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lundi, 30 octobre 2006
La vague goffmanienne
Cela pourrait rester goffmanien -pour parler comme les étudiants en ethno-, en référence aux travaux célèbres d'Erving Goffman sur les comportements sociaux. La littérature peut mieux faire et c'est l'une de ses vertus.
La scène se passe à la plage de La Chambre d'Amour, à Anglet (64). Plus exactement sur le parapet qui la surplombe. L'Océan est agité, la marée haute et rebelle. Les vagues frappent les blocs de pierre extraits de la montagne proche, empilés là pour amoindrir l'ardeur de la mer qui érode la côte.
Un homme de petite taille, vêtu pauvrement mais avec soin : veste bleue élimée, pantalon assorti, chemise blanche à col "pelle à tarte" ouvert généreusement sur un poitrail plat, imberbe et maigre. Physique sec. Comme le sont sans doute ses gestes, et comme sa diction doit être : sèche. Rêche et abrupte. Par rafales, cet homme doit parler.
Il tire sur une Gitane maïs plus qu'il ne la fume. Il est debout sur le parapet que les vagues menacent d'éclabousser d'un instant, l'autre.
Les séries de vagues frappent, toujours plus menacantes.
Le petit homme regarde l'horizon; impassible.
Avec, en plus, cet air d'écouter les éléments comme on entend sans l'écouter, un bavard anonyme et aviné au comptoir d'un bar. Sans prendre la peine de répondre à ses questions enchaînées et qui n'attendent d'ailleurs aucune réponse, mais seulement une approbation automatique.
Sans affect apparent, quoi.
Soudain, une vague plus forte que les autres explose, gicle et inonde le petit homme debout sur le parapet.
Le douche.
Au lieu de s'exclamer et de reculer, l'homme "sec" ne bouge pas. Trempé, stoïque, il continue de tirer sur ce qui reste de sa Gitane imbibée. L'eau dégouline de ses cheveux jusqu'à ses pieds. Le regard des passants alentour, témoins de ce qui lui arrive, le paralyse plus sûrement qu'une injection d'anésthésiant.
Cet homme foudroyé est en train de vivre l'un des moments les plus douloureux de sa vie.
Il regarde l'horizon. Imperturbable perturbé jusqu'aux os de l'âme.
Je partage sa douleur profonde du mieux que je peux. A distance. Impuissant. Juste témoin.
A l'heure où j'écris cette scène (30 octobre 06, minuit moins le quart), l'homme ne se trouve plus sur ce parapet de La Chambre d'Amour.
Et pour cause. Cette scène s'est passée il y a trente ans environ. Mais il m'a semblé capable de rester là l'éternité, tant je devinais son désir double de devenir invisible, ou bien d'être changé en statue.
Ce récit (envie de l'écrire enfin, ce soir), est une espèce de stèle en souvenir d'une scène quotidienne, ordinaire, sauf dans la Creuse, le Quercy, et autres lieux où l'Océan, de notoriété publique et donc largement admise, ne vient jamais frapper les parapets. Mais alors, jamais...
23:45 Publié dans Noctal Extime | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
dimanche, 29 octobre 2006
Impudeur/douleur/écriture/servitude
La plupart de mes proches réagissent par mail ou par texto à mon blog. C'est étrange. Soit "on" ne sait pas encore faire avec (il est facile d'écrire des commentaires sur les notes), soit vous continuez de préférer l'intime, le chuchotement, à l'extime et à la mise à nu.
Car il s'agit si souvent du coeur, des tripes et des sentiments montés à cru.
S'agissant de la maladie de mon père, tous, à une exception près, évoquent la générosité, l'amour, le courage.
Je les en remercie.
Puisse mon témoignage à vif servir à amoindrir la douleur d'un ou d'une si, par malheur, un jour, un tel drame le touchait de près.
Tel est mon but, au-delà d'une catharsis personnelle.
18:12 Publié dans Noctal Extime | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
L'Ethique et Les Essais
Il y a tout dans Spinoza et dans Montaigne. "L'Ethique", "Les Essais", sont des traités de savoir-vivre chaque jour, à l'usage des vivants bien vivants, qui ont envie de vivre bien et heureux. C'est merveilleux.
18:07 Publié dans écris chaque jour | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
samedi, 28 octobre 2006
Voir (Journal impudique, 2)
En dépit de notre imaginaire, de nos peurs et d'un certain dégoût culturellement partagé, la lente déliquescence du corps vivant m'est plus insoutenable que l'idée de la lente décomposition du corps mort. Ne pas voir et se faire une idée "de" augmente l'horreur, c'est vrai. Mais voir, de nos yeux voir, réduit l'imagination à néant et nous fout à la gueule une cécité qui commence à droite, une hémiplégie qui se manifeste à gauche, une incontinence qui exige un attirail ordinairement dédié au nourrisson. La régression, le retour, le bouclage de la boucle. Le nourrir à la cuiller, une serviette (bavette) sous le menton mal rasé... La mort, parfois, ressemble au retour au ventre maternel. Je pense que mon père ne serait pas contre une plongée finale dans le sexe de sa mère, comme dans un film d'Almodovar ("Parle avec elle", je crois, ou bien "Tout sur ma mère"). Malgré toute sa conscience, et donc toute sa douleur, je ne lui poserai pas la question. Oui, ce soir plus que jamais, je pense à la parole phare de René Char : "La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil". Car mon père est frère de soleil, homme solaire, homme marin, Méditerranéen comme on peut être Africain (selon un Tiken Jah Fakoly : globalement, totalement : sans distinction de frontière), Napolitain né sur le sol Africain, d'Algérie, Camusien comme le soleil en face de "l'Etranger", ou celui qui grille la pierre des "Noces à Tipasa". Le Camus de "l'Eté", des "Noces" (le plus beau. Le Camus essentiel)... Corticoïdes. Tumeur récidivante. IRM. Scanner cérébral. Marre de ce vocabulaire Vivagel. Face à cela, il y a l'irrémédiable de son regard en fuite, mais encore et plus que jamais droit. Un regard qui hurle. Je sais, ce soir, que le regard peut hurler. Et qu'il peut le faire avec infiniment de pudeur, comme pour s'excuser d'être encore là, encombrant, et de nous donner tant de peine -je veux dire de travail. Shit.
Je pense tout à coup à James Dean et à Roger Nimier, parmi des millions de mecs morts au volant. Le premier à 150 km/h : la vitesse de la légende vivante qu'il se construisait. Le second au volant de son Aston Martin, un 19 septembre 1962, aux côtés de Sunsiaré de Larcône. La mort qu'il faut. La mort qu'il nous faut. A tous. Non?..
19:50 Publié dans Noctal Extime | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
La puissance d'exister
Oui, le livre de Michel Onfray (Grasset), condensé de ses trente livres précédents, subtile "compil" de l'essence de la philosophie hédoniste qu'il construit, est un bouquet d'énergie solaire, de lucidité terrestre et d'appétit épicurien. J'aime sa façon d'être philosophe -le taon qui agace le cul de l'âne-, de démasquer, en Socrate du XXIème, et de déstructurer 2000 ans de philosophie officielle, bâtie sur l'exclusion, l'hostilité, l'ordre, l'enfermement, et sa déclinaison ou son relais par les pouvoirs (Eglise, Etat, Ecole; à la suite du magistère platonicien). Ses réflexions sur l'historiographie -tronquée à la serpe rouillée par les historiographes autoproclamés-, la perversité de l'Eglise, et surtout la philosophie dominante (celle qui sépare le corps et l'esprit, pis! qui vilipende le corps, rejette les plaisirs comme le Malin, et la femme avec), sont plus que salutaires. L'envie, au sortir de ce livre qui compte, est immédiate, de se jeter sur tous ces philosophes parfaitement inconnus, qui parsèment les deux premiers volumes -décapants- de sa "Contre-histoire de la philosophie", et puis les fétiches : Montaigne, Epicure, Spinoza, Nietzsche (qu'il faut savoir lire, et pas jeter aux orties au prétexte qu'il fut récupéré par les Monstres du XXè siècle). D'ailleurs, j'ai eu le bonheur de retrouver, à Bayonne, mon Zarathoustra de classe terminale (au parfum moisi d'un Lucky Luke de la même époque) et je ne connais pas de meilleur viatique pour un trajet en tgv de 4h30; désormais. Oui, Onfray nous parle, car il parle du plaisir de vivre, de la vie sur cette terre, avec un athéisme vigoureux, là où tout se passe et se passera, et rejette violemment tout l'Ordre (pétri de névroses séculaires) qui vomit le bonheur, prône la souffrance au prétexte que le plaisir viendra dans l'au-delà (des cathos aux islamistes en passant par Hegel et bien d'autres serviteurs des Princes). L'hédonisme selon Onfray n'est rien moins que la jouissance (en conscience) des plaisirs de la vie, bâtie sur une morale inflexible, du souci de l'autre. Et sur une confiance donnée sans entraves, donc libre, jamais dictée par un sacrement ou une promesse sociale : seul l'individu fait confiance à un autre individu, pour un temps déterminé, sans contrat aléatoire. (Rien à voir avec un épicurisme si souvent mal interprété, perçu bêtement comme un égoïsme et une débauche). Son érotique solaire repose ainsi sur le respect et donc le don, l'amour authentique et libre (voir l'éros léger, par opposition à l'éros lourd). Onfray est dans le concret, le matériel, le corps, la parole, l'exemple pris dans le quotidien, sa philosophie se fonde sur l'existence (comme Montaigne a bâti ses Essais sur sa propre vie et rien d'autre), et jamais dans le propos nébuleux, désincarné, éthéré, excluant, élitiste, d'une philosophie (volontairement) absconse, et dégoûtante (qui dégoûte d'y aller voir).
Patron! Remettez-nous çà... Ouais, tournée générale!
10:25 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
jeudi, 26 octobre 2006
au présent
Elie Wiesel, in Un désir fou de danser :
« Pour que l’homme s’accomplisse, dans l’extase ou la chute, il lui faut s’accrocher au présent.
Bien que fugace, l’instant conserve sa propre éternité, tout comme l’amour et même le désir conçoivent leur propre absolu. »
16:45 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
journal impudique
C'est encore bizarre, un blog. Ce que chacun en fait, ce que j'en ai fait hier (voir : Bayonne, ce soir), ce désir sourd de rendre extime l'intime extrême; cette irrépressible envie d'être impudique en conscience. D'exposer. D'en prendre le risque. Manière, peut-être, de transformer l'événement en chose littéraire, si l'on considère une note de blog comme une page de quelque chose qui s'écrit. Et ce qui s'écrit dit cela si souvent... Cet appel a généré des sms de réconfort. C'est énorme. Comme l'outre d'eau potable est énorme au naufragé entouré de mer. Comme "la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride" (Char). Le monde n'est pas encore désert. L'épreuve continue, mais il y a des voix, ici et là, et surtout une écoute discrète. Des traces d'amitié permanente, d'autres qui resurgissent, de nouvelles qui prennent part sans prendre parti. "Non, Jojo, tu n'es pas seul"... Si je trouve un peu de temps, dans la tranchée de la nuit prochaine, je prendrai Spinoza comme on téléphone à un pote. A ce stade, tout est bon. "Et que si c'est pas sûr, c'est quand même peut-être..." (Brel, à la rescousse, fait aussi du bien, comme un vieux film qu'on se projette, ou un Lucky Luke écorné, retrouvé, et qui sent le papier moisi d'une enfance lointaine).
16:42 Publié dans Noctal Extime | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
mercredi, 25 octobre 2006
la magnanimité...
Michel Onfray, dont je vous invite à lire le magnifique dernier opus, "La puissance d'exister. Manifeste hédoniste" (Grasset), écrit ceci, à la fin de son émouvante préface en forme d'aveu tranquille, intitulée "Autoportrait à l'enfant" :
"On devient vraiment majeur en donnant à ceux qui ont lâché les chiens contre nous sans savoir ce qu'ils faisaient le geste de paix nécessaire à une vie par-delà le ressentiment - trop coûteux en énergie gaspillée. La magnanimité est une vertu d'adulte. (...) Serein, sans haine, ignorant le mépris, loin de tout désir de vengeance, indemne de toute rancune, informé sur la formidable puissance des passions tristes, je ne veux que la culture et l'expansion de cette "puissance d'exister" -selon l'heureuse formule de Spinoza enchâssée comme un diamant dans son Ethique. Seul l'art codifié de cette "puissance d'exister" guérit des douleurs passées, présentes et à venir".
20:10 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note
lundi, 23 octobre 2006
aimer, c'est voir l'unique en l'autre
Selon Hegel, la philosophie , "c'est le courage de la Vérité et la foi en la puissance de l'esprit". Ce qui permet, peut-être, parfois, de nous aider à vaincre les "passions tristes" dont parle Luc Ferry (dans L'Express. On le voit partout en ce moment, et cette posture de philosophe officiel, obligatoire, devient agaçante), soit : la culpabilité, les regrets, la nostalgie, l'espérance. Autant de sentiments "où se niche la peur", ajoute-t-il.
Ferry écrit aussi un truc qui me plaît bien, à propos d'un texte de Pascal sur l'amour : est-ce que je tombe
amoureux parce qu'elle est comme ci ou comme ça, qu'elle a telle ou telle qualité? Non. Ce qu'on aime chez quelqu'un, ce ne sont ni ses qualités objectives ni ses particularités locales, mais sa singularité. Aimer quelqu'un, c'est pouvoir dire : "Ca, c'est bien toi." Savoir qu'il n'est pas remplaçable. La sagesse consiste à apprendre à vivre avec cette question : "Qu'est-ce que je fais de la singularité que j'aime en l'autre, sachant qu'elle est atrocement fragile?" Comment vaincre ma peur de le perdre? Ou plutôt, que faire de cette peur? Voilà une vraie question philosophique...
(illustrations : Françine Van Hove)
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jeudi, 19 octobre 2006
zed
j'adore cette déclaration que fit Daniel Emilfork (qui a quitté ce monde avant-hier, non sans l'avoir marqué de son physique hiératique et inquiétant, de Nosferatu -de Murnau-, de dandy désinvolte, de sa voix si grave, de ses regards si perçants, de son jeu si fébrilement calme, dans une quantité impressionnante de seconds rôles au cinéma et au théâtre) = "Je suis acteur pour que les jeunes gens et les vieux écrivent des poèmes et aient des utopies. Je veux que les gens rêvent à un autre monde". J'ai prélevé ceci dans la belle "nécro" signée Fabienne Darge, qui a rencontré Emilfork en 2003, et publiée par "Le Monde" de ce jeudi soir. Et je suis ému. Rien à ajouter, donc. L'émotion opère. Elle fait son travail.
(photo : un physique à la Henri Michaux...)
22:40 Publié dans Noctal Extime | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note











