Lectures caniculaires en cours

L’émouvante déclaration d’amour à l’homme de sa vie, avec lequel elle partagea quarante-deux années, l’écrivain Paul Auster, par Siri Hustvedt, elle-même écrivaine accomplie, constitue un livre d’une pudeur, d’une sensibilité et d’une vérité rares, à la fois journal d’une maladie incurable et donc d’une lente descente aux enfers, et livre catharsis conçu de toute façon comme un impossible « travail » (littéraire) de deuil, d’une force admirable. Ghost stories (Gallimard) c’est mon cœur mon amour mis à nu, une adresse post-mortem à l’âme de Paul, qui habitera toujours l’appartement new-yorkais d’un couple littéraire devenu mythique, et où un possible dialogue perdure.
Bernard Chapuis nous revient enfin après de longues années de silence, avec un roman drôle, d’une finesse stylistique envoutante, en nous faisant entrer dans l’univers de deux vieux amis d’une élégance surannée des plus délicieuses. Rémy Charvet, marchand de livres anciens et Carline Devel, dermatologue des beaux quartiers parisiens conversent, et nous restons bouche bée. C’est chic, c’est fin, c’est du Chapuis. Ça va si vite, Monsieur Charvet ! (Herodios) entraîne son lecteur et des femmes « saphiques à hétéros », dans un dédale aventureux sur fond de marché international de l’art. La satire des snobs et des mondains pathétiques y est par exemple tordante, car le regard suraigu de l’auteur démasque avec tact et talent. C’est gai, mélancolique, subtil, on y boit et mange bien, on y est toujours impeccablement vêtu, et l’agilité d’esprit des deux principaux protagonistes devient vertigineuse au fil des pages. Un régal.
Il était temps que je plonge dans ce petit livre essentiel de Fabrice Gaignault, Un livre (Arlea), à peine quatre-vingts cinq pages d’une densité forte, au sujet d’un autre livre dans la vie de Primo Levi, en l’occurrence Remorques, du trop méconnu Roger Vercel (prix Goncourt 1934 pour Capitaine Conan) et dont l’incipit est « L’ouragan cernait la chambre »), trouvé dans le baraquement d’Auschwitz de l’auteur de l’inoubliable Si c’est un homme, et qui le maintiendra en survie, en quelque sorte, et renforça sa dignité en capilotade. Magie de la littérature, du livre, d’un seul livre représentant tous les autres livres, sans exception. L’auteur, précieux, ne puise-t-il pas depuis l’enfance « des élixirs de vie » dans la littérature, et déclare qu’un livre ne peut changer le monde mais il peut vous changer la vie. Un livre. N’importe lequel si vous avez l’impression qu’il a été écrit pour vous. Vrai. Dont acte.
Joseph Brodsky est un prix Nobel (1987) étrangement oublié. Poète pourtant mondialement publié, est-il pour autant attentivement lu ? En tous cas, il était temps que la collection Poésie/Gallimard le « panthéonise » à sa manière, que nous aimons, avec Comme un flambeau, dans ces ténèbres noires, Anthologie, 1961-1996 (les ténèbres peuvent-elles être rose bonbon ou bleu piscine?), qui mêle la poésie politique (symbole de la dissidence du régime soviétique, Brodsky fut victime d’un odieux procès, interné dans un camp, poussé à l’exil), la poésie paysagère – avec des pages inoubliables sur Venise, où le poète russe est d’ailleurs enterré, et l’inévitable – et c’est tant mieux - poésie amoureuse. 470 pages à feuilleter au gré, sur le sable.
Marc Bloch bien sûr. Étudié à Sciences-Po pour l’école des Annales et la drôle de guerre, L’étrange défaite (folio) m’a resauté à l’esprit à la faveur de l’actualité. Cette relecture salutaire d’un témoignage courageux et poignant de vérité, riche de formules d’anthologie, implacable sur la lecture des graves erreurs militaires et administratives de la part des chefs séniles et sans vision d’anticipation, sans réelle stratégie au fond, durant « la drôle de guerre », est une nécessité. Formidablement rédigé de surcroît, il est de ces livres (devenus classiques) de non-fiction, essais, témoignages, études de terrain, qui sont aussi des bijoux littéraires, et je pense aussitôt à Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss. Je me risque à rapprocher L’étrange défaite, sans qu’il y ait de parallèle, juste un air de famille, d’Un balcon en forêt, de Julien Gracq, et de La route des Flandres, de Claude Simon.
Gary toujours... Maria Pourchet, pour la fameuse collection des Équateurs, « Un été avec », nous offre une longue lettre au ton agréablement tutoyant, car jamais désinvolte mais plutôt admiratif à Romain Gary, lequel fut la révélation choc de sa vie à l’âge de dix-sept ans, avec Un été avec Romain Gary donc (Équateurs parallèles/France Inter), et sa prose limpide nous embarque avec brio à travers la vie et l’œuvre d’un auteur majeur. De plus en plus majeur. Certes, les connaisseurs du bonhomme, de son œuvre dédoublée, de ses multiples vies si riches, n’apprendront pas grand-chose, mais c’est comme avec le fameux Un été avec Montaigne, d’Antoine Compagnon (qui fut un énorme succès au cours de l’été 2013) : on a beau être un lecteur assidu, familier des Essais, on lit Compagnon avec un plaisir de gosse qui projette Harry Potter pour la dixième fois, histoire de retrouver des citations fétiches.
La légende, de Boualem Sansal (Grasset), « libres méditations d’un prisonnier encombrant », constitue le livre essentiel de cette année. Témoignage poignant, intraitable, juste, érigé comme une urgence socratique, un message de Cassandre meurtri mais debout, à l’adresse de tous les hommes de bonne volonté ayant le sens de l’écoute, un cri tendre, une leçon de courage, un récit humble qui n’oubliera jamais, qui ne pardonnera sans doute pas, une leçon de morale. Un livre de vie. Il ne s’agit pas du journal plus ou moins plaintif d’un écrivain libre injustement emprisonné dans les pires conditions d’humiliation, d’annihilation de la condition humaine. Ce récit sans ambages dénonce, accuse la bêtise insondable d’une dictature, fait montre d’une résistance à toute épreuve, poursuit le combat avec l'arme de la littérature, car « la vérité dérange, la justice inquiète, la liberté fait peur » écrit Boualem, qui semble devenu encore plus fort qu’avant sa funeste arrestation, le 16 novembre 2024. L’auteur n’oublie pas non plus ceux, ils sont légion, qui se prétendaient ses amis et qui non seulement le lâchèrent, mais le trainèrent dans la boue tandis qu’il croupissait. Aucun ressentiment chez Sansal, sans doute une déception historique qui ne l’étonna cependant guère.
Enfin, je découvre une revue littéraire, Possibles, que pilote Pierre Perrin, avec son numéro 40 qui paraît, afin de lire les premiers textes publiés d’une poétesse on ne peut plus précieuse, qui s’exprime quotidiennement « sur les réseaux » comme on dit, pour le plus grand bonheur de ses aficionados. La prose infiniment poétique de Marianne Ginesta possède une grande sensualité au sein de laquelle un certain fading cher à Roland Barthes et l’ivresse des corps, le disputent à la caresse des éléments – surtout végétaux et aquatiques, soit de l'indispensable Nature, et cela produit un mélange incandescent et délicieux comme (inventons) du miel au piment d’Espelette dégusté sur la peau de l'amant(e) dans une forêt ariégeoise traversée par un ruisseau ; une litière amoureuse. Ses poèmes sont d’ailleurs réunis sous le titre L’herbe sous la peau. Un beau résumé. Lu également dans ce numéro, Envie de baiser de Laurence Paulmier, d’une franche poésie, d’une vérité douce sans trash, et un bel hommage à notre cher René Guy Cadou signé Marie-Christine Guidon. L.M. (A suivre).
Commentaires
« La légende » est plutôt un livre « essentiel » pour son nouvel éditeur qui a versé 1 million d’euros d’à valoir à Boualem Sansal et dépensé 500 000 euros pour la promotion de son livre.Seulement 15 000 exemplaires ont été vendus la première semaine…
Boualem Sansal n’a rien demandé à Grasset, qui est venu le chercher. Antoine Gallimard lui proposait (parait-il) 100 000€ avant de l’éjecter de l’appartement qu’il lui avait prêté lorsqu’il sortit de la sinistre prison de Koléa, « une main devant, une main derrière », et qu’il retrouva enfin sa femme Naziha, son pilier central. Il avait alors tout perdu, car on lui avait tout confisqué : son pays de naissance, sa maison, sa bibliothèque, son ordinateur, son téléphone portable, ses avoirs en banque et jusqu’à ses prothèses auditives. Au bout d’un an de souffrances innommables surmontées dans les pires geôles d’Algérie et un cancer de la prostate, il avait besoin d’un toit, de tout, et d’argent pour vivre. Excusez du peu. Nul ne peut imaginer ce qu’il a enduré. Grâce à Dieu, sa notoriété a généré des soutiens qui font face à des torrents de vomissure parfois exprimés par ceux qui se prétendaient ses amis auparavant. Alors qu’une telle manne (l’équivalent du salaire annuel d’Olivier Nora) se présente à lui était naturellement bonne à saisir. Que celui qui le blâme pour cela revendique la même histoire et le même talent. (Les ventes furent de 17 000 ex en 1e semaine, selon Livres Hebdo).
Le Canard enchaîné du 16 juin publie un dessin dans lequel Boualem Sansal déclare « Mon prochain livre s’appellera « L’archipel du goulag à Saint-Germain -des-Prés ». Plus sérieusement, l’intéressé n’ a rien demandé à Grasset puisque ce sont Nicolas Sarkozy et Arnaud Lagardère qui l’ont recruté au profit de Vincent Bolloré. Pour son incarcération en Algérie, je suis étonné que l’ancien haut-fonctionnaire algérien ( jusqu’en 2003) ne se soit pas méfié de la réaction du pouvoir algérien après qu’il ait contesté la frontière algéro-marocaine, sujet ô combien sensible, dans le média d’extrême--droite Frontières. Son séjour en prison et les mesures périphériques qui l’ont visé sont inadmissibles mais ne sont pas surprenants dans un régime sécuritaire à moins d’être naïf.
Un sage indien (c'est ainsi qu'il m'est apparu lorsque je l'ai rencontré la première fois, en 2015, nous étions assis côte à côte dans un TGV depuis Paris, qui nous conduisait au salon "Livres en Vignes" au Clos de Vougeot. Nous y étions invités à signer nos ouvrages respectifs) comme Boualem peut être atteint de naïveté. C'est Candide en vrai, l'nnocence faite homme, la bonté personnifiée, la générosité même - je peux en jurer. Il m'a confié un jour (je me demande si je ne l'ai pas d'ailleurs écrit ici) qu'il se sentait désormais intouchable. Trop connu, donc à l'abri d'un attentat - une balle dans la tête vite fait - n'importe où, à Paris, à Berlin, à Boumerdès, à Petaouchnoc, et il ajouta : je n'y pense pas sinon je prends peur, et je ne souhaite surtout pas transmettre la peur à ma femme. Cet homme est un amoureux admirable. Un sage, redis-je.
L’annexe I de « La légende » sous le titre La stèle des soutiens, précise « Leur voix a ébranlé la muraille totalitaire et libéré l’espoir. Je leur dois ma libérations et notre résurrection à Naziha et moi. Je salue leur constance, leur courage, leur fidélité sans faille. Cette stèle n’est pas un monument, mais une mémoire tenue. » Suit alors la liste nominative de ces soutiens qui comprend… Antoine Gallimard et Jean-Marie Laclavetine !!! Allez comprendre.
« ma libération »
J’ai lu « La Légende » jusqu’à l’achevé d’imprimer page 252 sans sauter une ligne. Aux pages 226 à 232, Boualem Sansal évoque sans détour sa relation avec Antoine Gallimard, et celle avec Jean-Marie Laclavetine. L’amitié, l’accueil, le soutien durant vingt-sept années, puis la trahison ; le coup de grâce. Si B.S. les cite, c’est parce sa morale ignore le sentiment d’ingratitude, et que s’il eut un temps le soutien de ceux-ci, il se doit de les remercier, au-delà de leur insoutenable revirement. « Le Grand Sachem » (comme le surnommait Laclavetine) est aussi l’homme du Grand Pardon. (J’ajoute que certaines personnes figurant dans cette liste – je pourrais en témoigner, preuves écrites à l’appui -, ont violemment vilipendé Sansal durant son incarcération et au moment de son changement d’éditeur. Mais je tairai leur nom...).
Bonjour Léon,
Pour moi, l'été se passera au gré des plumes d'Albert Londres (Dante n'avait rien vu), Roger Nimier (Les épées), Journal d'un curé de campagne (Georges Bernanos), sans oublier Bourlinguer de Blaise Cendrars.
Bons voyages littéraires à tous.
Excellent choix, cher Sylvain.
La personne qui les a laissé devant un immeuble parisien avait certes bon goût...
Bonsoir, je tombe sur votre post et figurez-vous que j'ai lu pour la première fois, à 38 ans, La Vie devant soi, acheté dans une librairie bayonnaise. J'ai eu la pulsion de lire un Gary/Ajar, que je connais assez mal. Mieux vaut tard que jamais ! Un chef-d'oeuvre d'humanité et de tolérance. Je ne peux m'empêcher de me demander si le désir d'écrire de Gary n'était pas plutôt celui de sa mère, il était pris dans les rets du désir maternel pour parler en lacanien, et ne serait-ce pas ce qui l'a poussé au suicide ? Avoir une mère comme celle de Gary est à la fois une bénédiction des dieux et une malédiction. J'ai lu le livre de Gaignault à sa parution, le dénouement est proprement sidérant quand on apprend qui était vraiment Roger Vercel, comme un pied-de-nez au nazisme. Quant à Ghost stories, j'avoue ne pas avoir dépassé la 100ème page tant l'auteure y est trop personnelle, comme si elle avait plus écrit ce livre pour elle-même que pour d'hypothétiques lecteurs. Très bons choix de lectures en tous cas ! Bel été à vous