dimanche, 30 novembre 2008
Le plaisir aristocratique de déplaire
L’expression est de Dominique de Roux.
Donc, à la fin de cette note, je me serai fait deux ennemis de plus… Me reviennent en effet une parole fraîche et un souvenir durable.
La première : j’ai interviewé Ivan Levaï, cette semaine, qui ne s’est pas caché de son aversion pour Jean-Pierre Elkabbach, son tueur à Europe 1. « Il est né le dos courbé », me dit-il. Tour à tour giscardien, mitterrandien, chiraquien, sarkozyen (who’s next ?), toujours là tandis que Levaï s’est fait virer sans cesse : la gloire de Levaï, homme debout, sa fierté de grande gueule intègre. De Juif absolu et de libre penseur.
Le souvenir, maintenant : je déjeunais avec Julien Gracq à « La Gabelle », en bas de chez lui à Saint-Florent, au bord de la Loire, à l’issue d’une matinée passée à parler littérature, dans son salon, et à feuilleter (quel cadeau ce fut!) les « grands papiers » somptueux des éditions originales et limitées de certains de ses livres, comme « Les Eaux étroites », « Un Balcon en forêt »... Soudain surgit François Bon avec sa famille. Il vit le Maître, se précipita stupéfait, interrompit notre conversation, notre repas. Sans un regard pour moi, il ploya son dos, fit une grotesque révérence, gestuelle et verbale. Gracq lui coupa net la parole, étendit un bras vers moi et dit, tranchant : « Je vous présente Léon Mazzella. » Soit personne, sauf son invité, ce jour-là de janvier. Le grand écrivain savait vivre (ô combien), il avait cette élégance dont beaucoup –que nous savons apprécier par ailleurs pour leur vérité (je lis Bon avec plaisir, lorsqu’il publie chez Minuit et chez Verdier)-, ne possèderont jamais…
17:09 Publié dans humeurs | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : l'élégance
en lisant, en bloguant
Plusieurs personnes, cette semaine, m’ont affirmé tenir « Un bonheur parfait », de James Salter (Points) pour l'un de leurs romans préférés. Je l'ai commencé pour comprendre : ce bouquin vous happe avec son infinie douceur, il possède une voix de fée, en lui nous glissons comme avec Mozart, nous coulons –ou plutôt nous descendons une rivière en pirogue, sans être encore au courant de ce qui nous attend. Pour l'heure (les 70 premières pages) le plaisir est là, d'une simplicité inouïe, enviable, palpable. L'atmosphère est au rêve, mais les images du récit bien réelles. Nous sommes dans ce livre comme dans un grand lit, un dimanche matin, vers onze heures, avec notre amour enlacé, chaud, et l’avenir dessiné dans le ciel bleu par la fenêtre, en fines arabesques blanches... Donc, poursuivons.
« Le quart », de Nikos Kavvadias (folio), roman-culte en Grèce, est un texte brut sur la vie de marin à bord d’un vieux cargo, une allégorie du désespoir et de la mélancolie. Les images sont crues, car à quai, les bars à putes sont sans poésie et à bord, la mer, intraitable. C’est du Conrad sans concessions ni enjoliveurs chromés à chaque chapitre. Ici, les ventilateurs, en tournant, torréfient le vide, par les hublots les aubes sont jaunes, et la lumière chétive, maladive, sent le phénol. Les marins ont beau se laver, ils sentent une odeur rance d’huile de poisson, de rouille et d’aqua forte… Puissant.
Jean de Malestroit a bien connu Julien Gracq (Julien Gracq, quarante ans d'amitié 1967-2007). Voisin, viticulteur, il lui a rendu régulièrement visite à St-Florent-le-Vieil. Il nous livre le journal de ces rencontres. Ce livre, paru aux éditions Pascal Galodé (tiens ! le revoilà, celui-ci…), est un véritable document d’étude pour un thésard. Scrupuleusement consignées, les petits riens de l’existence du grand écrivain –dont on vient de disperser les biens personnels-, révèlent, au détour de certaines pages, des indices sur sa vie privée, qu’il tenait aussi secrète que le fond d'un coffre de banque helvète. Cependant, nous ne sommes pas dans les pages de « Voici », heureusement. Gracq y converse, donne son sentiment sur le monde qu’il habite et l’effraie souvent, sur la littérature surtout, ses lectures du moment, les flatteurs qui le courtisent, les classiques qui ne le déçoivent pas, et parfois, en effet, sur Nora Mitrani (la femme de sa vie ?..), sur sa sœur, l’Histoire, le temps qu’il fait… Précieux.
Jean-Pierre Martinet, c’est noir comme du Bove et gai comme du Kafka. Mais c’est de la littérature à l’état pur. On le ressort ces jours-ci : « Jérôme » (Finitude), « Ceux qui n’en mènent pas large » (Le dilettante), « L’Ombre des forêts » (La Table ronde). Je me souviens de notre enthousiasme à le découvrir et à en parler –dans les années 1986-87-, dans les pages de « Sud-Ouest Dimanche », avec Pierre Veilletet, rédac’chef de ce journal dont j’étais le fier pigiste des pages Lettres. Martinet nous faisait l’effet des « Poulpes » de Raymond Guérin, du Journal d’Henri Calet, des nouvelles d’André de Richaud, des lettres de Joë Bousquet. J’ai repris « L’Ombre des forêts » et retrouvé cette émotion vive, dépouillée, cette écriture essentielle qui avance nue, fragilisée à l’extrême et qui se fraie quand même, incandescente mais discrète, une voie parmi les hommes… « J’ai essayé de peindre dans ce livre, disait Martinet à Alfred Eibel, des êtres au bout du rouleau, des infirmes du sentiment prisonniers de leur enfer intime, et qui, faute de pouvoir échanger des caresses, en sont réduits à échanger des coups ». Bouleversant.
Le premier roman de Sophie Poirier, « La libraire a aimé » (Ana), est savamment construit sur une idée originale : un homme, Paul et une femme, Corinne, se retrouvent chaque jour à 19h30 à la terrasse d’un café pour parler des livres qu’ils lisent, en buvant du whisky. Peu à peu, elle devient secrètement amoureuse de Paul. Un jour, il n’est pas au rendez-vous. Elle s’aperçoit qu’elle ne sait rien de lui, même pas son adresse. L’angoisse s’installe. Elle part à sa recherche, jusqu’à New York (il m’a semblé que nous laissions Bordeaux), croise Paul Auster, interroge l’oncle de Paul –Franck, appelé Vladimir. Corinne erre mais ne désespère jamais. Je ne vous dirai évidemment pas si elle échoue à retrouver son lecteur de 19h30 ! Mais le ton, la subtilité des dialogues, une sècheresse durassienne, la sincérité qui se dégage de chacun des courts chapitres de ce petit livre, le rendent attachant comme une ficelle tressée au poignet… Prometteur.
J’achèverai ce résumé des lectures de la semaine en épinglant une mention spéciale aux maillots de Christian Jean et Thomas Bianchin, qui publient « Ruck’n’roll » (éd. Cielstudio) : une déclaration d’amour au rugby, à l’âme de ce sport plus humain que l’humanité, plus généreux et noble qu’une anthologie de la Bible, car le rugby applique le texte, lui. Textes sensibles, photos émouvantes, se font des passes croisées qui portent toutes en elles le souci de la transmission et de la beauté du don pour rien, ou si ! du don pour que ça continue, et qu’importe le but. C’est dans une sorte de traité de savoir-vivre que ce beau-livre nous entraîne, via le sujet rugby, lequel en vaut beaucoup d’autres… Philosophique.
12:03 Publié dans Noctal Extime | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : lescutres de la semaine
vendredi, 28 novembre 2008
happy birthday, mister monioumeunte
(Re-)Lisez-le.
En plus d'être un plein de jaja pour les neurones, lire, relire Claude Lévi-Strauss, c'est littérairement jouissif.
16:39 Publié dans Ethnologie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : lévi-strauss est centenaire
mercredi, 26 novembre 2008
La prima donna sulla luna
19:11 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : gigliola cinquetti
dimanche, 23 novembre 2008
Le Port de la Lune
Les amis de Bordeaux, © Marine Mazzella.
17:08 Publié dans Photo | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : ©marine mazzella
Lilith
"Parfum de Gitane" (Barzakh) in Vague, d'Anouar Brahem
Lilith, Cœur double, de Marcel Schwob, extrait : « Alors il aima Lilith, la première femme d’Adam, qui ne fut pas créée de l’homme. Elle ne fut pas faite de terre rouge, comme Ève, mais de matière inhumaine ; elle avait été semblable au serpent, et ce fut elle qui tenta le serpent pour tenter les autres. Il lui parut qu’elle était plus vraiment femme, et la première, de sorte que la fille du Nord qu’il aima finalement dans cette vie, et qu’il épousa, il lui donna le nom de Lilith. Mais c’était un pur caprice d’artiste ; elle était semblable à ces figures préraphaélites qu’il faisait revivre sur ses toiles. Elle avait les yeux de la couleur du ciel, et sa longue chevelure blonde était lumineuse comme celle de Bérénice, qui, depuis qu’elle l’offrit aux dieux, est épandue dans le firmament. Sa voix avait le doux son des choses qui sont près de se briser ; tous ses gestes étaient tendres comme des lissements de plumes ; et si souvent elle avait l’air d’appartenir à un monde diffèrent de celui d’ici-bas qu’il la regardait comme une vision ».
13:42 Publié dans Noctal Extime | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : le mythe de lilith
samedi, 22 novembre 2008
Dans le rouge du couchant
21:12 Publié dans Musique | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : strauss, four last songs
encore
The man who sold the world, in Unplugged in New York, Nirvana.
"Résonances. Cette chambre d'hôtel a ta voix, tes reins, tes pas et ton agacement matinal. Résidence provisoire de notre amour. Le silence qui a suivi ton départ referme sur moi son étourdissement serein. Ses traces sont des sillons d'évidence.
La nuit souveraine déplie l'étrange jusqu'au coeur des corps, dénoue la douleur fil à fil, renoue nos regards nus, emboîte notre chance unique jusqu'au matin magicien.
L'amour dépose ses auréoles sur les draps pour sanctifier nos nuits. En eux, je me sens chaud de toi.
Fondre, se refondre dans ce lit défait où tes beautés dardantes laissent des traces profondes en s'élevant vers le soleil."
©L.M. Première page de : "Je l'aime encore", éd. Abacus, 1995.
Peinture : © EKAT
18:54 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : totopromo
vendredi, 21 novembre 2008
cuccuruccucu
juste pour le plaisir de fermer les yeux et de retrouver le souvenir de cette scène, dans le film d'Almodovar, le travelling, la déco et l'emocion un poil bobo (on pardonne), ce pourquoi le son seul, comme au bon vieux temps du poste à galène, est ici offert sans le recours à l'image, cette mère maquerelle de notre mémoire, cette paresseuse qui envoûte notre bonne volonté, cette économiseuse de nos regards aigus...
14:53 Publié dans cinéma | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : habla con ella
Chasse-spleen
Gimme Shelter, by Patti Smith
Il y a des chasse-spleen, comme çà, qui se lisent et ne se boivent pas, quoique la lecture... J'ai eu Cioran, longtemps, pour vitamine C. Il vivifiait la noirceur (- + - = + !). L'homéopathie agissait comme un onguent. Les Pensées de Flaubert et le Journal de Jules Renard ont ce pouvoir voisin de la douleur, de diffuser du bonheur comme du parfum à l'intérieur de soi. Ce sont des piqûres sur nos fesses d'enfant : l'appréhension, la frousse, puis l'étonnement du même-pas-mal. Enfin, le soupir de soulagement, parfois un hoquet d'émotion et des yeux enlarmés qui sourient large. Une sorte de fading...
Great Gustave :
"Sans cesse l'antithèse se dresse devant mes yeux. Je n'ai jamais vu un enfant sans penser qu'il deviendrait vieillard, un berceau sans songer à une tombe. La contemplation d'une femme nue me fait rêver à son squelette. C'est ce qui fait que les spectacles joyeux me rendent triste et que les spectacles tristes m'affectent peu. Je pleure trop en dedans pour verser des larmes au dehors; une lecture m'émeut plus qu'un malheur réel."
"Quand une fois on a baisé un cadavre au front, il vous en reste toujours sur les lèvres quelque chose, une amertume infinie, un arrière-goût de néant que rien n'efface."
"Le seul moyen de supporter l'existence, c'est de s'étourdir dans la littérature comme dans une orgie perpétuelle. Le vin de l'art cause une longue ivresse, et il est inépuisable. C'est de penser à soi qui rend malheureux."
14:12 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : flaubert















