splendide blanc (2009) de Michel Gassier, Nostre Païs, avec ses 95% de grenache et 5% de viognier et de roussanne, un élevage pour moitié en cuve et pour moitié dans de vieilles barriques, est tout en séduction, à l’instar de toutes les cuvées de ce vigneron « de respect ». Le Château L’Ermitage, cuvée Sainte Cécile (rouge 2007) est exceptionnel dans ce millésime : 60% syrah, 30% mourvèdre, 10% grenache. Enfin, Le Bien Luné, de Terre des Chardons (rouge 2009), en biodynamie depuis 2002, 60% syrah, 40% grenache, est tout simplement superbe, avec une attaque franche et une complexité qui associe force et douceur sans jamais abuser l’une ou l’autre.

     

    Sur un moelleux cévenol, crème de réglisse, signé Jean-Michel Nigon (Wine bar Le Cheval Blanc), au Carré d’Art, j’ai retenu seulement Scamandre, des Domaines Viticoles Renouard (rouge 2007), 50% syrah, 30% carignan, 10% mourvèdre, 10% grenache, car il m’est apparu magnifique de fraîcheur et de fruité, puis de confit et d’épicé « comme il faut ». Un vin à fond sur le fruit donc, sur la gourmandise et la fraîcheur : tout ce que l’on aime dans les Costières de Nîmes, qui sont une appellation de plus en plus chère à mon cœur. 

     

    En prime, et ça n'a rien à boire, ces vers holorimes (pour un poème homophone) de Victor Hugo (ou peut-être sont-ils de Marc Monnier...), qui m'ont toujours fasciné (essayez d'en faire autant avec le sujet de votre choix, et vous verrez vite que ce n'est pas facile...) : 

    Gal, amant de la Reine, alla, tour magnanime, 

    Galamment, de l'Arène, à la Tour Magne, à Nîmes.


    L'abus d'alcool est dangereux pour la santé. A consommer avec modération.


  • Succès en marge

    Le lecteur s’émancipe. A l'instar de l'amateur de vins, il est de moins en moins buveur d'étiquettes. Il va au fond en faisant fi de la forme. C'est merveilleux! Fini les repères obligés, les canaux en dehors desquels toute circulation conduit à une impasse. Deux succès actuels montrent une fois de plus cette belle maturité, cette intelligence affranchie.

    Celui de Stéphane Hessel, « Indignez-vous ! » (lire plus bas), plaquette à 3€ (on en acquiert plusieurs d’un coup, on l'offre à tout va… et on se rémunère au passage en s’achetant une bonne conscience généreuse), est placé sous les auspices de la Résistance et il flingue Israël sans sommations, mais bon. Je l’offre, moi aussi… L’article (13 pages sur 20) a dépassé les 500 000 ex. en deux mois (enfoncés, les Houellebecq, Lévy –Marc-, Pancol et autres pavés), et atteindra 800 000 sous peu. Il est en voie de traduction dans plus de trente langues. Un phénomène est né. Personnellement, je me réjouis pour son petit éditeur montpelliérain au nez creux !

    L’autre phénomène est comparable, toutes proportions gardées : « Crise au Sarkozistan », de Daniel Schneidermann (l’ex-chroniqueur ne signe que la préface, mais il semblerait qu'il ne trompe personne sur les 96 pages de ce pamphlet…), est « sorti » sur Internet peu avant Noël chez un éditeur Béarnais (d'Orthez) à peu près inconnu, LePublieur.com Résultat : 20 000 ex. déjà vendus (10€+port) exclusivement sur le Net donc ! (J'ajoute que je ne l'ai lu que les extraits disponibles sur le site dédié).

    Je trouve sains ces phénomènes d’édition : foin des codes traditionnels et par trop poussiéreux : gros éditeurs du village parisien (2,5 arrondissements) suffisants car confits dans la graisse de leur incontournabilitude, dirait Ségolène (les best-sellers évoqués sont publiés en province), circuit exclusif des libraires, promotion/prostitution à la télé…

    Dans ces deux cas, il y a certes la notoriété irréprochable d’un sage, M. Hessel. Et de l’autre, le si salutaire engouement pour l’antisarkozysme. Un papier ici ou une note sur un blog influent là, ont certes boosté un processus déjà enclenché. Car c’est le bouche à oreille qui a fait le boulot pour la plaquette de Hessel, relayé -d'accord! d'accord..., par la mise en place juteuse pour tout le monde du libelle aux caisses de toutes les librairies. (Même si certains libraires amis, comme Michèle Ignazi par exemple, ont pu se plaindre que la crise avait conduit le lecteur a se contenter d'offrir un bouquin à 3€ pour les étrennes...). Rappelons qu'il y a l'inconsciente sensation d'agir bien, si utile à notre moral en ces temps de neige sociale, ainsi qu'un certain investissement dans la confiance (à bas prix, ça fonctionne mieux).

    Et enfin (surtout?) l’envie d’en découdre, puisqu’il ne s’agit pas de fictions, mais de coups de gueule contre une France moisie


     

  • Un voeu? -Indignez-vous!

    Couvindignez-vous200.jpgVoilà ce que je souhaite à tous pour 2011 :

    de vous indigner, comme Stéphane Hessel l'a brillamment fait, en prônant une insurrection pacifique contre l'indifférence à tous les dérèglements du monde et face à toutes les injustices (indigène éditions).

    Et aussi de méditer cette phrase :

    Et si je n'avais pas besoin de ce qui me manque.

    Car il faudra bien que le coeur se brise ou se bronze...

    Voeux à Volonté!

  • Nevica

    Il neige à angle coupant : 35-40°, avec ce vent glacial qui hache en biais le rideau des flocons, alors je pense au réchauffement de ma planète car, n'ayant jamais été bricoleur, je sais à peine isoler mes grandes fenêtres. Donc j'alimente un feu de cheminée généreux et pousse les chauffages électriques à fond. Et tant pis si la moitié fout le camp par les interstices. J'ai déjeuné merveilleusement avec mon fils au Vertbois (38, rue du Vertbois à Paris 3 : un excellent resto nouvellement tenu -depuis le 15 mars- par deux charmantes associées, Soline Bourgeot et Pauline Mure ) d'un thon rouge formidable avec son pesto et ses herbes thaï, et d'une entrecôte de l'Aubrac tendre et fameuse, en provenance de la boucherie du Rouillon, à Athis-Mons, accompagnée d'un Premières-Côtes-de-Bordeaux signé des époux Dupuch, L'Alios de Sainte-Marie (2008) friand, carrément sur le fruit, gourmand et bien merloté. A présent, je mets des légumes tranchés fins à revenir dans une bonne huile d'olive (oignon, ail, carottes, tomates cerises entières -elles crèveront toutes seules-, céleri, cèpes, champignons de Paris), j'ajoute des herbes diverses : persil plat, romarin, estragon, laurier froissé pour qu'il dégage bien. Je fais revenir à part un lapin en morceaux. Au bout d'un moment je mélange le tout avec une grande rasade de vin blanc et ça mijote à tout petit feu pendant trois quarts d'heure dans la grande cocotte. Le temps d'attraper divers bonbons : Chez Marcel Lapierre, de Sébastien Lapaque, sur le regretté Marcel et son morgon adorable, L'argot du bistrot du regretté Robert Giraud (les deux à La Table Ronde, Petite Vermillon), les livres de Simonetta Greggio (quatre sont déjà au Livre de Poche) que j'ai à la fois bouffé et dégusté  l'un derrière l'autre, ces derniers jours : j'ai particulièrement aimé la sensibilité droite et forte comme une aube de novembre sur un plateau de l'Aubrac de "son" Diable au corpsLes Mains nues, et la subtilité gourmande de Etoiles (aussitôt offert à Philippe Legendre, ex 3*** au Four Seasons - Georges V). Il y a aussi La douceur des hommes, si sensuel, et Col de l'ange, intime en diable  -familial même ... Je survole le quatuor, feuillette en m'arrêtant sur mes annotations au stylo. Ca mijote tout doux en cuisine, bbllbbllbbllbbll... A mi-cuisson, j'ôterai les morceaux de lapin pour les désosser et remettre le rongeur émietté dans la cocotte en fonte. J'ai encore le temps de prendre un vieux bouquin retrouvé, Le roman d'Angelo, de Luchino Visconti (Gallimard, Haute enfance) en pensant à l'île d'Ischia, la grande voisine de ma Procida chérie, puis Les fiancées sont froides, de Guy Dupré (Petite Vermillon, encore) pour le plaisir accru, toujours, de retrouver une prose hiératique et pure comme celle du Gracq du Rivage. Clin d'oeil amical à la préface donnée par Jean-Marc Parisis à cette salutaire réédition... Je picore, lis comme on mange des tapas entre copains, debout, à la barra d'un rade recommandable derrière la Concha de San Seba. Je tire sur un havane (Short Churchill, de Romeo y Julieta), écoute un live de M, Les Saisons de passage, au rock aride et fort comme l'armagnac de Laubade, Intemporel n°5. L'après-midi passe ainsi. Je plongerai au dernier moment les papardelle dans l'eau bouillante, ce soir, -oh, quelques minutes à peine, et les incorporerai à mon sugo di coniglio correctement réduit. Je sais d'avance que, à l'instar du couscous de ma mère, il sera meilleur demain. "Le lendemain, il sera souriant, tu verras"... La Sierra du Sud 2009, au top ces temps-ci (un côtes-du-rhône de haut vol signé Gramenon) escortera le tout avec une dignité qui forcera le respect dû à la vigneronne qui officie là-bas. Nevica : Il neige.  Je ne pense plus au réchauffement de ma planète, à présent embaumée par les parfums mêlés en provenance (j'ai failli écrire Provence) de la cuisine...

     

     

     

     

     

  • Des bars

    9788497838900 (1).jpgRendez-vous, Place Saint-André, de Colette Larraburu (Elkar) -voir la note du 10 décembre dernier, est un ravissement. Sous-titre : Trente ans de vie du Café des Pyrénées : c'est réducteur, car ce sont trente ans de vie bayonnaise qui sont ici contés, tant l'objet de l'étude reflète les années 80 à aujourd'hui dans leur globalité. Il s'agit d'une enquête aussi sérieuse que chaleureuse, vivante, profondément humaine, à la fois psychologique et sociologique. Le microcosme du Café des Pyrénées, à Bayonne, est un prisme au travers duquel un pan d'une certaine histoire du Pays basque, de la cause basque aussi, peuvent-être lus. Ce bar qui ouvre sur l'emblématique Place Saint-André, constitue un espace où l'évolution des habitus, a été marquée par des phénomènes saillants : la rue Pannecau en tant qu'artère-symbole où furent perpétrés nombre d'attentats, notamment ceux du GAL. La disparition progressive du petit commerce de proximité. La reconquête de l'espace avec l'arrivée d'étudiants. Et cela, Colette Larraburu en "rend compte" à travers de nombreux témoignages. Son livre est le fruit d'un travail minutieux de journaliste scrupuleux, qui sait donner la parole à, et reporter avec talent. Rendez-vous, Place Saint-André est l'histoire, humaine, d'un lieu singulier et à forte valeur ajoutée. Vif, alerte et précis, son écriture est belle, de surcroît

    Voici la préface que j'ai donné à ce livre :

    "Un café peut devenir une seconde maison, si l’on affectionne les lieux de rencontre, d’échanges et de fusion des caractères sur l’autel d’un comptoir unique. Chaque café est un tissu de liens, un cœur qui bat, un organe de circulation de l’information allant de l’extérieur vers l’intérieur, soit, en l’occurrence, des artères du Pays basque vers l’entrelacs veiné de la ville –Bayonne, où se chuchotent et se chantent les nouvelles depuis toujours. C’est aussi le réceptacle d’informations plus délicates, à caractère politique, disons à forte valeur ajoutée. Pas de complot ourdi, de piège déjoué ou de tension désamorcée sans un café pour les fomenter ou les dissoudre. Si les murs d’un café sont en ciment, l’esprit qui y circule cimente ceux qui le fréquentent : ça ne sortira pas d’ici. Dans ce livre précieux, qui porte un regard d’une acuité rare sur un microcosme singulier, Colette Larraburu a su avec maestria toucher l’âme de ces lieux de mémoire et de vie forte, en ouvrant celle des hommes et des femmes qui les animent par destination. L’écoute est un art, faire dire en est un autre, d’amont. Colette Larraburu possède l’un et l’autre. En la lisant, j’ai appris mille secrets bayonnais et autant de ficelles éclairantes sur l’esprit de cafés d’apparence familière. Car, en observant et en laissant s’épancher avec tact les acteurs de ce monde irremplaçable –qui bat cependant de l’aile dans nos sociétés moisies, ce que révèle Colette Larraburu, à partir d’une observation à la fois clinique et clanique, mais surtout empathique et chaleureuse, touche à l’universel. Et c’est ainsi que l’image de la palombière, avec son poste de vigie, un ou plusieurs guetteurs, pour comparer et donc mieux comprendre la philosophie des cafés bayonnais, peut être déclinée à l’envi. Il existe des palombières dans le monde entier ! Où, dès leur seuil franchi, une batterie de rites de passage se met en branle, car il ne s’agit jamais de franchir le rugby, con! Il faut encore savoir en jouer, avoir la démarche idoine pour se faire accepter, la jouer humble, passer le ballon, offrir des sourires et des verres, et laisser le sac de ses défauts à l’entrée. Entre la porte et le zinc, le café impose sa vérité à celui qui y pénètre. La situation stratégique de tel bar, comme le mythique Café des Pyrénées, au bout de la rue Pannecau –ce « pont entre le Petit et le Grand Bayonne », détermine par ailleurs l’atmosphère particulière de chacun. Au-delà, tout est question d’affinités passagères ou durables. Personnellement, j’ai longtemps été Machicoulis, puis Au Clou, et pas seulement pendant les fêtes, plutôt le matin tôt. De même que le samedi, je suis Bar du marché : un petit coup du coude avant de passer à la table de Joséphine, sur place. J’ai vu apparaître des cafés « de détournement du sujet originel », ceux où l’on grignote pas mal, à l’instar d’Ibaïa, entre tant d’autres. Les querencias changent : mon actuelle, c’est le café François : Au mastroquet des halles… Nos préférences créent des habitudes. Mais il vaut mieux prendre l’habitude de n’avoir aucune préférence : je serai à jamais du côté de ceux qui entretiennent « l’esprit bar », en défendant le convivial poteo contre le pathétique botellon, descendant du xahakua, qui avait de la classe. Enfin, la nostalgie grave nos choix irrationnels : à cause des souvenirs que j’y ai sculptés lycéen, c’est Chez Tony, ancienne « annexe » depuis longtemps disparue du Lycée, que se trouve mon bar élu. Fantomatique, il demeure et j’y entends encore, en passant devant le commerce qui l’a remplacé, l’intact brouhaha de mes potes de bahut." © L.M.

     

  • Oiseleurs et traqueurs

    Julien Gracq (Lettrines) : Dans la chasse au mot juste, les deux races : la race des oiseleurs et celle des traqueurs : Rimbaud et Mallarmé. Le pourcentage des seconds dans la réussite est toujours meilleur, leur rendement peut-être incomparable - mais ils ne rapportent pas de gibier vivant.

  • Bars Bayonnais

    C'est un livre qui paraît aujourd'hui, je ne l'ai pas encore vu, mais j'ai le plaisir -et l'honneur- de l'avoir préfacé. Son auteur, une amie et consoeur, Colette Larraburu, s'est livrée à une enquête historique et sociologique, étalée sur trente ans, du Café des Pyrénées, bar emblématique bayonnais. Dire que les cafés sont des lieux de vie, d'échanges, de socialisation et d'information est une tautologie. Etudiant à Sciences Po, j'avais eu le bonheur de pouvoir choisir, pour sujet de mémoire de fin d'études, le "décortiquage" sociologique (la mode était à Bourdieu, à l'époque), linguistique, économique, social, etc., une année durant, d'un bar de Bordeaux, L'Oriental, Place de la Victoire (il changea par la suite plusieurs fois de nom -il était déjà rebaptisé Le Central à la fin de mon enquête de terrain). C'est dire si la proposition de préfacer un tel livre m'a aussitôt séduit! L'Oriental, Les Pyrénées, je repense, une fois de plus, à la parole si juste, si profonde de l'écrivain portugais Miguel Torga : L'universel, c'est le local moins les murs... 

     

     Alors Bravo Colette! Il me tarde de recevoir le bouquin et de le lire! (J'y reviendrai donc). Il est publié aux éditions Elkar : Rendez-vous Place Saint-André. Et voici ce que Emmanuel Planes en dit ce matin dans le journal Sud-Ouest :

    http://www.sudouest.fr/2010/12/10/le-cafe-des-pyrenees-un-balcon-sur-saint-andre-263243-4018.php

     

  • 64 primé

    Le Comité Départemental  du Tourisme a été primé pour son magazine 64 au Grand Prix Stratégies de la Communication éditoriale 2010.

    Cela me fait très plaisir car j'ai pas mal donné (en textes) pour ce splendide magazine.

    Bravo à toute l'équipe (le CDT, l'agence Because...) !

    64 en pages

     

  • Lisez Musso, Frédéric.

    images.jpeg... Pas l'autre, qui se tire la bourre avec Lévy (Marc) pour être le plebiscité le plus niais du moment.
    Non, Frédéric Musso. Je vous cite, dans l'ordre, mes préférés : La longue-vue, La déesse, Le point sur l'île, Martin est aux Afriques... (à La Table ronde, comme cet Imparfait du fugitif), et un Albert Camus ou la fatalité des natures, aussi, paru chez Gallimard -situé à environ 10 000 lieues de finesse et de distance, surtout, au-dessus d'un autre essai paru simultanément, mais tellement auto-complaisant et signé de, moi-je-jean-daniel.

     

    Oui, lisez la poésie de F.Musso.

    Deux exemples, pour tenter de vous convaincre : 

    Sur la plage, un enfant détruit son château. Dans le pêle-mêle de ses ombres une jeune fille donne congé au soleil. Le doigt sur la couture du vent tu attends la nuit qui va tomber avec un bruit de métaphore brisée. Leçons de choses d’ici-bas.

     

    Belle sous un ciel dégrafé, le visage nu derrière la jalousie d’une pluie d’été, la fille de joie dont la cambrure sanctifie le dur se hâte vers une plage où celui qui l’a eue au béguin l’aimera jusqu’à la lie. Sexe chatonné dans l’eau lucifère.

  • Il neigeait.

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    Il neigeait. 
    (Et je ne vous épargne pas le réflexe hugolien écolier :
    On était vaincu par sa conquête.
    Pour la première fois, l'aigle baissait la tête...). 
    Les chevreuils étaient couchés en rond, au chaud, par paquets de quatre, de sept, au milieu de la plaine. Je baissais mon livre souvent (Les fiancées sont froides, de Guy Dupré). Le reprenais, mais d'un oeil le lisais. A la fin je le fermais. Les buses chassaient avec un frêle désespoir au bout des ailes. Les corneilles noircissaient. Les mulots se planquaient par conséquent. Même les vanneaux semblaient avoir froid. Des colverts sauvages brisaient la glace d'une flaque vagabonde d'étang. Le train ralentissait. Je pensais -comme chaque fois, devant un paysage enneigé, cotonneux, sourd, fermé sur le blanc et vu d'un train ; à la Pologne des camps.

     

    ©LM : iPhone polaroids pris depuis un TGV, ce matin.

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  • étincelant

    Bu, tout à l'heure, plusieurs vins des châteaux et domaines Castel, dont un magnifique cru bourgeois du haut-médoc, bien connu (j'en faisais mon ordinaire dans les années 80 -je vivais alors à Bordeaux), le château Barreyres. Le 2009 est splendide de force contenue et de féminité droite et néanmoins subtile; comme décidée à soutenir n'importe quel regard gitan. Les merlots sont épanouis, les tanins raffinés, les cabernets-sauvignon discrets, équilibrants. 

    Le Tour Prignac, cru bourgeois du médoc, me séduisit davantage avec sa cuvée de base qu'avec sa Grande Réserve, trop bodybuildée et m'as-tu bu...

    Quant à Etincelle, cuvée du domaine de La Clapière, vin de pays d'Oc, elle excella -grâce à de soyeuses syrah- avec l'extraordinaire noisette de chevreuil, réduction de jus de fruits rouges acidulée et ses petits légumes croquants (chef : Christian Le Squer, Pavillon Ledoyen sur les Champs-Elysées, ce midi). C'est un vin franc, nerveux, fougueux, séducteur, avec un nez chantant et profond, une attaque comme une fiesta et une longueur en bouche remarquable. Il n'est ni guindé ni coinçant, mais plutôt gourmand et affirmé.

    Mention spéciale au château Ferrande, graves blanc aux sauvignons délicats, leste et fouettant sur la seiche et la dorade crue, ainsi que sur les saint-jacques, malgré l'abondance d'épices, d'agrumes, donc de barrières barbelées en diable; car il se comporta comme un escorteur souverain, là-dessus. 

    Cela juste pour dire que -une fois de plus- le sud-est l'emporte sur le bordelais, comme un monde neuf l'emporterait sur un continent vieillissant et confit dans sa suffisance...

    Au passage, je recommande le site de gastronomie créé par mon amie Marie-Caroline Malbec, cookissime (sauf pour ses papiers vins, plats ou dithyrambiques comme des communiqués de presse).

     

  • Une vraie libraire

    Les vrai(e)s libraires sont rares. De plus en plus rares. Nous en connaissons tous unelandes.jpg poignée, en bas de chez nous et aux six coins de la France. J'en ai découvert une de plus, hier, en signant Landes, les sentiers du ciel. Elle s'appelle Véronique Ducher et elle dirige la librairie Lacoste à Mont-de-Marsan (Landes). Dire qu'elle est érudite, sensible, curieuse, et qu'elle accomplit un travail formidable est un euphémisme. Son tact, son ouverture d'esprit, la qualité et la sincérité de son accueil sont méritoires, salutaires et remarquables. Bravo Véronique!

     

    A lire dans Sud-Ouest Dimanche de ce 21 novembre : 

    Sud-Ouest Dimanche : Signature

     

    Bu, à Toulouse à midi, hier, avec l'ami Christian Authier (auteur Stock), le rare gamay (2007) du Prieuré Roch (*), au Tire-Bouchon (place Dupuy), adresse formidable pour découvrir de vrais vins naturels au goût authentique de raisin tout en mangeant des plats simples et francs (superbe, le haricot de mouton).

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    (*) Domaine très recommandable (et dédié au Pinot Noir) situé en Côte d'Or et célèbre pour ses Clos de Bèze, Clos de Vougeot, Clos des Corvées, Les Suchots, Clos Goillotte, Les Hautes-Maizières et enfin Les Clous.

  • France Inter et Le dernier ours

    La romancière italienne -d'expression française- Simonetta Greggio (*), auteur notamment de Dolce vita (Stock), a eu la délicatesse de lire des extraits de mon article paru dans Le Monde du 12 novembre sur Le dernier ours (lire plus bas, ici même) au cours de l'émission 5 7 Boulevard, sur France Inter hier après-midi vers 18h47.

    Sur le podcast du site http://sites.radiofrance.fr/franceinter/em/cinq-sept-boulevard/, c'est, vers la fin de l'émission, entre les minutes 11'43" et 10'35" (à rebours donc) que vous pourrez entendre la jolie voix d'une romancière qui compte. Merci Simonetta. Puissent ces témoignages éveiller les consciences sur la disparition d'une part de notre patrimoine naturel et culturel.

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    (*) Lire la note récente ici même sur l'Interallié, qu'elle a injustement raté... A cause de la sénilité des jurés qui ont voulu faire un cadeau (d'adieu?) au vieux -et néanmoins infiniment respectable dénicheur de livres, et proustien de talent- Bernard de Fallois, éditeur par ailleurs d'un journaliste suisse inconnu -mais je n'ai pas lu le bouquin de ce dernier; alors je me tais... 

     

  • Challenge millésime bio


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    Lundi dernier, j'ai participé, à Montpellier, à un jury de dégustation de vins bio venus de toute l'Europe, et force fut de reconnaître, en dégustant des petites merveilles, que les vins bio -et bons- étaient plus nombreux, plus adultes, moins foireux qu'il y a peu et que les règles drastiques, nécessaires à l'obtention du label bio n'empêchaient plus la qualité. J'ai retenu, à ma table de dégustation, plusieurs costières-de-nîmes à suivre de près (décidément, mes rendez-vous gustatifs récents avec cette appellation sont formidables) et, une fois toutes les bouteilles démaillotées, de splendides vins italiens et espagnols notamment, ainsi que des côtes-du-rhône d'exception. Sur le site, se trouvent les infos sur cette grande dégustation et le Salon qui la suivra en janvier. Le palmarès de ce grand jury, avec les médailles d'or et autres métaux est ci-dessous :

    Palmares - medal winners - Challenge Mill Bio 2011.pdf

    Je regrette personnellement que Jardin secret, cuvée prestige 2009 de Cabanis à Vauvert, en appellation costières-de-nîmes, n'ait eu qu'une médaille d'argent, car il méritait l'or (selon mes papilles).

    http://www.challenge-millesime-bio.com/

    Mention spéciale à l'organisation minutieuse et irréprochable de AIVB-LR : association interprofessionnelle des vins biologiques du languedoc roussillon (merci à Cendrine Vimont) et special kiss to l'agence Clair de Lune (notamment Amandine Rostaing et Marie Gaudel) comme d'habitude parfaite dans son job d'agence de comm. spécialisée dans les (bons) vins, surtout ceux du Sud.

    Clin d'oeil au Bistro! Chez Boris, (Montpellier) où le pot-au-feu est excellent. Ah! L'os à moelle -et ce bouillon sans "yeux"!..  Surtout avec La Baronne Les Chemins, magnifique corbières (2008) délicatement "carignanné", ainsi que le Domaine des Carabiniers, côtes-du-rhône (2008) sis à Roquemaure, remarquable pour la fraîcheur de ses grenaches.

  • Landes, les sentiers du ciel

    C'est un nouveau livre, qui paraît en librairie jeudi prochain (après-demain). J'ai signé les textes et Frédérick Vézia les photos, toutes prises depuis son ULM. Ce sont des textes courts, poétiques, des émotions, pour exprimer la force et la douceur des paysages photographiés

    Privat, 144 pages, 30€. (Ce livre est une sorte de prolongement de Lacs et barrages des Pyrénées, textes de ma pomme et aquarelles de Philippe Lhez, paru il y a un an environ chez le même éditeur).

     

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    Texte de 4 de couverture : 

    D’aucuns s’imaginent un océan tantôt vert, tantôt beige : des pins et du sable, en marge du vrai, le bleu, qui borde un département singulier en traçant une ligne droite comme une échasse. Or, les Landes sont protéiformes, variées, chatoyantes, vallonnées, sensuelles, mamelonnées, onctueuses, sinueuses, veinées, traversées. Le velours côtelé des vignes ici, des champs de maïs ronds comme des planètes, là. Des villages rassemblés, un habitat épars avec de temps à autre un airial qui troue une forêt forte, bien que malmenée par les tempêtes. Les Landes vues du ciel offrent une lecture collinaire du paysage de Chalosse étonnante, celle de la polyculture en Marensin, un air basque dans le Sud-Adour, lorsque les Pyrénées sont en ligne de mire… Les Landes, ce sont aussi des arènes, des champs de kiwis, l’embouchure d’un port de pêche, des plages désertes, des lacs géants, des étangs mystérieux, des marais et marécages appelés barthes. Une géographie d’esthète se dessine sous nous yeux, grâce au talent du photographe landais Frédéric Vezia, qui saisit la calligraphie naturelle et humaine à hauteur respectable et nous donne à voir les Landes comme on ne les a encore jamais vues. Léon Mazzella, journaliste et écrivain, auteur de plusieurs ouvrages sur cette région chère à son cœur et à ses bottes, a signé pour l’occasion des textes empreints d’une poésie nécessaire –celle qui s’impose naturellement à lui devant une terre de tant de promesses.

    Lancement, signature, cocktail vendredi 19 à partir de 17h à la librairie Lacoste, à Mont-de-Marsan.

  • Ce sont des femmes au ralenti...

     

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      Ekat

    Ce sont des femmes au ralenti qui s'échappent doucement du tableau. Le manteau fleuri de la mélancolie, aux tons chatoyants, denses et profonds, glisse de leurs épaules délicates. Chacune possède la grâce d'une sphinge exsangue et érotisée par une vie végétale nimbée de mystère ; un paradis perdu. Ces personnages cristallins portent une fêlure au cœur de leur sensualité. Par couches ou par palimpseste, des êtres silencieux, parfois noyés dans le feuillage, tentent de dévoiler leur histoire avec un geste à peine esquissé, une attitude nonchalante et pudique ; l'absence d'un regard. Il y a des douleurs palpables aussi, des forces internes, une inertie suggérée que le travail des couleurs accroît par la puissance du contraste : vert, brun rouillé, blanc bleuté, eau saumâtre, lie-de-vin, lumière du bitume comme une bile noire... révèlent l'évanescent et le repli, l'échappée lente d'une fragilité sombre, un univers qui chemine vers le blanc comme un bateau dans la nuit. L.M.

     (Lilith, photo LM) 

     

     

     

     

  • Le dernier ours

    227189_14699069_460x306.jpgJe publie, ce 12 novembre, une tribune dans

    Le Monde

    uniquement lisible sur le site du journal,  à propos du dernier ours de souche pyrénéenne...  (cliquez sur le lien ci-dessus pour la lire directement sur le site. Son titre :  Le dernier ours, dans la rubrique Débats, pages Idées. Je le reproduis également en annexe de cette note, ce 16 novembre, car il disparaîtra du site en lecture gratuite à la fin du mois).

    J'attends vos réactions sur la disparition de ce Grand cru classé, laquelle semble laisser indifférents la majorité d'entre nous...

    J'ajoute -je ne l'ai pas précisé dans l'article, que la maladie de peau dont l'ours Camille était atteint, trouverait sa cause dans le stress, lequel était dû à son manque de femelle. Célibataire obligé, eu égard à l'extrême rareté de ses congénères, "veuf" depuis des années, cet ours rongeait son frein.

    Sans anthropomorphisme aucun -je me défends à chaque instant contre ce chamallow-virus et je le combats chez l'autre, je suis sensible à l'image donnée par ce passage, ultime, d'un pan de notre patrimoine, devant une espèce de radar dissimulé... Et cela, tout cela, la cause de sa maladie de peau, son inéluctable disparition surtout, me laissent très songeur.

    Voyez-vous comme, sur cette ultime photo (un document!) de lui, prise le 5 février par un appareil à déclenchement automatique planqué dans la montagne aragonaise, sur une voie de passage habituelle du plantigrade, celui-ci semble s'éclipser, quitter ce monde de dingues, parce qu'il n'y a plus sa place? Sa démarche est celle d'un géant, d'un monument, d'un résigné aussi, et cela ne manque ni de classe ni de mélancolie. J'en suis bouleversé. C'est ainsi : les choses de la Nature parviendront toujours à m'émouvoir davantage que les choses d'un rapport plus direct au commerce humain, si couard, si décevant en somme.

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    POINT DE VUE

    Le dernier ours

    Camille, le dernier ours autochtone de souche pyrénéenne, serait mort. Avec lui disparaît une espèce présente dans nos montagnes depuis 250 000 ans. Et donc une part de notre patrimoine.

    Point de vue

     

    Le dernier ours

    LEMONDE.FR | 12.11.10 | 08h21  •  Mis à jour le 12.11.10 | 11h23

    Âgé d'une trentaine d'années, atteint d'une maladie de peau, la sarna, la dernière photo de l'ours Camille, prise le 5 février dans la vallée d'Anso en Aragon, où le plantigrade avait établi ses quartiers depuis quelques années, avec la vallée voisine de Roncal en Navarre (il évoluait auparavant en vallée d'Aspe), le montre l'échine pelée. Les appareils à déclenchement automatique éparpillés dans la montagne prenaient jusqu'à plusieurs dizaines de clichés de lui chaque année. Eu égard à la faiblesse de Camille, il est peu probable qu'il se soit déplacé. D'où la funeste conclusion qui s'impose peu à peu. S'il en est ainsi, avec lui c'est le dernier vrai ours des Pyrénées qui s'efface.

    C'est bien de l'extinction d'une espèce, présente de façon permanente depuis plus de 250 000 ans qu'il s'agit. La vingtaine d'autres ours qui ont été lâchés dans les Pyrénées depuis une dizaine d'années provient de Slovénie. La souche slovène est identique à la souche pyrénéenne. D'un point de vue biologique, c'est le même ours. Mais le symbole, lui, s'éteint comme un pan de culture se trouve pulvérisé.

    Les associations françaises et espagnoles à l'unisson, le Fonds d'intervention éco pastoral (FIEP), le Fonds pour la protection des animaux sauvages (FAPAS), ou encore Ecologistas en Accion, déplorent l'inertie des pouvoirs publics des deux côtés des Pyrénées.

    Chantal Jouanno, secrétaire d'Etat à l'écologie annonçait en juillet dernier à Toulouse que le plan de réintroduction systématique avait vécu et qu'il y aurait désormais des lâchers ciblés visant à remplacer les ours tués accidentellement. Une nouvelle ourse slovène devrait ainsi être relâchée dans une vallée du Béarn au printemps prochain. Trop tard pour sauver l'identité pyrénéenne de l'ours brun. Cannelle, morte le 1er novembre 2004, était la dernière ourse de souche autochtone.

    Avec Camille, c'est un peu comme si l'on arrachait les dernières vignes d'un Grand cru classé ou si l'on brûlait la dernière toile d'un maître. Nous avions pourtant fini par nous habituer à une forme d'interventionnisme que d'aucuns peuvent encore condamner, au nom d'un respect absolu de la vie sauvage. Ainsi qu'à une forme d'anthropomorphisme, voire d'une certaine zoolâtrie dans de rares propos ultra.

    Il est question d'un animal mythique dont la charge affective est immense. Nommer les ours avec des prénoms portés par nos enfants peut surprendre. Mais force est de reconnaître qu'il fallait bien agir et ranger certains états d'âme. Le risque de transformer le massif pyrénéen en parc d'attractions est encore loin. Les ours de souche comme les ours slovènes ont su garder leur sauvagerie intacte, malgré les colliers émetteurs et les équipes de surveillance. Cependant rien n'y fit. Voilà l'ours des Pyrénées au musée. Bientôt classé.

    Deux nouvelles naissances, suite au dernier lâcher de cinq ours slovènes en 2006 (deux ont péri depuis), ont été authentifiées au printemps dernier. "L'ours semblable" parvient à se reproduire correctement, par ici. C'est un immense espoir. Il n'aura pas sauvé notre ours local, mais gageons que dans vingt, trente ans, il prospèrera sur les deux versants, de l'Atlantique à la Méditerranée. Et qu'un solidemodus vivendi aura été trouvé avec les bergers, dont les brebis subissent de fortes déprédations. Slovènes ou Pyrénéennes, les griffes d'ours ont la même force : européenne.

    Léon Mazzella tient un blog.

    Léon Mazzella, journaliste et écrivain

     

     

  • Interallié

    Restent en lice Claude Arnaud, Qu'as-tu fait de tes frères?  (éditions Intergrasset...) et Simonetta
    Greggio, Dolce Vita 1959-1979 (Stock). Et aussi Jean-Michel Olivier, L'amour nègre (de Fallois), dont je ne donne pas cher, Mohammed Aïssaoui ayant reçu le Renaudot essai sur un sujet voisin, avec L'affaire de l'esclave Furcy (Gallimard). Arnaud et Greggio ayant déjà été recalés à d'autres grands prix attribués ces derniers jours, j'ai tendance à penser qu'il s'agira d'un duel. Et j'ai envie que ce soit Greggio et son histoire de l'Italie qui l'emporte. Et vous? Les deux sont (ou ont été : Simonetta) journalistes. L'Interallié récompense normalement un "encarté". A suivre.


    180px-Simonettagreggio.jpg

     Addendum du 16 novembre : c'est l'écrivain suisse J.-M. Olivier qui l'emporte.

    Nos pronostics étaient
    mauvais.

    Je lirai malgré tout, des trois en lice, seulement le livre de Simonetta Greggio. 

  • Ouiquende en pers'.

    La Côte basque donne envie d’y bâtir sa demeure. À défaut, nous pouvons en déguster l’écume et le cœur. Terre élue, résidence choisie, ses habitants semblent habiter une planète aux contours souples, dessinée par les Dieux de l’hédonisme. La  Côte basque happe, adopte, nous apprend les valeurs essentielles de l’existence. Elle rend merveilleux l’aile d’un nuage, le goût d’un vin, l’aube sur la Rhune, montagne magique qui plonge dans l’Océan son trapèze généreux. Il faut appréhender cette côte comme une première fois toujours recommencée. Ici, la femme comme l’homme sont forgés dans les vagues, la montagne, des villes et des villages accorts. La Côte basque est une région de confins qui fiance paysages  et caractères. Il est par conséquent tentant de vouloir épouser sans dot cette manière de s’offrir à l’autre. Bayonne en point d’ancrage, la plage de La Chambre d’Amour, à Anglet, pour épicentre, l’infini bleu d’un côté, l’infini vert piqué de toits rouges et de clochers de l’autre. Des moutons blancs et de nature différente des deux côtés. Au-delà, les Pyrénées, l’Espagne et sa faconde attirante comme une fée. Ici, chacun ménage des repaires, des haltes privilégiées. Le voyageur, de passage ou sac à terre, peut y rencontrer des gens de bien qui s’offrent, pour peu qu’on les apprivoise avec respect. Inutile pour cela de savoir surfer sur les vagues de Biarritz ou de Guéthary, de savoir jouer à la pelote, d’être classé au golf, de connaître les arcanes de la tauromachie et d’avoir l’accent. Aimer faire la fête est cependant un atout.  Le reste viendra. Ce sera selon. La Côte basque sculpte l’esprit et le fortifie. Celui qui arrive ici éprouve le sens de la fidélité et celui du bonheur simple aussi.  Il y apprend l’amitié durable, dessine sa nouvelle géographie intérieure, délimite ses frontières affectives reloaded. La Côte basque change l’autre sans le chambouler. Nous y cherchons ce qui est juste et bien. La tranquillité de l’âme. Le repos du corps vivifié. La stimulation de la parole, le courage de regarder. La Côte basque est peuplée de femmes et d’hommes jamais blasés de leur enviable quotidien. Ils s’émerveillent sans forfanterie du pur plaisir d’exister. La Côte basque enseigne le dédain du chiqué. Nos nouveaux  frères de joie y vivent selon l’humeur des éléments : l’océan, les caprices du climat, le vent du Sud qui monte les esprits comme du lait. Cette façon d’être paysanne –un œil au ciel, l’autre sur la terre, cette âme de cueilleur –saisir le bonheur, oiseau migrateur, à chaque éclaircie, apparentent l’homme d’ici à un épicurien forcé de limiter ses désirs. C’est pourquoi il est étincelant. Sa manière de vivre est une philosophie de l’instant partagé. Ce n’est pas un sage. Il sait que la parole économise l’action, mais il préfère agir, donner son pays. C’est un passeur. Ici, on s’ouvre à l’autre de manière oblative et sans se mentir à soi-même. La Côte basque est une morale. © L.M. Extrait de 64 en pages

     

     

  • Poème retrouvé, mais de qui?..

    En mettant de l'ordre, activité à laquelle je me livre généralement les 33 février des années trixestiles et seulement le matin, je suis tombé comme on dit -mais sans me faire mal aux genoux, sur un poème que j'avais recopié (au Rotring n°1 !) lorsque j'étais encore lycéen à Bayonne. Mais sur quoi l'avais-je pris ? Mystère et boules de gomme. Si quelqu'un reconnaît cette écriture, qu'il me le dise -merci. Le voici, intact, et il s'intitule L'ATTENTE :

    Le soleil insoumis terrorise les vents

    Dont les rafales me divisent -

    Loin de là, les animaux rassemblent

    Dans le sommeil qu'ils apprivoisent

    Longuement, pour durer,

    Les fragments de mes veilles et de mes songes.

     

    Je n'ai pas vécu, ma parole est une ombre

    Qui prolonge une absence de feuille

    L'amour se tait sous les troncs, et la honte

    Prend mon visage pour témoin

    Les odeurs du matin m'enlaidissent

    C'est d'herbe sans saveur,

    De sève durcie

    Que j'essaie d'apaiser ma faim.

     

    L'âme rejoint le corps de la femme visible

    A l'instant du départ, printemps détruit

    Arbres déracinés que le fleuve détourne

    Des tourbillons où la vie coule à pic

    Des rives qui supplient.

     

    A l'écoute des pluies et d'un verger, je tisse

    Des haillons de mendiants, mon attente

    Est celle des pierres prises dans la tourbe

    Immortel, transparent, j'ai mes assises

    Entre le coeur et l'écorce du silence.

  • Je le verrais bien en Prix Médicis

    41X6Wq0VPEL._SL500_AA300_.jpgParmi les curiosités des sélections de ces grands prix littéraires d'automne, il y a le bouquin de Nabe, auto-édité, disponible sur le Net seulement... Mais bon, l'auteur a une réputation nauséabonde et le défendre, comme le fait FOG, me semble étrange... Non, moi je préfère voir figurer le magnifique petit livre de Jean Rodier, en remontant les ruisseaux, publié à L'Escampette, admirable éditeur poitevin animé par Claude Rouquet (livre déjà évoqué sur ce blog, le 16 février dernier), car il y est question de pêche à la mouche et de nature aride de l'Aubrac et du Haut-Gévaudan, d'observations subtiles sur la faune et la flore, les nuages et surtout l'eau, la rivière, que l'auteur sait lire, mais également de silence et d'alouette, de Gracq et de Buffon, de Lucrèce et de Whitman, de cincle plongeur et de circaète Jean-le-Blanc, de solitude heureuse et de truites sauvages comme à l'aube de l'humanité. Et surtout d'une prose somptueuse, précise et jamais emphatique. L'auteur aime pratiquer "la pêche à rôder". Nous aimons, nous, les pêches de Rodier. C'est un non-guide pour se perdre dans le vertige de la littérature, un guide pour ne pas y aller. Un livre littéraire en diable. Donc un bon Médicis, non?.. Nous verrons bien si les jurés sont ou non d'indécrottabes parisiens et s'ils sont capables d'audaces...  Réponse à la mi-journée.

  • EkAT et emm.t

    Elles sont soeurs. Catherine (EkAT) peint, Emmanuelle (emm.t) photographie, et plus encore.

    Christiane les évoque dans ses derniers commentaires, sous la note EkAT (cliquez ci-contre à droite pour les lire).

    Voici donc leur lien respectif, pour aller plus loin :

    EkAT

    emm.t

  • Habana initiacion

    1304743800.jpgElle est encore réticente, hésite à franchir le pas, a peur d’avaler. Cette fois, il s’agit de ne pas le faire. D’oublier la cigarette. La prise en main étonne : c’est gros ! Respire sa tête - à fond. Dis ce que tu ressens davantage que ce que tu sens. L’herbe coupée, le bois, le poivre, le cuir, la sueur - dis tout. Pense au vin. Laisse-toi enivrer par le meilleur du cigare peut-être : sa dégustation à cru. Puis nous l’allumons pour elle. L’apprentissage de l’allumage du cigare viendra après. C’est quoi ? –Un robusto de Flor de Selva : la fleur de la forêt. Un honduras fait par une femme, Maya Selva. Un cigare doux, franc, pas simple mais pas compliqué non plus, voluptueusement capiteux, qui monte en puissance à la manière d’une vieille anglaise (à deux roues) : passé le quatrième rapport, sur une ligne droite et pure, genre la N.10 entre Le Barp et la sortie pour Mimizan. Tu vois ? –Non. C'est pas grave. Rien n'est grave. Sauf la mort d'un être cher et l'extinction inopinée d'un havane : Alors, tire franchement dessus ! Quel que soit le cigare, il faut s’en occuper doucement mais sans relâche dès l’allumage. Si tu parles trop, il s’éteint et se venge en te refilant une âcreté dont tu te souviendras. –Mais c’est difficile à tenir entre deux doigts. Tu t’y feras. Tu aimes sa couleur pâle, même  si elle te paraît noire en regard des tiges que tu as l’habitude de griller sans plus te poser de questions ?  C’est une cape clara, grasse. Observe le huileux de cette robe lisse. Alors ? –C’est pas fort ! Je pensais que j’allais respirer du feu et du piment. Contrairement à une idée reçue, plus le cigare est gros, moins il IMG_1205_2.JPGest fort, enfin ça dépend... J’ai choisi exprès un honduras, féminin comme certains côtes de nuits, plutôt qu’un havane, pour commencer. Demain soir, j’allumerai pour toi un habano simple, le cazadores de José L. Piedra. Après-demain soir, tu fumeras, si tu le veux bien, du plus sérieux, mais encore facile : le choix suprême d’El Rey del Mundo. Et si tu franchis ce cap de bonne espérance, nous fumerons ensemble un D3 de Partagas, plus agréable que son vieux frère le D4. Nous nous cantonnerons aux robustos pour cette semaine. Si tu en redemandes toi-même, nous passerons à un calibre supérieur ce week-end, à la campagne devant la cheminée ; après le pot-au-feu. Un churchill de Saint Luis Rey ou de Romeo y Julieta. Du sérieux raisonnable.  Nous verrons si tu résistes. La manzanilla La Gitana, glacée et le jabugo tranché comme du papier gommé escortent le flor de selva comme des motards un ministre plénipotentiaire planqué derrière les vitres fumées de sa limousine filant à vive allure sur les boulevards de ceinture. La femme en cours d’initiation ronronne. Si tout se passe comme nous le souhaitons, au quatrième tiers elle sera conquise à la cause, et l’homme obtiendra licence à durée indéterminée  d’allumer son double coronas du soir sans s’attirer les foudres habituelles. Module vivendi. Le cigare attire les femmes mais toutes répugnent à passer à l’acte. Il convient par conséquent de les initier à ces femme-pagan.jpgobscurs obus de nos désirs en respectant leurs caprices soudains : j’ai envie de chocolat ! Je n’ai qu’un nuts, pas de noir amer. –Tant mieux, donne. Et c’est ainsi que, par l’entremise d’une barre chocolatée, elle acheva le premier barreau de sa carrière d’amatrice. Elle allume aujourd’hui ses habanos avec le naturel d’un torcedor au boulot. Sa féminité s’en trouve accrue, comme je la déguste du regard seulement, à travers l’écran de fumée partagé.

     

     

  • Joël D. dans Les petits mouchoirs

    19501153.jpg-r_760_x-f_jpg-q_x-20100901_035023.jpgC'est un pote que je vois peu mais on s'appelle de temps à autre et on se voit à l'occasion, comme aux arènes de Dax, le 12 septembre dernier, jour d'une corrida historique -lire par ailleurs, ici même, sur le sujet. Joël D. (c'est l'enseigne de ses bars à huîtres où il faut découvrir la Quiberon n°3, ma référence absolue) n'est pas Agnès B. Il crève l'écran dans Les petits mouchoirs de Guillaume Canet en jouant son propre rôle (c'est Jean-Louis, l'ostréiculteur du Cap-Ferret, dans le film) alors qu'il débute devant la caméra ! Car il est comme ça, Joël : brut de décoff', vrai à 100%, bon, généreux, sans ambages, zéro frime, la tête au frais, jamais de prise de chou, adepte des éclaircissements immédiats, bref : c'est un gars qu'on aime parce que c'est un vrai mec bien, qui regarde au fond des yeux en te disant tes quatre vérités, les bonnes, les mauvaises (ça fait déjà au moins dix-huit, dont trois bonnes, garçon!) parce qu'il t'a en estime. Et ça c'est beau. Rares sont les hommes de sa trempe. Lorsque j'ai fait sa connaissance, dans son bistrot de la rue des Piliers-de-Tutelle à Bordeaux -surnommée la rue des milliers de pucelles-, en 1984 (j'habitais à deux faux-pas de là, rue des Faussets), son regard droit et donc horizontal s'est imposé à moi verticalement. J'ai découvert par la suite son humour, sa faconde. Joël, en étant simplement lui-même dans le film de Canet, vole la vedette, à son corps défendant, à des acteurs professionnels. Nulle intention de sa part! Il n'est pas comme ça, le gonze, loin s'en faut ! Alors pourquoi?  Je crois qu'il est -juste- rattrapé par un retour des vraies valeurs dans ce monde de brutes (et c'est un peu le sujet du film), lesquelles nous font aimer son personnage davantage que les autres. Il détient la vérité de la vraie vie. Ce n'est pas rien, ça... Et de cela nous manquons chaque jour davantage. Dans l'un de mes bouquins, récents, je décris Joël comme le Gascon magnifique. En voici un extrait, à la page 161 de ce dico amoureux (Le Sud-Ouest vu par Léon Mazzella, éditions Hugo & Cie, nov. 2009) :

     

     

    19501151.jpg-r_760_x-f_jpg-q_x-20100901_034947.jpg« Comment peut-on être Persan ? » demandait Montesquieu. Comment peut-on être Gascon ?… On ne  le devient pas, on l’est de naissance. C’est un caractère, une manière d’être au monde, de penser, de marcher, de parler, de rire et de chanter, d’aimer et de préférer, de manger et de boire, de donner et de partager, de faire la fête et de cultiver l’amitié avec autant de soin que la vigne, une façon de vivre le paysage, de caresser la plaine, de rentrer dans l’Océan, d’écouter la forêt, de voir la montagne, de songer la ville, de vivre le village, de dompter un étranger un peu trop conquistador. C’est une attitude de tous les instants, un accent, un regard, une fierté, une franchise, un laisser-aller contrôlé, une morale, un savoir-vivre à nul autre pareil. Parmi les Gascons auxquels je pense aussitôt, je compte Jean-Jacques Lesgourgues, vigneron en Armagnac, à Bordeaux et en Madiran. Mécène, collectionneur d’art contemporain, Jean-Jacques est l’archétype du Gascon total. Je pense aussi à Jean Lafforgue, érudit, ancien libraire emblématique du temple des livres bordelais : Mollat. Je pense à Jean-Pierre Xiradakis, autre Bordelais aux origines grecques, restaurateur à l’enseigne de « La Tupiña ». Je pense enfin à Joël Dupuch, ostréiculteur sur le Bassin, amateur au sens noble du terme, ex rugbyman et cultivateur d’amitié. Le Gascon est un égoïste qui ne pense qu’aux autres. Un aventurier qui néglige l’objet pour la cause, un homme qui n’adhère à rien sauf au plaisir qu’il souhaite « faire passer ». Le Gascon est le contraire du militant. C’est un rugbyman au quotidien qui donne le ballon comme une offrande, parce que « ça » doit jouer, jamais stagner. Et pas que le dimanche après-midi. C’est un joueur qui fête la défaite, un homme qui engage sa vie pour son salut, à l’instar de « l’Aventurier » comme l’écrivain Roger Stéphane en dressa le « Portrait » dans un livre éponyme fameux.

     

  • La Corse antifrime

    C'est dans Le Nouvel Observateur, supplément TéléParisObs, paru ce matin, que ça se trouve : j'y signe deux papiers sur la Bretagne : une balade ornithologique aux Sept-Îles, une autre en bateau (sans permis) sur les rivières. Et un troisième papier sur la Corse -enfin : sur un village que j'adore, Penta di Casinca, dans la région de Bastia. En voici un morceau :

     

     

    La Corse antifrime

    Ne cherchez pas à Penta di Casinca, dans la région de Folelli, la folie strass de Saint-Florent ou de Porto-Vecchio. Ici, pas de frime, mais une Corse authentique et forte.

     

    IMG_1509.JPGPenta di Casinca est le seul village corse entièrement classé, en l’occurrence comme « site pittoresque », depuis 1973. Perché sur un éperon rocheux à 400 mètres au-dessus de la mer, au bout d’une route  sinueuse qui grimpe sec, Penta se mérite. Une rue principale mais étroite –il convient de laisser votre véhicule à l’entrée du village, une église baroque, San Michele, un seul bar, tenu par deux frères, Roger et Gérard où l’on boit une Pietra (la bière corse à la châtaigne) à l’apéro, quelques moulins à huile et une ancienne forge. Basta cosi. Mais c’est d’un village d’une beauté rare qu’il s’agit, où l’on chemine lentement entre des ruelles et des maisons de pierre qui semblent toutes porter avec fierté le poids silencieux des légendes du maquis de la Casinca et de la Castagniccia. Le village ouvre sur une large vallée vert dru traversée par des pigeons, peuplée de sangliers furtifsIMG_1512.JPG sous les châtaigniers et dominée au loin  par le mont Sant’Angelo, 1218 m. Penta di Casinca, qui fait partie de l’agglomération de Folelli, est l'une des sept communes du canton de Vescovato, ou « Pieve de la Casinca ». Située dans la partie terminale du plus long fleuve de l’île de Beauté, le Golo, le village est fermé à l’ouest par une chaîne montagneuse, par un cours d’eau, le Fium’Altu au sud, et par la mer Thyrénienne à l’est. Parmi les villages voisins de la Casinca qu’il est agréable de relier entre eux, à pied et à la fraîche, ou bien en vélo pour les plus courageux  –ajoutons qu’en moto, c’est un pur bonheur-, il y en a sept vraiment splendides, Penta di Casinca y compris : Loreto di Casinca, Porri, Sorbo-Occagnano, Venzolasca, Vescovato et Castellare. Ce dernier partage avec Penta un territoire agricole et forestier commun, en vertu d’un découpage ancien (le Plan Terrier, 1770-90) lequel évoquait « une commune et deux communautés ». Mais un ruisseau joliment baptisé Noce les délimite clairement. Une des traditions du village, avec la procession du 15 août, est le gigantesque feu de Noël, installé au centre du village, après une collecte de bois et qui est alimenté nuit et jour, de la messe de 

    IMG_1464.jpgminuit du 24 au jour de l’An. Chaque soir, les habitants de Penta se retrouvent autour de l’immense bûcher. Pour parler. Une promenade simple est celle qui conduit au cimetière en passant sous une arche romaine, jusqu’à la chapelle romane San Michele. Le cimetière est ravissant car les tombes éparses semblent avoir été semées dans la nature et certaines sont partiellement ensevelies dans une végétation gourmande. La plupart regardent la mer depuis un promontoire juché donc à plus de 400 mètres d’altitude. Des randonnées à pied sont proposées par  l’association  Fiulm’Altu, à Penta, laquelle organise des sorties familiales, par exemple à la découverte de la flore du maquis, de la toponymie et de l’histoire des lieux sur le sentier botanique de Costa-verde, avec un pique-nique devant la ravissante chapelle San Mamilianu : 2h30 aller-retour. Il y a aussi le sentier San Pancraziu-Penta, à Castellare (2h30 de balade bucolique pure). La Castaniccia (châtaigneraie) est la grande région forestière d’alentour, trouée de vignes qui donnent des vins réputés, comme le Domaine du Musoleo (et le Domaine Pratali), proches, en appellation Vins de Corse. Notre chouchou est le Clos Fornelli, plus loin, à Tallone en vallée de la Bravone, notamment sa cuvée Robe d’Ange en rouge, et son rosé qui excelle sur les grillades de viandes ou de poissons. Une seule adresse pour se restaurer à Penta : « A Teppa », à l’entrée du village (pizzas formidables). À noter également : les généreux poissons grillés du Bar de la plage d’Anghione, « en bas », soit de l’autre côté de la RN 198 et du carrefour de Saint-Pancrace. D’autres plages, aussi sauvages et modestes, longent la côte jusqu’à Folelli, comme celle de San Pellegrino (avec un hôtel éponyme recommandable). Immédiatement en retrait d’Anghione, nous trouvons des exploitations agricoles entièrement dédiées à la culture fruitière, en particulier aux agrumes, très réputés. Bien sûr, on peut toujours aller louer un bateau à Bastia et filer le long du Cap Corse jusqu’au superbe petit port langoustier de Centuri (comptez la journée). Folelli n’est qu’à 10 km, Corte à 52 et Aleria à 39. Mais Penta et ses environs ont suffisamment d’arguments naturels pour donner envie de rester « là-haut », entre deux randos.

     

    Texte et photos : Léon Mazzella

     

    - S’y rendre : Vols Paris-Bastia sur Easyjet et Air France. Ou bien TGV Paris-Marseille, puis ferry-boat

    IMG_1214.JPG jusqu’à Bastia. Après, louer une voiture ou une moto. Bastia est à 34 km et Poretta, son aéroport, à 17 km de Penta di Casinca.

    - Se loger : Hôtel San Pellegrino : 04 95 36 90 61, sur la plage éponyme. Rien à Penta, excepté quelques rares chambres d’hôtes sur les sites dédiés.

    - Se restaurer : A Teppa, à Penta. 06 74 52 47 75
    Bar de la plage, à Anghione.

    - Vins : Domaine Musoleo : 04 95 36 80 12. Clos Fornelli (06 61 76 46 19).

    - Charcuterie : grand choix au Super U de Folelli. Oui !

    - Randonnées : Association Fiulm’Altu, 04 95 36 89 28.

     

     

     

     

  • el gusto del huis-clos

    Cet étrange besoin de s'enfermer pour être entre nosotros (photo : les arènes de Bayonne, où se tiendra, du 22 au 24 octobre, le 94e Congrès national de la Fédération des Sociétés Taurines de France, organisé par la Peña Taurine Côte Basque).

    arenes-1.jpg

  • Vins : Calmel + JJospeh

    tamponnature.jpgUn vin du Languedoc, référencé comme un Vin de Pays des Côtes du Brian (Hérault), m'inspire d'emblée confiance. S'il est écrit sur sa contre-étiquette Transparence pour des vins libres, je marque l'arrêt, façon setter anglais sur bécasse : le sentiment est fort. il s'agit de carignans centenaires, méticuleusement sélectionnés et qui "subissent" des méthodes culturales et de vinification douces, soucieuses de l'avenir de la terre et de l'environnement général. Respect. La traçabilité est totale : ma bouteille porte le n°0373. Débouchons, donc. A l'oeil, c'est sombre et luisant, taiseux et prometteur. Au nez, ce n'est pas flatteur, mais vrai : profond, fruité et frais : d'apparence bougonne, ce vin est chantant, chatoyant presque. Cela me chatouille. En bouche, c'est l'équilibre sincère entre l'épicé léger et le soyeux planqué -par modestie sans doute- d'un terroir rugueux, qu'adoucit une très légère touche de grillé, voire de cacaoté, mais qui reste irrémédiablement sauvage au fond. Pour notre bonheur. Un vin puissant comme le regard de certaines  Andalouses : vous le soutenez et elles fondent. Voilà ce que Laurent Calmel et Jérôme Jospeh parviennent à faire, entre autres (leur Saint-Chinian est également remarquable). Ou, comment donner à un cépage mal aimé, un relief caressant, cariñoso, et en gommer sa réputation de raisin à tanins durs et amers. Que dalle! Ici, c'est doux et fort à la fois. Et même souple, sans le recours à l'assemblage avec des cépages adoucissants. C'est par conséquent l'expression de la maîtrise d'un cépage ingrat, d'un domptage  -avec maestria.

    Vieux Carignan 2009, par Calmel+JJospeh (34210). Ces vins, qui remportent un succès à l'étranger, seront bientôt -nous l'espérons- sur le marché français.

    Photo : le tampon nature des vignerons.

     

  • Sardegna a tavola

    IMG_1531.JPGMon restaurant italien préféré à Paris est Sarde. Et il m'écartèle. Sardegna a tavola (1, rue de Cotte dans le douzième) est un miracle de bonheurs gastronomiques. Des produits d'une fraîcheur et d'une qualité époustouflante, des cuissons parfaites, des associations audacieuses et réussies (*), une générosité rabelaisienne, une subtilité rare et une inventivité désarmante, des plats splendides, et inoubliables certains, tous inspirés d'une terre âpre et de ses rudesses paysannes reloaded, et aussi de la mer, de la nécessité du pêcheur -poétisée par celle qui attend son retour. Et enfin des vins excellents, issus notamment d'un cépage enchanteur, le cannonau (grenache sarde).

    Tutto bene. Molto bene.

    Ma...

    Mais : les prix se sont envolés depuis deux ans et ils sont aujourd'hui en orbite : de 20 à 30€ le plat de pâtes, entrées jusqu'à 40€ (cèpes crus, mais bon), plats idem...

    Mais, surtout, l'accueil et le service du boss sont devenus absolument exécrables, il n'y a pas d'autre mot. Tonino est aujourd'hui aussi imbuvable qu'un sale gros gosse gâté qui tape du pied en braillant quand ça lui chante ou qui fait la gueule et appuie à fond sur son air bougon mal dégrossi. Cela fut, il y a quelques jours, à la limite de l'inconvenance affichée comme un principe et de la grossièreté automatisée, à prendre ou à laisser car je t'emmerde. Et moi, ça, je n'aime pas du tout. Si certains Parisiens adorent se faire houspiller, qu'ils aillent là.

    Néanmoins, c'est tellement bon que je parviens à fermer les yeux sur ces deux énormes barrières et à retourner dans ce resto depuis des années! C'est simple, je vais encore y réserver une table -là.

    Allez comprendre...

    (*) Dans Buca e mari (l'une des entrées "du jour" : le marché, presque aussi long que la carte, vaut à lui seul un poème d'amour et plusieurs repas) j'ai pu trouver entre autres : endives émincées, oignons confits, raisins secs macérés, pignons grillés, haricots verts croquants, fenouil al dente, artichaut confit, thon fumé, poutargue fondante, citron et huile d'olive!..

     

    Photo de Anna Maria Maiolino (Fondation Tapies, Barcelone, 15/10/10 - 16/01/11), peintre et performeuse brésilienne d'origine italienne.

  • Mon livre de cave

    c0733974bb743181105cba5d814d85c5-300x300.gifIl est (re)paru. Aux éditions du Chêne. Cette réédition, en format réduit avec une maquette plus brune, de mon ouvrage paru en 2007, intitulé Mon livre de cave, ne comporte plus -à ma grande surprise-, la page de dédicace et d'exergue.

    Aussi, je la reproduis ci-dessous, car elle revêt toujours autant d'importance à mes yeux.

    Mais l'indélicatesse des éditeurs, de nos jours, ne s'embarrasse pas avec la sensibilité des auteurs...

     

    A la mémoire de mon père

    Au vin à venir


    "La cave, c'est ce qui reste quand on a tout bu."

    Pierre Veilletet.

     

    Rappel : Lire aussi : Comment faire sa cave, de Philippe Faure-Brac (EPA), car je suis le nègre de cet ouvrage (par conséquent) passionnant.

  • franchir le rrrrrruby, con!

    genere-miniature.aspx.gifJe reçois à l'instant Humour et rugby, de Serge Laget (La Martinière). Et je me marre. Les illustrations sont chouettes et désuètes, mais bon, il y a de nombreux dessins d'Iturria et je n'en ai jamais supporté aucun, dans le journal Sud-Ouest comme là. Ici, là, partout un peu, ce bouquin en fait trop : il est loin d'être léger, il est plutôt bourrin marteleur de clous, sous la mêlée, c'est dommage. Coïncidence, je porte aujourd'hui un polo noir que j'aime bien, et sur lequel on peut lire (lado pecho) : Gentleman ou voyou? et (côté dos) : rugbyman. Il y a de la trombine dans ce bouquin, des souvenirs de Roger Couderc -en voyant sa tronche, j'entends sa voix, le dimanche soir, annoncer que les Poules ont du pain sur la planche... Et les troisièmes mi-temps sont au rendez-vous, de même que l'hommage aux frères Boni. L'auteur souligne plus ou moins finement que le H du mot humour figure les poteaux. Mais c'est vrai, té!

  • En relisant Esteban

    Claude Esteban, poète essentiel.

     

    Ta langue, tes seins, ton sexe. Je te retrouve en deçà des feuilles, sous le pollen. Je me glisse dans l'écartement des pétales. Je te surprends, toute neuve d'avoir gémi. Tu trembles, tu me retiens, tu me déracines. Je bois le sel qui se répand de chaque lèvre. Je m'enfuis.

    ---

    Je m'éloigne de l'aube. Je

    rejoins

    ce puits d'ombre qui dure sous les étoiles.

    Rien n'a bougé. Les phrases

    du désir

    habitent la mémoire.

    ---

    Extraits de : Le jour à peine écrit (Gallimard).

     

  • Secret Wine

    logo_fre-FR.pngL'agence de communication lyonnaise www.clairdelune.fr a eu la bonne idée d'organiser une dégustation à l'aveugle, de 3 bouteilles de vins, à l'intention de blogueurs oenophiles. 85 ont accepté de jouer à www.secret-wine.com. (Et ainsi de mentionner l'initiative sur leur blog, ce qui est fait !). Chacun a reçu par courrier 3 flacons numérotés avec un bouchon synthétique vert, le tout parfaitement anonyme. En les débouchant, un air de famille se dégageait nettement : nous étions a priori dans le Sud de la France, dans le Sud-Est, voire dans les Côtes du Rhône septentrionales pour la bouteille portant le numéro 390. Les flacons partageaient une robe profonde presque noire, un nez de fruits rouges et noirs, épicé, herbacé la n°390, plus léger la 714. En bouche, l'affaire se compliqua puisque le voisinage des appellations troubla à nouveau ma dégustation. Il s'agit vraisemblablement de vins jeunes : 2007 ou 2008. A la rigueur d'un 2005 pour la 079, ma préférée car la plus charpentée, la plus charnue, la plus complexe, la plus soyeuse et la plus séduisante en somme. Je ne me risquai sur aucun nom de domaine. Je finis par voter sans grande conviction car je ne parvenais pas à trancher entre Saint-Chinian, Côtes du Roussillon et Costières de Nîmes pour la première. Entre Saint-Chinian, Crozes-Hermitage et Vinsobres (Côtes du Rhône) pour la seconde (j'ai même pensé un instant à Cahors, mais le côt ne me semblait pas franc du collier), et entre Gigondas, Chateauneuf-du-Pape et Vacqueyras pour la troisième. Pour un peu, je me risquais -non sur du bizarre, mais sur du réputé meilleur : Rasteau, Cornas, Côte Rôtie, en gardant à l'esprit que je faisais peut-être fausse route et que les flacons pouvaient venir d'ailleurs (Af'Sud, Californie, Chili...). Je votais finalement ceci (résultats le 12) :

    714 : Costières de Nîmes.

    390 : Crozes-Hermitage.

    079 : Vacqueyras.

  • Deux poids, deux mesures : Vargas Llosa et Marilyn Monroe

    Mario Vargas Llosa Prix Nobel, cela m'évoque l'expression si poétique du médecin pour désigner un excès de poids : surcharge pondérale... L'écrivain péruvien devenu espagnol, notoirement de droite, récompensé pour sa cartographie des structures du pouvoir et ses images aiguisées de la résistance de l'individu, de sa révolte et de son échec, laisse à penser que, déjà tellement plombé de prix et récompenses en tous genres, il devra s'acquitter d'une taxe lorsqu'il prendra l'avion pour Stockholm. (Je pense aussi à l'image sinistre de ces généraux argentins et autres russes à la poitrine cuirassée de médailles). Reste que MVL est un excellent romancier. Et que l'Académie suédoise aurait été mieux inspirée en récompensant une découverte, ainsi qu'elle l'a fait, avec des bonheurs inégaux certes, ces dernières années.

    IMG_1529.jpgJe préfère penser, en feuilletant les Fragments inédits de Marilyn Monroe, que les histoires oiseuses sur les blondes vont pouvoir prendre leur revanche. (Etait-il nécessaire de déguiser la publication de ces textes intimes qui disent un amour pour la littérature et des qualités littéraires évidentes, en réhabilitation?..). Antonio Tabucchi, dans sa préface, souligne un signe dans l'existence d'une femme trop belle et réduite au statut encombrant de bombe sexuelle absolue. A l'intérieur de ce corps qu'à certains moments de sa vie Marilyn porta comme on porte une valise, vivait l'âme d'une intellectuelle et d'une poétesse dont personne n'avait le soupçon. Est-ce exagéré? En tout cas, cela explique sans doute pour partie la mélancolie de Marilyn, voire sa dépression. MM rêvait de se réincarner en papillon. Cette légèreté ne manque pas de grâce. Et m'émeut.

    (Et j'adore cette photo, infiniment sensuelle, dont la charge érotique dépasse en puissance tous les nus de M.M.).

     

  • L'enterrament a Sabres

    Pour moi c'est un événement : la reprise dans la si précieuse collection Poésie/Gallimard de la chanson de geste hugolienne, de l'ode à la lande, de ce poème homérique et tsunamique, de cette élégie gasconne d'une belle force tellurique et d'une douceur d'aile de papillon, de cet Office des Ténèbres à la houle majestueuse, de ce chant de grâce et de beauté, de ce poème d'amour à la mort, donc à la renaissance, à la Nature, aux femmes, aux humbles, à la puissance du regard, à l'humus, à l'énergie sourde du silence, à l'oiseau migrateur, à la sagesse des vieux, à l'alios et à la grande forêt de pins, de cette Légende ensorcelante, ensorcelée et  mystique -est, oui, à mes yeux, un événement. Annoncé il y a plus de six mois, je le guettais -un peu inutilement, puisque j'ai l'original paru d'abord chez Ultreia en 1989, puis sa réédition parue chez Mollat en 1996. Et puis sa parution fut repoussée plusieurs fois au cours de l'été et à index.jpgla rentrée. Le voilà enfin! (et d'ailleurs, je ne l'ai finalement pas racheté dans sa troisième version...). Il s'agit du livre le plus essentiel, peut-être, de Bernard Manciet (1923-2005), auteur un-peu-beaucoup-ours que j'eus le plaisir de rencontrer à Trensacq, dans sa retraite de la Haute Lande, et avec qui j'ai partagé le bonheur de publier -chacun son petit bouquin- dans la même collection : lui Les draps de l'été -poème en prose sur la sieste sensuelle des après-midi de l'été landais... et moi Je l'aime encore, long poème en prose, ou journal sans date d'une passion amoureuse torride, sexuelle, donc imprégnée d'érotisme et qui finit mal, forcément, (et dont Manciet me dît, dans une lettre : c'est tellement beau que je ne sais pas ce que vous allez pouvoir écrire après! Purée, ça marque un homme, ce genre de paroles!). Cela vit le jour aux éditions Abacus en 1995, dans l'éphémère collection "Quatre auteurs pour quatre saisons" (les deux autres étaient Michel Suffran et Marie-Louise Haumont. Et les quatre ouvrages étaient emboîtés dans un joli coffret -et j'ignore s'il est encore disponible). L'enterrement à Sabres (titre originel gascon : L'enterrament a Sabres), donc, est paru en format de poche et en bilingue (Occitan-Français) comme la plupart de ses nombreux livres. J'aime profondément l'idée de cette édition à vocation populaire. C'est l'oeuvre poétique majeure de Manciet, qui a beaucoup écrit, d'autres poèmes d'une émotion forte (Un hiver, Accidents, entre autres), des essais brillants (précieux Triangle des Landes, et Golfe de Gascogne), des romans bouleversants et d'une splendide concision (Le Jeune Homme de novembre, La Pluie, Le Chemin de terre). Je sais, je suis certain qu'un jour, dans des années, Manciet sera reconnu comme un immense poète, comme un René Char gascon. Je prends les paris.

  • attacher de la valeur

    al petto conto i colpi di un passero impazzito

    che sbatte ai vetri per uscire incontro.

     

    sur mon coeur je compte les coups d'un moineau affolé

    qui tape contre les vitres pour aller à ta rencontre.


    Erri de Luca, Operi sull'acqua, Oeuvre sur l'eau.

     

    (...A cinquante ans un homme se sent obligé de se détacher de sa terre ferme pour s'en aller au large. Pour celui qui écrit des histoires au sec de la prose, l'aventure des vers est une pleine mer.)

     

  • Procida a tavola

    Ca bouge! La meilleure adresse, ex-aequo avec Gorgonia, toujours très bien (surtout pour les pâtes au homard, les pasta e fagioli ou les poissons du jour grillés et la gentillesse d'Aniello) était -à mes papilles- La Conchiglia, sur la plage de Chiaia. Or, la chef est partie officier à La Pergola, qui était déjà une très bonne adresse sur l'île. Les pâtes alla ricca de la Conchiglia ont du coup du plomb dans l'aile et la carte semble aller à vau-l'eau, avec à peine quelques plats disponibles -les pâtes fraîches maison demeurent cependant très bonnes. Caracalè (voisin de Gorgonia, sur la Corricella) est devenue vraiment excellent : je monte cette adresse de trois crans en la hissant, cette année, au premier rang, avec, sur le port de Sent'Co, Sfizico. Une adresse proche, Fammivento se maintient (extraordinaire sformato di melanzane), comme Scarabeo, à l'intérieur de l'île. Mais la palme revient -et c'est une surprise personnelle- au si sympathique Vincenzo, de Graziella, "le" bistro sur Corricella, pour sa friture (aérienne, façon tempura) d'anchois et de chipirons, d'une fraicheur et d'une franchise de goût exceptionnelle. Mention spéciale enfin, à Girone, sur la plage de Ciraccio (Chiaiolella) pour la générosité de ses plats humbles et la gentillesse des patrons.

    http://www.youtube.com/watch?v=gAJj4dZjIYY&feature=related

    Gigliola Cinquetti, Non ho l'età..

     

    www.isoladiprocida.it

     

  • Pizze di Napoli

    IMG_1490.jpgIl faut en finir avec les adresses réputées indéboulonnables : la pizzeria Da Michele (1, via Sersale) fait l'unanimité à Naples -en tout cas dans les guides touristiques. Or, la pizzeria Trianon Da Ciro (voisine : 44-46 via Colletta) ainsi que la pizzeria Vesi (115, via S. Biagio dei Librai) sont de loin bien meilleures, tant pour la qualité de la pâte, de la tomate, de la mozzarella (il faut comparer les marg(h)erita ou margarita -la pizza originelle, entre elles pour bien tester, en plus la king size vaut à Naples de 3 à 4,50€ à peine) que par la sympathie du service et même le spectacle des pizzaiolos à Trianon.

    http://www.youtube.com/watch?v=zUhZD1--kNA

    Marino Marini, Come prima

    Photo (©LM) : chez Vincenzo, Graziella, Corricella, Procida.

  • La bande à Ritchie et la faute à Voltaire

    9782732441252.gifRichard Escot, qui dirige le rugby à L'Equipe, oui môssieur! a piloté un diable de bouquin magnifique (les photos ont vraiment le sentido) où les textes de l'ami Benoît Jeantet, d'Escot lui-même et aussi de Catherine Kintzler -philosophe de l'ovale, ou encore de Jacques Rivière, parmi d'autres, sont autant de bijoux taillés par des plumes qui connaissent le sujet de l'intérieur de l'intérieur. Et c'est ce qui singularise Rugby, une passion (La Martinière) de tant d'ouvrages sur le motif. L'esprit rugby est là. Et nulle part ailleurs. Solidarité, humilité, amitié, franchise intérieure, richesse des profondeurs, silences hurleurs et regards qui te toisent, tout est là. Avec style, talent, brio, claquant et classe. Tout simplement.

    Dans un tout autre genre, la correspondance choisie (78 lettres sur 2700 connues) de 9782351220665.jpgJ.J.Rousseau, nous offre un parcours intellectuel et humain, concocté par un hyper-spécialiste, Raymond Trousson. J'y ai particulièrement aimé les lettres d'amour adressées à Mme de Warens, bien sûr, ainsi que les échanges à bazookas mouchetés avec Voltaire... Le plus surprenant est d'y sentir un Rousseau pataud, voire malhabile avec la correspondance, tandis qu'il est, dans le même temps, un écrivain au style magnifique. Inhibition? Paresse? Négligence? J'accuse Rousseau de mépriser parfois son correspondant. Son attitude est volontiers hautaine, et cela nous fait réviser notre jugement sur l'humaniste plébiscité, sur l'apôtre de la Nature et des rêveries d'un promeneur -forcément solitaire... Néanmoins, cette sélection est un pur jus, un concentré de plusieurs épais volumes, et le choix établi nous apparaît -mais comment savoir?- judicieux (éd. Sulliver).

  • Vins, nouveautés en rouge et noir

    genere-miniature.aspx.gifJe signale juste la réimpression, avec une nouvelle maquette très chic, de genere-miniature.aspx.gifMon livre de cave (Le Chêne) dont je suis l'auteur (je n'ai pas encore vu/reçu le livre mais une alerte par mail m'a renvoyé sur cette photo), et la parution de Comment faire sa cave, de Philippe Faure-Brac, car j'en suis le nègre (EPA). 

  • Procida amore mio

    IMG_3332.jpgUne semaine sur l'île de Procida regonfle, donne envie de continuer d'écrire, d'écrire là-bas aussi, à défaut d'y vivre; entre deux balades en scooter d'une plage l'autre, et deux terrasses de restaurants de poissons et de fruits de mer. L'île n'est-elle pas devenue un jardin d'écriture, où Elsa Morante écrivit plusieurs de ses livres, dans la propriété Mazzella di Bosco ou hôtel Eldorado (rebaptisée ll giardino di Elsa), avec ses allées de citronniers qui poussent leur feuillage jusqu'à ce balcon merveilleux, en bord de falaise, au-dessus de la plage de Chiaia et du petit port de la IMG_3346.JPGCorricella,  avec la côte amalfitaine et Capri à l'horizon ? J'en reviens et comme à chacun de mes retours de cette île-querencia, je suis la proie d'une mélancolie tonique, que la lecture de L'isola nomade (adm editoriale, sept. 2010), recueil copertina-194x300.jpgde récits sur Procida rassemblés par Tjuna Notarbartolo, écrivain et présidente du Prix Elsa-Morante, augmente cette fois d'une joie singulière, celle qui rassérène car elle est fleurie de promesses et de bonheurs à venir, encore, bientôt ; là-bas.

    (Peinture de Luigi Nappa, photo LM, couverture du livre et peinture de Roger Chapelet, représentant le s/s Procida...).

     

     

    www.isoladiprocida.it

     

     

    procidaA.jpg

     

     


     

     

     

  • Ardi gasna

    L3816.jpgLe magazine Fromage gourmand m'a demandé un texte sur mon fromage fétiche pour leur rubrique littérature (un écrivain, un fromage) -Pourquoi pas! Le papier est paru hier, extraits :

      

    C’est un fromage de berger et d’amour, nés aux confins du Pays basque et du Béarn, entre les vallées d’Aspe, d’Ossau et de Barétous. C’est avant tout un concentré de saveurs fortes, une compacité unique. L’ardi gasna est enfin un fromage de partage et de rites initiatiques…

    D’abord il y a les courbes sensuelles des douces collines du Pays basque, comme une toile vert cru, salée de brebis qui paissent. Ce sont les Manex (Jean, en Basque) à tête noire qui donnent le meilleur lait dont on fait l’ardi gasna, ou fromage de brebis (le behi gasna désignant celui de vache).

    Puis, il y a les mains d’ange –épaisses, du berger qui sculpte les tommes comme un potier amoureux.

    Après il y a le couteau pour gratter la croûte et respirer une poudre qui doit sentir la fraîcheur animale de la bergerie, avec sa paille souillée, ses senteurs sauvages. C’est ainsi que l’on détecte, à l’instar d’un melon par la queue, l’ardi gasna « de respect ».

    Enfin, il y a la tranche dense, compacte, de préférence sans trous, pâle et légèrement collante du fromage lui-même.

    Ardi gasna, donc. J’ai toujours envie d’aspirer un « h » devant, tant ce fromage de brebis réveille les papilles et chante en moi lorsque je le déguste. Hardi, petit !

    L’ardi gasna possède son AOC : Ossau-Iraty. C’est un peu le même en vallée d’Aspe. Question de versant, de variétés de brebis et de savoir-faire. Nous sommes toujours en pays 64 !

    Ma préférence va à celui que font les bergers reclus au cœur des vallées souletines, du côté de Larrau, à l’aplomb de l’immense hêtraie d’Iraty. Fromage à pâte mi-dure, pressée et non cuite, à croûte naturelle, au lait cru entier de brebis, l’ardi gasna se déguste de préférence en altitude, le cul sur une motte, la tête baignée par le vent du Sud, Aïce Hegoa, un opinel en main. Du pain (préférez la fougasse de Tardets, au virage de l’entrée du village), du vin d’Irouléguy ou de Navarre. Eventuellement un petit pot de confiture de cerises noires de Mayalen, à Bidarray et zou !

    Le plaisir est entier, qui doit si peu au paysage féerique, à l’atmosphère envoûtante, tant ce fromage est DSCF6095.JPGun délice. D’estive, il est plus tendre. Sec, il est fort comme la montagne à l’automne, lorsque la hêtraie fait pâlir d’envie les images du couvert canadien au cours de l’été indien. Une confrérie de l’Ardi Gasna tient chapitre chaque année à Saint-Jean-Pied-de-Port. J’y fus intronisé un matin de septembre (sans doute parce que j’étais alors rédacteur en chef de « GaultMillau »), juste avant un déjeuner d’anthologie chez Firmin Arrambide, aux « Pyrénées », et une corrida bayonnaise de la feria de l’Atlantique, dont on fit un fromage à l’heure de la tertulia, ce moment exquis où l’on refait le monde de la tauromachie, gestes à l’appui, verre de fino en main, avant d’aller dîner quelque part…

    L’ardi gasna symbolise à mes yeux le partage. C’est le fromage que l’on se passe comme un ballon de rugby.

    C’est la tranche que l’on coupe et que l’on tend du plat du couteau à l’ami, au cours d’une randonnée, ou d’une partie de pêche à la truite, d’une balade ornitho, ou bien à la plage, à l’automne, quand il n’y a plus que des surfeurs en combi dans l’eau froide.

    L’ardi gasna, c’est la promesse de l’aube dans la campagne givrée qui sent le cèpe. C’est aussi l’envie de lui choisir le meilleur pain, le meilleur vin, pour le rendre encore plus beau et lui faire davantage plaisir.

    Mon dernier grand souvenir de dégustation d’un ardi gasna par ailleurs exceptionnel, remonte à l’été dernier. In situ ! Soit sur les cols qui dominent la forêt d’Iraty. Je me trouvais à randonner avec mes deux enfants et Jey, le petit ami de ma fille. Marine, 21 ans, adore les formages depuis qu’elle sait parler et elle a longtemps composé son petit-déjeuner d’enfant de deux ou trois vrais cabécous ! C’est dire si le brebis lui parle aussi. Mon fils Robin, 18 ans, comme beaucoup de jeunes garçons, ai-je constaté (j’en fus) détestait le fromage (à l’exception de la vraie mozzarella dans la salade de tomates et du gruyère râpé maison dans les pâtes), jusqu’à ce jour béni de juillet où il consentit à mordre dans un morceau d’ardi gasna découpé par mes soins et tendu comme une offrande : « Tiens, allez ! Goûte enfin ! »

    Etait-ce le paysage –à couper le souffle comme on dit, avec le Pic d’Orhy en fond, la vallée de Larrau en contrebas, des vautours qui planaient dans le ciel bleu ? Etait-ce le crapahut (et l’excellent jambon iberico pata negra) qui avaient précédé le geste ?.. Toujours est-il qu’il découvrit ainsi le plaisir du fromage. Une photo a immortalisé le moment car, dans notre famille, on ne plaisante pas avec les bonnes choses.

    L.M.

     

  • Où est-il?

    IMG_1396.jpg<== : Voici ce qu'il reste d'un torero d'une classe rarissime, aujourd'hui chaque fois plus décevant. Sebastian ne torée plus vraiment depuis deux saisons. Souhaitons qu'il réfléchisse à son retour...

    IMG_1427.JPGIMG_1389.JPGIMG_1363.jpg(Photos prises avec mon iPhone : Sebastian Castella, Mateo Julian, novillero prometteur, Dax, samedi 11. Arènes de Bayonne, samedi 4)

    José Bergamin (La solitude sonore du toreo, Verdier/poche) :  Parce qu’elle est émotion et parce qu’elle est torera, l’émotion torera est magique.

    Tout ce qui est art, jeu, fête, dans le toreo, appartient au monde magique de l’émotion. Le cercle magique des arènes l’inscrit dans l’ensemble de ses éléments. Les barrières de bois le dessinent sur le sable, la toiture le découpe dans le ciel. Et tout ce qui demeure à l’intérieur de ce rond, dans son espace déterminé, appartient au monde magique de l’émotion, horrible ou merveilleux, selon l’objet qui le motive. De telle sorte que le véritablement horrible ou merveilleux disparaît quand se rompt le cercle magique, soit, comme dirait Sartre : « Quand nous construisons sur ce monde magique des superstructures rationnelles, car ce sont elles alors qui sont éphémères et sans équilibre, elles qui laborieusement construites par la raison se défont et s’écroulent, laissant l’homme brusquement replongé dans la magie originelle.» Pour celui qui contemple le monde magique du toreo existent ces deux formes d’émotion signalées par Sartre : celle que nous construisons et celle qui nous est brusquement révélée. C’est ainsi qu’il arrive, dans le toreo comme dans la danse  – surtout la danse sacrée et cette part de sacré qu’il y a dans le flamenco –, que l’émotion magique surpasse prodigieusement ou sublime leur réalité vivante. Exemple souvent cité par moi que celui de la danse, et Sartre aussi l’évoque, je crois me souvenir, dans sa Théorie des émotions : quand le symbolisme du sexe pour la danseuse, de la mort pour le torero, transcendant son instinctive motivation, transforme ou transfigure le désir ou la peur. Dans le spectacle magique de la course, la présence de la mort est exclusivement liée au taureau tandis que les lumières de la raison irrationnelle, s’allumant et s’éteignant sur son habit, masquent d’immortalité le torero. Dès qu’un torero nous exprime volontairement ou involontairement sa vaillance ou sa peur, l’émotion magique de son art s’évanouit. Car l’émotion du toreo relève exclusivement de l’art. Le spectateur qui s’émeut d’autre chose le détruit, en lui substituant une sorte de pornographie mortelle qui le transforme lui-même en masochiste suicidaire et en assassin sadique : tendances évidemment imaginaires, ignorées de lui, qui ne sent que plaisir et douleur frustrés, comme dans un inconscient fantasme d’onanisme...

  • la grâce

    IMG_1425.JPGC'est un refrain : il faut en voir beaucoup pour... Ainsi ces derniers jours, aux arènes de Bayonne et de Dax, parfois matin et soir...

    Celles de Dax furent hier le théâtre d'une corrida vraiment exceptionnelle. Qu'importe même les 8 oreilles et la queue (il faut remonter à 99 pour en trouver une dans ce ruedo, attribuée à Ponce -là, ce fut à un Juli au faîte de sa maîtrise qu'elle fut accordée sans réserve), car il s'agissait de grâce, et surtout de toros (de Victoriano del Rio) absolument magnifiques, nobles, encastés jusqu'aux diamants et d'une alegria générale qui habita El Cid -au toreo profond, El Juli "al tope", et Morante de la Puebla, plus authentiquement torero qu'un siècle de tardes. Depuis le callejon, les cheveux caressés par Alain et Nicole Dutournier en barrera à l'aplomb, il ne manquait à notre plaisir dévastateur, qu'una copita de ce Costières de Nîmes rouge Clos des Boutes, Les Fagnes 2009, qui présente un mélange magique de boisé discret, de fruité intense, de persistance et d'élégance, avec un chocolaté subtil (entre le noir d'ayatollah de l'amer et le lacté de l'hédoniste qui sait tout du snobisme). Olé, donc.

    Photo prise avec le téléphone.

  • Tous les matins du monde...

    ... sont porteurs de funestes nouvelles. Ainsi la disparition d'Alain Corneau, dont l'adaptation du petit chef-d'oeuvre de Pascal Quignard, Tous les matins du monde, est dans les mémoires. Le deuxième souffle, polar en forme de remake d'un (indépassable) chef-d'oeuvre, de Jean-Pierre Melville cette fois, fut sa dernière création remarquable. J'hésite à aller voir son ultime pellicule, Crime d'amour, à cause du thème (le harcèlement moral sur le lieu de travail), mais il y a le duel Kristin Scott Thomas - Ludivine Sagnier en perspective, alors...

    http://www.youtube.com/watch?v=BrJv1EHm6rs

    Jordi Savall et Christophe Coin jouent Les Pleurs, de M. de Sainte-Colombe (B.O. du film Tous les matins du monde).

  • filets de pêche

    IMG_2863_2.JPGDans le petit port de Centuri, Corse. ©LM

     

    "-mais quelquefois, à l'étape, quand la nuit s'était épaissie autour du lit de braises rouges- la seule coquetterie qu'elles avaient c'était de toujours choisir - une bouche cherchait votre bouche dans le noir avec une confiance têtue de bête douce qui essaie de lire sur le visage de son maître, et c'était soudain toute une femme, chaude, dénouée comme une pluie, lourde comme une nuit défaite, qui se laissait couler entre vos bras."

    Julien Gracq, La route (in La Presqu'île).

  • Les écrivains dans leur jardin, florilège

    Des Mille et une nuits à Proust, du Cantique des cantiques à Kafka et Flaubert, en passant par Yourcenar ou Ji Cheng et Claude Simon, les grands textes, et de nombreux écrivains, ont célébré le jardin. Florilège et promenade dans les allées, avec larges extraits prélevés parmi les livres de ma bibliothèque verte...

     

    Voltaire, d’abord. Avant La Genèse. Candide, chapitre XXX : « Il faut cultiver son jardin ». Dont acte. Le précepte est indestructible. Ecrit à l’anti-rides. Et l’avantage, c’est que chacun l’interprète à sa guise ou selon son humeur. Telle est la non-leçon voltairienne. Sa lumineuse liberté.

    La Genèse, donc : « Iahvé Elohim planta un jardin en Eden, à l’Orient, et il y plaça l’homme qu’il avait formé. Iahvé Elohim fit germer du sol tout arbre agréable à voir et bon à manger, ainsi que l’arbre de vie au milieu du jardin et l’arbre de la science du bien et du mal. Un fleuve sortait d’Eden pour arroser le jardin… » (C’était commode).

    Depuis, le jardin n’a cessé d’inspirer. L’existence même du jardin est source d’inspiration : avant d’être sujet d’écriture, le jardin comme espace et environnement de l’écrivain, est propice à l’écriture. Il n’est qu’ à lire ce petit bijou qu’est Ecrit dans un jardin, de Marguerite Yourcenar, pour s’en convaincre. L’art du jardin, spécialité extrême-orientale classique, est éminemment littéraire : en effet, comment ne pas oser la métaphore des plantes et des fleurs que l’on plante avec les mots et les phrases que l’on pose ?

    Yuan Ye (Le Traité du jardin, publié en 1635), du maître jardinier chinois Ji Cheng, inscrit l’action dans la durée. Comme l’écrivain l’écriture : « Au bord du ruisseau, on plantera des orchidées et des iris. Les sentiers seront bornés des Trois  Bons Amis (le prunier, le bambou et le rocher). Il s’agit d’une œuvre qui doit durer mille automnes. (…) Quoique fait par l’homme, le jardin semblera l’œuvre de la nature ». Et le livre, légende. Un « livre de sable », une notion chère à Jorge Luis Borges. Sensuelle, pensée avec méticulosité, l’art du jardin est un bouquet de vertus pour l’âme et les sens. C’est un art  qui veille au bien-être et prédispose à la création, en somme : « Dans la nuit, la pluie tombera sur les bananiers, comme les larmes de sirènes en pleurs. Quant à la brise matinale, elle soufflera à travers les saules qui se balanceront comme des selves danseuses. (…) Il faut planter les bambous devant les fenêtres et les poiriers dans les cours. Le vent, murmurant à travers les arbres, viendra effleurer doucement le luth et les livres posés sur le chevet ». Avec une poésie subtile, le maître jardinier qui conçut de nombreux jardins sous la dynastie Ming, disait encore : « Bien que tout ceci ne soit qu'une création humaine, elle peut paraître œuvre du Ciel »…

    Remonter au Poème de la Bible, Le Cantique des cantiques permet d’y cueillir d’admirables pétales sur le motif. « C’est un jardin fermé que ma sœur fiancée, une source fermée, une fontaine scellée ; un bosquet où le grenadier se mêle aux plus beaux fruits, le troène au nard, le nard, le safran, la cannelle, le cinname à toutes sortes d’arbres odorants, la myrrhe et l’aloès à toutes les plantes embaumées ; une fontaine dans un jardin, une source d’eau vive, un ruisseau qui coule du Liban. Levez-vous, aquilons ; venez, autans ; soufflez sur mon jardin pour que ses parfums se répandent. Que mon bien-aimé entre dans son jardin et qu’il mange de ses beaux fruits ! ».

    Les Mille et Une Nuits ne sont pas non plus en reste d’évocations merveilleuses. Une parmi cent : « J’ouvris la première porte, et j’entrai dans un jardin fruitier, auquel je crois que dans l’univers il n’y en a point de comparable. Je ne pense pas même que celui que notre religion nous promet après la mort puisse le surpasser. (…) J’en sortis l’esprit rempli de ces merveilles ; je fermais la porte et ouvris celle qui suivait. Au lieu d’un jardin de fruits, j’en trouvai un de fleurs, qui n’était pas moins singulier dans son genre… ».

    Verlaine, dans ses Poèmes saturniens, pousse lui aussi la porte qui ouvre sur le jardin merveilleux : « Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,/Je me suis promené dans le petit jardin/Qu’éclairait doucement le soleil du matin,/Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle… ».

    La beauté des jardins a toujours captivé les poètes. Les fruits, les fleurs –depuis Ronsard (« Mignonne, allons voir si la rose… »)-, produisent par ailleurs des métaphores tantôt libidineuses, tantôt amoureuses. Question de sève.

    Venant de Victor Hugo, cela peut étonner : « Nous allions au verger cueillir des bigarreaux. / Avec ses beaux bras blancs en marbre de Paros. (…)/Ses petits doigts allaient chercher le fuit vermeil,/Semblable au feu qu’on voit dans le buisson qui flambe./Je montais derrière elle ; elle montrait sa jambe/Et disait : « Taisez-vous ! » à mes regards ardents ; (…) Penchée, elle m’offrait la cerise à sa bouche ;/Et ma bouche riait, et venait s’y poser,/Et laissait la cerise et prenait le baiser ».

    Alexandre Vialatte, lui, aime les jardins municipaux : « L’homme ne vit réellement sa vie que dans la paix végétale des squares municipaux, devant le canard de Barbarie. (…) Si bien qu’on se croit au paradis et qu’il ne faut toucher à rien, ni aux fleurs, ni au séquoia, ni au canard, ni au silence, ni au jet d’eau, ni aux instruments de précision, de peur de fausser le mécanisme ; qui est certainement celui du bonheur ». Et c’est ainsi qu’Alexandre est grand !

    Dans un registre différent, l’immense Claude Simon, dans Le Jardin des Plantes (il vécut Place Monge, dans le 5ème à Paris, à deux pas du Jardin de Buffon, Lacépède, Cuvier, et Jussieu), évoque avec une minutie saisissante, et dans une prose somptueuse, l’atmosphère du Jardin : les gens qui cassent la croûte, les clochards qui roupillent sur les bancs, le jardin zoologique, le Museum, les joggeurs, sur lesquels « les pastilles de soleil criblées par les feuillages glissent… (…) De nouveau, jaillissant des épaisses et vertes frondaisons des acacias, des peupliers, des frênes, des platanes et des hêtres l’oiseau lance son ricanement strident, moqueur et catastrophique qui monte par degrés, se déploie et retombe en cascade ».

    Autre géant trop souvent réduit à certains aspects de sa vie privée, André Gide, qui vécut rue de Médicis, en face des Jardins du Luxembourg, à Paris, décrit fréquemment le « Luco », notamment dans Les Faux-Monnayeurs.

    Comme Louis Aragon le fit, dans Le Paysan de Paris, au parc des Buttes-Chaumont, en y observant sa faune nocturne en compagnie d’André Breton. Il a notamment cette remarque sibylline : « Tout le bizarre de l’homme, et ce qu’il y a en lui de vagabond, et d’égaré, sans doute pourrait-il tenir dans ces deux syllables : jardin. Jamais, qu’il se pare de diamants ou souffle dans le cuivre, une proposition plus étrange, une plus déroutante idée ne lui était venue que lorsqu’il inventa les jardins »…

    Flaubert nous montre quant à lui un Pécuchet complètement absorbé par son jardin, habité par l’obsession de la bonne conduite des tailles et autres semis, sous l’œil critique de Bouvard. Car Pécuchet n’a pas la main verte… Le passage suivant vaut par son humour  : « Les boutures ne reprirent pas, les greffes se décollèrent, la sève des marcottes s’arrêta, les arbres avaient le blanc dans leurs racines ; les semis furent une désolation. Le vent s’amusait à jeter bas les rames des haricots. L’abondance de la gadoue nuisit aux fraisiers, le défaut de pinçage aux tomates. Il manqua les brocolis, les aubergines, les navets, et du cresson de fontaine, qu’il avait voulu élever dans un baquet. Après le dégel, tous les artichauts étaient perdus. Les choux le consolèrent. Un, surtout, lui donna des espérances. Il s’épanouissait, montait, finit par être prodigieux et absolument incomestible. N’importe, Pécuchet fut content de posséder un monstre. Alors il tenta ce qui lui semblait être le summum de l’art : l’élève du melon ». Ce sera, on s’en doute, un échec cuisant.

    Nous pourrions ainsi citer, à l’envi, Les Géorgiques de Virgile, L’Odyssée d’Homère, Esope (plagié plus tard par La Fontaine), Boileau, Huysmans, Balzac, pour ne citer que quelques grands classiques. Tous ont magnifié le jardin comme  espace, tantôt foisonnant, tantôt raidi par l’ordre. Le génie du lieu, ouvert et façonné, a donné des pages éblouissantes chez Horace Walpole, auteur d’un Essai sur l’art des jardins modernes, et pour qui « créer un jardin, c’est peindre un paysage ». Le père fondateur du roman gothique louait le jardin à l’anglaise et vilipendait le jardin français façonné « à la Le Nôtre »… Vieille querelle, que les jardins japonais, subtils, font taire en étant seulement.

    Colette, avec la fluidité de sa prose enchanteresse, aimait passionnément les jardins, même si la nature sauvage mais douce de sa Puisaye natale, avait sa préférence : « Demain je surprendrai à l’aube rouge sur les tamaris mouillés de rosée saline, sur les faux bambous qui retiennent, à la pointe de chaque lance bleue, une perle… ».

    À l’opposé, Marguerite Duras décrit, superbement, et comme un pied de nez aux jardins bien ordonnés, un jardin de banlieue triste, du côté de Vitry, dans La Pluie d’été. L’auteur des Journées entières dans les arbres, adorait décrire tous les jardins, même luxuriants et indochinois (voir Le Square).

    Il y a encore le jardin intérieur, « les roses fleurissent à l’intérieur », disait Jean Jaurès. À distinguer du nénuphar qui pousse à l’intérieur du poumon de Chloé (dans L’écume des jours, de Boris Vian), et du Roman de la rose, d’un Moyen-Âge qui aimait enclore l’amour courtois : la rose symbolisait la femme et le jardin, le lieu clos où elle se cachait.

    Il y a enfin le jardin secret, là où poussent nos rêves et nos désirs. Et je laisserai, par paresse et par admiration, le mot de la fin à Antoine Blondin : « Un peu plus aventureux, je me serais fait jardinier ».

    L. M.

    Lire absolument : Le goût des jardins, et Les jardins secrets (Mercure de France), et chercher obstinément Eloge du jardin, offert il y a deux ans par Arléa pour l’achat de quelques livres. Car ce sont trois anthologies très précieuses.

     

  • En lisant en bronzant

    Lectures du moment : Eloge de l'amour, d'Alain Badiou (conversation avec Nicolas Truong, Flammarion) est un livre salutaire qui propose de réinventer l'amour (à la suite de Rimbaud, et aussi de Platon et de Lacan) en le sortant de cette gangue consumériste, où le tout confort et le 100% sans risque ôtent à l'amour l'esprit de la Rencontre avec la différence, et le goût de l'aventure. Une aventure obstinée.

    Voici les derniers mots de ce petit livre précieux : "Je t'aime" devient : il y a dans le monde la source que tu es pour mon existence. Dans l'eau de cette source, je vois notre joie, la tienne d'abord.

    La vérité sur Marie, de Jean-Philippe Toussaint (Minuit) ou l'écriture (de la non-école) minuit dans toute sa splendeur, sa rigueur, son humour, ses voies et ses détours par la fiction et son retour au style sec, décharné et efficace, bien qu'encombré de circonvolutions descriptives dont nous sommes désormais coutumiers, avec les livres précédents de Toussaint, ainsi qu'avec tous ceux de ses frères de la rue Bernard-Palissy : Echenoz (on attend son prochain dans quelques jours!), Viel, Oster, Gailly, Ndiaye et consorts. Parce que ces détours là font toujours retomber la phrase, le récit, le texte dans son ensemble sur leurs pattes, à la manière d'un chat tombé du balcon : ça marche à tous les coups.  Et en souplesse, de surcroît !  C'est ça la magie Minuit.

    Suzanne Lilar : relecture de La confession anonyme, devenue Benvenuta au cinéma (André Delvaux), grand roman de l'amour, et surtout de l'érotisme et du sacré. Extrait : L'amour veut l'ombre, le secret, la clandestinité, les retraites. Ces retraites qu'un détail suffit à créer, ma sensualité les situait maintenant dans les chambres bourgeoisemment solennelles d'un grand ghôtel milanais, qui s'alignaient comme autant de chapelles liturgiquement tendues de rouge dans un dédale de couloirs sombres et veloutés où se feutraient les pas.

    Puis relecture de la préface que Gracq donna au Journal de l'analogiste, du même auteur, remarquable d'intelligence critique et de talent poétique.

    Et, dans la foulée, celle du texte intitulé Société secrète, de Gracq encore, à propos de Roland Cailleux (Avec Roland Cailleux, Mercure de France), à la faveur d'un échange sur cet auteur méconnu avec les éditions Finitude. Ouverture : Il survient parfois, dans l'opération de la lecture, quelque chose de plus énigmatique que le coup de foudre, éprouvé dès la première page d'un livre destiné à nous marquer. (Gracq parle ici de sa "rencontre" avec Saint-Genès, le premier livre de Cailleux). C'est le lent dégel, au fil des pages, de l'esprit indifférent ou engourdi, que rien d'abord de ce qu'il lit n'arrête vraiment mais qu'un courant de sympathie progressivement déclôt et réchauffe, sans qu'aucune sorte de "message" ait besoin d'être transmis. A travers cette lecture se réalise, à dose homéopathique, mais non sans efficacité, l'idée que Rimbaud se faisait de la poésie la plus haute : "de l'âme appliquée sur de l'âme, et tirant"...

    Et relecture, là, de L'Antéchrist, de Nietzsche, comme on reprend Proust  - à la hussarde, n'importe où, parce que cela fait un bien fou de se payer (plutôt que du Onfray, son exégète le plus fidèle) une bonne rasade originelle d'anticléricalisme tonique et violent !



  • MonTirius, Vacqueyras

    vin_bout_vacq.gifUne fois n'est pas coutume : l'été, je suis rosé et blanc et cet été davantage rosé que blanc. Mais là, il s'agit d'un rouge. D'un Vacqueyras. J'adore cette AOC (je fus d'ailleurs intronisé en son sein en 1996 ou 97), située au pied du Mont Ventoux et aux abords des Dentelles de Montmirail, là où l'on éprouve Pétrarque et où l'on entend la voix grave et puissante de René Char, rien qu'en foulant le sol aride, en recevant avec bonheur une gifle de mistral et en observant les vieux pieds, noirs et noueux, de syrah, de mourvèdre et de grenache. MonTirius  (élaboré par Christine et Eric Sorel) est un vacqueyras rare, car élevé en agriculture biodynamique et 100% non boisé. Il est composé de 70% de grenache et de 30% de syrah, des vignes d'un demi-siècle qui plantent leurs racines dans un sol de garrigues (Garrigues est d'ailleurs le nom de la cuvée dégustée)  argilo-calcaires et des poches de marnes argileuses bleues réputées difficiles à pénétrer. Le vin est bichonné, après une éraflage total, un léger foulage et une préfermentation à froid. Ses levures sont indigènes et son nez profond comme un tombeau baudelairien. Les fruits rouges et noirs (comme  la robe de ce vin) se disputent vos narines et, en bouche, l'attaque est féline, vive et douce à la fois. J'y ai retrouvé la fraîcheur de la garrigue à l'aube et le sous-bois d'arrière-septembre, lorsque le cèpe parvient à nous faire oublier la grive. Un magret de canard l'escorta, hier soir. L'audacieux MonTirius releva avec superbe ma provocation en forme de poudre de piment d'Espelette, versée d'abondance. Pour voir. Et j'ai vu. Et bu. Ceci est un vin de plaisir et de partage. Un vin de copains. Franc, droit, il ne se la joue pas et c'est pour cela qu'on l'aime.

  • Capharnaüm

    capha-1.jpgVoilà un beau cadeau de derrière les fagots, ou les tiroirs, c'est comme on voudra. Les éditions Finitude (magnifique catalogue comme on les aime, façon Le temps qu'il fait ou le dilettante des débuts, http://www.finitude.fr), ont râtissé quelques belles feuilles éparses, pas mortes non, mais veinées et vives comme la chaux de la prose de Robert-Louis Stevenson, dont la réflexion sur la description littéraire du génie d'un lieu est splendide, la poésie pavesienne, aux échos camusiens, ensoleillés, de Raymond Guérin, la mélancolie -et l'humour aussi, de Marc Bernard, le désespoir de Jean-Pierre Martinet, l'habituelle folie verbale de Michel Ohl... Sont autant de pâtisseries que l'on déguste à la fraîche. Le sommaire du numéro 1 de cette précieuse revue, Capharnaüm, me rappelle la longue série d'articles que j'ai co-écrit avec Pierre Veilletet dans les colonnes de Sud-Ouest Dimanche, de 1984 à 1987, et que nous avions intitulée Les inconnus célèbres. Nous redonnions ainsi un peu de vie à ces auteurs, ainsi qu'à une pelletée d'autres : Calet, Gadenne, Perros, Augiéras, Blanchard, de Richaud, Luccin, Delteil, Forton, Cailleux... Je me souviens de mon bonheur de replonger dans ces oeuvres subtiles, oubliées, négligées surtout, et d'en faire écho. Comme on revient de mission. Voir les éditions Finitude (*) exhumer, non pas des fonds de malles propres à faire la Une du Monde des Livres, comme le texte liminaire prévient avec humour, mais des fonds de tiroirs, est un ravissement. Simplement.

    Alors bravo !

    (*) J'avais quand même été alerté par un papier de Jérôme Garcin (L'Obs) et par un autre de l'ami Didier Pourquery (Le Monde Magazine) : deux secousses, quand même!

  • le bruit des pages

    http://www.dailymotion.com/video/xfhj3_philippe-decoufle-le-p-tit-bal-perd_music

    Certains écrivains, pourtant remarqués, partent sur la pointe des pieds et le bruit qui est fait autour de leur éclipse furtive (leur oeuvre les sort, un jour, peut-être, de l'obscurité) est semblable à celui des pages de leurs livres que l'on feuillette avec respect. Roger Munier a traduit (entre autres) Octavio Paz, il fut l'ami de René Char et de Martin Heidegger, il a analysé Rimbaud, écrit sur quelques peintres. Cet allié substantiel s'en est allé. Un entrefilet du carnet du Monde le prouve. Quelle importance, au fond. J'aimerais cependant -c'est un réflexe, reprendre un de ses livres comme Le moins du monde (Gallimard), mais je suis loin, si loin d'eux...

    En images, ce que Philippe Découflé a fait du P'tit bal perdu (Bourvil). Une pure poésie muette...

  • Proust / Nabokov

    Lire le cours de littérature de Nabokov, sur Proust notamment, est un bain de lumière. Il y a bien sûr les biographes solides, à l'anglo-saxonne, façon Lottmann sur Camus et Painter sur Proust. Il y a aussi les brillants exégètes comme Tadié sur Proust (ou de Biasi sur Flaubert).  Mais il y a enfin les livres d'écrivains sur les écrivains, il y a l'empathie et la finesse de l'analyse du dedans d'un Nabokov, admiratif mais pas trop, qui nous éclaire avec une intelligence incandescente. Ses pages sur Du côté de chez Swann (284 à 331, à peine 50 dans le très précieux opus : Littératures, paru chez Laffont/Bouquins et dont j'ai déjà parlé ici) sont aussi éveillantes que celles consacrées au sujet par Gracq dans En lisant en écrivant (Proust considéré comme terminus). « L'ensemble est une sorte de chasse au trésor, où le trésor est le temps, et le passé la cachette, (nous souffle le chasseur de papillons). C'est là le sens profond du titre, A la recherche du temps perdu. La transmutation de la sensation en sentiment, le flux et le reflux de la mémoire, les vagues d'émotion telles que le désir, la jalousie et l'euphorie artistique, voilà le matériau de cette oeuvre énorme et cependant singulièrement légère et translucide. » Nabokov plante le décor, Con el viento.jpgsynthétique, et prévient : « Il y a une chose dont vos esprits doivent bien se pénétrer (il s'adresse à des étudiants) : l'oeuvre n'est pas autobiographique, le narrateur n'est pas Proust en tant qu'individu, et les personnages n'ont jamais existé ailleurs que dans l'esprit de l'auteur. » (...) « Proust est un prisme. Son seul objet est de réfracter, et, par réfraction, de recréer rétrospectivement un monde. « (...) « Les créatures prismatiques de Proust n'ont pas d'emploi, leur emploi est d'amuser l'auteur. » Nous entrons ainsi dans une oeuvre d'art dont l'ampleur est considérable. Nous sommes au sein d'une évocation gigantesque et aux ramifications qui semblent infinies, pas d'une description. Ni d'une autofiction, suis-je tenté d'ajouter. Ce serait trop facile! Et les Doubrovsky et autres Vilain se réjouiraient en hâte. Non. Proust est autrement plus complexe tout en restant limpide, par la force surhumaine de son style, par la grâce dont la Recherche est empreinte de la première ligne à la dernière (pour peu que l'on sache tourner les pages lorsqu'il le faut; à bon escient). « En matière de générosité verbale, dit Nabokov à propos de l'usage de la métaphore par Proust, c'est un véritable Père Noël. » Chez Proust, poursuit-il, « conversations et descriptions s'entremêlent, créant une nouvelle unité où fleur et insecte appartiennent à un seul et même arbre en fleurs. » Je pense alors à la peinture d'EkAT. Aux remarques de Christiane à ce sujet et à propos de ses propres créations graphiques. Et je retourne illico  à Nabokov : celui-ci souligne avec tact une façon de déplier l'image comme un éventail, procédé caractéristiquement proustien. Prenons « le » personnage. Proust, selon Nabokov, l'appréhende comme une personnalité connue de façon comparative seulement, jamais de façon absolue. Aussi, « au lieu de le hacher menu (façon Joyce avec Ulysse), il nous montre tel personnage à travers l'idée que d'autres personnages se font de ce personnage. Et il espère, après avoir donné une série de ces prismes et de ces reflets, les combiner pour en faire une réalité artistique. » Bien sûr, Nabokov évoque –avec une infinie douceur, pas comme un chirurgien de l’Université ou un critique littéraire armé de sourds couteaux revanchards -, la madeleine, le baiser de maman, Combray, la flèche pourpre, la crème au chocolat, Méséglise, Vinteuil, Léonie, la jalousie –qui éclatera beaucoup plus loin avec Albertine, Guermantes, les cattleyas… Mais il ne brille jamais aussi intensément que lorsqu’il parle de cette notion du temps incorporé, de ce quelque chose de plus que la mémoire. « Un bouquet de sensations dans le présent et la vision d’un événement ou d’une sensation dans le passé, voilà où la sensation et la mémoire se rejoignent, où le temps perdu se retrouve. » Chef d’œuvre, vous dis-je!

    Con el viento, peinture d'EkAT. www.ekat.fr

     

  • JULIEN GRACQ A 100 ANS

    Roland Allard_VU.jpgIl n’aimait guère les anniversaires et les commémorations. Il n’aurait sans doute pas aimé qu’on célèbre le centenaire de sa naissance, ce 27 juillet*. Ca tombe bien, personne, ou presque, ne pensera à le faire. Les aficionados de cet auteur monumental, qui sont a priori respectueux de son éthique de l’effacement (celle de l’écrivain derrière son œuvre –seule habilitée à le représenter), seront contents. Car, célébrer Gracq c’est continuer de le lire. Et donner envie de le lire, à ceux qui ont la chance de ne pas connaître encore la prose somptueuse d’un des plus grands stylistes, romanciers et essayistes de la littérature de tous les temps. Faites passer.

    *Il a disparu le 22 décembre 2007.  Voici ce que je donnais à Libé juste après sa mort :

    http://www.liberation.fr/tribune/010170942-mes-journees-chez-julien-gracq

     


    Photo : Roland Allard / Vu.

     

    P1261849D1307626G_apx_470__w_presseocean_.jpgJ'ajoute, ce 27 juillet, une info que je viens de découvrir : voir le lien ci-dessous avec un blog (recommandable) qui annonce une série de festivités (théâtre, lectures...) à l'occasion de ce centenaire.

    Il suffit de cliquer pour obtenir le programme. http://liratouva2.blogspot.com/2010/07/centenaire-de-julien-gracq-ne-le-27.html

     

    Photo : avec Nora Mitrani (sa compagne autour des années 1958) et André-Pieyre de Mandiargues à Venise. Source : Presse-Océan.

     

    Robert Pinget : « Il me semble que lorsqu'on est attiré par un écrivain, ce n'est pas sa biographie qui intéresse. Je m'étonne toujours qu'on aborde un écrivain avec des questions qui n'ont rien à voir, ou peu à voir, avec son œuvre. Je n'ai pas de vie autre que celle d'écrire. Mon existence est dans mes livres… »

    Charles Dantzig : « Pourquoi le public lit-il des biographies d'écrivains ? Pour comprendre le mystère, sans doute, pour éviter de lire les livres peut-être. Curieuse paresse, curieuse modestie (...) Ce qu'on sait d'un écrivain cache ce qu'on en lit. »

    A Jérôme Garcin, qui lui demandait pourquoi il ne publiait guère depuis des années, Julien Gracq eut cette réponse admirable : la vérité, c'est que je redoute le livre de trop.

     

    Bifurquer

    Par ailleurs, je me dois d'informer que, parmi les nombreux commentaires à cette note, il est également question de peinture (EkAT) et de poésie (René CHAR). Allez-y voir!

  • EkAT

     

    IMG_2741 - Copie.jpg

    (1) Les charmes, huile sur toile, 162x114

    IMG_2746 - Copie.JPG
    (2) Le merle, huile sur toile, 130x130

    IMG_2749.jpg
    (3) Au jardin, huile sur toile, 195x98.

    Voici trois créations parmi les plus récentes d'EkAT, www.ekat.fr . Des femmes presque nues, très belles, mélancoliques. Elles portent une fêlure en elles, elles sont sensuelles et végétales, ce sont des huiles sur toiles auxquelles l'artiste ajoute du bitume, de la cendre, des pigments divers et qui, par couches ou par palimpseste, ont chacune une histoire dense, parfois proche du retournement.

  • Un balcon...

    Voici le début du film de Michel Mitrani, adapté du récit de Julien Gracq, où l'on voit donc le départ de l'aspirant Grange de la gare de Charleville, son arrivée à celle de Monthermé (Moriarmé dans le roman), à travers la forêt des Ardennes, puis celle de la maison des Falizes...

    Via le fameux balcon en forêt depuis lequel la Meuse, autour des forêts qui environnent Monthermé, dessine un fer à cheval...

    http://www.ina.fr/fictions-et-animations/fictions-historiques/video/CPB80056069/un-balcon-en-foret.fr.html

  • Tao

    Le Vrai toujoursCOUV_WEB-d962a.jpg

    Est ce qui naît

    d’entre nous

    Et qui sans nous

    ne serait pas.

     

    Né d’entre nous

    Selon le Souffle

    du pur échange

    Le Vrai toujours

    Est ce qui tremble

    Entre frayeur et appel

     

    Entre regard et silence.

     

    --------------------------------

    Sur le tard, je n’aime que la quiétude.
    Loin de mon esprit la vanité des échanges.

    Dénué de ressources, il me reste la joie

    De hanter encore ma forêt ancienne.

    Wang Wei.

     

    (en lisant François Cheng, écrivain et calligraphe chinois d'expression française).

  • Moriarmé (Un balcon en forêt)

    IMG_2225.JPGJe pose cette photo, que j'ai prise dans la forêt des Ardennes, à la faveur d'un reportage récent sur Rimbaud paru dans Le Nouvel Observateur (lire ici à la date du 8 avril 10 et à celle du 25 mars 10), car elle figure la Meuse en fer à cheval au village de Monthermé, et que c'est précisément ce paysage qui servit de décor à Julien Gracq pour planter celui de son roman Un balcon en forêt. Je me demande surtout comment j'ai pu oublier cela lorsque je me trouvais derrière l'objectif. Etait-ce à cause de Rimbaud? - Non, je pensais aussi aux premières pages du Balcon. Je m'étonne. Du coup, l'émotion monte en moi. Rimbaud, Gracq. La forêt profonde et ses sangliers sombres et furtifs. Me reviennent le souvenir de l'aspirant Grange -personnage principal du Balcon- embarqué dans la drôle de guerre, celui -central, comme souvent dans l'oeuvre de J.G.-, de l'attente (voir à ce sujet le film que Michel Mitrani tira du roman en 1979), et le personnage si sensuel de Mona, qui montait le long de lui (Grange) comme un petit espalier... Mais je reprends plutôt le somptueux poème en prose intitulé La sieste en Flandre hollandaise (dans Liberté grande), et je pense au premier colloque posthume sur Gracq qui vient de se tenir à Paris -soit aux discours certes profonds, intelligents et intéressants des intervenants, mais malheureusement empreints de scalpels et de carbone 14 littéraires. Au lieu de quoi, je choisis comme toujours de retourner au mot, à la poésie, à la sensation; soit à la marque de fabrique Gracq. Je lirai aussi les poèmes de Rose au coeur violet, de Nora Mitrani, qui fut sans doute (mais comment vraiment savoir? Et est-il nécessaire de le savoir?) le grand amour de Julien Gracq jusqu'à la mort de celle-ci en 1961. Et, dans la foulée je reprendrai Jünger (Sur les falaises de marbre) et Buzzati (Le désert des Tartares) -car quand me revient, régulièrement d'ailleurs, une bouffée de Gracq, autrement dit une fringale semblable à celle que l'on peut ressentir pour un jambon-beurre avec un demi demandés dans une urgence gourmande-, une sorte de boulimie pointe, qui me fait amasser plusieurs piles de livres autour de moi comme une sorte de nid vite construit, et dans lequel je puise à l'envi, rassuré. En picorant, en feuilletant, cherchant une annotation seulement, une page là, un truc ici, la jouissance commence à opérer. Cela s'appelle le plaisir de lire. Simplement. Il s'apparente à l'ivresse. Une ivresse douce et calme, silencieuse et toute intérieure. Une ivresse qui propulse, car le ou les voyages que l'on y fait sont les plus lointains et les plus précieux. Ils ressemblent à l'imaginaire de l'enfance que l'on devine dans le regard émerveillé d'un gamin au sortir de la lecture d'un conte faite par l'un de ses parents. Surtout s'il s'agit d'une  (énième) relecture, car comme l'enfant, nous aimons retourner à nos impressions premières que nous avons pris soin de consigner. Nous aimons passionnément reconnaître. Ces voyages-là ressemblent aussi au souvenir de nos rêves les plus enfouis, les plus éloignés, les plus ingénus  -les plus merveilleux en somme. Et je comprends d'autant mieux l'absence de virgule dans le titre d'un des essais les plus fameux de Gracq : En lisant en écrivant. Car les deux activités sont radicalement indissolubles, comme paraît inséparable un couple qui fait l'amour, en dépit de l'horizon de ses jouissances.

  • Je retrouve un papier écrit pour Men's Health

    JAMES DEAN

    Vingt-cinq ans. Trois films. Deux pièces. Une Porsche 550 Spyder blanche, baptisée « Little Bastard ». A 160 km/h. Un 30 septembre 1955. Un destin. Un accident. Mortel, l’accident. Une légende est née.

    James Byron Dean a fait un jeune et beau cadavre. «Vivez jeune, mourez jeune et soyez un beau cadavre », se plaisait-il à répéter, reprenant ainsi une réplique d’un film de Nicholas Ray. C’est comme cela que, sans le savoir, lorsqu’on s’est appelé James Dean, on enfante un mythe dans lequel une jeunesse américaine s’est aussitôt reconnue. Cinquante-cinq ans après, le mythe perdure et a gagné depuis longtemps la jeunesse universelle. On ne compte plus les milliers de fan-clubs, les centaines de sites qui sont consacrés à James Dean, ni les dizaines de milliers de visiteurs annuels (pilleurs, au début) de sa tombe toute simple du cimetière de Fairmount, Indiana.

    index.jpgIl a la peau dure, ce mythe. Aussi dure que la peau de Jimmy l’écorché était fine. Le prince inconsolé par la disparition de sa mère alors qu’il n’avait que neuf ans, vivra toutes les expériences possibles de la vie en homme pressé, boulimique, libre, provocateur ; suicidaire. « La nuit, je sortais en cachette de chez mon oncle et j’allais pleurer sur sa tombe : maman, pourquoi m’as-tu laissé ? Dis, pourquoi m’as-tu abandonné ? J’ai besoin de toi ». La blessure restera ouverte.

    « La Fureur de vivre », titre de l’un de ses plus fameux films, comme celle de mourir à pleine vitesse, a sculpté une icône qu’Hollywood n’aura pas eu le temps de broyer. C’est à un carrefour californien on ne peut plus banal, situé à Cholame, au croisement de la highway 41 et de la US 466, sur la route qui le conduisait à Salinas pour une compétition automobile, que ses fureurs disparurent. Et c’est sur le volant de sa Porsche qui portait le numéro 130 que James a fracassé son beau corps de jeune premier, vers 17h45 ce jour-là. Sun Dean…

    Il est né un 8 février. 1931. Dans un coin de campagne de l’Indiana ; à Marion. Fils de Winton et Mildred Dean, James Byron (baptisé ainsi en mémoire du poète dandy), a grandi dans un paysage bucolique et sans histoires, parmi les vaches, les cochons et les poèmes d’Edgar Poe. Cela forme un jeune homme myope à lunettes, un rien chétif, raillé par ses copains d’école les plus bourrus. Ils sont nombreux dans le patelin qu’il quittera vite, pour aller tenter sa chance à New York. Non sans être passé avant par la Californie, le Santa Monica College Junior et la prestigieuse Université de Californie de Los Angeles (UCLA). « Pendant des années, je me suis entraîné à jouer Hamlet au milieu d’un champ de blé dans l’Indiana », dira-t-il.

    images.jpgTrès tôt, Jimmy a su. Il a su qu’il lui fallait s’exprimer avec le corps et la parole. Le théâtre autant que les sports casse-cou lui confirmeront son intuition. Sûr de lui, il n’aura de cesse de forger son esprit et son allure, ingurgitant les lectures, se donnant à pleins poumons dans la déclamation de pièces de théâtre, et prenant goût, déjà, à la vitesse sous toutes ses formes. « Je n’ai même pas envie d’être seulement le meilleur. Je veux devenir si grand que les autres n’arriveront pas à m’atteindre. Ce n’est pas pour prouver quoi que ce soit, c’est pour arriver là où on doit arriver quand on consacre toute sa vie et tout son être à une seule et même chose ».

    Jamais à l’heure, plutôt très en retard à ses rendez-vous, que ce fut avec Elia Kazan pour corriger un plan ou une scène, ou bien avec Liz Taylor, qui songea à divorcer pour lui, ou encore Ursula Andress –entre autres starlettes qui chavirèrent -, sa nonchalance procéda très vite de ce style propre, nouveau à l’aube des années cinquante aux USA. C’est l’image d’un beau gosse aux lèvres boudeuses et au regard mélancolique, éternellement vêtu d’un jean déchiré aux genoux (avant-garde !), d’un tee-shirt blanc ras de cou, de mocassins approximatifs et toujours maculés de la graisse de sa Triumph 500. Ce monstre fut la préférée des sept motos qu’il possédât (dont une Sarolea Typhon) et usa jusqu’à les exténuer. La Triumph, il la rangeait insolemment jusque dans les coulisses des studios d’Hollywood, ou celles des théâtres où il se produisit avec un prodigieux talent qui forçait immédiatement le respect des vieux briscards les plus retors et les plus exigeants de la profession.

    Au volant de sa première MG 53 rouge décapotable, il était aussi fou qu’en deux roues, dans les avenues de NYC, sur les hauteurs sinueuses de 2images.jpgMullholand Drive, ou sur toutes les autoroutes qu’il empruntait la nuit, pour la seule ivresse de lancer à fond les chevaux vapeur et sa voix. Jusqu’à l’extinction. « La famille Dean vient de s’agrandir. Je viens d’acheter une MG 53 rouge. Mon sexe s’évade dans les courbes pleines, les descentes vertigineuses, les embouteillages… Tu as de la concurrence. Ma moto, ma MG. Ca marche entre nous, ma chérie… », écrit-il, désinvolte, à une fille.

    No limit Jimmy.

    Il ne roulait pas seulement pour le plaisir de la vitesse mais aussi pour celui de la compétition. Avec talent, il remporta des courses automobiles, notamment une célèbre, à Palm Springs en mars 1955 (organisée par le Californian Sports Car Club) : il y rafla la première place. La course à laquelle il se rendait, à Salinas, Californie, le jour de sa mort, était un nouveau grand challenge pour « Little Bastard » et Jimmy.


    Il buvait beaucoup. Trop. Etait souvent saoul, et devenait alors agressif, violent avec ses nombreuses conquêtes. Pourtant, nous savons qu’il ne supportait pas l’alcool. Il buvait quand même. Il avalait aussi des litres de café. Et fumait. Chesterfield sur Chesterfield. Destroy Jimmy.

    Fulgurant. Tel était James Dean, qui eut une carrière concentrée sur quatre années menées à un rythme d’enfer , à côté de laquelle un Gérard Philippe pour les planches, et un Paul Morand pour la vitesse, font figure d’enfants sages.

    3images.jpgA l’instar d’un Albert Camus qui « ne se sentait jamais aussi bien que sur un stade de foot ou sur les planches », James Dean confia : « Le seul moment où je me se sens réellement moi-même, c’est lorsque je suis sur un circuit (automobile) ». Cela ne l’empêcha pas d’entrer dans la peau de ses personnages, que ce fut son propre rôle -guidon, volant ou rênes de cheval bien en mains-, ou dans des rôles d’emprunt. Dans la peau de Frankenstein, pour « Autant en emporte le vaurien », une pièce qu’il bricola au lycée, qui subjugua les parents d’élèves et médusa les profs réunis.

    Dans celle de Bachir, le jeune valet arabe et homosexuel de « L’Immoraliste », de Gide, qu’il campa au prestigieux Royal Theater de New York.

    Celle de Jim Starck, l’adolescent révolté de « La Fureur de vivre », au cinéma, ou encore celle de Caleb Trask –le tendre insurgé , modeste employé qui finira roi du pétrole et alcoolique-, dans « A l’Est d’Eden » (d’après le roman de John Steinbeck).
    Dans la peau de Jett Rink enfin, l’ambitieux désespéré de « Géant », son film posthume (d’après l’œuvre d’Edna Ferber).

    La sexualité de James Dean était double. Il a collectionné les femmes, il n’a connu l’amour qu’une seule vraie fois, avec l’actrice italienne Pier Angeli. Il a approché intimement nombre de vedettes comme Ursula Andress, mais il a aussi eu un certain nombre d’aventures homosexuelles. Avec son premier maître ès théâtre, d’abord, James DeWeerd.

    N’invoque-t-il pas son homosexualité (intox ?) et son objection de conscience en avril 1950 pour échapper à la conscription massive de l’US Army pour la guerre de Corée ?

    On lui connaîtra des conquêtes masculines au cours de ses folles années new-yorkaises , à une époque où il dévore tout : les jolies filles, les tragédies de Shakespeare, les textes enflammés de Tennessee Williams, la danse, l’hypnose, le saut en parachute, la théologie. Les beaux mecs itou.

    Certains célèbres dans le mundillo hollywoodien.

    Une curiosité dans le chapelet de ses passions est la tauromachie. Il fut très tôt initié par son gourou DeWeerd, avec les films de corridas, que celui-ci avait tournés en 16 m/m amateur à Santa Fe, Tijuana et Mexico.

    Jimmy devient aficionado au monde des taureaux de combat, davantage pour la chorégraphie du corps à corps du torero avec le toro et le goût de la mort (un mot qu’il souligne chaque fois qu’il apparaît dans les innombrables livres qu’il dévore), que pour le fauve combattu.

    Impatient de crever le grand écran, il envisagera un moment de tenter sa chance comme torero à Mexico.

    Il sera envoûté par un livre, « Matador », de Barnaby Conrad, qui relate l’ultime défi lancé par un vieux torero fatigué, à un plus jeune que lui, parce qu’il est sûr de mourir en le faisant.

    images4.jpgBavard, James Dean avait deux sujets de conversation favoris dont il soûlait ses auditeurs : les courses de moto et la corrida. Son appartement de la 68ème Rue Ouest, à New-York, avait les murs tapissés d’affiches de corridas, de capes et de cornes, et mangés par le bas par des piles de disques de musique africaine, afro-cubaine, de jazz, de Berlioz et Tchaïkovsky, et de livres bien sûr (Kafka, Lawrence, Baudelaire, Hemingway, Cocteau, Rimbaud et Verlaine…, Saint-Exupéry).

    Rêvant de Picasso et de Miro, il voulait aller à Paris, et il toréait « de salon », armé d’une cape rose, un manuel de tauromachie basique dans une main, comme le fit dans les années soixante-dix, le torero français Nimeño II, avec « Règles et secrets de la corrida », de Georges Lestié…

    Toujours Thanatos prenant parfois le pas sur Eros, ce goût du danger, de l’extrême, de l’expérience des limites ou, comme le dit si bien Edgar Morin, qui s’est intéressé en sociologue au mythe Dean (cité par Bertrand Meyer-Stabley, dans son admirable « James Dean ») : « Finalement, l ‘adulte des sociétés bureaucratisées et embourgeoisées est celui qui accepte de vivre peu pour ne pas mourir beaucoup. Mai le secret de l’adolescence est que vivre, c’est l’impossibilité de vivre. James Dean a vécu cette contradiction et l’a authentifiée dans sa mort ».

    Jimmy aura vécu davantage et plus vite que la plupart de ses pairs. Il aura fait en un temps record ce que d’autres accomplissent au cours d’une existence parfois fastidieuse. Pressé comme une roquette, ce surdoué du septième art, tête brûlée de vingt-quatre ans et demi avait, à la fin de sa vie, l’ambition de dépasser son jeu d’acteur. Il prétendait déjà avoir prouvé au monde son talent en devenant réalisateur. Et son rêve d’enfant trop tôt orphelin de mère (puis de père), était d’adapter « Le Petit Prince ». Jimmy no comment.

    © L.M.


  • Sétif 45

    Pierre Nora : Il faut distinguer la Mémoire et l'Histoire.

    (La première est porteuse d'affect, l'autre de faits.)

    La repentance, l'empathie, bêler en choeur sans savoir, moutonner, ou bien hurler avec les loups... Tout cela suscite la honte. L'Etat français réprima durement une manifestation pacifique de nationalistes décidés à fêter la Victoire à leur manière, en arborant le drapeau algérien. Cela se passa dans les rues de Sétif, dans le Constantinois, le 8 mai 1945, jour de liesse mondiale. Quoi de plus naturel, en somme? L'humeur était au plus jamais ça et à l'éradication du mot racisme dans chaque esprit. Or, l'interdiction de hisser d'autres couleurs que celles du drapeau français faisant loi, le premier débordement dégénéra comme nous le savons. Surtout les jours suvants, dans d'autres zones sinistrement célèbres de la région de Constantine : Guelma et Kherrata. Et le film (si polémique et donc révélateur d'un passé qui ne passe pas et d'une mémoire que la France entendrait encore occulter) de Rachid Bouchareb, Hors-la-loi, que je n'ai pas encore vu, est d'emblée une fiction à mes yeux. Il est donc dispensé de la rigueur historique d'un documentaire. Toute polémique relève par conséquent, et intellectuellement parlant, de la subjectivité et du traitement artistique d'un événement inscrit dans le temps.

    Mais j'ai envie de rappeler que le même Etat français, policé, ne leva pas l'arme, ni le petit doigt, gardé sur la couture du treillis, pour défendre sa population civile dans les rues d'Oran, un certain 5 juillet 1962 lorsque les mêmes nationalistes, une guerre intestine plus tard, fortifiés par leur victoire, bravèrent outrageusement (aux yeux au moins du code de l'ONU) les règles d'une indépendance proclamée et donc d'une obligation de ranger les armes,  et se livrèrent à un massacre (toujours aussi peu connu) dans les rues d'Oran -et dont je suis, à mon corps défendant, un rescapé.

    Le coupable est le même, en dépit d'un bouleversement sociologique, car de 1945 à 1962, les données furent bien évidemment profondément modifiées. Nous sortions d'une guerre contre les nazis d'un côté. Nous sortions d'une autre -vraie- guerre, celle d'Algérie de l'autre. Mais il s'était passé 17 ans, dont 8 d'affrontements règlementaires, puis terroristes et enfin sauvages.

    Le FLN massacra par la suite les harkis, ses frères jugés collabos, lâchement abandonnés par ce même Etat français -alors qu'ils avaient servi (sous le Drapeau...), ces indigents Indigènes... De chair à canon aux premières lignes des combats les plus âpres du second conflit, comme celui de Cassino.

    La réalité est double : d'une part, l'Etat français a agi en aveugle sans mémoire, et sa couardise, tant à l'égard des harkis qu'à l'égard de ses propres ressortissants pieds-noirs, l'ont rendu infiniment, définitivement détestable. Notre méfiance permanente est désormais à son comble (et c'est pourquoi nous devons relire régulièrement Le Prince, de Machiavel).

    D'autre part les ferments nationalistes algériens n'ont démontré, sitôt proclamée l'Indépendance et dans les jours qui ont suivi le départ d'un million de Français, qu'ils étaient, déjà, définitivement immatures pour mener à bien une politique de réelle autonomie, fondée sur une idéologie empruntée au Grand Frère, mais assez peu importable; au demeurant...

    Est-ce le lot des populations insulaires comme celui des populations côtières, envahies par des civilisations diverses depuis l'invention de la communication des hommes d'un pays l'autre, à l'aube de l'humanité ?..

    Selon toute vraisemblance, cette tentative d'importation est aujourd'hui un échec avéré. Et il m'a été rapporté d'Oran, il y a quelques jours,  par l'une de mes deux soeurs, qui effectuait son premier retour aux origines (sur son lieu de naissance), que d'aucuns, toutes générations confondues, regrettaient encore le grand départ de juillet 1962.

    Comme quoi, le mot fraternité est à redéfinir dans Le Robert comme dans le Larousse, car il semble, parfois, correspondre à des valeurs solaires, camusiennes ai-je envie de risquer, qui ont l'intelligence de transcender les conflits les plus violents de l'Histoire. Même si Jules Roy avait au fond raison de préciser avec subtilité que : Là-bas, on était tous frères, rarement beaux-frères...

    Relire à ce propos les Chroniques algériennes qu'Albert Camus publia dans L'Echo d'Alger (reprises en folio/Essais).

    *

    Il nous faut penser aux barbares des invasions qui tuaient puis faisaient pénitence, la pénitence devenant tout à coup une technique qui permettait le meurtre. Sigmund Freud, préface aux Frères Karamazov, de Fédor Dostoïevski (folio)

  • Deux manuels fondamentaux

    Longtemps je me suis levé de bonne heure. Pour aller à la rencontre de l'aube. Et de la nature la plus sauvage possible. Pour être en contact avec ce qui subsiste de nature animale au fond de moi et qui fait battre mon coeur plus fort qu'à n'importe quel autre moment de la vie (à une exception près, que chacun vient de deviner). Croiser le regard d'un grand mammifère, tutoyer les oiseaux, approcher, toujours, me fondre, déjouer les ruses, devenir soi-même animal au point de pouvoir reléguer le Sioux au rayon Folklore, tenter de toucher un gros animal de la main -ce que je suis parvenu à faire, tout cela a toujours constitué l'une des plus grandes joies de mon existence, depuis l'âge de dix ans et des poussières. Pour parfaire mes connaissances, notamment celle des oiseaux, que je voulais sans faille, j'avais toujours avec moi un exemplaire en poche, puis dans la boîte à gants de la voiture et un autre au pied de mon lit, du "Peterson". J'ai nommé Le Guide des oiseaux de France et d'Europe, de R. Peterson, G. Mountfort, P.A.D. Hollom et P. Géroudet (éd. Delachaux et Niestlé). Ma bible (avec la poésie de Char dans le registre du mot et la prose de Gracq dans celui de la phrase). Puis, vers l'âge de quarante ans, j'ai commencé à m'intéresser de près à la psychologie de mes congénères directs, les êtres humains. Et au-delà des rencontres quotidiennes que nous faisons tous lorsque nous ne vivons pas sur le Mont Athos, rencontres devenues plus récurrentes car le cours de ma vie m'obligea à fréquenter avec moins d'assiduité que je l'eus voulu, et le monde animal et le Sauvage dans son entier, j'ai trouvé un manuel à mes yeux indépassable de la psychologie humaine : A la recherche du temps perdu. Car tout est dans Proust, s'agissant des sentiments. Absolument tout. La magie opère chaque fois que j'ouvre n'importe lequel des trois volumes, déjà usés, de ma Recherche en Pléiade, par bonheur dispensés du roboratif attirail critique dont les éditions postérieures à la mienne ont été plombées jusqu'au grotesque. (Je ne redirai jamais assez que l'Université a partie liée avec la chirurgie et son manque singulier, voire affligeant, de poésie). Ainsi, d'une page l'autre, toujours au hasard -à l'instar du feuilletage qui convient au Journal de Jules Renard, j'affine chaque jour davantage ma connaissance de ce drôle d'oiseau qu'est l'homme lorsqu'il est en société, en picorant seulement Proust à la manière d'une poule (suivant en cela un précepte de lecture indiqué par Montaigne). Et si le Peterson ne m'a pas quitté, je ne l'ouvre plus guère car je pense le connaître par coeur, sans forfanterie. Le second manuel cité m'est un bréviaire, un viatique, une source de plaisir aussi précieuse à mes yeux de néophyte du sujet, encore, que peuvent l'être le blanc du givre et le bleu du ciel, un matin de novembre, afin qu'une aube devienne un chef d'oeuvre, pour peu qu'un bouquet d'oiseaux ou un sanglier solitaire jaillissent devant moi, surpris.

  • Le dernier roi d'Angkor

    images.jpgJean-Luc Coatalem apparaît comme l'un des écrivains français dont la prose chaloupée, dense, précieuse sans être emphatique, est l'une des plus somptueuses d'aujourd'hui. Son dernier roman, Le dernier roi d'Angkor (Grasset) est un bonheur d'écriture. Coatalem écrit avec tact et avec coeur. Sa phrase, racée, musclée, est féline dans sa retenue et dans sa précision. Ses images fortes comme du rhum le matin, cinglent l'idée de leur caresse. Comme certains vins, son style est droit et bouleversant à la fois. L'histoire, ample et profonde, est celle de la quête de soi à travers celle d'un presque frère, surnommé Bouk, Cambodgien énigmatique, orphelin peut-être, prince? Un être de mystères en tout cas, qui partagea la vie d'une famille française (flanquée d'un chien nommé Mozart) avant de s'évanouir dans l'espace et puis dans le temps. Le narrateur, hanté par la présence-absence de cet ami d'enfance si taiseux, partira sur ses traces, comme un Tintin reporter, de Viroflay aux ruines khmers. Afin de tenter d'en finir avec une évidente fascination mêlée de crainte. Coatalem nous conte au passage quelques aventures amoureuses avec la dextérité d'un Roger Nimier ourlé de la prose poétique d'un Paul Théroux. Il a le talent pour ça. Voir Il faut se quitter déjà (lire ici, à la date du 22 décembre 2007). La rencontre avec Bouk aura lieu, mais nous tairons bien sûr de quelle manière. Et nous voulons croire que ce fut peut-être une rencontre du narrateur avec son jumeau astral...  Coatalem n'abat-il pas une carte maîtresse en citant Victor Segalen, en exergue de ce beau roman : On fit comme toujours un voyage au loin de ce qui n'était qu'un voyage au fond de soi.

  • Saber Mansouri et la confiscation de l'islam

    Chauves, lisez Mansouri : vos cheveux repousseront!

    9782742791330.jpgSaber Mansouri récidive. Après La Démocratie athénienne, une affaire d’oisifs ? (André Versaille) –lire ici même à la date du 15 avril dernier, voici L’Islam confisqué, manifeste pour un sujet libéré (Sindbad). Cet essai remet les pendules à l’heure et part posément en guerre contre le mal le plus banalisé du monde depuis l’aube de l’humanité : le préjugé. Le vite dit. Le caricatural. La confusion intellectuelle originelle. Sujet : l’islam. Auteur : un helléniste certes, mais d’abord un « immigré arabe choisi » (ainsi se présente-t-il). Cet intellectuel tunisien désormais inféodé à Saint-Germain-des-Prés, qui enseigne à l'Ecole pratique des hautes études, nous dit son agacement à propos de l’agglomération des genres, de l’auberge espagnole qu’est devenue le mot islam, et du mélange du religieux et du politique, surtout. Le sacré et le profane, le spirituel et le temporel, Dieu et ses représentants sur terre… Bref : il est ici question de la vision globalisante de l’islam comme d'une horrible théocratie qui brouille (c'est le moins qu'on puisse dire) la vision nécessairement claire des choses importantes du monde actuel. Et des dangers redoutables que cela engendre quotidiennement, dans la perception, dans la conscience, dans le discours et aussi dans les faits. Le racisme ordinaire comme le lynchage médiatique en sont deux exemples. Car le nœud du problème est là : l’islam désigne aussitôt dans l’inconscient collectif occidental, le terrorisme au nom du religieux. Or la réalité est infiniment plus complexe. L’historien juge malhonnête, partial, d’invoquer le fanatisme catholique pour tenter de justifier l’intégrisme musulman. L’essayiste ne cède jamais à la facilité ni aux travers pratiques trop souvent croisés dans de nombreux ouvrages. Chercher les origines du problème dans les textes originels, c’est faire fausse route, dit par ailleurs Saber Mansouri. Il explique les représentations de l’islam et ses réalités au fil de l’espace-temps. Car le monde musulman, ce sont quinze siècles que l’on ne peut résumer à Ben Laden et à la burqa. Mansouri cite Mahmoud Darwich : « L’Histoire ne peut se réduire à une compensation de la géographie perdue. » Il combat l'emprise du théologico-politique. Et revient aux fondamentaux, en historien scrupuleux qui se méfie des discours hâtifs d’une « littérature journalistique » bâcleuse et speedée, comme des « orientalistes de bureau » qu’il déteste cordialement. Il effectue le voyage permanent entre l’hier et l’aujourd’hui sans être bêtement comparatiste (le monde « arabo-musulman » de 2010 n’est pas celui des Mille et une nuits), évite les pièges tentateurs que sont : l’anachronisme, le passéisme (nous fûmes), le victimisme (ils sont les responsables de notre malheur présent), ainsi que le complot (on complote contre nous). Autrement dit l’attirail paranoïaque sociologique que la dictature de l’image et sa médiocrité gluante nous donnent à bouffer à longueur de temps et à largeur d’écran.  Il s'agit, on l'aura compris, d'un traité intelligent sur un sujet trop souvent mal traité. Ainsi Saber Mansouri s’attache-t-il à chaque page de son brillant essai, à « rendre présent l’islam comme objet d’étude et d’analyse. » Il illustre son propos de faits réels récents : l’affaire des caricatures parues dans un journal danois en 2005 (qui fut d’emblée politique et qui illustre la confusion fulgurante et donc dangereuse, du religieux et de l’idéologique). La place et le rôle de l’image dans la culture islamique (il rappelle, citant Julien Gracq, que les grandes religions monothéistes ont jeté l’Image au feu et n’ont gardé que le Livre). L’arrivée du Hamas au pouvoir et la récurrence de la question palestinienne (avec une terrible réalité : une autorité politique divisée entre deux frères ennemis ; Hamas et Fatah). Le 11 septembre (et les Croisades selon Bush, ou « le terrorisme comme carrière de l’empire américain»). Le concept fourre-tout de Grand Moyen-Orient. « L’introuvable démocratie en terres d’islam. » Le pitoyable débat sur l’identité nationale, enfin. Non sans avoir recours à deux pensées philosophiques arabes lumineuses et d’une finesse intemporelle : Ibn Rushd (Averroès) et Ibn-Kaldûn. Car le refrain de Mansouri est une forme de rappel à la conscience : de quel islam parlons-nous lorsque nous l’évoquons ? Et comment s’opère (par exemple) le glissement d’une pratique privée et pacifiée d’une religion vers un « islam belliqueux » et guerrier : le jihad armé ?.. L’auteur n’oublie pas non plus de souligner l’évidence selon laquelle le kamikaze est « un perdant radical », en dépit des promesses paradisiaques de nombreuses vierges… Et le concept (en guise de corollaire) de « la haine de soi » lequel, loin d'être réducteur, explique peut-être l'acte terroriste dans sa fondamentalité surréelle. Sans empathie exagérée, Mansouri –adepte de « la patience raisonnée » et de « la distance critique »-, n’oublie pas non plus, en lecteur de Jacques Derrida (qui disait qu’on ne compte pas les morts de la même façon d’un bout à l’autre du monde), d’évoquer « le détournement des malheurs » : nul ne s’offusque plus du deuil quotidien irakien, n’est-ce pas? La banalisation, non plus du mal (thème cher à Hannah Arendt), mais de sa représentation, est un monstre glacé. Si Saber Mansouri, disciple du grand humaniste Pierre Vidal-Naquet dont il fut l’élève, invoque volontiers Voltaire en s'en remettant presque à la clairvoyance et à l’actualité de sa pensée, il m’est apparu, en lisant L’Islam confisqué, que son auteur avait des accents elluliens (je fus l’élève de Jacques Ellul), notamment à propos de la question philosophique sur l’attribut de « meilleur » dont on affuble certains imams… Mais qui lit encore Ellul aujourd’hui ?..

    En attendant, lisez Mansouri. Et ne vous faites pas de cheveux !..

  • Callcut, vin singulier

    éimages.jpgChristian Authier, auteur Stock/La Bleue, dont J'ai Lu vient de reprendre les deux premiers romans : Enterrement de vie de garçon et Les liens défaits, publie un texte très court, une sorte de tranche de jambon -mais c'est du pata negra, piqué par deux agrafes, publié aux éditions du Sandre à Paris, intitulé Callcut. Sous-titre : Boire pour se souvenir (au lieu de l'attendu boire pour oublier). Oun biyou!
    Il y est question d'une rencontre avec un vin exceptionnel, ourdi comme un complot plus que fabriqué (vinifié?) , par un taiseux poète , Eric Callcut, qui débouchait ses flacons sur un parking, à l'ombre de tout, surtout des gens du milieu. Son Picrate devint un nom de code. Entre initiés capables de s'émouvoir devant un vin au goût de raisin, un vin naturel (si cela a encore un sens), un vin vrai. Un vin comme on les aime, les guette, les traque... Authier dit que c'est un vin sauvage, irréductible, émouvant, artiste... Et le Callcut, une fois évanoui, disparu, pffuit (l'enquête continue), devient -via Authier-, un poème au déjanté qui rassemble et magnifie, une ode au je-ne-sais-quoi du presque-rien qui fait tout, le récit humble d'une rencontre presque amoureuse, le portrait dévisagé d'un rivage emblématique de l'amitié, et j'y vois aussi le goût naturel de Chrisitian Authier pour le disparu qui ne passe pas. Le garçon possède, il est vrai, le talent de dire avec justesse et délicatesse la trace, l'ombre, cette poussière qui décante au fond du coeur. L'usage de la métaphore avec ce picrate là n'en devient que plus forte.

    "Seulement, le tout-venant a été piraté par les mômes.
    Qu'est-ce qu'on fait? On se risque sur le bizarre?
    "
    Michel Audiard, Les Tontons flingueurs.

    Citation reprise en quatrième de couverture du petit livre.

  • Dans L'OBS paru hier

    Deux idées de randos données à TéléParisObs paru cette semaine. Une dans les Pyrénées, l'autre à Procida. Extraits.

    Randonnées à Procida

    Le Golfe de Naples offre trois îles au voyageur. Ischia, Capri et Procida. La plus petite n’est pas la moins charmante.

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    Capri est l’île de la Grotta Azzura, celle de la villa de Malaparte qui servit au tournage au Mépris de Godard et l’île luxueuse de la Jet Set internationale. Ischia est grande, ses plages nombreuses et certaines criques encore préservées, mais son port d’arrivée a été livré en pâture au tourisme de masse. Procida, dont l’architecture singulière des maisons de pêcheurs bigarrées vaut déjà le voyage, ignore le tourisme. C’est une île qui vit réellement, sur 4 km2 à peine et qui grouille de ses 10 000 habitants. Ils sont pêcheurs, petits commerçants, artisans, ou bien prennent le premier bateau du matin pour gagner leur pizza quotidienne à Naples et reviennent avec celui du soir. La traversée est d’une demi-heure avec le rapide et d’une heure avec le lent. Les Napolitains sont d’ailleurs nombreux à posséder une maison de pêcheur sur l’île, ou bien à venir déjeuner ou dîner d’un coup de hors-bord, dans les restaurants de Procida, surtout sur le splendide petit port de pêche de Corricella. À Procida, on se fiche donc du tourisme. Nul ne souhaite vendre son île ou hameçonner le voyageur. Procida n’est jamais fardée. Loin de la fourmilière napolitaine, l’île est marquée par la nature, la littérature et le cinéma. La littérature, c’est d’abord Graziella, bref et faible roman (folio) de Lamartine. Le poète eut une idylle avec jeune fille de l’île, promit à sa dulcinée de revenir, lorsqu’il dût repartir. Il ne tint pas sa promesse et Graziella mourut d’amour. Elsa Morante écrivit ici un grand roman L’île d’Arturo. L’intrigue, plantée sur l’île, est un hymne au monde insouciant et sauvage de l’enfance et de l’adolescence. Le lire ou le relire (folio) sur l’une des plages de l’île, au bout d’une balade à pied sur les chemins, peut virer à l’enchantement. Car comme Arturo est beau, Procida est belle et rebelle, peuplée d’anciens marins, de petits armateurs, de vieux qui rafistolent leurs filets, de femmes qui vendent leurs gros citrons difformes –la spécialité de l’île, avec le limoncello dont il est issu. Procida produit par ailleurs un vin blanc sec et humble, toujours « de la casa », peu titré, que l’on boit à chaque terrasse...

    © L.M. (la suite en kiosque).

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    Rando familiale au cœur de « L’Eden des Pyrénées »

    Cap sur le lac Suyen, en Val d’Azun, aux portes du Parc National.

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    8 heures. Barrage du Tech. L’heure idéale pour laisser sa voiture à proximité de la Maison du Parc National des Pyrénées. Le paisible lac du Tech, accessible par la route, au-delà d’Arrens-Marsous, est un éternel assoupi. Le brouillard empêche de d’envisager une randonnée de difficulté moyenne jusqu’au splendide lac Migouélou. Les semelles Vibram ne souffriront pas ce matin. L’arc onctueux du barrage adoucit l’espace. Un vautour fauve sort de la brume, à une vingtaine de mètres au-dessus de notre tête et vient se poser à flanc de falaise, juste devant le barrage qui vrombit. Altitude modeste : 1200 m. Nous sommes dans un sanctuaire : à l’entrée du Parc, au carrefour des vallons de Bouleste, de Poueylaïn et du Plan d’Aste. En vallée d’Arrens, en Val d’Azun, en Lavedan, en Bigorre. Dans les Hautes-Pyrénées enfin. Le mythique refuge Ledormeur est à deux heures de marche à peine. Cap sur le Suyen et la cascade de Doumblas pour une randonnée familiale.

    Devant nous, se dresse le premier « 3000 » en venant de l’océan. C’est le Balaïtous. 3144 m. En 1864, Charles Packe, montagnard célèbre, atteint son sommet et pense être le premier à le faire. Hélas !.. Un cairn (petit tas de cailloux faisant office de balise sur les sentiers de randonnée) témoigne d’une précédente ascension. Ce sont les géodésiens Peytier et Hosard, chargés en 1825 de tracer les premières cartes de cette zone pyrénéenne, qui ont gravi le sommet, aidés des montagnards et des chasseurs de la vallée voisine. Le grand pyrénéiste Henry Russell appellera plus tard le Balaïtous « le Cervin des Pyrénées ». Comme s’il fallait à chaque 3000 d’ici d’avoir le mérite d’être comparé à un sommet alpin ! Par beau temps, nous sommes cernés de merveilles pointues : les cols du Gabizos, de l’Aubisque, du Soulor, des Spandelles et par le Pic du Midi de Bigorre. Sentiment d’être invité au banquet des Splendides.

    Existe-t-il pente plus douce que celle qui touche le lac du Tech ? La forêt de sapins s’arrête, comme retenue, laisse de basse mer, pour laisser place à une prairie où paissent les vaches. Puis ce sont des pêcheurs de truites qui poivrent le liseré du lac.

    Un lac d’altitude nous apprend la flore. Et la poésie botanique aussi : la joubarbe à toile d’araignée, l’iris et le lis des Pyrénées, l’aconit vénéneux, le chardon fausse-couline, la saxifrage faux-Aizoon, deviennent des sujets de conquête visuelle. Et sémantique, ou poétique.

    Ramond de Carbonnières, autre pyrénéiste fameux, eut le nez creux, sous la Terreur. Il s’enfuit de Paris le 10 août 1789 pour effectuer un voyage scientifique aux Pyrénées. Naturaliste, géologue, écrivain, il donna son nom à une fleur, la ramonde, ou ramondia. Et baptisa le Val d’Azun « Eden des Pyrénées ». Chercher la ramonde devient un nouveau but de randonnée...

    © L.M. (la suite en kiosque).

    Photos : © L.M.

  • Pourquoi je chassais (Ethnologie française)

    Attrapée sur le Web, cette analyse de mon livre Pourquoi tu chasses? Réponses à mes enfants (Bayard, 2000) à travers une étude d'ethnologie réalisée par un chercheur de Sciences Po Aix-en-Provence. Toutes les citations sont mentionnées avec l'abréviation "Ptc". L'article est paru dans la revue Ethnologie française en janvier 2004.

    http://www.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2004-1-page-41.htm

  • au rayon copinage

    mansouriathenescouvwebdef.jpgSaber Mansouri : Remettre l’Athénien et l’autre – esclave, affranchi, étranger, métèque, femme – au travail et au cœur du jeu politique de la démocratie athénienne classique est sans doute une idée scandaleuse aux yeux de Platon, et des historiens modernes fascinés par la voix philosophique atemporelle du Maître, celui qui rédigea La République, Les Lois et Le Banquet. Et pourquoi ?

    Longtemps considérés comme des sujets exclusivement non politiques (histoire économique, histoire du travail, représentations figurées), les artisans et les commerçants apparaissent dans cet ouvrage comme des sujets et des acteurs politiques. Athènes n’est certes pas une république d’artisans. Elle n’est pas non plus une république de commerçants, mais cette nuance ne doit pas négliger le fait que ces catégories sont concernées, voire impliquées dans la vie politique athénienne du IVe siècle. La notion d’homo politicus, chère à Max Weber, apparaît fragile pour qualifier le citoyen athénien.

    Tel est, en substance, le propos du livre de mon ami Saber Mansouri : La démocratie athénienne, une affaire d’oisifs ? Travail et participation politique  au IV ème siècle av. J.C., (André Versaille). Disciple de Pierre Vidal-Naquet, hélléniste, arabisant, Saber enseigne à l’Ecole pratique des hautes études. Le mois prochain, Actes Sud publiera également de lui L’Islam confisqué. À suivre.

    9782758802099.pngUn autre ami, Benoît Jeantet, publie Ne donnez pas à manger aux animaux au risque de modifier leur équilibre alimentaire (Atlantica). L’écriture de Jeantet crépite comme du feu de pin mêlé à du chêne. On dirait du Nougaro en ligne. Ca swingue à chaque page, car l’auteur jongle avec les mots. Ce saltimbanque de l’alphabet est un musicien et le stylo est son instrument. Sa phrase chante, rime et fait sens, et sous couvert de calembours à pleines fourches, Benoît nous dit cependant et surtout des choses fortes, des choses essentielles, intimes et indéfectibles. Le personnage du père, par exemple, de retour de la guerre d’Algérie, est flaulknérien, si je puis me permettre. (Et nous avons envie de goûter à son gâteau, lorsqu’il le sort du four…). Les descriptions sans concession pour la terre sans ânes de son enfance sont tendres comme le blé en herbe, et celles des personnages attachants comme le bûcheron Jocondo  Cantoni, dit Fernando tréss caféss, ou Arezki, sont touchantes et sèches comme un démarrage de Motobécane dans la brume du matin paysan. En plus, Jeantet a son style propre : ses phrases sont  les plus courtes du monde. Et même privées de verbe, elles contribuent à ce feu crépitant qui fait sa signature, en nous servant un coup à boire. Tchin, té!

  • Freud, Rimbaud, In treatment, Le Roi Lear, etc

    Une nouvelle photo de Rimbaud à trente ans, prise à Aden, vient d'être découverte. So what? En plus, elle n'est pas terrible, c'est un portrait de groupe (ci-dessous : le détail agrandi), et Arthur n'a pas l'allure du poète voyant que l'on préfère relire, mais plutôt les traits d'un Proust sortant de chez le coiffeur... L'image, toujours l'image...139860.jpg

    Onfray déboulonne la statue Freud dans son nouvel ouvrage, Le crépuscule d'une idole, l'affabulation freudienne (Grasset). 600 pages pour tuer le père de la psychanalyse. Freud n'aurait fait que projeter sa propre névrose en l'érigant en dogme et en tentant de l'imposer au monde. A la manière de saint Paul, qui aurait pu faire de sa secte une religion planétaire, à la faveur des facilités accordées pour faire prospérer ladite secte par l'empereur Constantin, qui s'enticha des thèses saint-pauliennes, pures projections, donc, de la propre névrose de leur auteur... On sent là le procédé d'Onfray. Et du coup, à la lecture seule de ses premiers détracteurs (Sylvain Courage dans L'Obs, Elisabeth Roudinesco dans Le Monde des Livres, sur Mediapart et ailleurs aussi, car la papesse du freudisme se déchaîne et semble vouloir la peau d'Onfray), je n'ai guère envie de me plonger imméditatement dans l'épais volume qui trône à côté de mon Mac -tandis que je me défends constamment de me laisser empêcher par d'autres jugements que le mien propre (mais je le ferai, bien vite quand même). Le préjugé, toujours le préjugé...

    Au sujet de la psychanalyse, connaissez-vous la série In treatment? On en devient vite accro. L'empathie opère, tant avec l'analyste (interprété par Gabriel Byrne) qu'avec ses patients, que l'on suit semaine après semaine, puisque nous participons de l'impossible voyeurisme par la magie de l'idée de cette série, soit aux séances!..

    Face à ces questions, car la série américaine, version d'une série originelle israélienne, Betipul, réalisée par Hagai Levi, passe en revue le catalogue de tous les poncifs de la psychanalyse, en particulier le sentiment de culpabilité et la mort symbolique du père, sans oublier les sujets  périphériques inévitables comme le coup de foudre de la patiente pour son analyste, mais justement cela permet de se remettre à jour et même de faire un point avec soi-même, je pense au Roi Lear, de Shakespeare. Et notamment à Cordélia, celle des trois filles du vieux roi qui résiste à l'aliénation de son désir dans celui du père, celle qui se tait, ne demande rien, tandis que ses deux soeurs deviennent de pitoyables et néanmoins talentueuses hypocrites lorsque le père annonce sa décision de partager son royaume en trois parts égales. Cordélia est dans l'être, jamais dans le paraître. Elle aimera son père devenu fou, quand ses soeurs l'auront trahi et humilié. Là, ce n'est pas My Kingdom for a horse! (Richard III) que nous entendons, mais : quelques mots d'amour, s'il vous plaît, en échange d'une part de mon royaume, afin d'assurer ma descendance. Lear achète son don, maintient sa descendance sous sa coupe en l'aliénant. Cordélia part, sans héritage, silencieuse et pure, enrichie d'un manque. Mais reste fidèle au père. Et son désintérêt matériel mâtiné d'un amour originel font sa grandeur.




     

  • Balade rimbaldienne, suite (dans Le Nouvel Obs paru ce matin)

    Dans TéléParis OBS de ce matin :

    ARDENNES : A VÉLO VERS RIMBAUD

    Les Ardennes, autour de Charleville-Mézières, la ville de Rimbaud, offrent balades bucoliques et poésie en ville, à 1h30 de TGV de Paris.

    Sa tombe est sobre, à l’instar des relations que le poète entretint avec sa ville, mais une boîte aux lettres dorée des Postes, à son nom, recueille IMG_2183.jpgtoujours les messages de ses fans. Arthur Rimbaud n’aima guère les gens de Charleville, où il naquit en 1854, qui furent par conséquent peu nombreux à suivre la charrette qui portait sa dépouille jusqu’au cimetière de la ville, en 1891. Cependant Charleville entretient la mémoire juteuse d’Arthur. La grande librairie de la rue piétonne Pierre Bérégovoy s’appelle Rimbaud (La ville est encore épargnée par les grandes enseignes du genre). Au n°12 de cette rue, se trouve la maison natale du poète visionnaire. En face, il y a une bonne table de la ville et sa belle cave de vins à emporter, La table d’Arthur R. Passée la splendide place Ducale, sorte de mini-Place des Vosges parisienne, puisque ce sont deux frères architectes à l’inspiration partagée, qui érigèrent les deux : Clément Métezeau à Charleville et Louis à Paris, la même artère piétonne Bérégovoy conduit au Musée Rimbaud, au bord de la Meuse, au lieu et place du Vieux Moulin qui enjambe un bras de la Meuse et derrière laquelle la péniche restaurant La Bohême, offre un joli petit menu et propose des mini croisières jusqu’à Monthermé, situé à 20 km de là par la route.

    La scénographie des Ailleurs

    Sur ce quai Arthur Rimbaud, la Maison des Ailleurs (où Arthur vécut avec sa famillle), à la scénographie splendide, nous entraîne, au fil des treize pièces visitables, sur les chemins rimbaldiens à travers le monde, grâce à une animation visuelle et sonore d’une subtilité et d’un dépouillement d’une grande justesse. Le Musée quant à lui, expose de nombreux manuscrits –la plupart sont des copies, hélas, excepté le poème Voyelles-, des dessins d’Ernest Pignon Ernest (dont ce Rimbaud de pied, ci-contre) l’esquisse originale du fameux Coin de table de Fantin Latour, des photos, des sculptures, des livres bien sûr, et de nombreux objets ayant appartenu à l’homme aux semelles de vent. À leur vue, l’émotion est grande pour l’amateur. Même si celui-ci éprouve toujours quelque gêne à voir une poésie de grand vent muséifiée. À quelques mètres de la gare de Charleville, le premier 4 étoiles nouvelles normes de France a ouvert en septembre 2009. Il s’appelle Le dormeur du val et c’est d’un chef d’œuvre de design et de poésie entremêlés qu’il s’agit. Erigé au rang d’hôtel d’un luxe sans ostezntation de surcroît, il offre 17 chambres dont la décoration est d’une modernité qui subjugue dès le hall d’entrée. L’œuvre totale est signée Carlos Pujol. L’homme a tout fait de A à Z. Il a rendu cet hôtel confortable certes, mais avant tout absolument unique. La poésie d’Arthur figure, manuscrite, sur chaque mur. Métal, béton, tapisseries anglaises, couleurs vives, et le mobilier le plus contemporain du moment cohabitent en une harmonie qui relève de l’impossible équilibre. Enfin, Place Jacques Félix, du nom du fondateur en 1961 (décédé en 2006) de la principale attraction de la ville, le Festival international de théâtre de de marionnettes de Charleville-Mézières –lequel se tient désormais tous les deux ans (prochaine édition en septembre 2011), contre la médiathèque baptisée Voyelles, et à deux pas du Collège Arthur Rimbaud devant lequel trône l’une des deux statues du poète que compte la ville, se trouve la Bibliothèque municipale qui fut le collège où le jeune Rimbaud suivit les cours du professeur Georges Izambard, le déclencheur de la vocation de poète d’Arthur. (...) L.M.

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  • Dans L'OBS paru ce matin

    Balades littéraires en Corrèze

    Sur les traces de Simone de Beauvoir à Uzerche et de Colette à Varetz.


    images.jpgUzerche, en Corrèze, est traversé par la Vézère. Simone de Beauvoir y passa son enfance. Ses « Mémoires d’une jeune fille rangée » (folio), ne préfigurent en rien l’auteur emblématique du « Deuxième sexe ». Nous y découvrons l’enfant, puis l’adolescente, qui fait l’apprentissage de la vie à la campagne. Simone dévore les livres et s’immerge dans la nature apprivoisée d’une province douce, découvre les champignons, les oiseaux, les arbres et des sensations sauvages que l’on dirait empruntées à Colette. Le « Castor passa de nombreux étés dans le Parc de Meyrignac, demeure de son grand-père, à Saint-Ybard. La ville d’Uzerche propose une balade courte qu’il est bon d’emprunter, depuis la Place de la Petite-Gare, les « Mémoires » en main, pour passer devant les deux propriétés familiales de la famille de Beauvoir, qui appartiennent encore à ses descendants et qui ne se visitent que sur demande. La seconde fut celle de sa tante. Le chemin est balisé sur 6 km à travers la Garenne de Puy-Grolier jusqu’au Pont-d’Espartignac, au lieu-dit Les Carderies. Il suffit alors de franchir un petit pont et de longer la Vézère pour ressentir, aux abords de la base de la Minoterie, où Simone se baignait avec sa sœur, les après-midi de grosse chaleur, les sensations de la jeune Simone : « Chez ma tante, comme chez mon grand-père, on me laissait courir en liberté sur les pelouses et je pouvais toucher à tout. (…) J’apprenais ce que n’enseignent ni les livres ni l’autorité. J’apprenais le bouton-d’or et le trèfle, le phlox sucré, le bleu fluorescent du volubilis, le papillon, la bête à bon Dieu, le ver luisant, la rosée, les toiles d’araignée et les fils de la Vierge ; j’apprenais que le rouge du houx est plus rouge que celui du laurier-cerise ou du sorbier, que l’automne dore les pêches et cuivre les feuillages ; que le soleil monte et descend dans le ciel sans qu’on ne le voie jamais bouger. » Après, il faut prendre la rue de l’Abreuvoir qui monte vers la ville ancienne et le charme de ses ruelles, pour retrouver le pont Turgot et revenir au point de départ. Là, et si l’on s’efforce de s’y rendre à la fraîche, nous ressentons « le premier des bonheurs » de Simone de Beauvoir, qui fut, « au petit matin, de surprendre le réveil des prairies ; un livre à la main, je quittais la maison endormie, je poussais la barrière ; impossible de m’asseoir dans l’herbe embuée de gelée blanche ; je marchais sur l’avenue, le long du pré planté d’arbres choisis que grand-père appelait le parc-paysage ; je lisais, à petits pas, et je sentais contre ma peau la fraîcheur de l’air s’attendrir ; le mince glacis qui voilait la terre fondait doucement : le hêtre pourpre, les cèdres bleus, les peupliers argentés brillaient d’un éclat aussi neuf qu’au premier jour du matin du paradis ; et moi j’étais seule à porter la beauté du monde et la gloire de Dieu, avec au creux de l’estomac un rêve de chocolat et de pain grillé. »

    Colette, baronne de Castel Novel

    cimages.jpgColette vécut elle aussi en Corrèze à deux périodes de sa vie. De 1911 à 1923, lorsqu’elle fut l’épouse du baron Henri de Jouvenel des Ursins, au château de Castel Novel, là où elle se muait avec bonheur en fermière, architecte d’intérieur et en jardinière, puis au cours de l’été 1940, chez sa fille Colette de Jouvenel, surnommée Bel-Gazou, « fruit de la terre limousine », à Curemonte. Dans le maquis de son œuvre, il faut retenir les pages admirables des « Heures longues » pour savourer les descriptions que l’auteur de « Sido » fit de la campagne corrézienne. « Ici, dès l’arrivée, on sent le cours de la vie, ralenti, élargi, couler sans ride d’un bord à l’autre des longues journées. (…) Comme il resplendit, ce juillet limousin, aux yeux sevrés depuis trois ans de son azur, du vert, du rouge et de la terre sanguine ! Chaque heure fête tous les sens »… La communauté d’agglomération de Brive a ainsi créé en 2008 « Les jardins de Colette », un parc paysager de 4 ha qui retrace le parcours sensible de l’auteur. Situé à proximité du château de Castel Novel, nous y trouvons l’univers enchanteur d’un écrivain habité par le végétal, à travers plus de 10000 essences et 1200 arbres. Il y a le jardin de son enfance à Saint-Sauveur-en-Puisaye, les bois de Franche-Comté, la Bretagne de son amie Missy, la Provence de « La Treille-Muscate », à Saint-Tropez, le Palais-Royal de Paris et bien sûr la Corrèze de Varetz. (...) L.M.

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  • Tapies à Barcelone

    A lire dans M, mensuel du quotidien Le Monde, à propos de la réouverture, enfin, de La Fondation Tapies de Barcelone, cette brève que j'ai donné ...

     

    thumb_01_figura_sobre_fusta_crema.jpgUne importante exposition de l’artiste catalan : « Antoni Tapies. Les Lieux de l’art », accompagne une réouverture très attendue.

    La façade du bâtiment, signée Lluis Domenech i Montaner, surmontée de « Nuage et chaise », structure géante en fil métallique signée Tapies, donne le ton. La Fondation Tapies, située rue Aragon, en plein centre de Barcelone et à quelques mètres de la Casa Batllo, sans doute la plus subtile réalisation de Gaudi pour un client privé, abrite l’œuvre du chef du file du courant Moderniste, les collections personnelles accumulées par l’artiste ainsi que des expositions temporaires des créateurs qui marquent leur temps. Louise Bourgeois y a exposé. D’importantes rétrospectives (Brassaï, Picabia, Andy Warhol), y ont eu lieu.

    Ce haut lieu de l’art contemporain à Barcelone, avec la Fondation Miro, a enfin rouvert ses portes au début du mois de mars, après deux ans de fermeture. En janvier 2008, la Fondation ferme en effet pour effectuer de simples travaux de mise aux normes de sécurité. Mais un programme de rénovation viendra vite se greffer, sous la conduite du cabinet d’architectes Abalos+Sentkiewicz, qui a profondément modernisé l’espace de la Fondation, notamment en ouvrant au public le second étage, jusque là occupé par les services administratifs du musée.

    Cette réouverture s’accompagne d’une importante exposition d’œuvres récentes d’Antoni Tapies, ainsi que d’une sélection personnelle de ses œuvres les plus marquantes de ces vingt dernières années (l’âge de la Fondation) et enfin d’une partie inédite de la collection personnelle, constituée d’œuvres d’art  de toutes époques et toutes origines, de l’artiste catalan. Tapies appelle lui-même cette dernière sélection « mon Manifeste ».

    L.M.

    Fondation Antoni Tàpies, 255 rue Aragó, 08007 Barcelone

    L’exposition « Antoni Tapies, Les Lieux de l’art, se tient du 5 mars au 2 mai 2010.

  • 74

    74 Sans Domicile Fixe sont morts en France depuis le début de cette année.

    21 au cours des 11 derniers jours, dont 2 enfants de 8 et 9 ans. Cela en fait 4 depuis le 1er janvier.

    22 mars, le printemps déplie ses quartiers, sa nappe, ravive nos sourires; une décontraction générale pointe son oublieuse mémoire, e la nave va...

     

  • Miguel Delibes

    Son oeuvre est âpre, puissante, sans concessions, verticale*. Les personnages de ses romans sont Espagnols jusqu'à l'os. De Castille particulièrement. Miguel Delibes vient de casser sa pipe (89 ans). Chez lui tout est bon et se trouve à l'enseigne de l'épicerie fine Verdier. Si vous ne l'avez pas encore lu, vous avez la chance de vous trouver sur le seuil d'un grand bonheur, comme on dit dans ce cas. Franchissez-le, ouvrez la porte et prenez Les Rats, Le Chemin, L'Hérétique, Les Saints innocents, Dame en rouge sur fond gris, Vieilles histoires de Castille, Le linceul, Cinq heures avec Mario... (je balaye l'étagère des yeux et les souvenirs de lecture affluent. Tout à l'heure je relirai juste mes annotations en marge, comme souvent, histoire de replonger dans le bain vivifiant et fort comme l'aube givrée dans le campo qui parcourt les livres de Delibes. Ce campo où j'ai un jour chassé, en compagnie de l'un de ses fils. Celui-ci m'offrit un livre de son père, dédicacé -un livre moins connu que ses romans- , puisqu'il est consacré à la chasse en Espagne : El libro de la caza menor)...

    ¡Vaya!

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    *Je la rapproche de l'oeuvre d'un autre Grand d'Espagne, publié également à l'enseigne jaune (rouge pour les premiers livres de ces deux auteurs) des éditions Verdier : Julio Llamazares.

    MD3.jpgCette photo d'un Miguel Delibes jeune, a été retrouvée par sa famille, parmi les papiers de l'écrivain, peu après sa mort. Elle m'a été amicalement transmise par son fils Adolfo, que je remercie ici à nouveau.

     

    DÉTAILS sur certains livres de Delibes :

    L'important, c'est La Triologia del campo, composé des Rats, du Chemin et des Saints innocents. Mario Camus adapta au cinéma Los Santos inocentes, avec Francisco Rabal dans le rôle de l'Azarias, le débile d'un village de Castille encore médiévalisé, où règne un señorito. Azarias sait parler aux oiseaux et il a apprivoisé une corneille, à laquelle il murmure sans cesse milana bonita, milana bonita... Innocent touchant, il sourit au ciel, obéit au maître; jusqu'à un certain point...

    Dans Le chemin, les personnages : Daniel le Hibou, Roque le Bouseux, German le Teigneux, possèdent une force peu commune, un savoir d'hommes de Nature impressionnant. Ce sont des poètes, des sages qui tutoient les oiseaux. Extrait : Sûrement qu’on perd beaucoup de temps en ville, pensait le Hibou, et au bout du compte, il doit y en avoir qui, après quatorze ans d’études, n’arrivent pas à distinguer un geai d’un chardonneret ou une bouse de vache d’un crottin.

    Le linceul, recueil mince de nouvelles paysannes, où  l’apprentissage de la mort à travers les yeux d’un enfant qui la découvre devient inoubliable, est à rapprocher de cette trilogie de l'éternelle Castille aux champs noirs, où des êtres rustiques vivent dans des villages hors du temps et du progrès. Car c'est peut-être le livre le plus épuré, le plus dépouillé, où l'écriture est la plus essentielle du Delibes auteur d'une certaine ruralité, dont les valeurs cardinales sont placées sous le signe tutélaire d'une communion viscérale, voire instinctive, avec la nature.

    Miguel Delibes se définissait lui-même ainsi : Quand je me regarde de l’extérieur, je vois que je ne suis pas un écrivain génial. Je suis un chasseur qui écrit...

    Son goût pour le journalisme était par ailleurs démesuré. Il a dirigé le plus important quotidien de Castille et déclina l'offre de diriger la direction d'El Pais! Je crois que quand on vous a inoculé le poison du journalisme, c’est pour toujours, déclara-t-il un jour au Monde. Hemingway a dit qu’il fallait s’en retirer à temps parce que c’est une profession stérilisante pour un écrivain. Je crois que le journalisme est en quelque sorte le prologue de la littérature. En ce qui me concerne, il m’a aidé beaucoup par l’exercice de synthèse qu’il m’a imposé. (Il disait également, avec une exquise politesse, qu’il détestait parler aux journalistes... à moins que ceux-là se passionnent comme lui pour la chasse et la pêche, la truite et la perdrix).

    Et puis il y a le Delibes émouvant, moins rural, celui de Cinq heures avec Mario, et surtout de Dame en rouge sur fond gris, portrait extrêmement émouvant d'une femme presque parfaite, irréelle, qui ressemble à celle qui partaga trente ans de la vie de l'écrivain et dont la disparition, en 1974, l'empêcha d'écrire une seule ligne durant trois années.

     

    Outre les premiers romans comme Lune de loups et La pluie jaune, de Julio Llamazares, jeune écrivain visiblement habité par l'oeuvre de Miguel Delibes, je rapproche l'écriture et l'univers de Delibes de ceux du Jean Giono de Que ma joie demeure et du Grand troupeau, et du Jean Carrière, qui fut son fils spirituel, de L'épervieur de Maheux et de La caverne des pestiférés. Et, plus près de nous, c'est l'univers et l'âpreté des personnages des romans de Sylvie Germain, surtout les deux premiers : Le Livre des nuits et Nuit-d'Ambre, qui m'y font immédiatement penser. Pour aimer lire Delibes, mieux ressentir l'expression du sous-sol de son talent dans le vin de sa prose, il faut avoir aimé aussi, par exemple, Le Llano en flammes et Pedro Paramo, de Juan Rulfo... Cet ensemble forme une sorte de famille littéraire, à laquelle chacun peut ajouter une ou deux lectures, un auteur ou deux...

    A vous de jouer, ici même!..

     

     

  • Coatalem via Segalen

    Reçu ce matin le nouveau roman d'un auteur que j'aime vraiment : Jean-Luc Coatalem (Le dernier roi d'Angkor, Grasset).

    Avant d'y entrer, je trouve ceci en exergue, qui m'évoque un mot fameux de Montaigne : Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages, que je sais bien ce que je fuis et non pas ce que je cherche.

    Tout semble concentré, et dit, ou presque, dans cette phrase de Segalen :

    On fit comme toujours un voyage au loin de ce qui n'était qu'un voyage au fond de soi. Victor Segalen

    Je reviendrai parler du Dernier roi d'Angkor.

  • Lisez-le, cessez de le regarder!

    Lisez-le, cessez d'évoquer, de ressasser sa gaucherie à l'oral, les phrases qu'il n'achève pas, ses bras qui fendent l'air comme une éolienne, son regard qui résume l'angoisse permanente et forte : lisez Modiano! Et cessez de juger, de gloser sur le mal être évident d'un homme lorsqu'il passe à la télé et pas*, ou si peu, l'écrivain qui écrit à la main, en silence, chez lui, depuis quarante-cinq ans.

    Pas forcément L'Horizon, paru ces jours-ci, mais les vingt précédents, et surtout Un pedigree (et Dans le café de la jeunesse perdue), afin de comprendre tous les autres, même s'il s'agit (attention poncif) à chaque fois du même livre éternellement recommencé, à l'instar d'une douleur lancinante, ancrée très profond et qui ne passe pas.

    Un pedigree a cette dimension autobiographique et sans concession qui permet d'éclairer l'oeuvre, depuis La Place de l'Etoile, son premier roman.

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    *Dois-je répéter encore qu'un auteur n'est -ou ne devrait être- que ce qu'il écrit? Et que ce ne sont pas les séances de brushing-choucroute d'un Zeller ou le choix du décolleté d'un BHL, qui doivent laisser à penser d'une part que l'un écrit blond et romantique et l'autre imberbe et chic. A propos du second, certains passages de l'énorme confession inclassable de Marie Billetdoux, C'est encore moi qui vous écris! sont d'une refoutable acidité pour le jeune futur nouveau philosophe, tout entier obsédé par la construction minutieuse de son personnage, comme une midinette avant un casting...

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    Tiens, par exemple, j'ai vu Charles Juliet -immense auteur, poète précieux d'Affûts, diariste profond à la langue forte et ancienne (le tome VI de son Journal vient de paraitre), l'auteur de récits et nouvelles subtils comme Lambeaux, L'année de l'éveil, Attente en automne..., signer dans une librairie, vendredi soir. Déjà, il est étrange qu'un tel ours se plie à ce genre de singerie. Et bien il était comme il doit être chaque jour, ailleurs : simple, humble, presque timide, économe de paroles, tout entier écrivain. En dépit de son profil anguleux, d'aigle en observation, il m'évoquait un bernard-l'hermite hors de sa coquille : l'abdomen frêle et fragile, infiniment vulnérable, replié sur sa fine peau, avec des pinces hypertrophiées et davantage encombrantes qu'utiles à une quelconque défense. Une sorte d'albatros baudelairien. Je me suis dit qu'il perdait son temps et qu'en étant là, il n'écrivait pas. Et que, comme souvent, nous n'avons rien à dire à un auteur assis derrière un rempart de livres, ni un auteur à un lecteur debout et tenant l'un de ces livres dans une main, il valait mieux qu'il abrège. Seul le stylo doit parler, non? Tout le reste est littérature.

  • Sel de Marseille

    Dans le hamac de l'horizon aux lueurs fauves... C'est Louis Brauquier qui, ce matin, illumina mon réveil, depuis cette chambre devant la mer qui2129450853.jpg embrasse les îles du Frioul et d'If, avec Marseille à tribord, les Calanques à babord, l'éternité à nom de femme dans les draps odorants.

    Matin si pur, la mer blanche est une épousée;

    Les îles sont à l'ancre.

    Puis ce fut un café sur le Vieux Port. Le beau mort, comme le surnomma Albert Londres.

    Soleil vif, soles vivantes dans les bacs, faconde de bazar dans les regards des vieux en retrait, à la bouche du métro.

    Avant-hier, un souvenir percuta ma mémoire. Celui du démarrage en fanfare des Marins perdus, roman de Jean-Claude Izzo : Marseille, ce matin-là, avait des couleurs de Mer du Nord. Car ce fut un jour de bourrasques, de pluie piquante comme à Waterville, Irlande.

    Mais ce matin encore, avant de nous arracher, Brauquier eut le dernier mot : La tendresse des ports est noyée d'amertume.

     

    Peinture de Francine Van Hove

  • Les soeurs de Marie-Madeleine

    IMG_2019.JPGPlus ça va (zambrek, soit mal) dans ce monde et plus j'ai envie de montrer du doigt les dégâts incalculables de cette secte qui a prosperé, comme la nomme Michel Onfray dans Le souci des plaisirs. Construction d'une érotique solaire (J'ai Lu) : le Christianisme.

    Cette religion gore, sadomaso et fondamentalement inhumaine, fondée sur la haine de la vie, du plaisir, du désir, de la femme, de l'amour, des sentiments positifs, des passions gaies, grâce à une maîtrise qui force le respect de l'hypocrisie, de la perversité, du leurre, de la violence instillée à la manière d'un poison, et de la dénégation aussi, pour masquer inconsciemment ses affligeantes névroses, dont nous payons les effets chaque jour  -me donne toujours une nausée fulgurante, comparable à une intoxication alimentaire pendant un match Aviron-Montpellier (Bravo les Ciel et Blanc! 22-16, 3 essais).

    J'ai revu The Magdalene Sisters *  en dvd hier soir. Un film indispensable. Histoire de me faire une piqûre de rappel, comme si j'en avais besoin!..

    * Marie-Madeleine a la liberté d'une légende, l'audace de l'amour. Elle s'élance, elle pleure, elle espère. Elle aime la vie et les parfums, l'immense et l'inouï. Elle vit dans l'étonnement et suscite le miracle. Elle est la soif et la fontaine, l'extrême nudité où mène la passion. Accablée d'insultes, traitée de prostituée, elle a le silence et les larmes pour réponse, quelques mots brûlés d'amour, et le parfum de beauté, d'insolence, qui demeurent jusqu'à nous... (Jacqueline Kelen, Offrande à Marie Madeleine, La Table Ronde).

    Le dernier album de Massive attack, Heligoland :

    http://www.deezer.com/en/music/massive-attack/heligoland-486301#music/massive-attack/heligoland-486301

  • Suivre le cours

    J'en ai rêvé, Bouquins/Laffont l'a fait. Les fameux cours de littérature donnés par l'auteur de Lolita dans plusieurs universités américaines, notamment celle de Cornell, entre 41 et 58, reparaissent en un seul et épais volume au papier bible délicat. Dedans? Des trésors, la caverne d'un Ali forcément baba :  lo mejor de Austen, Dickens, Flaubert, Stevenson, Proust, Kafka, Joyce, Gogol, Tourgueniev, Dostoïevski, Tolstoï, Tchekhov, Gorki, Cervantes... Du pur jus d'intelligence libre et claquante, du talent d'un écrivain dont on devine le grain de la voix, de la verve d'un qui vilipendait vertement les Philistins (la préface lumineuse de Cécile Guilbert est sur ce point salutaire, ainsi que les pages 98 à 114 du Nikolaï Gogol, essai virulent du même Nabokov, reparcouru pour l'occasion dans sa belle édition de 1953 à La Table Ronde) comme Socrate jetait avec l'eau du bain les Sophistes. Introduction de John Updike, quand même (mais bof...). Ulysse, Swann, Anna Karénine, La métamorphose, le Quichotte, La Dame au petit chien... Passés au tamis nabokovien deviennent des astres lustrés par un vieux flacon de Mirror que l'on n'espérait plus. Le BONHEUR.

  • en musardant entre les pages

    De la guerre, de Clausewitz, classique d'entre les classiques du genre, avec L'art de la guerre, de Sun Tzu et les anonymes 36 stratagèmes, nous font voir d'un oeil neuf l'offensive concertée, si techno, si starwarisée, menée actuellement en Afghanistan par l'Alliance, contre les Talibans. Certains militaires de l'état-major français sur place ont Clausewitz pour livre de chevet. La continuation de la politique par d'autres moyens n'a peut-être jamais autant porté son sens en elle.

    En remontant les ruisseaux, de l'Aubrac et de la Margeride (mais qu'importe le lieu lorsque la littérature le déracine et le rend universel?), du subtil pêcheur à la mouche, érudit et délicat prosateur Jean Rodier (L'Escampette), nous entraîne en amont. Car une rivière se remonte, tandis qu'elle va, d'ordinaire et pour le sens commun, vers la mer, l'océan, un néant où elle se dilue, se noie. Parce qu'une rivière se lit. Comme un livre dont il faut massicoter les pages avant d'y entrer. Et qu'en convoquant Bachelard, Lucrèce, Whitman ou Gracq à ces jouissances naturelles, sauvages, dans une nature âpre et généreuse à la fois, Rodier enchante. Il faut dire que sa prose somptueuse est limpide comme un torrent apprivoisé.

    Capri, de Pamela Fiori (Assouline) bel album haut en photos quadri, me convainc une fois encore que la Jet Set a bien fait d'établir ses quartiers sur cette île du Golfe de Naples, à jamais immortalisée par Malaparte et Godard, mais devenue la proie des pipeule du monde entier, comme sa voisine Ischia est devenue celle de la beaufitude du tourisme de masse vendu à l'incrédulité par des T.O. sans vergogne.
    Donc, Procida. Mon île. Préservée de tout cela. La 3ème du Golfe, la plus petite, la plus insignifiante, oui! La plus pauvre, la plus intérieure, la plus oubliée, sera toujours -et pas seulement parce que mon berceau familial s'y trouve-, la isola di Arturo (Morante), et aussi celle de mes saisons les plus fécondes.

    Ooh! : Massimiliano Tappari signe (aux éditions du Panama, en dépôt de bilan, mais bon) un livre de photos insolites et drôles : des lavabos en forme de visages (photo de couv ci-contre), des valises, des architectures, des plantes, des nuages, des fenêtres, des panneaux d'orientation, des animaux, à la lecture desquels tout fait sens. Humour. Et surtout poésie.images.jpg Comme un bol d'air pur en pleine grisaille, ses photos ont la grâce du dénuement ingénu d'un regard d'enfant surpris en train de jouer dans sa chambre.