La novillada sent le café


On les appelle novilladas puisque le novillero - futur torero, ou matador de toros, affronte des novillos, de jeunes toros (lourds, ce matin : de 465 à 480 kg, avec un trapio imposant et des cornes astifinas au berceau large). Jacques Durand, lorsqu'il couvrait la tauromachie pour Libé, écrivit un jour que les corridas du matin sentent le café et celles de l'après-midi le cigare. Ou plutôt sentaient le cigare, car plus personne n'ose désormais allumer un habano, de peur de s'attirer les foudres des ses voisins de gradins. Tout fout l'camp, je ne vous le fais pas chuchoter. Il convient, c'est la règle, d'arriver toujours en avance, histoire de prendre le pouls de l'ensemble, des abords, de la masse qui déambule, monter jusqu'au bar du Cercle taurin Bayonnais où l'on serre quelques mains et trinque avec una copita de Fino, pousser jusqu'au patio de caballos. Il faut aller renifler l'atmosphère, la tension même qui se lit sur les visages des acteurs qui feignent de ne pas adorer d'être pris en photo. Il s'agit, rappelons-le, d'un boulot où l'on ne sait jamais si on rentrera à la maison ou au camion les pieds en avant en raison d'un funeste accident du travail. Alors à 10h45 ce matin, j'ai pris quelques clichés pour la énième fois, histoire de. J'aime particulièrement le regard du curé devant sa petite chapelle. Sa présence est tout aussi indispensable que celle du chirurgien taurin... Il fit une chaleur à crever. Le premier toro mit les gradins très dégarnis en joie, puis cela n'alla pas a mas, comme espéré chaque fois. Pour un peu, je baillais au sixième cornu du beau fer du Camino de Santiago. Le Catalan Mario Vilau exécuta une faena légèrement tremendista, mais sûre, précise, au registre varié qui ne sentait pas l'école et sa récitation, en commençant fort avec (photo) une larga afarolada de rodillas a puerta gayola. Victor, qui le suivit, et dont le toreo ne manque pas d'élégance, fut mal servi, et il déçut de toute façon, mais son second, le cinquième (no hay quinto malo) avait du gaz, bien qu'armé d'un défaut dangereux à la Miura, puisqu'il coupait ses charges déjà courtes en tournant la tête vers les jambes. Chaque pensionnaire de cet élevage tira la langue après la pique, sauf le sixième, et ce n'est pas une histoire de canicule, mais de manque de noblesse. Felix San Roman, si grand qu'on le verrait davantage sur un terrain de basket, est trop raide - on a envie de lui mettre un pschitt de W40 dans chacune de ses articulations. Résultats moyens. Piques mal ciblées dans l'ensemble, banderilleros cobardes ou myopes, qui plantèrent n'importe où, loin ou bas, ou encore de côté, lorsqu'ils parvinrent à le faire. Reste qu'une novillada est une splendide épreuve de vérité et une école d'humilité, même si ça envoie de l'esbroufe et de l'adrénaline à force de cris, de coups de nuque exigeants l'aplauso à tout rompre, de desplantes arrogants parfois. Nous pardonnons, évidemment. Parc que ces gamins à la silhouette d'anchois se jouent la vie pour se faire un prénom, ils ont laissé la peur à l'hôtel, leur mère n'est forcément pas assise en barrera ou sur un lointain tabloncillo à l'ombre, mais ils sentent encore le lait... L.M.








go.