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  • España selon Christiane Rancé

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    J’aime lire Christiane Rancé. Subtile, styliste, profonde, sensible, chacun de ses livres, qu’ils évoquent la foi, la spiritualité, des figures emblématiques qu’elle biographie ou des déclarations d’amour à des lieux, m’est précieux. J’ai évoqué ici son admirable « Dictionnaire amoureux des Saints » et mon article me valut les félicitations du créateur de cette collection emblématique des éditions Plon, Jean-Claude Simoen, ainsi que celles de feue son attachée de presse historique Claudine Lemaire, que j’ai tant aimé connaître. J’ai savouré jusqu’à la lie de la page 332 son « Bella Italia, un itinéraire amoureux » (Tallandier, 2023), « une terre qui nous donne le goût du bonheur et de l’éternité », écrivit-elle, notamment les pages napolitaines – et je ne lui en voulus guère de ne pas évoquer « mon » île, Procida, car cela la préserve encore. Là, je suis abasourdi par tant de plaisir du texte, avec « Que viva España, un itinéraire amoureux » (Tallandier, mars de cette année), et pour cause : mes origines sont italiennes par mon père et espagnoles par ma mère. J’espère en conséquence que le troisième itinéraire amoureux de Madame Rancé, digne héritière en ligne droite de l’abbé dont la vie fut si bien louée par Chateaubriand, mettra en lumière le plus beau pays du monde après notre for intérieur construit à force de vouloir et de choix, soit de renoncements : la France. Le titre (gaullien) pourrait en être « Vive la France, un itinéraire... ». Rêvons. Et revenons dans la Péninsule, si amoureusement décrite, avec une telle profondeur du ressenti des paysages aragonais, castillans, andalous, catalans, une telle connaissance des peintres dont nous murmurons tous les noms – et ils sont nombreux, un tel appétit pour la fiesta, le souvenir de la movida,  les nourritures terrestres si riches, si indispensables à notre bonheur, un tel talent pour suggérer la chaleur d’une rue mais aussi la musique rafraîchissante d’une fontaine où « l’eau roucoule », l’épopée del Cid, le trajet de Thérèse d’Avila (l’une de ses chouchoutes), la musique silencieuse, « la musica callada » de Jean de la Croix et ses sublimes poèmes, l’évidence quichottesque, la magie du passage d’une frontière administrativement fictive mais demeurant forte au cœur, l’esprit du rituel du paseo, celui du verbe double esperar (attendre et espérer), le castizo (célébré par Michel del Castillo, curieusement absent du volume), la philosophie profonde, essentielle, du desengaño (autant que du noble principe de vie, le « quedar bien »), l’évocation ultra-sensible de Cadaqués, du gigantesque toro d’Osborne qui résume le mythe ibérique à lui tout seul, l’idée daliesque que le mot épine aurait engendré celui d’Espagne, le mythe par bonheur tenace d’Ava Gardner, alias Pandora (le film absolu à mes yeux), à Tossa de Mar, « la plage de l’étreinte », nous rappeler que Séfarades signifie espagnols nous est salutaire, Gaudí et le parc Güell bien sûr, les roses d’amour et de sang des Catalans, l’évocation du trop rare Raymond Lulle, celle de Miguel de Unamuno qui prétend qu’à Majorque on vieillit plus lentement, l’hommage à l’immense, immense « Automoribundia », livre inclassable de « Ramon ». Ramon Gomez de la Serna auquel nous revenons souvent picorer au hasard. Evoquer Aínsa, le tunnel d’Aragnouet-Bielsa, touche au plus profond le rédacteur en chef de « Pyrénées magazine » que je fus, de même l’évocation sensible du fabuleux désert des Bardenas, le lac de Mediano et son village englouti avec la flèche de son église brandie comme Excalibur... Los Mallos de Riglos, l’éloge de l’indépassable « Manuscrit trouvé à Saragosse » de Jan Potocki (José Corti), livre précieux entre tous, lu à Formentera l’année de sa publication, et le retour du Cid campeador, Rodrigo Díaz de Vivar, de Chimène, de Tizona l’épée mythique, de Babieca le cheval iconique au détour d’une page, ravissent la lecture et augmentent notre sentiment de la virtus, la vertu, ainsi l’évocation de Camilo José Cela et sa « Famille de Pascal Duarte », second livre en langue espagnole le plus lu après le Quichotte ! Camilo, originaire du village de Padrón, dont nous dégustons chaque semaine les petits piments verts éponymes, en omelette ou bien comme ça, en escorte, en nous moquant de ceux qui l’appellent « piments del padron », pensant qu'il s'agit des piments du patron, soit d'eux-mêmes - ah les nazes... La poésie gallega qui engendra la « morriña », tristesse insondable, « maladie poétique de l’esprit », cousine de la saudade et du duende, ses voisins immédiats. Et bien sûr Roland à Roncevaux, le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle, « campo stella », l’étoile tombée sur un champ, le col adoré d’Ibañeta, le « sirimiri », sorte de crachin basque qui encapuchonne San Sé (un verbe que Christiane affectionne : encapuchonner...), un Pays basque un peu bâclé à notre goût atavique – mais bon. Il y a Elkano le héros marin, San Juan de Gastelugatxe le lieu absolu, de bons pintxos dégustés avec les doigts comme il se doit, et même des kokotxas - notre péché mignon. L’évocation de la voix unique de feue Montserrat Figueras, qui fut l’épouse de Jordi Savall, maître de la musique baroque, et des « Cantigas de Santa María » m’a tant ému. J’ai aimé découvrir une Christiane Rancé gourmande de percebes (pousse-pieds), de poulpe, de vin basque canaille, le Txakoli, amante de « l’art tellement espagnol de fêter la vie », exaltée lorsqu’elle écrit « Je suis heureuse. Je suis à Séville ». Ô combien nous partageons la simplicité, l’évidence de ces deux phrases, puisque lorsque nous y retournons, nous éprouvons la sensation du poisson échoué qu’une vague ramène à la mer, soit à la vie... Et puis il y a des pages et des pages enflammées à propos de Madrid et de sa San Isidro, los « gatos », Velazquez, Tolède, Grenade, Cadix, Dalí à Cadaquès - où l’auteur, enfant, découvrit l’Espagne (il y a pire lieu), l’ombre d’André Suarès, et toujours Thérèse d’Ávila, Ronda et Rilke, ses arènes fondatrices, l’insondable  profondeur du Bétis, le Guadalquivir, la sauvagerie domptée de Doñana et ses lynx invisibles, la saveur d’une manzanilla dégustée in situ, à Sanlucar de Barrameda, patrie du torero Paco Ojeda,  l’indomptable Luisa Isabel María del Carmen Cristina Rosalía Joaquina Álvarez de Toledo y Maura, 21e duchesse de Medina Sidonia – la Duchesse rouge. Et puis ce mot légendaire de Manolete : « Quand je vais toréer, je laisse mon corps à l’hôtel », lequel définit l’âme espagnole à ses marges. Le chic anglais mâtiné de sensualité latine lorsque l’on se rend à la Maestranza, les arènes sévillanes. Don Juan, Carmen encore, soit notre image personnelle de la syrah – le cépage. L’Espagne, quoi. Dans ses multiples splendeurs. Si admirablement circonscrite par Madame Christiane Rancé. En hommage. L.M.

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