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  • Printemps des Poètes

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    Tir groupé chez Gallimard pour le « Printemps des Poètes » - et encore je n’ai pas toute la production maison de ces dernières semaines. « Vita Nova », les poèmes inspirés de la Divine comédie par Louise Glück, disparue en 2023 après avoir été sacrée en 2020 par le prix Nobel, sont bien plus denses, plus consistants que « L’Iris sauvage » et autres recueils parus plus tôt et déjà évoqués ici. Un premier essai est consacré à cette poétesse dont l’œuvre s’inspira de la mythologie gréco-romaine et de la Bible. « Le chant suspendu » est signé d’une universitaire spécialiste de littérature américaine, Marie Olivier. Les autres recueils lus sont ceux de Benoît Reiss qui figure une promenade dans Londres en 49 courts poèmes, « Vers les jardins de Kew ». Ceux, spirituels comme une fable orientale très zen de Xavier Bordes, « Sur le sentier des Cinq Montagnes ». Il y a également les poèmes très parlés, évoquant le quotidien, Paris, la maladie, Strasbourg... de Jean-Pierre Lemaire, « Le Livre de verre ». Soit un éventail large de l’expression poétique contemporaine publiée à l’enseigne de la nrf. Plus puissante est l’œuvre complète d’une Iranienne n’ayant pas connu le régime des mollahs, Forough Farrokhzâd (1935-1967) qui rappelle les grandes heures de la poésie persane classique. Je pense immédiatement à Omar Khayyam (1048-1131). Poèmes d’amour, poèmes sensuels, poésie de l’attente, du plaisir, de la déception amoureuse, de l'éloge de la femme, ces 400 pages qui paraissent en format de poche sont une vraie découverte et un enchantement. L.M.

  • ... ça a débuté comme ça

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    KallyVasco, ce blog, a vingt ans aujourd'hui. Je contredirai l'incipit * fameux d'Aden Arabie, le livre de Paul Nizan - d'autant que je déteste le message de haine qu'il contient et qui trouve hélas une actualité glaçante ces temps-ci en France, en écrivant que vingt ans - est - le plus bel âge de la vie. Et je souhaite par conséquent longue vie à ce blog littéraire et hédoniste que je rédige en dilettante (2137 articles quand même - et 4343 commentaires écrits par vous !).

    Afin de fêter cela, je me contente ce jour de reproduire deux des tous premiers textes que j'y publiai le jour inaugural, le 29 mars 2006, et qui étaient eux aussi de fraîches reprises. Le premier est l'introduction à un petit livre que je venais de concocter et d'éditer dans la maison, fitway publishing (groupe editis) dont j'étais le directeur éditorial, Premières phrases de romans célèbres - une modeste anthologie, et le second est la préface dont j'ornais un autre petit livre que je publiais aussi sur Les plus belles déclarations d'amour, concocté par ma précieuse amie Florence Rouzières. Le ton était donné : comment commence la littérature, quels sont les incipit des oeuvres emblématiques de notre patrimoine international (les livres de fitway étaient distribués en quatre ou cinq langues dans trente pays), et comment la littérature nous apprend à dire je t'aime... L.M.

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    Ce texte inédit est la version longue de l'introduction que j'ai donnée à "Premières phrases de romans célèbres", paru ce mois-ci  (mars 2006) chez fitway (ça vaut 2,90€ dans sa seconde version minimust et je ne touche par un centime de droits d'auteur).C'est juste pour le plaisir. Il faut se souvenir du don du rien (potlatch) et "s'efforcer de passer par la porte étroite"... 
     
    ÇA A DÉBUTÉ COMME ÇA
    C’est parce que la première phrase d’un roman est courte qu’elle en dit long. Les phrases longues sont nombreuses aussi, mais elles ne possèdent ni le lapidaire, ni le dense. Le « fulgur ».
    Faire court devrait être la règle…
    Prenez Le Voyage au bout de la nuit : « Ça a débuté comme ça ». Tout Céline est déjà là, ramassé en cinq mots.
    Avec Raymond Radiguet, la première phrase du Diable au corps résume à merveille la lecture à venir et jette le trouble en passant ; un rien perverse : « Je vais encourir bien des reproches ».
    Les premières phrases sont parfois du littéraire pur : Léon Tolstoï « Le silence s’est fait dans Moscou » (Les Cosaques).
    Joseph Conrad « Il mesurait six pieds, à un pouce près, peut-être deux, était bâti avec force, et venait droit sur vous, les épaules légèrement voûtées, la tête en avant, avec un regard fixe jeté par en dessous qui vous faisait penser à un taureau prêt à charger » (Lord Jim).
    Stendhal « Le 15 mai 1796, le général Bonaparte fit son entrée dans Milan à la tête de cette jeune armée qui venait de passer le pont de Lodi, et d’apprendre au monde qu’après tant de siècles César et Alexandre avaient un successeur » (La Chartreuse de Parme). Trois tons propres.
    Il y a aussi l’essence de la littérature, peut-être : « Je me regarde souvent dans la glace » Louis-René des Forêts (Le Bavard).
    Et l’on regrette alors que la quatrième phrase du Paludes d'André Gide (une sotie certes, davantage qu’un roman au sens strict), ne soit pas la première : « Je répondis : J’écris Paludes ». Tout, absolument tout, est, ou serait, dit.
    Et puis « ce-quelque-chose-d’essentiel », c’est le trait d’esprit : Erri de Luca « Le poisson n’est poisson qu’une fois dans la barque » (Tu, mio). L’humour : Henry Roth « Debout devant l’évier de la cuisine, les yeux fixés sur les robinets de cuivre qui brillaient si loin de lui et sur la goutte d’eau pendue au bout de leur nez, qui grossissait lentement, puis tombait, David prit conscience une fois de plus que ce monde avait été créé sans tenir compte de lui » (L'Or de la terre promise).
    Antoine Blondin « Un matin sur deux, Quentin Albert descendait le Yang-tsé-kiang dans son lit-bateau : trois mille kilomètres jusqu’à l’estuaire, vingt-six jours de rivière quand on ne rencontrait pas les pirates, double ration d’alcool de riz si l’équipage indigène négligeait de se mutiner » (Un singe en hiver).
    La surprise mâtinée d’une touche de grossièreté : Mario Vargas Llosa « Bordel de merde de vérole du cul ! balbutia Lituma en sentant qu’il allait vomir » (Qui a tué Palomino Molero).
    William Boyd « Mon premier acte en entrant dans ce monde fut de tuer ma mère » (Les Nouvelles Confessions).
    La force de l’envoi : Albert Camus « Aujourd’hui, maman est morte » (L'Étranger).
    La sagacité de la formule : Carlos Fuentes « Il n’est pire servitude que l’espoir d’être heureux » (Diane ou la chasseresse solitaire).
    L’aphorisme – de soie -, déguisé sous l’habit – d’une étoffe plus épaisse -, de la prose romanesque : Yukio Mishima « Pendant de nombreuses années, j’ai soutenu que je pouvais me rappeler des choses vues à l’époque de ma naissance » (Confession d'un masque).
    La beauté ample et l’affirmation –avec si peu pourtant-, d’une marque, d’un style propre : Julien Gracq « Depuis que son train avait passé les faubourgs et les fumées de Charleville, il semblait à l’aspirant Grange que la laideur du monde se dissipait : il s’aperçut qu’il n’y avait plus en vue une seule maison » (Un balcon en forêt).
    Gabriel Garcia Marquez « L’année de mes quatre-vingt dix ans, j’ai voulu m’offrir une folle nuit d’amour avec une adolescente vierge » (Mémoire de mes putains tristes).
    Il y a aussi la phrase étendard, celle que l’on chuchote entre soi et entre membres de la tribu : Norman Mclean ! « Dans notre famille, nous ne faisons pas clairement le partage entre la religion et la pêche à la mouche » (La rivière du sixième jour).
    Dan O’Brien, dans une moindre mesure « Dès mon plus jeune âge, j’ai été fasciné par la migration des animaux sauvages » (Rites d'automne).
    L’intention romanesque ambitieuse aussi (charnelle, volubile, romantique, gourmande, généreuse, ampoulée par endroits), est contenue dans l’espace d’une première phrase de roman et, miracle, il arrive qu’elle parvienne à y tenir sans déborder : Albert Cohen « Descendu de cheval, il allait le long des noisetiers et des églantiers, suivi des deux chevaux que le valet d’écurie tenait par les rênes, allait dans les craquements du silence, torse nu sous le soleil de midi, allait et souriait, étrange et princier, sûr d’une victoire » (Belle du seigneur).
    L’air connu, qu’il est si plaisant de reconnaître, n’est pas en reste avec Marcel Proust bien sûr (« Longtemps…», A la recherche du temps perdu), ou Ernest Hemingway « Il était une fois un vieil homme, tout seul dans son bateau, qui pêchait au milieu du Gulf-Stream » (Le vieil homme et la mer).
    Mais aussi avec Kafka « Un matin, au sortir d’un rêve agité, Grégoire Samra s’éveilla transformé dans son lit en une véritable vermine » (La Métamorphose).
    Paul Nizan « J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie » (Aden Arabie). A condition d’admettre cette exception : il y a là deux phrases. Mais elles sont insécables.
    Miguel de Cervantes « En un village de la Manche, du nom duquel je ne me veux souvenir, demeurait, il n’y a pas longtemps, un gentilhomme de ceux qui ont lance au ratelier, targe antique, roussin maigre et lévrier bon coureur » (Don Quichotte).
    Gustave Flaubert « C’était à Mégara, faubourg de Carthage, dans les jardins d’Halmicar » (Salammbô).
    Vladimir Nabokov « Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins » (Lolita).
    Umberto Eco « Au commencement était le Verbe et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu » (Le Nom de la rose).
    Ces phrases font quatre-vingt fois le tour du monde chaque jour. Elles sont, dans toutes les langues, sur les lèvres de tous les aficionados. Magie du passage littéraire!
    La première phrase d’un roman possède la puissance fugitive du passeur.
    Elle esquisse, incite, prend, lie, gifle ou plonge dans un fading ouaté. Elle n’est jamais désintéressée : elle entend bien dire.
    De Stefan Zweig, « Sur le grand paquebot qui à minuit devait quitter New York à destination de Buenos-Aires, régnait le va-et-vient habituel du dernier moment » (Le joueur d'échecs), à Günter Grass, « Pour Noël, j’avais envie d’un rat, car j’espérais des mots déclencheurs pour un poème traitant de l’éducation du genre humain » (La Ratte), ou Louis Aragon, « La première fois qu’Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide » (Aurélien), nous naviguons de la beauté narrative à l’idée sèche incrustée dans le style. Deux mondes. Trois phrases, trois auteurs parmi des milliers, trois romans, trois œuvres majeures.
    Ainsi les premières phrases de romans (célèbres), deviennent un kaléidoscope, un florilège protéiforme, une bombe à rêves, un feu d’artifice parce que la littérature est ce qu’il y a de plus multicolore au monde.
    L’immédiateté de la première phrase d’un roman confond. C’est d‘elle que l’on attend le plus.
    Elle est le visage, le premier regard de la première rencontre.
    Il est facile d’en tomber amoureux.
    Elle peut être déterminante et agir aussi comme un repoussoir. Ce sont encore des invitations au voyage, qu’il soit réel ou métaphorique : Miguel Delibes, « Le trois-mâts le Hamburg, une galacée à rame et à voile destinée au cabotage, à la ligne fine et d’une longueur de cinq aunes, dépassa lentement l’embouchure et s’élança vers la haute mer » (L'Hérétique).
    Romain Gary, « Depuis l’aube, le chemin suivait la colline à travers un fouillis de bambous et d’herbe où le cheval et le cavalier disparaissaient parfois complètement ; puis la tête du jésuite réapparaissait sous son casque blanc, avec son grand nez osseux au-dessus des lèvres viriles et ironiques et les yeux perçants qui évoquaient bien plus des horizons illimités que les pages d’un bréviaire » (Les Racines du ciel).
    Les premières phrases de romans sont des tickets d’entrée dans les œuvres. L’ouvreuse ne porte pas de guillemets car l’accès est libre. L.M.
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    *« J'avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. »

     

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    LE LUI DIRE

    Ne pas tout dire, mais suggérer. La littérature, dont c’est l’obsession originelle, n’a jamais fait autre chose pour exprimer l’amour. Dire et redire je t’aime de façon toujours différente est l’une de ses marottes. La déclaration d’amour en devient un genre. La poésie en témoigne, qui ne se trouve pas que dans le poème, mais occupe aussi le terrain de la prose. Il y a dans chaque déclaration d’amour un souci de fulgurance, de foudre, d’impact. « L’annonce faite à », doit frapper, car elle a l’ambition de ferrer, et de durer.


    Ambiguïté de l’amour : le mot latin « amor » décrit à la fois le désir charnel et l’aspiration spirituelle ; et révèle ainsi la source même de ce qui nous bouleverse.

     
    Omniprésence de l’amour : même les textes sacrés en sont empreints. Le Coran infuse sa sensualité dans la poésie amoureuse, la Bible célèbre le désir érotique dans le Cantique des cantiques.

    Absolu de l’amour : le chant courtois des troubadours, le chant profond de la « copla » andalouse, cherchent obstinément l’amour pur.

    Plus généralement, la littérature internationale, intemporelle, ne recréée qu’une seule et même chose : l’aveu qui cloue, qu’il exige une ou 800 pages d’approche !
    Parce qu’il y a mille et mille façons de le lui dire, l’imaginaire de l’écrivain trouve, depuis l’invention de l’écriture, un inépuisable sujet dont la beauté parfaite est toujours à venir.

    Toute déclaration, tout « dit d’amour », suggère l’éternité, sinon ce n’est pas un serment d’amour. L.M.

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    C'est une tradition sur KallyVasco : mon envie est chaque fois (ou peu s'en faut) forte de suggérer des alliances bachiques et musicales. Là, je propose de lire ce qui précède en dégustant La Colline en flammes, chardonnay de Romain Paire (Domaine des Pothiers, côte roannaise), ainsi qu'en rouge issu de gamay. Tout en écoutant au hasard un florilège des titres de Cigarettes after sex.

  • La tombe de Toulet

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    Je déjeunais en charmante compagnie au Madrid hier, place Paul-Jean Toulet à Guéthary – j’y déjeune ou dîne chaque semaine pour des conversations riches, des rires larges, des regards soutenus, des plats bistrotiers, des envies de rester, quand je ne me contente pas d’un verre, seul sur la terrasse de ce merveilleux endroit ; face à l’océan. J’y vais « d’un coup de moto », c’est tellement facile. Je pensais à la tombe délaissée de Toulet, derrière moi tout là-haut dans l’autre partie du village au-delà de la route qui le divise, et proche du plus charmant cinéma de toute la côte : Getari Enea. Elle figure à l’entrée de ce cimetière perché et marin, mais on n’y lit plus guère sur la pierre que le demi-prénom Jean, sous le médaillon sculpté à l’effigie du poète des « Contrerimes » par son ami Clément de Swiecinski. Au bout d’un siècle dépassé, le mauvais temps, le soleil aussi ont effacé les mots qui l’ornaient. J’ai trouvé ce matin trois plaquettes précieuses que je cherchais sur l'écrivain à Morlaàs, près de Pau. Elles illustrent ce billet. Puis, j’ai repris les tendres « Lettres de château » de Michel Déon, qui fut un grand admirateur de Paul-Jean. Voici, en photo, la première page de l’hommage qu’il lui consacre et qui date à l’évidence, puisque la tombe, lorsque Déon la visita, était encore riche de nombreux mots. J’espère que la nouvelle équipe municipale fraîchement élue aura à cœur de veiller à sa restauration, entre deux arrêtés municipaux ayant trait au foncier et à l’éclairage public, car Toulet fonça lentement et il continue d’éclairer cœurs et âmes. L.M.

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  • Billet de l’après-midi.

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    Je m’aperçois, à l’heure de penser au vingtième anniversaire de KallyVasco, ce blog-ci que je rédige, que je me suis trompé dans la date de sa création, en consultant juste son acte de naissance dans les archives : ce n’est pas le 26, mais le 29 mars 2006 que je l’ai créé. Aussi, ai-je le temps de concocter un « article » d’anniversaire comme on concocte un gâteau forcément rond, souvent chocolaté, et toujours piqué de mini bougies. Pour ce faire, en dilettante total « décontracté du gland », j’écoute des Largo de Haendel : Ombra mai fu, Lascia ch’io pianga... Je relis René Guy Cadou, Hélène ou le règne végétal, et Hugo, Les Orientales, Les Feuilles d’automne, je diffère de peu de temps la lecture scrupuleuse de plus ou moins bons livres qui me sont parvenus ou qui me parviennent au courrier : La fêlure de Charlotte Casiraghi, Il n’y a pas de place pour la mort (de notre chouchou absolu) Pascal Quignard, Le Système de l’argent de Daniel Rondeau, Une simple apparition de Rodolphe Barry, le prodigieux premier roman Underdog de Bruno Marsan, La Sagesse des nonnes de Ana Garriga et Carmen Urbita, lequel m’évoque – par son titre seulement La Pension des nonnes de l’immense et regretté Pierre Veilletet, Voltes, poèmes à jeux de mots (fastoches) de Bénédicte Cécile. D’autres en PDF car de nos jours on vous adresse des livres entiers en pédéèf... Misère. Mais lorsque ce sont de nouveaux poèmes de Houellebecq, je lis illico. Il y a, en pédéèf, les nouveautés parues au Dilettante, à Finitude, ailleurs... car lire sur écran m’est quasiment impossible, de même que jamais ô grand jamais je ne pourrais lire une seule ligne, fut-elle de Char, de Gracq, de Cioran, de Montaigne, face à une « liseuse ». Question – évidente - de sensualité de l’objet livre entre nos mains, son parfum, ses pages, le toucher de sa hanche, son poids, son épaisseur, sa « main », les sons qu’il produit, l'impression qu'il vous envoie ; si forte parfois. La bibliothèque qui m’entoure, m’enserre, m’ensevelira un jour peut-être. Il y a tout cela. Et davantage. L.M.

  • Billet du soir, de ce soir

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    Que vaut-il mieux choisir de faire ? Écouter les concertos brandebourgeois de Johann-Sebastian Bach – pas forcément les six, ou bien regarder les résultats du second tour des élections municipales égrenés sur le petit écran, commentés par des experts autoproclamés ou commodément désignés ? La question comprend sa réponse. L’attention auditive et totalement sensorielle portée à la musique tonitruante et admirablement rythmée du géant teuton suit une salutaire balade fraîche en moto et sans but aucun le long de la côte basque – Anglet, Biarritz, Ilbarritz, Bidart, Guéthary, Saint-Jean-de-Luz et retour. Temps blanc. C’était histoire de chevaucher ma Brixton tout en respirant le bouquet de quarante jonquilles que j’avais enfoui sous mon blouson, collé à ma poitrine ; à chatouiller le menton avant le nez. Je pouvais ainsi rire jaune et à plein pollen en repensant aux trois heures précédentes occupées à saisir à pleines mains la poésie forte de Victor Hugo : Les Contemplations, La Légende des siècles, les poèmes les plus fameux comme L’Expiation : « Il neigeait. / On était vaincu par sa conquête. / Pour la première fois l’aigle baissait la tête. »..., lesquels confortent la mémoire, font entendre la voix de Papa (parti il y a presque vingt ans déjà), qui les récitait à table et à tout bout de champ, car il avait toujours des vers de Hugo au bord des lèvres comme les merles ont, depuis quelques jours, des lombrics collectionnés aux bords de leur bec jaune orangé parce que la première couvée a éclos et qu’il faut se relayer avec la merlette afin de nourrir un nid farci d’oisillons. Après-midi douce. La carbonara de tagliatelle du déjeuner (pas de poulet rôti dominical, ce 22 mars, et non) eut l’heur de plaire, malgré une entorse à la recette orthodoxe qui ferait lever, si je la dévoilais, une levée de boucliers ritals obéissant aux inflexibles préceptes du « Carbonaragate »... Dès potron-minet, nous avions accompli notre devoir citoyen, puisqu’il y avait un deuxième tour à Bayonne. Ce fut moins excitant que de se demander – tout en glissant une petite enveloppe beige dans une urne cubique volumineuse et transparente, où nous allions pouvoir dégoter de la guanciale un dimanche matin. La vie la vraie s’enchaîne parfois de telle façon. L.M.

  • Boualem Sansal, 2

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    J’ai eu tout faux et je ne suis pas le seul à m’être engouffré dans un tunnel futile au lieu de réaliser l’évidence. Boualem Sansal est notre Soljenitsyne de l’islamisme, et nous avons cru bon polémiquer comme de vulgaires bobos germanopratins un brin cultivés sur son départ de Gallimard pour Grasset en vociférant différemment selon les sensibilités. Parlez-moi d’une affaire, quand notre vigie alerte depuis des lustres les puissants qui nous gouvernent à coups de rendez-vous officiels, de tribunes et d’interviews du danger croissant, imminent, considérable de l’islamisme à la manœuvre en France jusque dans le moindre de ses rouages sociétaux, opérant par capillarité, lentement mais sûrement, avançant comme un bulldozer aveugle téléguidé et dépourvu de marche arrière, et l’ayant vu à l’œuvre en Algérie, et avoir assisté à son implantation sur notre sol « comme dans du beurre » avec la complaisance d’un parti ignoble dirigé par un Robespierre des temps sombres, et  tandis que l’on pratique – dans les cercles du pouvoir autant que dans l’opinion publique - le déni, le haussement d’épaule, que l’on ironise sur Cassandre, que l’on souhaite juste la paix de ses oreilles devenues sourdes à ce qui fâche. Or, l’évidence se trouvait bien ailleurs, s’agissant du « revirement » du grand écrivain avec son transfert éditorial qui pèse peu, aujourd’hui. Parlez-moi de mercato ! D’une part, les cruelles geôles algériennes auront profondément, durablement entamé le cerveau de Sansal, c’est certain sans épargner son corps, qui résiste vaille que vaille. Revenu de l’enfer, il se sent encore prisonnier partout où il fut engagé avant d’être capturé. Cet accès de paranoïa, si ç’en est une, n’a rien d’étonnant, eu égard à la violence d’un tel choc. Il l’a clairement résumé lors du 200e anniversaire du groupe Hachette : Il n’est plus le même. D'autre part, un premier Boualem Sansal a disparu, il est mort. Un autre se fait jour, il naît prudent, écorché vif, soucieux de couper tous les liens qui libèrent. D’où certaines décisions, douloureuses certes, mais indispensables à sa « survie ». Nous le comprenons d’autant plus que nous ne pouvons imaginer ce qu’il dut endurer – et qui est sans doute inqualifiable. Le plus tragique, pour lui – lanceur d’alerte amoureux de la France et de sa langue, son histoire, c’est sans doute de n’être pas écouté par les premiers concernés. De prêcher dans le désert voltairien, où les Lumières vacillent, lui l’Algérien déchu de cette nationalité, lui le Français naturalisé depuis trois ans, mais Français de naissance puisque né sur le sol de l’Algérie (encore) française, lui... l’Arabe finalement. Et je pense à la marge qu’un manque de considération à l’égard de sa parole salutaire, désintéressée, humaine avant d’être humaniste, provient d’une nauséabonde méfiance qui, aussi minime soit-elle, suffit à écarter d’un revers de la main un dossier pourtant incandescent. Et dont nous devrons subir les redoutables conséquences. L.M.

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    (Dans Le Canard enchaîné de mercredi dernier).

  • Oh, Boualem !

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    Évidemment l’Iran, l’Ukraine, l’adjudant-chef Arnaud Frion, les municipales, les caprices du climat, les cernes de Marianne, le pneu arrière de ma moto devenu lisse, l’urgence de passer l’aspi sous le lit ; celle d’acheter des linguine Rummo. Mais Sansal. Boualem Sansal. Je connais un peu le génial et sage homme qui figure à mes yeux un chef Sioux au silence éloquent et à la parole sacrée. Nous nous sommes rencontrés à plusieurs reprises, et très vite appréciés avec franchise et sincérité. Je devais organiser - pour lui (il s’en réjouissait par avance) - une soirée autour de Milan Kundera, avec Alain Finkielkraut, Jacques Tarnero, à Paris, mais la tournée promotionnelle d’un de ses ouvrages d’alors en empêcha la réalisation, pourtant facile. J’ai « milité » modestement durant son abjecte captivité dans les geôles algéroises - laquelle l’aura très profondément atteint, c’est certain. Imaginons un seul instant les troubles d’un homme de quatre-vingt-un ans ne pouvant retourner dans sa maison de Boumerdès après une année de privations, d’humiliations, de torture morale, de tentative d’assassinat à petit feu – oui ! Pouvons-nous imaginer qu’il a laissé son « histoire » dans un ordinateur, dans une pièce de son domicile. Imaginons-nous à sa place, asilé provisoirement dans les appartements d’Antoine Gallimard comme un campeur déboussolé, et en recherche active, avec sa femme – me confiait très récemment son éditeur originel Jean-Marie Laclavetine, d’un appartement en région parisienne afin d’y poser et reposer les corps, les âmes, et de rares choses épargnées. Certes, ses livres se vendent bien de par le monde, surtout en Allemagne et en France, et le  récent prix Cino del Duca (doté de 200 000 €) aura mis une noisette de beurre dans ses pois chiches. Les honneurs ont plu, comme son élection impeccable à l’Académie française. Et d’ailleurs, depuis qu’il a recouvré la liberté, devenu Parisien par défaut, je n’ai pas tenté de joindre Boualem afin de respecter sa paix, le sachant extrêmement sollicité de toute part.

    Mais, là, ce soir, devant l’avalanche d’informations plus ou moins fielleuses, je m’interroge. En qualité de journaliste, eu égard à la pauvreté contradictoire des choses qui parviennent truffées d’allégations fantaisistes, je m’interdis bien sûr de porter le moindre jugement – l’éthique de ma profession faisant foi et office de garde-fou. Il s’agit là d’un axiome. Nous lisons et entendons depuis deux ou trois jours des choses propres à alimenter la haine des hyènes toujours à l’affût d’un sujet à métamorphoser en charogne, les yeux fermés, la bave aux crocs, sans se poser la moindre question, car il arrive que les hyènes hurlent avec les loups – lesquels le font avec davantage de classe. Que ceux qui vomissent sur un grand écrivain d’un très courageux humanisme voltairien digne de la plus héroïque Cassandre, sur le respect dû à un Socrate des temps modernes, sans avoir pris la peine de lire un seul de ses livres cessent de me lire à partir de ce point. Je continue de m’adresser aux autres, les gens normaux, curieux, cultivés, calmes, littéraires, doués d’humanité, et forts d’un savoir écouter surtout, ennemis des préjugés et des jugements hâtifs qui dégénèrent parfois en lynchages de toute nature. J’entends la tristesse et la déception d’Antoine Gallimard, trop radin pour n’avoir pas su surenchérir à propos, face à Arnaud Lagardère. Il s’agissait (terme de footeux, que j’abhorre) de « mercato ». Sarkozy fut à la manœuvre, ai-je lu, pour le compte de son pote et éditeur Vincent Bolloré. Avec la vulgarité de « petite frappe » qui le caractérise, l’homme aux chevilles plombées aurait demandé à Sansal combien Gallimard lui refilait afin de lui en proposer davantage. C’est à vomir, s’agissant de livres et pas de crampons. Alors, je veux bien imaginer que Boualem pense au confort matériel de sa femme (et de ses filles), à son âge et se sachant atteint d’un cancer. Je veux bien admettre qu’il ait fini, qu’en sais-je, rien encore, par signer chez Grasset – maison vénérable, littéraire et au-dessus de tout soupçon politique, et qu’il ait « lâché » Gallimard qui l’a soutenu depuis « Le Serment des Barbares » (magnifique premier roman) paru en 1999, qui a œuvré avec des politiques de partout à sa libération, qui a travaillé à son élection au Quai Conti, qui n’a jamais démérité en faveur de sa défense et de la promotion de son œuvre. Mais... Est-il correct de vendre une part de son âme pour un million d’euros ? Et, d’ailleurs, qu’est-ce qu’un million d’euros, se demanderait Charles Péguy, qui écrivit : « Pour la première fois dans l’histoire du monde, l’argent est maître sans limitation ni mesure. Pour la première fois dans l’histoire du monde, l’argent est seul en face de l’esprit. » Aussi, ce vendredi 13 mars à 21h40, je m’interdis d’évidence de porter le moindre avis sur « une affaire en cours ». Je persiste à penser qu’il y a peut-être, sans doute, autre chose, de moins vil, ou bien quelque chose de très simple, de matériel et d'acceptable. L’urgence de survivre lorsqu’on a frôlé la mort de si près, et que les jours sont désormais comptés, l’amour grand et heureusement présent. Alors, je pense à reléguer en cave - ou au grenier plutôt (épargnons les bouteilles), des considérations de dîner en ville germanopratin devenant pâles tout à coup. A suivre, L.M.

  • Les choses de l'amour

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    Oltre le dolcezze dell’Harry’s Bar / E le tenerezze di Zanzibar. « Outre les douceurs du Harry’s Bar / Et les tendresses de Zanzibar »... Les vers de la chanson Hemingway, de Paolo Conte, offrent ce beau titre au poignant et bref roman de notre Nostalgique en chef qui nous a surtout habitué à lire ses chroniques et ses essais si percutants et si tendres à la fois, surtout lorsqu’ils évoquent la province, les Trente Glorieuses, le cinéma du dimanche soir... Là, le sujet est tragique et le livre, émouvant. Trente ans d’amour ce n’est pas rien, c’est une vie ou presque. Lorsque la maladie foudroie la femme d’un couple qui savait s’aimer, bouffer le bitume parisien jusqu’au moindre recoin, rire, faire l’amour l’après-midi ou au balcon selon la météo, s’enivrer de beauté et de légèreté, de bons mots et de fantaisie, filer en Vespa comme Hepburn et Peck dans Vacances romaines, le coup est celui d’un hachoir, pas d’un gant de boxe. « Il n’est pas si courant de tomber amoureux d’une étoile, les fesses moulées dans une jupe crayon volée à Marie-France Pisier, affichant le même air espiègle et en attente de je ne sais quoi », écrit Thomas Morales, qui possède le sens claquant de la formule et de l’image qui frappe. « Il pleuvait, mes lunettes s’embuaient (...) Je l’ai aimée au premier tressautement de sa paupière droite... ». L’auteur a vécu trente ans avec une exception. Telle est la confession qui masque un vide abyssal que la littérature s’emploie à combler un tant soit peu. Nous croyons toujours en elle. Ce livre dense et tendre est une adresse pudique, une lettre à une disparue afin qu’elle survive par les mots, que perdure le souvenir. Exercice d’admiration par endroits, « elle s’exprimait avec une infinie richesse, à côté j’étais un plantigrade inculte », hommage amoureux à la douceur de la force, « sans prévenir, elle avait ce caractère abrupt des filles d’ascendance marine qui démâtent pour un oui ou pour un non...». Nous sommes tentés de citer abondamment Morales tant sa langue nous charme. « Elle se couchait, les fesses à l’air, seulement vêtue d’un tee-shirt à l’effigie de Snoopy car les beagles sont les meilleurs amis des femmes, disait-elle... ». Le tour de force de ce petit livre dans lequel niche du Sautet/Guimard des Choses de la vie, est de nous donner le sentiment que le manque vertigineux et la tristesse monumentale ne sont rien à côté de ce qui a été vécu pleinement : un bonheur fou. L.M.

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    Thomas Morales, « Les tendresses de Zanzibar », Le Rocher (120 pages, 14€).

  • J'aime le XV écossais

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    J'aime le rugby avant d'aimer mon équipe, qu'elle soit de coeur ou atavique. J'aime le jeu et j'applaudis quand c'est beau, y compris, voire surtout lorsque c'est l'adversaire qui signe la beauté. Ainsi de cet après-midi. Un Ecosse-France d'anthologie. Une équipe au chardon exceptionnelle de puissance, d'organisation, de volonté, de détermination, de technique, de fluidité ; d'évidence. Face à un XV cocorico débordé, ce fut aussi indéniable que surprenant. Ce soir, les pintes vont mousser autour de Murrayfield. Et les Ecossais sont de véritables gentlemen. J’ai le souvenir d’une 3e mi-temps à Murrayfield (*) justement (2000 ou 2001). Nous - le XV bleu - les avions pulvérisés, un score indécent - un peu comme aujourd’hui, mais à l’envers. De quoi avoir honte d’être frenchy en déambulant. Et bien, au cours de la tournée des pubs, à chaque comptoir, les vainqueurs que nous figurions se voyaient offrir force bières. Une soirée mémorable de savoir vivre, de savoir perdre, de savoir être. Sportsmen, old chap… "La classe du rugby" m'a soufflé mon fils, à l'issue du match de ce 7 mars et au souvenir que je lui évoquais. Excellent résumé de cette incomparable et si humaine philosophie de la vie. Je garde une trace émue de cette soirée. Aussi forte que, ce jour-là également, au moment vibrant des hymnes, mon insoutenable émotion : je m'étais levé comme un ressort pour chanter la Marseillaise à gorge déployée, et je me souviens avoir pleuré sans retenue. Cela s'appelle la magie du stade. Celle d'y être. L.M.

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    (*) Ce fut un week-end faste : soirée (dîner) et nuit du vendredi à Paris au Plaza Athénée d'Alain Ducasse alors, à tester pour Gault-Millau dont je pilotais les rédactions. Somptueux repas, chambre de rêve. Je la laissai vers cinq heures du matin pour sauter dans un taxi. Direction Edimbourg. Reportage whisky sur l'île of Jura à la clé, avec le match évoqué ici en prime. J'ai le souvenir, aussi, en milieu de nuit post match, d'un bain sur le toit de l'Hilton de la capitale écossaise. La brume de chaleur de l'eau brûlante de la piscine avec la vue à 360° sur la ville, et les essais que l'on commentait en boucle en gueulant comme des veaux...

  • Brigitte Bardot

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    Je rangeais tout à l’heure des « Panodia », ces plaques en plastique pour y glisser vingt diapositives par feuille (et que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaîîîîtreeeeeuuuu) et je suis tombé sur une trentaine de photos prises avec mon Nikkormat FT2 de Brigitte Bardot lors de son passage rituel en Médoc, le 1er mai, pour l’ouverture de la chasse à la tourterelle des bois sur les pylônes. Un marronnier qui déplaçait force motards d’escorte et caméras de télés. Et parfois Allain Bougrain-Dubourg, ce qui était moins drôle... J’ai « couvert » le truc plusieurs années consécutives. L’une d’elles, début des 90, enregistreur glissé dans la poche, j’interviewais la merveilleuse B.B. qui me déclara tout de go « tous les chasseurs sont des enculés ». C’était dans la boîte. J’avais le titre de mon article. Il fut imprimé. Son avocat téléphona à la rédaction lorsque parut le magazine cynégétique auquel j’avais donné l’interview. L’enregistrement lui fut aussitôt servi dans le combiné. Il raccrocha, penaud. C’est comme ça que ça marche dans leur milieu. Et que la riposte agît. Ce soir, je repense davantage à ces moments médocains. B.B. portait toujours, je m’en souviens, des cuissardes, mais en cuir. Incompatibles avec la boue des chemins qui conduisaient aux pylônes. Aussi restait-elle à proximité des voitures et de ses gardes du corps. Elle avait néanmoins la classe, une classe folle, comme d’autres le duende. C’est devenu si rare. L.M.

  • GAUA expérience

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    GAUA signifie nuit en Basque. D’ailleurs, la contrebande se dit gauazko lana, le travail de la nuit. Le restaurant Gaua sert le soir seulement, du mardi au samedi et a ouvert il y a trois ans. Situé dans une zone improbable d’Urrugne (64), en contrebas de la route, passé Decathlon, entre un centre Leclerc et une salle de gym, installé au bout d’un parking (bien pratique) dans un hangar/garage transformé en immense loft au décor chic, sombre, avec musique lounge en continu (un peu forte en fin de service comme toujours) qui rappelle Costes et le Buddha bar, une équipe exclusivement masculine (en salle) vêtue forcément de noir, qui évolue lentement autour du bar et de la cuisine totalement ouverte et au design raffiné (jusqu’aux bols coréens en cuivre et aux assiettes aux tons subtils), deux espaces sans réelle frontière dont on ne saisit pas la différence : Cuisine & Pampilles d’un côté, Eclipse & Lounge de l’autre... On sent immédiatement qu’il y a du « concept » dans l’atmosphère étudiée au petit point. La cave est au mur, éclairée par derrière et permet de la lire en direct. Les vins au verre sont annoncés à la voix. Les références de la carte sont formidables. On y trouve des raretés à prix élevé certes, et des cuvées tentantes à prix plus doux (*). Benoît Sarthou, ex étoilé au Moulin d’Alotz à Arcangues, aussi discret que talentueux, est à l’origine de ce projet branché mais très sérieux. Il officiait hier soir, achevant de dresser avant d'envoyer, tournant le dos à la lumineuse chambre froide dont la vitrine montre des poissons séchant, ficelés et accrochés par la queue. Clément Fagoaga est au piano. Une valeur très sûre. L’équipe semble indéniablement aussi soudée qu’efficace. Elle nous a fait penser à l’entente calme, à la décontraction très professionnelle, à la chorégraphie à laquelle on assiste lorsqu’on déjeune ou dîne devant la cuisine ouverte de l’Auberge basque de Cédric Béchade, à St-Pée-sur-Nivelle. Aucun cauchemar dans ces cuisines-là.

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    Gaua repose partiellement sur un originalité gastronomique appelée, en Gascon médiéval, le « dry-aged ». Le « vieillissement à sec » des poissons trouve ses origines à la fois chez les pêcheurs scandinaves, et japonais. Destiné à conserver les prises durant les voyages en mer, il se distingue du fumage et a pour principale vertu de concentrer la chair du poisson (façon sashimi) en la maturant naturellement, lentement, et ainsi d’en magnifier les flaveurs en produisant une complexité aromatique exceptionnelle, se rapprochant du fameux umami, le cinquième goût. La texture, la consistance de la matière sont confondantes, qui font penser à la charcuterie. D’ailleurs, le chorizo de thon rouge (ikejime) dégusté en entrée porte bien son nom. Accompagné de nduja de thon rouge également - très pimentée (et d’un adoucissant beurre d’algues) nous sommes devant un plat en trompe l’œil – et les papilles. La nduja est une saucisse de porc calabraise qui rappelle la soubressade catalane. Nous restons dans le thon, si je puis dire. Idem avec le pâté en croûte d’espadon maturé, augmenté de figues, noisettes et pistaches, où l’on ne reconnait franchement pas le poisson-épée. La moutarde à l’estragon qui le relève – car il en a besoin – est du meilleur effet en contrepoint. Un gel de saké tempère le couple. Ces deux plats figurent au chapître « Les charcuteries de poissons » de la carte. Mais avant eux, je me suis ré-ga-lé de cinq pintxos de sardines (photo prise avec le téléphone) à l’huile fumée, posées sur un pain d’olives impeccablement croustillant et d’algues à la braise (le toum à l’ail servi à part nous est apparu superflu, car trop mou du goût). Côté fritures, le tempura de morue est plus sage dans sa conception car le poisson conserve son jus et une lamelle translucide de papada ibérica (sorte de lard de Colonnata) vient caresser la chair, escortée d’un « ketchup » d’ail noir du meilleur effet car il démontre sans effort sa nécessité. À la braise, la brochette de poulpe (un tentacule croquant, caoutchouteux ou moelleux selon son épaisseur sur la longueur - voir la photo) repose sur une sorte de sable de graines diverses (noix de cajou, courge, tournesol...) formidable. Les oignons confits et le pimentón enrobent le tout avec maestria. Alors, oui, il s’agit d’une expérience culinaire, mais qui ne prend pas la tête comme au temps de la cuisine moléculaire chez Ferran Adrià et consorts. Nous éprouvons une audace dans la réalisation grâce au procédé de vieillissement à sec donc, soit une transformation de la matière qui est presque amusante : on ne nous fait pas prendre les vessies pour des lanternes, mais juste du poisson pour de la viande. Et, force est de reconnaître que la concentration des saveurs suit. Au point de pouvoir être dérangeante pour un palais obtus. « Gastronomie en ébullition » est l’accroche de cette table singulière. Plus juste serait d’écrire gastronomie en concentration, car l'eau, ici, ne bout pas, et celle à laquelle on pense est de mer - mais elle n'a pas droit de cité, pour cause d'épure. L.M.

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    (*) Quelques exemples de boutanches fétiches : Côte-Rôtie de Rouillard, Condrieu d’Ogier, Morgon de Piron, Menetou Salon de Pellé, cuvée Silex de Daguenau !.. Trévallon de Dürrbach, Puligny-Montrachet de Montille, Marsannay de Pataille, La part du colibri de Caillé, et puis La Grange des Pères, Vega Sicilia Unico... Une merveille, cette carte. (Nous reviendrons à Gaua pour découvrir d'autres plats, car l'offre est si alléchante qu'elle donne envie de tout prendre dès la première fois...).

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