Il suffit, les suffisants !
Hier matin, aux Arènes, après la novillada, vers treize heures, acceptant un verre au bar du Cercle Taurin Bayonnais, je tombe sur une connaissance avec laquelle j'ai travaillé jadis, qui m'aborde avec du miel flagorneur dans la bouche, ce que j'abhorre, assorti de malaxage de mon bras à tout bout de phrase, ce que je déteste. Je ne la reconnus pas tout de suite cette connaissance, car je ne l'ai pas vue depuis plus de vingt ans. Il a vieilli, le bougre, me dis-je, mais moi aussi. Aussitôt, sa logorrhée narcissique démarra sans demander la permission et largua son torrent de boue autosatisfaite comme un Canadair de l'eau au-dessus d'une forêt en flammes. Je ne suis pas en feu, mais calme. Je me dis alors, tout en acquiesçant poliment au propos inepte et soporifique, armé d'un sourire feint qui souhaite que l'interlocuteur démasque mon évident désintérêt et ma patience (j'ai été trop bien élevé), je me dis donc: ce mec est inguérissable et justiciable d'une cure quelque part... Il y a vingt ans, j'écrivais un texte ici même après l'avoir croisé au marché. Je viens de m'en souvenir. Je l'ai retrouvé ce texte. Je le reproduis ci-dessous. Rien n'a changé, tout augmente dans le mauvais sens. Misère...
30 novembre 2006. LES SUFFISANTS
J’en ai assez de croiser des gens satisfaits d’eux-mêmes, qui s’autoproclament exceptionnels, se félicitent tous seuls, s’envoient constamment des fleurs, s’écoutent parler, et ne sont jamais à l’écoute de l’Autre. Ils passent le plus clair de leur temps à cirer leur ego et à gérer leur misérable carrière personnelle. Ceux-là sont tellement sûrs de leur (maigre) savoir, de leur opinion (hâtive) sur tout et de leurs certitudes, qu’ils ne s’aperçoivent jamais combien ils sont pitoyables et agaçants. Ils effectuent un voyage immobile dans le paraître, qui va du miroir de leur salle de bains au déballage de leur absence de doute, à qui veut bien les entendre. Les écouter est au-dessus de mes forces. Ce ne sont même pas des sophistes, car pour l’être, il faut un certain talent –condamnable certes-, mais un talent quand même. Untel me sert une psychologie à deux anciens francs, en poseur, avec le ton emprunté d’un consultant, déclarant ce qui est bon pour moi. Un autre affirme à longueur de phrases, ignore la confrontation et la remise en cause, et s’imagine toucher au sublime en reproduisant du ringard. Celle-ci veut m’attirer dans le champ de ses convictions, au mépris de ma liberté de jugement. Celui-là prétend connaître tout de moi et s’invente une mission réparatrice à mes côtés, quand je ne souhaite que solitude et recueillement au bord de la mer. Ce manque de tact m’effare. L’autosuffisance et son cortège de négligence, d’irrévérence, m’afflige. J’ai le sentiment de ne croiser que des êtres boursouflés de narcissisme, des bouffeurs de ma liberté. Au secours Socrate, qui savait seulement qu’il ne savait rien ! Devenu avare du temps que je souhaite consacrer aux autres, je décide de ne plus prêter attention à ceux qui m’enquiquinent avec leur jargon, leurs leçons, leur être bouffi d’égoïsme et leur vide ; en somme. Je préfère la compagnie d’un mauvais livre à une rencontre qui sonne creux, et préfère aux deux, un paysage que j'observe tranquillement. Fuir, esquiver, me cacher des raseurs, ces parasites qui ne vivent qu’aux dépens de ceux qui leur servent de chambre de résonance. Je n’ai pas cette vocation, ni celle de perdre mon temps. La vie enseigne chaque matin qui se lève, qu’elle sera de toute façon trop courte pour pouvoir croiser tous ceux qui valent la peine parce qu’ils nous correspondent. Alors la paix ! Que ces gens, vilipendés ici, passent à côté de ce qui me paraît être une vie plus vraie –ou moins futile-, ne me gêne guère. Mais quand ils se transforment en pompes aspirantes posées en travers de mon chemin, ils constituent un délit d’entrave à ma liberté. Et je vois rouge, n’étant pas toujours à l’aise pour contourner l’obstacle quand il m’impose son indélicatesse, ni suffisamment leste pour sauter d’un seul bond par-dessus...
Ces rencontres involontaires me font penser à Henri Calet, le délicat auteur des Grandes Largeurs et de Peau d’ours, ce journal intime qui s’achève, la veille de la mort de son auteur, par ces mots : « Ne me secouez pas, je suis plein de larmes ». Calet écrivit, en observant des célébrités à son corps défendant : « En quelle école enseigne-t-on ces manières de dédain ? Comment acquiert-on cet inimitable regard vide ? »…
Voilà. Ce trente novembre bleu et (enfin) froid, comme j’aime les journées de novembre sur la Côte basque, m’a fait buter sur deux raseurs, en ville. Par bonheur, je suis parvenu à m’en défaire et à rejoindre la plage de la Chambre d’Amour, ma querencia entre toutes les querencias, où je parviens toujours à me laver du gris de la vie, sans le recours à un crawl dans les vagues, mais en contemplant ces filles de l’horizon qui meurent si bellement, le ventre creusé par un modeste vent d’Est. L.M.
Je laisse le mot de la fin à Jean-Paul Belmondo et cette réplique célèbre extraite du film Un Singe en hiver, d'après le roman d'Antoine Blondin :

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4 commentaires
Commentaires
Oui, Mauriac évoquait la suffisance des imbéciles dans son questionnaire de Proust, expression reprise par Denis Tillinac dans une interview donnée aux éditions Albin Michel à l'occasion de la sortie de "Caractériel".
Merci. Ces deux références m'auront échappé. En avez-vous copie ou "lien"?
Le 30 novembre 2006! Le jour de mes 60 ans...Je ne peux pas laisser passer çà...
De plus, le style "Des Suffisants" m'a fait penser à un texte que j'avais écrit au retour d'une petite sortie le 6 novembre 1996. Et nous sommes en 2026. Le temps passe-t-il plus fort dans les années en "6"? Voilà donc ce texte très bref:
"Les Mamies", ou "Les deux bavardes et le mari bavant".
Deux mémés, deux mamies et un pépé, un papy, regardant bouche ouverte, hagard et , sous sa moustache, un peu bavant, ces deux femmes pérorant.
Venant de déposer mes deux lettres à la poste, proche de la bête triangulaire, le piaillement ininterrompu des deux vieilles m'assourdit; d'autant plus qu'elles ne se permettaient aucun répit, aucune pause, aucun silence: ni commun, ni particulier, ni l'une, ni l'autre.
L'ensemble des deux pies jacassant simultanément, déroulait son débit inouï et insolite. Chacune parlait de son côté, mais chacune, aussi, reprenait à son compte les histoires de l'autre et, par dessus tout çà, les réponses aux questions de l'une à l'autre fusaient! Le ton s'amplifiait parfois, roulait et roucoulait par d'autres., se modulait comme un combat, comme un soupir aussi.
De qui était le vieillard? Et que faisait-il là à attendre? Bouche bée, morose, résigné, la moustache en berne; gâteux me sembla-t-il: effondré sous le babil furieux des deux commères.
Le son montait au fur et à mesure de mon approche. Mon rire aussi.
A l'angle de la rue prochaine, le volume s'interrompit. A mon retour -un bon quart d'heure plus tard- la scène était toujours la même. Le ton un peu plus furieux peut-être. Le vieillard sénile dansait lentement autour des deux parleuses, passant d'une patte sur l'autre. L'affrontement semblait être à son comble et le tournis verbal m'a repoussé au mur d'en face. Les cheveux chatoyants des deux comparse -bleutés pour l'une, roussis pour l'autre- crêtaient encore devant mes yeux comme deux flammèches tordues et sautillantes semblables à quelques feux-follets de cimetière.
Cette lutte effroyable devant ce cadavre debout fixant dramatiquement le hargne encore vivace d'un dernier souffle, image poignante d'une fin naissante, fit monter en moi cette idée fugace:
Laissez venir à moi les petites bavardes et les grands vieillards, que le m'incline.
Léon, voici le lien (c'est une vidéo), en espérant que vous puissiez la visionner...
https://www.youtube.com/watch?v=bM1vfTHSJJc