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Psychanalyse

  • Boualem Sansal, 2

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    J’ai eu tout faux et je ne suis pas le seul à m’être engouffré dans un tunnel futile au lieu de réaliser l’évidence. Boualem Sansal est notre Soljenitsyne de l’islamisme, et nous avons cru bon polémiquer comme de vulgaires bobos germanopratins un brin cultivés sur son départ de Gallimard pour Grasset en vociférant différemment selon les sensibilités. Parlez-moi d’une affaire, quand notre vigie alerte depuis des lustres les puissants qui nous gouvernent à coups de rendez-vous officiels, de tribunes et d’interviews du danger croissant, imminent, considérable de l’islamisme à la manœuvre en France jusque dans le moindre de ses rouages sociétaux, opérant par capillarité, lentement mais sûrement, avançant comme un bulldozer aveugle téléguidé et dépourvu de marche arrière, et l’ayant vu à l’œuvre en Algérie, et avoir assisté à son implantation sur notre sol « comme dans du beurre » avec la complaisance d’un parti ignoble dirigé par un Robespierre des temps sombres, et  tandis que l’on pratique – dans les cercles du pouvoir autant que dans l’opinion publique - le déni, le haussement d’épaule, que l’on ironise sur Cassandre, que l’on souhaite juste la paix de ses oreilles devenues sourdes à ce qui fâche. Or, l’évidence se trouvait bien ailleurs, s’agissant du « revirement » du grand écrivain avec son transfert éditorial qui pèse peu, aujourd’hui. Parlez-moi de mercato ! D’une part, les cruelles geôles algériennes auront profondément, durablement entamé le cerveau de Sansal, c’est certain sans épargner son corps, qui résiste vaille que vaille. Revenu de l’enfer, il se sent encore prisonnier partout où il fut engagé avant d’être capturé. Cet accès de paranoïa, si ç’en est une, n’a rien d’étonnant, eu égard à la violence d’un tel choc. Il l’a clairement résumé lors du 200e anniversaire du groupe Hachette : Il n’est plus le même. D'autre part, un premier Boualem Sansal a disparu, il est mort. Un autre se fait jour, il naît prudent, écorché vif, soucieux de couper tous les liens qui libèrent. D’où certaines décisions, douloureuses certes, mais indispensables à sa « survie ». Nous le comprenons d’autant plus que nous ne pouvons imaginer ce qu’il dut endurer – et qui est sans doute inqualifiable. Le plus tragique, pour lui – lanceur d’alerte amoureux de la France et de sa langue, son histoire, c’est sans doute de n’être pas écouté par les premiers concernés. De prêcher dans le désert voltairien, où les Lumières vacillent, lui l’Algérien déchu de cette nationalité, lui le Français naturalisé depuis trois ans, mais Français de naissance puisque né sur le sol de l’Algérie (encore) française, lui... l’Arabe finalement. Et je pense à la marge qu’un manque de considération à l’égard de sa parole salutaire, désintéressée, humaine avant d’être humaniste, provient d’une nauséabonde méfiance qui, aussi minime soit-elle, suffit à écarter d’un revers de la main un dossier pourtant incandescent. Et dont nous devrons subir les redoutables conséquences. L.M.

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    (Dans Le Canard enchaîné de mercredi dernier).

  • A tire d'ailes

    téléchargement.jpegJe remonte ce papier  - publié ici même le 12 mai 2012 -, car il y est question d'un livre injustement passé inaperçu, selon son auteur. 

     

    C'est le livre d'une psychanalyste qui se penche sur ces blessures adolescentes qui ne passent pas parce qu'elles s'ancrent comme des plaies ouvertes dans le coeur des adultes. Abymes adolescentes est sous-titré justement : Les empreintes de l'adolescence chez l'adulte (Payot). Six cas décrits -avec un souci sensible du détail et dans une belle écriture (rare avec ce type d'ouvrages) composent l'essentiel de ce livre précieux de Catherine Audibert, qui avait déjà donné un essai remarqué sur L'incapacité d'être seul : essai sur l'amour, la solitude et les addictions (Payot poche : PBP). Dans Abymes adolescentes, il est bien sûr question d'amour, ou des frémissements des premiers émois, de sexe, ou des émois des premiers frémissements et de mort, ou d'émoi du dernier frémissement, ou du dernier frémissement du moi. Eros, Thanatos. On en sortira jamais. Et alors? -L'idée, ici, c'est de limiter la casse. D'apprendre à. Et l'auteur nous prend par la main, nous aide à décoder les cas cliniques, les cas d'espèce, les cas uniques, les cas qui blessent. Nous entrons dans l'intimité de la vie de patients profondément analysés, et dont l'auteur, en passeur, tire conséquence utile pour tout un chacun; pour nous lecteurs. Ce sont six histoires d'une grande intensité émotionnelle. Six gueules et coeurs et têtes cassées, cabossées, en quête de résilience; d'oubli radical peut-être. De reconstruction surtout. Il est question de tant de premières fois dans cet ouvrage. Premier amour, premier coït, premier deuil, première déception, premier orgasme... De nombreux sujets-phares sont abordés par la côte la plus hostile : la disparition du père, son remplacement obligé, un cancer généré par ce je-ne-sais-quoi-du-presque-rien dirait Jankélévitch, un sentiment de culpabilité aussi accro qu'un crabe ou une arapède à son rocher, des fantômes qui font de la résistance dans la psyché où ils campent, les indélicats. Des signes qui ne trompent pas, des corps qui parlent pour l'esprit, des signaux de détresse envoyés par nos organes -par faute de ne pouvoir verbaliser l'urgence. L'idée de la mort plus forte que la mort elle-même et qui du coup empêche. Interdit toute sensation, tout bonheur simple. Il y a tant de choses dans ces 220 pages. Encore? -Les passions mortifères dont on sort déplumé, l'apprentissage infiniment douloureux du renoncement, notre besoin de consolation (réputé) impossible à rassasier (Stig Dagerman), le passage à l'âge adulte chez la jeune fille qui change de statut ou en cumule deux lourds : soudain enceinte, elle n'est plus seulement fille de mais aussi mère de. Le cloisonnement dans le silence, la réclusion volontaire, l'exil intérieur. L'ambivalence classique : se sentir protégée par l'autre et ce besoin de le craindre en même temps. L'amitié fusionnelle. L'idée que le sang lave le sperme qui l'a précédé. L'amour oblatif, ou chargé d'abnégation, aveugle, peau contre peau. La douleur de la première trahison... Ce sont là, décrites simplement, avec douceur, autant de blessures symboliques qui ont la vie dure à l'intérieur de nos vies d'adultes, si nous négligeons de les traiter en profondeur; avec tact et circonspection. Ce à quoi Catherine Audibert invite chacun, sans jamais le dire -d'où sa délicatesse, aussi. Elle cite nombre d'écrivains et philosophes de l'âme comme Proust, Woolf, Rilke, Cioran. Livre le fameux mot de notre cher Socrate : ce qu'on n'a pas, ce dont on manque, voilà les objets du désir et de l'amour. On l'aura compris : Audibert ne fait pas dans le simplisme, s'agissant de décrypter les figures de la dépression, par les voies et les méandres d'une réalité qui dépasse la fiction, voire le rêve. Sa plume va, souplement, au-dedans des traumas. C'est le livre riche d'une grande écoute. Un livre qui déplie les cas et, ce faisant, donne à chacun la possibilité de méditer sur un mode d'emploi à adopter. Captivant.

    Léon Mazzella

    Nota Bene : la couverture du livre reproduit une peinture d'EkAT, A tire d'ailes (195x130. Technique mixte sur toile. 2011).

  • Lire Lydia Flem...

    ...En cas de besoin
    Voici les notes (composées essentiellement d'extraits) que j'ai publiées ici même les 9 et 11 décembre 2006, le 18 janvier et le 24 mai 2007 et enfin le 1er mars 2009 à propos de deux livres merveilleux de Lydia Flem qui reparaissent en format de poche (Points/Seuil); et d'un troisième aussi.

    C'est donc à la faveur de ces rééditions que je me permets de les rajeunir.

    Orage émotionnel

    images (1).jpeg"A tout âge, on se découvre orphelin de père et de mère. Passée l'enfance, cette double perte ne nous est pas moins épargnée. Si elle ne s'est déjà produite, elle se tient devant nous. Nous la savions inévitable mais, comme notre propre mort, elle paraissait lointaine et, en réalité, inimaginable. Longtemps occultée de notre conscience par le flot de la vie, le refus de savoir, le désir de les croire immortels, pour toujours à nos côtés, la mort de nos parents, même annoncée par la maladie ou la sénilité, surgit toujours à l'improviste, nous laisse cois. Cet événement qu'il nous faut affronter et surmonter deux fois ne se répète pas à l'identique. Le premier parent perdu, demeure le survivant. Le coeur se serre. La douleur est là, aiguë peut-être, inconsolable, mais la disparition du second fait de nous un être sans famille. Le couple des parents s'est retrouvé dans la tombe. Nous en sommes définitivement écartés. Oedipe s'est crevé les yeux, Narcisse pleure".

    Ainsi commence Comment j'ai vidé la maison de mes parents, de Lydia Flem (Points/Seuil), un livre très émouvant et recommandable entre tous. En de telles circonstances ou pas, d'ailleurs. Que philosopher c'est apprendre à mourir…

    Extraits : Cette étrange et envahissante liberté... 

    "D'abord, l'impudeur. L'obligation de bafouer toutes les règles de la discrétion : fouiller dans les papiers personnels, ouvrir les sacs à main, décacheter et lire du courrier qui ne m'était pas adressé. Transgresser les règles élémentaires de la politesse à l'encontre de ceux qui me les avaient enseignées me blessait. L'indiscrétion m'était étrangère..."

    " En disparaissant, nos parents emportent avec eux une part de nous-mêmes. Les premiers chapitres de notre vie sont désormais écrits."

     "En les couchant dans la tombe, c'est aussi notre enfance que nous enterrons."

     "Est-ce bien normal d'éprouver successivement ou simultanément une impression effroyable d'abandon, de vide, de déchirure, et une volonté de vivre plus puissante que la tristesse, la joie sourde et triomphante d'avoir survécu, l'étrange coexistence de la vie et de la mort?"

     "C'est dans la solitude que chacun se retrouve (...) Chacun fait ce qu'il peut pour surmonter l'épreuve, bricole à sa manière, toujours bancale, malheureuse, conflictuelle, et se tait."

     "Même après leur mort, ne cessons-nous jamais de vivre pour eux, à travers eux, en fonction d'eux ou contre eux? Est-ce une dette qui nous poursuit toujours?"

     "Se séparer de nos propres souvenirs, ce n'est pas jeter, c'est s'amputer."

    "Donner est un grand bonheur. Ce que j'offrais, ce n'était pas un objet."

     "L'écriture naissait du deuil et lui offrait un refuge. Un lieu où se mettre à l'abri avant d'affronter de nouvelles vagues malaisées à contenir."

     "Devenir orphelin, même tard dans la vie, exige une nouvelle manière de penser. On parle du travail du deuil, on pourrait dire aussi rite de passage, métamorphose."

    "Les arêtes vives des premières douleurs s'émoussent, hébétude et protestations font place à une lente acceptation de la réalité. Le chagrin se creuse. Avec des moments de vide, d'absence, de tumulte. Plus tard se répand une tristesse empreinte de douceur? Une tendre peine enveloppe l'image de l'absent en soi. Le mort s'est lové en nous. Ce cheminement ne connaît pas de raccourcis. On n'y échappe pas. La mort appartient à la vie, la vie englobe la mort."

    "Mail il est un temps pour le chagrin, et un temps pour la joie."

    © Lydia Flem, Comment j'ai vidé la maison de mes parents, Seuil. 


    images.jpegLydia Flem a poursuivi avec un talent et une émotion égales, son travail -universel- de deuil de ses parents, avec Lettres d'amour en héritage (Points/Seuil). C'est d'une pudeur extrême et d'un amour infiniment grand. Le livre retrace la vie de ses parents disparus, à travers trois cartons de leur correspondance amoureuse, depuis les débuts, que leur fille (l'auteure) découvrit, en vidant la maison, une fois orpheline... La tendresse résume ce livre précieux. Il n'est pas innocent que l'écriture soit devenue, très tôt, le terrain de jeu de l'auteure, puis que celle-ci ait fait profession de psychanalyste. Par bonheur, ces deux livres sont exempts de théorie, mais emplis, au contraire, de sensibilité à vif -mais douce, comme ces napperons brodés que nous avons tous vus dans les mains de notre mère, tandis qu'elle les rangeait avec un soin particulier, alors qu'ils sentaient encore le "chaud" du fer à repasser, sur une étagère d'une armoire, quelque part dans une pièce de la maison familiale...

    Une perle parmi cent : le corps de la mère, c'est la première géographie, le pays d'où l'on vient.

     

    images (2).jpegAutres extraits

    "Largués par nos parents qui disparaissent et par nos enfants qui quittent la maison, c'est le plus souvent au même moment de la vie que nous sommes confrontés à ces séparations : nos parents meurent, nos enfants grandissent. Coincés entre deux générations, ceux à qui nous devons l'existence, ceux à qui nous l'avons donnée, qui sommes-nous désormais? Les repères vacillent, les rôles changent. Comment faire de cette double perte une métamorphose intérieure?

    Longtemps j'ai été la "fille" de mes parents, puis je suis devenue une "maman". Cette double expérience, je l'ai vécue avec ses tensions, ses lassitudes, ses émerveillements. Mais qui suis-je désormais? Quel est mon nom?

    Fille, j'ai fini de l'être. Mais cesse-t-on jamais d'être l'enfant de ses parents? Notre enfance s'inscrit dans nos souvenirs, nos rêves, nos choix, nos silences; elle survit en coulisses. Ne devenons-nous des adultes que lorsqu'il n'y a plus d'ancêtres pour nous précéder, nous protéger? Suis-je encore maman alors que mes enfants ne sont plus des enfants? La langue manque de mots pour désigner toutes les nuances de notre identité.

    Comment me situer aujourd'hui dans ma généalogie? Ne faudrait-il pas un mot particulier pour nommer les parents dont les enfants ont quitté la maison? Suis-je une "maman de loin"? Une maman à qui l'on pense, à qui l'on téléphone pour un conseil, une recette, de l'argent, un encouragement, dont on a parfois la nostalgie, mais une maman avec qui on ne sera plus jamais dans le corps à corps premier." ©Lydia Flem et Le Seuil, pour "Comment je me suis séparée de ma fille et de mon quasi-fils".

    Pour finir, ce mot de Primo Lévi, prélevé sur le blog de l'auteur : http://lyflol.blog.lemonde.fr

    “J’écris ce que je ne pourrais dire à personne.”