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  • Lagrime di San Pietro

    Le 24 mai 1594, Orlando Lassus, 62 ans, Maître de chapelle du duc de Bavière, dédie son chant du cygne, « Lagrime di San Pietro », Les larmes de Saint-Pierre,  cycle monumental de vingt et un madrigaux, au Pape Clément VIII, composé à partir de poèmes de Luigi Tansillo. Philipp Herreweghe et son ensemble Collegium Vocale, restituent cette oeuvre avec un art, un talent, une douceur, une délicatesse qui forcent le respect et les larmes les plus rétives. J’en frissonne rien que d’écrire cela, au souvenir de ce concert de voix si parfaitement accordées. Avec l’image, cela donne une diffusion sur Arte, le 22 avril prochain à six heures du matin, parce que l’avenir sensible appartient à ceux qui tendent l’oreille tôt. Et puis de toute façon, l’aube étant incontestablement le moment unique de la vie si l'on prête un tant soit peu attention à celle-ci, aller à sa rencontre pour écouter cela, c'est juste du bonheur à l'état pur, de l'eau de source entre les mains jointes par le bas, un haïku amoureux reçu/envoyé à l'élu(e) tandis que nous pensons à autre chose, à Piss Christ, oeuvre majeure d'Andres Serrano, saccagée en Avignon par d'inquiétants extrémistes par exemple...

  • Le flacon du jour : le rosé des Ollieux Romanis

    Ollieux romanis rosé.jpgLe terroir est excellent, dans les Corbières, puisque c'est celui de Boutenac. La propriété est très grande : 150 ha dont 130 d'un seul tenant, et bien exposés sur un sol rouge argilo-calcaire. L'encépagement est original : grenache gris à 70% (le reste en cinsault). La robe, rose très pâle, est infiniment féminine, séduisante, presque timide comme les joues d'une hôtesse de l'air au temps d'Air Inter dans la Caravelle du vol pour Orly au départ de Biarritz-Parme. Parme, justement (mais coupé très très fin : transparent, quoi). Le nez est de fruits frais vifs comme la groseille, et la bouche est tendre et vivace. En somme, il s'agit d'un rosé de délicatesse, de charme, d'apéritif raffiné, pas d'un rosé de rugbymen pour la 3ème mi-temps du match qui se disputera dans 2 heures et qui opposera les Leicester Tigers à Gloucester (mon fils est sur les gradins, le veinard, et cela se passe au fin fond de la campagne anglaise). Pour 7€, voilà un rosé 2010 classieux mais cool pour la tombée du jour, lorsque le jardin sent le chaud de l'après-midi et que percent les premiers parfums herbacés et terreux de la nuit, et si l'été finit sous les tilleuls, comme dirait Kléber Haedens, le printemps peut bien s'achever ici et maintenant. Retourne les saint-jacques sur ta plancha, Pierrot, elles sont en train de cramer!..

    Château Ollieux Romanis, Cuvée Classique, rosé 2010 des Corbières, Jaqueline Bories, vigneronne-éleveuse à Montseret dans l'Aude.

  • L'odeur du figuier

    51zze+0yHZL._SL500_AA300_.jpgSimonetta Greggio est Italienne, elle écrit en Français et elle porte le Sud dans son écriture comme Albert Londres portait la plume dans la plaie (*). Il y a du soleil qui oblige les yeux, de la sensualité qui tressaille, de l'Italie forte et vraie, du sable entre les doigts de pied, de la chaleur envahissante comme les caresses et les baisers peuvent l’être, des nuits blanches pour diverses raisons, dans chacune des cinq nouvelles de ce nouveau livre, L’odeur du figuier (Flammarion, 17€) et tout cela embaume un printemps hésitant, pas tout à fait comme le ciseau du couturier fend la soie : avec cette douceur décidée qui ne se retourne pas et va droit. Tutto diretto. Il y a beaucoup d'amour dans cet ouvrage, d'amour comblé ou déçu, d'amour assouvi un temps, un temps seulement, d'amour attendu, espéré, d'amour bafoué par des cons d'hommes (tiens, jeu de mots), d'amour total, volontaire et issu du don majuscule. D'amour partagé parfois. Il s'agit surtout, en fil d'Ariane, d’histoires écorchées d'impossibles couples. On saute sur des coups de foudre, ces "rencontres de deux urgences disponibles", on contemple derrière des lunettes de soleil virtuelles, une paire de personnages échappés d'un film encore inédit de Godard & Truffaut, où Chiara et Tsvi évoluent comme des traductions métaphysiques de la nonchalance d'avant l'Internet. Ils sont touchants et, n'étaient d'embarrassantes fourmis bien mandibulées, ils seraient aussi touchés par la grâce. Simonetta Greggio a beau se défendre de tout excès en brandissant, au détour de certaines phrases, un never complain, never explain muet, elle fend nos coeurs d'artichauts, mais elle a le tact de les cuisiner pour ses lecteurs au lieu d’imposer sans sommation leur masse lacrymale. "Je n'ai jamais pu quitter un homme sans en être désespérée, et aussi férocement soulagée", écrit-elle. L’improbable narratrice dit. L’auteur écrit. Celle-ci (which one?!) nous a avoué, lors d'une lecture en public de Fiat 500, la 5ème nouvelle du recueil, que toutes ces histoires étaient nées de son imaginaire (la part du vécu, la part d'inventé, hein, on n'en connaîtra jamais la proportion, ma p'tite dame!). Or, lorsque nous lisons : "C'est l'hiver, les nuits sont longues; j'essuie mes larmes et j'écoute la pluie qui tombe avec un vrai intérêt, un intérêt entier, exagéré, comme quand on est dans une salle d'attente et qu'on a rien à lire", nous y sommes et nous y croyons. Nous croyons à la vérité Greggio. Nous la lisons au plus près. Cette vérité est faite d'empêchement, pas de renoncement. D'empêchement. Et aussi, par exemple, d'un hommage au très grand écrivain (je pèse mes adjectifs) Mario Rigoni Stern, dont elle évoque Le Sergent dans la neige (histoire homérique, romantique, dostoïevskienne et en même temps pudique comme une sotie de Gide, humble comme du Primo Levi, sur la retraite de Russie, au milieu de laquelle une poignée de soldats italiens se débat, hébétée, et qui commence par ces mots : "J'ai encore dans les narines l'odeur de la graisse qui fumait sur le fusil-mitrailleur brûlant."). L’année 82 est le titre de notre nouvelle préférée, sur les cinq. Elle semble évoquer l’arrivée de la jeune Simo à Paris, sans le sou, prête à en découdre, à bouffer le monde avec les os, la graisse et les habits qui vont avec. Le récit de la galère de Léo, de mille métiers, mille misères, en désappointements et déconvenues qui sont autant de leçons sur la nature masculine et la vie, est une leçon de courage en temps de crise et en 3D. Au moins. Les années sida pointent leur sale pif d'oursin couard, et c’est tout à coup vraiment compliqué, non. Là, SimoGreggio la joue scénar’, électrique, godardienne, on dirait une Wiazemsky qui ose, elle se lâche : cut, plan serré, travelling arrière, large maintenant, reviens sur le truc, là, oui, voi-là ! On la tient. L'écriture, qui prend l'accent du film Jules et Jim, ne perd cependant jamais de vue l'objectif, qui est de dire : mon vieux, ma vieille, l'amour, c'est compliqué. Pas impossible, non, mais compliqué. Très compliqué. Telle est la leçon primordiale. Et Simonetta, par bonheur, rebondit, le corps mangé de sel sur l’anse caillouteuse de Positano, parce que le foutoir de Naples l’effraie, et qu’elle vit alors la passion (sexuelle seulement : résumons) avec un Moreno, un cyclone. (Donc le seul endroit sûr, c'est son œil). Tout cela fait un livre. Lorsqu’il s’agit d’un recueil de nouvelles, vient cet irrépressible besoin d’en chercher obstinément une ou plusieurs unités fondamentales, surtout celle qui décolle, au-delà du fil d'Ariane. Le roman nous manque, son absence nous intrigue. Ici, avec ce livre-là, l'unité n'a pas besoin d'être cherchée sur place, mais d'être reconnue, retrouvée peut-être, dans ces vers de Shelley, lesquels ferment L’odeur du figuier :

    L’esprit

    Est la vie

    Qui coule à travers

    Ma mort

    Sans fin

    Comme une rivière

    Qui n’a pas peur

    De devenir

    La mer.

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    (*) Notre rôle (les journalistes) n'est pas d'être pour ou contre, il est de porter la plume dans la plaie. Célèbre maxime du Prince des reporters, Albert Londres, que tout journaliste digne de ce titre a, punaisée, au-dessus de son Mac. -Je me trompe?..

     

  • Le flacon du jour : le Rosé de La Chevalière

    rose_max.jpgC'est un rosé vineux comme on en trouve guère plus, à la robe pétale de rose sombre, loin des robes saumonées très tendance, qui standardisent le look de beaucoup de rosés. C'est la maison Laroche (à Chablis) qui produit ce vin du Pays d'Oc (IGP) en 2010. Il est pourvu d'un joli nez de fruits rouges frais de saison : fraise, framboise. La bouche est suave et d'une douceur de pétale, pour le coup. Des lèvres de velours, cette bouche. 60% de Syrah et 40% de Grenache issus de différents terroirs, assemblés, élevés 3 mois en cuve inox et mis en bouteille au Mas La Chevalière, près de Béziers donnent ce flacon remarquable par sa finesse davantage que par sa puissance. La bouteille coûte 7,80€ et elle les vaut. Avec quoi? -Grillades (rouges, blanches) toutes simples, pizza, soupe (ou salade) des fruits précités.

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  • Pêcher à la mouche dans l'Allier

    Papier paru cette semaine dans Paris Télé OBS (Le Nouvel Observateur)

     

    Les rivières auvergnates de l’Allier offrent des spots d’anthologie pour la pratique de la plus noble des pêches.

     

    Le Massif Central propose de nombreuses possibilités aux amateurs de pêche en rivière, et l’Allier possède sans doute les plus beaux « parcours », notamment pour les « moucheurs». Ces puristes, esthètes, excellent dans l’art de pêcher la truite au moyen d’un leurre en plumes et en poil monté « maison » autour d’un hameçon, et sensé imiter un insecte tombé à l’eau. Ils sont nombreux sur les rivières d’un département aux paysages sauvages et d’une tranquillité absolue. La pêche sportive y a adopté le « no kill », qui consiste à remettre le poisson pris à l’eau. Le « fly-fishing » désigne un certain état d’esprit, fait de respect, d’observations infinies avant que de pêcher : on dit qu’il faut « lire la rivière », y deviner la présence d’une truite en chasse, à l’affût à l’ombre d’un arbre ; et aussi de poésie. Cette discipline halieutique est pratiquée par une « élite » pour laquelle l’éthique d’une pêche qui ressemble à une chasse à l’approche est primordiale, et la prise accessoire. Parmi les rivières de moyenne montagne du département, il y a l’Allier lui-même, sur lequel on pêche en canoë, au lancer, à roder le long des berges, notamment des silures. Mais les meilleures zones de pêche sont incontestablement les Gorges de la Sioule et de la Bouble (rivières de première catégorie, comme il se doit), pour la pêche à la mouche, ainsi qu’au leurre et au toc (appât naturel). Des séjours à thème assortis de stages à la journée ou à la carte permettent de s’initier ou de se perfectionner à la truite à la mouche ou au toc, au brochet au lancer, ou bien à roder, ou au poser, ou encore à la carpe à la grande canne. Dans cette zone réputée, la Sablière du Raduron, à Ebreuil, et le Plan d’eau de Bellenaves, sont célèbres pour la carpe et le brochet.

    La Besbre et le Sichon sont des hauts lieux de pêche à la mouche. Le complexe piscicole et halieutique de Venas, et le réservoir des Crochauds, proposent des parcours de pêche enviés. Enfin, dans le Val d’Allier, il est possible de pratiquer la pêche insolite de l’alose de remontée à la mouche dans le secteur de Moulins. Le réservoir de Fougères, à Saint-Christophe, au pied de la montagne bourbonnaise entre Vichy et Lapalisse, recèle des truites arc-en-ciel pouvant peser jusqu’à trois kilos. Autre zone valant le détour, le Moulin du Piat, à Ferrière, au cœur de la montagne bourbonnaise. Une pisciculture y ouvre son élevage à la pêche dans d’immenses bassins, ainsi qu’un parcours « mouche » sur 900 mètres de rivière, nécessitant quatre heures de pêche. Il y a encore le Plan d’eau privé de Villemouze, pour la pêche des carnassiers aux leurres en no-kill obligatoire. Plusieurs moniteurs-guides de pêche de renom, bardés de diplômes ad hoc, proposent leurs services : A Yzeure, Alain Gourin enseigne à tous sur la Sioule : débutants, chevronnés, enfants, petits groupes. Philippe Parrat, à Beaune d’Allier, propose un catalogue de stages pour tous niveaux, toutes techniques, tous environnements pour des pêcheurs de 10 à 77 ans. Ainsi que des stages aventure en rivière, et fournit la logistique, jusqu’aux chalets et aux repas au bord de l’eau. Cerise sur le gâteau, l’environnement de ces sanctuaires où la truite prospère en reine, est bordé par l’un des plus beaux villages de France : Charroux, et par le vignoble de la jeune appellation Saint-Pourçain, riche d’une vingtaine de propriétés viticoles qui se visitent toutes. 

     

    ©L.M.

     

    - Pour tout renseignement : www.federation-peche-allier.fr

    - Y aller : En voiture : 3H30 depuis Paris (Moulins est à 294 km).

    - Se loger : une telle activité privilégie les gîtes, sis à proximité des lieux de pêche. Pour toute réservation : www.allier-reservation.com

    Gîte le Mas de Bessat (3 épis) à Saint-Pourçain-sur-Sioule (au cœur du vignoble)

    Gîte Le Chatelard (3 épis), au dessus de la vallée de la Sioule.

    Gîte Villeneuve (3 épis), hameau du Val de Sioule.

    Hôtel Le Chêne Vert, à Saint-Pourçain-sur-Sioule 0470453273

    - Se nourrir :

    Restaurant Les Quatre Saisons, à Saulcet (spécialités du terroir bourbonnais). 0470453269

    La Grande Poterie, à Coulandon, Maison et table d’hôte de qualité. 0470443039

    Le Chêne Vert, à Saint-Pourçain (restaurant de l’hôtel précité).

     

  • la plancha a sa fédé

    C'est le barbecue de l'avenir, un mode de cuisson de respect, un état d'esprit venu du sud de l'Espagne, qui a gagné le Pays basque et commence à envahir l'hexagone, si l'on en juge par le choix, dans les supermarchés, de planchas portatives, électriques (les meilleures sont au gaz, bien sûr, mais elles coûtent plus cher). Alain Darroze, cuisinier ancré dans le terroir au point d'avoir créé jadis Sos-Racines, et actuellement installé à Bayonne, a créé avec quelques partenaires la Fédération française de cuisine à la plancha. Cet outil que l'on trouve désormais dans la plupart des jardins du grand sud-ouest, et qui sert aussi bien à cuire under control viandes, poissons, légumes ou fruits, commence sérieusement à intéresser tout un chacun. D'où l'idée de lancer les premiers championnats de France amateurs de cuisine à la plancha. Vingt champions issus des concours régionaux disputeront les épreuves finales à la Foire de Paris, du 28 avril au 7 mai prochains. A suivre...

     

    home_r1_c2.jpgAlain Darroze : la Plancha c’est le respect du produit, et par conséquent du terroir dont il émane. C’est aussi la convivialité du sud, mais, et j’y tiens beaucoup, vécue, transformée, adaptée par d’autres cultures de partage, tout aussi chaleureuses, du Nord jusqu' à l’Est de la France. Et puis la Plancha c’est aussi la santé ! La chasse au gras ouverte toute l’année ! www.ff-cuisine-plancha.fr

  • Barcelone : en finir avec Gaudi

    Papier paru cette semaine dans Paris Télé OBS (Le Nouvel Observateur)

    C'EST PAR L'ART QU'ON  ENTRE ICI

    Un arbre cache la forêt de l’art dans la capitale catalane. Il se nomme Antoni Gaudi. Or, Barcelone sans Gaudi existe. Nous l’avons visitée.

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     Pour en finir avec l’omniprésent architecte, synonyme de Barcelone, et dont les reproductions figurent sur les casquettes et les porte-clés, au point qu’un certain tourisme se mue en terrorisme et « oblige » chaque visiteur à se rendre au Parc Güell, il suffit de penser Miro, Picasso et Tapies.  Idem pour la littérature : Manuel Vasquez Montalban, écrivain « officiel » de la ville, semble faire partie des produits touristiques, au même titre que les Ramblas et la Sagrada Familia. C’est oublier Eduardo Mendoza, Carlos Ruiz Zafon ou Francisco Gonzalez Ledesma d’un côté, et par exemple la tour Agbar, signée Jean Nouvel de l’autre.

    Tout Miro

    S’agissant d’art pictural contemporain, la Fondation Joan Miro, dans le quartier haut de Montjuic (la montagne des Juifs), au sud de la ville, recèle au bord d’un parc paisible, et à côté du plus important musée d’art de Catalogne (le MNAC), quatorze mille œuvres du grand artiste avant-gardiste, dont dix mille dessins, dans un somptueux édifice signé Josep Lluis Sert. L’œuvre protéiforme de Miro est là réunie, avec les nombreuses sculptures, peintures, céramiques, qui font écho à toutes les époques du créateur. La Fondation est également riche d’une aile en hommage aux « alliés substantiels » (l’expression est de René Char) de Miro, et donne ainsi à voir des œuvres de Marcel Duchamp, Alexander Calder, Antoni Tapies, Pierre Alechinsky, Fernand Léger, Wilfredo Lam, Balthus, Yves Tanguy, André Masson, Antonio Saura, Max Ernst ou encore Eduardo Chillida.

    Picasso jeune et Bleu

    C’est dans une rue piétonne du vieux Barcelone, juste avant Barceloneta, que se trouve le musée Picasso, dont la richesse n’a rien à envier à ses homologues de Malaga et de Paris. S’il ne possède pas certaines toiles emblématiques (le talent des musées Picasso est d’avoir « su » répartir l’œuvre), il comprend de nombreuses pièces maîtresses, comme l’interprétation des Ménines de Velazquez, soit une célèbre série de cinquante-huit tableaux. Et aussi Le Fou, et d’innombrables dessins – plus de mille sept cents œuvres au total, couvrant les années de jeunesse et la période Bleue, offertes par l’immense Pablo à la ville de ses attachements fondamentaux.

    Tapies tout neuf 

    Les lieux de l’art moderne les plus emblématiques de Barcelone sont par ailleurs le Musée d’Art contemporain (MACBA) et le Centre de Culture Contemporaine (CCCB), lequel fait partie du premier, au cœur du vibrant Barrio Chino, peuplé d’intellectuels et d’étudiants. On y trouve notamment des œuvres  de Jorge Oteiza, Miro et Tapies.

    La Fondation Tapies se trouve justement rue Aragon, en plein centre, à quelques mètres de la Casa Batllo, sans doute la plus subtile réalisation de Gaudi pour un client privé. L’extraordinaire musée dédié à Antoni Tapies, a rouvert en mars 2010 après deux ans de fermeture pour travaux. La façade du bâtiment, signée Lluis Domenech i Montaner, surmontée de « Nuage et chaise », structure géante en fil métallique signée Tapies, abrite l’œuvre du chef du file du courant Moderniste, les collections personnelles accumulées par l’artiste et des expositions temporaires des créateurs qui marquent leur temps. Louise Bourgeois y a exposé. D’importantes rétrospectives (Brassaï, Picabia, Andy Warhol), y ont eu lieu. Les Fondations Miro et Tapies sont les passages privilégiés de l’expression catalane de l’art contemporain ; dans la ville de Gaudi.

    ©L.M.

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    Tarragone, future capitale culturelle ?

    À quarante minutes de train du centre de Barcelone, par une voie côtière ravissante, se trouve une cité balnéaire riche de vestiges romains impressionnants, comme cet amphithéâtre qui mord le sable fin de la plage, en plein centre ville, une cité au passé médiéval entretenu, et une ville high-tech résolument tournée vers l’art contemporain. Tarragone, où se fabriqua jusqu’en 1989 la fameuse liqueur Chartreuse, est une cité déjà classée en 2000 au Patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco pour ses richesses archéologiques. Candidate à l’élection de capitale culturelle européenne 2016 (Cordoue et Malaga sont ses principales concurrentes espagnoles), Tarragone regarde devant elle, poursuit une vaste politique de grands travaux visant à renforcer ses structures d’accueil pour l’opéra et toutes les formes de musiques, la danse moderne, la peinture et la sculpture contemporaines. Elle transforme, entre autres, une gigantesque fabrique de tabacs et ses arènes en futurs lieux de rencontre culturels, destinés à faire de cette cité dotée d’un des ports les plus actifs de la Péninsule, un prolongement naturel à Barcelone. D’autant qu’ici, c’est un tapis de Miro qui capte l’attention du visiteur du musée d’art moderne de la ville, et que seul un élève de Gaudi, Jujol (Josep Maria Jujol I Gibert), signa discrètement mais efficacement le décor du théâtre Métropol, lequel figure un paquebot, le long de modestes Ramblas qui vivent intensément la nuit. L’empereur Hadrien vécut à Tarraco –nom romain de Tarragone (elle fut la capitale de l’Empire sous Auguste) et quitta la cité pour Tivoli, en déclarant que son cœur demeurerait « dans la ville où le printemps est éternel. » Joan Cavallé Busquets, écrivain, dramaturge, érudit local et artisan militant de la candidature de Tarragone, nous a confié qu’elle est « la ville de la culture de la paix ». Constamment détruite au fil des siècles, mais toujours debout, cette ancienne ville de garnisons sous Franco n’a-t-elle pas réhabilité ses casernes en départements de son Université...

    L.M.

     

    Pratique :

    Comment s’y rendre : Vols quotidiens depuis Paris et les principales villes de France, sur Iberia, Air France, et les compagnies low coast comme Vueling.

    Dormir à Barcelone : Chic & Basic Born. Hôtel archi design de très bon goût dans le vieux quartier (50, rue Princesa), à quelques mètres du Musée Picasso.

    Manger à Barcelone : Lonja de tapas, Place del Palau, et Celler de la Ribera, 6, Place de las Olles  : délicieuses tapas, vins catalans au verre.

    Dormir à Tarragone : Husa Imperial Tarraco, Passage Palmeres. Idéalement placé, devant l’amphithéâtre romain et la mer.

    Manger à Tarragone : aq restaurant, ou la modernité gastronomique dans sa belle expression (l’esprit d’Adria plane ici). 7, rue les Coques. Et L’Anap, bâti contre un mur du Forum romain (classé). Cuisine inventive, artistique. 14, rue Comte.

    Lire : Les romans « barcelonais » de Montalban et de Mendoza (Points/roman) et « Les Marana », roman de Balzac dont l’action se déroule à Tarragone (Albin Michel)

  • Manuscrits de guerre, 2

    images (1).jpegLa seconde partie du livre de Julien Gracq contenant deux inédits et intitulé Manuscrits de guerre est donc un récit, sans titre, écrivais-je hier (lire ci-dessous : Manuscrits de guerre, 1) et reprend des passages, des phrases, des thèmes, des impressions, des actions aussi du Journal qui le précède. Il est écrit à la troisième personne de l'imparfait et met en scène le lieutenant G. Il est aisé de rapprocher celui-ci de l'aspirant Grange du Balcon en forêt. Les deux sont le même double de l’auteur. Le scénario du début (seulement) du Balcon est identique, les lieux sont les mêmes, les compagnons d'armes aussi ... Au début du récit, la plage décrite ainsi que ses environs, Malo (-les Bains, près de Dunkerque, lit-on) ressemble cependant à s'y méprendre à celle de Morgat, qui servit de cadre au Beau ténébreux. Même atmosphère de côte sauvage bretonne, avec des mouettes et leurs cris de poulies rouillées. Il est probable que Gracq commençait d'écrire ce second roman-là, qui paraîtra en 1945, tandis que le Balcon, récit, ne paraîtra qu'en 1958. L'évocation des beautés de la Flandre hollandaise préfigure par ailleurs l'un des plus beaux textes de Gracq : Sieste en Flandre hollandaise (Liberté grande).

    Ce récit met en scène un personnage hiératique et stoïque, soucieux d'une morale certaine. Davantage qu'à Grange, nous pensons alors à Aldo (Le Rivage des Syrtes). Un fil d’Ariane court, qui peut se résumer d’une phrase : la poésie d’une guerre, c’est l’ennui quand on la fait. On songe aux attentes dans le Rivage et dans le Balcon aussi. En somme, ce récit assez bref contient déjà tout le terreau sur lequel Gracq bâtira l’essentiel de son œuvre de fiction. C’est pourquoi il est précieux. En revanche, l’action y est permanente (débâcle  oblige : les soldats français ne sont plus commandés,  égarés sur l’asphalte enfondu de sueur des routes nationales…  Ils risquent à tout moment de frôler l’ennemi, vivent sous un parapluie d’avions (…) La troupe avait absorbé les couleurs de la défaite comme une éponge boit l’eau… Le qui vive est constant) et cette vivacité des scènes est inhabituelle, dans les récits, nouvelles et romans de Gracq. Elle est de surcroît singulièrement accrue, par rapport au Journal dont ce récit est directement issu.

    En contrepoint, paisiblement, Gracq livre des images sensationnelles dans cette langue somptueuse dont il ne se départira jamais (bien que les lignes qui suivent contiennent -à notre avis- une exceptionnelle imprécision, voire un défaut léger de ponctuation). Extrait :

    G. n’avait pas envie de dormir : cette soirée, tout de même, c’était une veille d’armes. Roulé dans sa capote sous les étoiles claires, allongé au côté de l’équipe du canon de 25, il écoutait couler dans la nuit comme une eau la conversation étouffée des soldats qui sourdait de la terre ; rafraîchissante et intarissable comme une source, avec ses hésitations et ses doux silences cette petite voix changée, toute drôle des heures de nuit qu’avaient les hommes, comme des enfants qui se parlent au long de la route en revenant de l’école – une voix de sérieux, si pénétrée de l’importance des choses dites.

     

    Manuscrits de guerre, par Julien Gracq, José Corti, 19€