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Sur Le Palais de Désérable et Le Marquis de Calon Ségur

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Comme beaucoup d’amateurs plus ou moins éclairés, et lorsqu’on a beaucoup dégusté pour des gazettes, beaucoup écrit sur le motif, y compris quelques livres, j’ai été intrigué par la publication annoncée il y a quelques mois du « Palais » de François-Henri Désérable (Gallimard). Reçu dans la boîte aux lettres au cœur de l’été caniculaire, la lecture assoiffée des premières pages m’enchanta. J’allais m’installer en ronronnant dans le fauteuil du plaisir du texte assorti d’une histoire insensée de trafic, d’un passage en revue de grands domaines bourguignons, de l’improbable ascension d’un jeune indien, Arun Kumar, parmi les plus grands nez/palais de la planète vin, lorsque je commençai à réaliser que l’auteur de ces 400 pages était peut-être un faiseur à la manière de Maxence Fermine pillant, avec l’excellent « Neige », l’incomparable « Soie » d’Alessandro Baricco – ce, avec l’air de ne pas y avoir touché. Et si Désérable ne s’était pas « contenté » de faire du Patrick Süskind (« Le Parfum ») déguisé, comme il s’était déjà glissé sous la peau de Romain Gary, Nicolas Bouvier ou encore Che Guevara dans ses précédents romans ? L’auteur, ancien joueur professionnel de hockey sur glace, a volontiers confié qu’il n’y connaissait absolument rien au vin il y a quelques années et qu’il s’y était mis à fond, pour ainsi dire. Son livre « à la manière de » déborde d’ailleurs de termes techniques, de jargon professionnel jusqu’à l’écœurement et cela sent le faisandé : nous avons affaire à quelqu’un qui semble manifestement incapable de se fiancer par amour, sinon par connivencia avec le sang de la vigne, soit quelqu’un qui ne sait pas boire pense-t-on, voire déguster correctement, mais seulement se griser d’un environnement découvert comme à la lampe de poche dans un tunnel mystérieux de l’enfance, et se payer de mots rares pour le commun des mortels, saupoudrant les pages de ce que l’on nomme le name-dropping (vite lassant, comme toujours), servant cette avalanche à la queue leu leu, ce qui signe l’aveu du gamin épaté et pressé de partager sa découverte. L’amateur ne se laisse pas prendre. Loin d’être ému, intrigué, interpellé, voire ébaubi par ce qu’il connaît de longue date, il sourit par ailleurs en découvrant des astuces à deux zlotys - ainsi celle de faire de Robert Parker, un dénommé Michael Waterman (on reste dans les stylos à plume), dégustateur dont l’autorité mondiale a longtemps régné sur certains marchés en faisant trembler le mundillo des grands crus (bordelais, essentiellement, d’ailleurs). Nous croisons néanmoins des vignerons de respect bien réels comme Laurent Ponsot ou Sylvain Pataille. Cependant, F.-H. D. écrit bien, le bougre (les dégustations à l’hypothétique Clos des Toucans sont rondement enlevées), et c’est pourquoi nous avons tourné les pages en dépit d’une certaine méfiance. La littérature passe d’abord par le phrasé, le style, le mot qui sonne juste, la musique d’un long passage, le talent d’un auteur à vous emporter dans le courant de son imaginaire, jusqu’au plaisir de faire la planche sur une histoire invraisemblable par endroits – mais qu’importe, comme Lord Byron la faisait sur le Grand Canal à Venise. Cela s’appelle aussi l’étrange sensation agréable d’être berné. Voire hypnotisé. Et là, je pense au python Kaa dans « Le Livre de la jungle » revisité par le dessin animé signé Walt Disney. En résumé, il manque à ce livre ambitieux et à la louable intention une marque d’authenticité. Ce Palais-là fait penser à un « vrai faux Dali », à une toile de l’« école de... ». Les buveurs d’étiquettes – ils sont légion, n’y verront que du feu. « Les cons, crois-moi, ça court les rues », écrit Désérable page 221. Les lecteurs de 4e de couverture itou, lesquels sont capables de parler d’un livre qu’ils n’ont pas lu avec l’aplomb d’un énarque à la voix de stentor, dans les dîners en ville comme on dit. À une époque déjà lointaine (années 80-90), lorsque je dégustais chaque jour que Bacchus fait pour raison professionnelle (si la presse est une réelle profession), nous nous élevions contre l’utilisation abusive du bois neuf pour doper les vins blancs bordelais. C’était une mode, on appelait ces breuvages de la tisane de chêne. Mais ça plaisait. Puis ça ne plut plus. Surtout parce que la promesse de ces vins de laboratoire faisait long feu : dans le petit cercle, on appelait ça à voix basse et entre nous, des « vins putes ». Des promesses, mais rien derrière (c’est comme les vins « poil aux pattes », le jargon interne ayant recours à des raccourcis expressifs). En irait-il de même avec certains livres... Désérable est incontestablement talentueux, et il signe un roman intelligent, au fond. Je confesse malgré tout ne pas avoir trouvé la force d’achever « Le Palais » (ce n’est pas bien, ça, je sais, je sais), comme si le vin du texte s’était naturellement éventé avec le temps de la lecture que tant de pages exigent, ajouté à une lassitude flirtant avec le bâillement. Aussi, en tel cas (et cela arrive souvent), on verse sans regret le verre dans l’évier et la bouteille à sa suite dans un lent glouglou caractéristique. Je pense finalement préférer le pastiche, le vrai, car il avance à visage découvert et signe un talent singulier. Un exemple me vient aussitôt, « Virginie Q. » de Marguerite Duraille (alias Patrick Rambaud) qui déglingua Duras en nous faisant éclater de rire à chaque page. Il est grand temps à présent de voir ce que ce Saint-Estèphe (photo ci-dessous) a dans le ventre – je n’ai plus aucun Bourgogne en cave actuellement (et c'est la silhouette d'une bouteille de Bordeaux qui figure sur le bandeau de couverture du bouquin), car il s’agit du second vin de l’emblématique Calon Ségur, troisième grand cru classé de son appellation médocaine. Le Marquis de Calon Ségur 2022 (58% de Merlot, 38 de Cabernet-Sauvignon, 2 de Cabernet Franc et 2 de Petit Verdot), issu d’une sélection parcellaire, élevé dix-sept mois « sous bois » (avec 30% de fûts neufs) ne trahit pas son ainé. On y retrouve le soyeux des tanins, l’élégance, la finesse, le côté gourmand et solaire du grand vin au célèbre cœur qui orne son étiquette. C’est concentré, structuré mais aussi espiègle au nez, déjà. J’y ai juste trempé mes lèvres et me suis aussitôt retenu, car une txuleta de bœuf galicien maturée comme il faut, achetée chez Zaporeak (Danxaria) lui sera proposée tout à l’heure. Et nous boirons bien, en excellente compagnie, ce qui naitra de cette alliance somme toute classique mais capable de bien des surprises, un peu comme à chaque corrida. L.M.

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