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  • Inquiétude

    Il y a une poignée d’années, alors que je donnais mon cours de Presse écrite à mes étudiants de l’Institut européen de journalisme, à Paris, je fis une référence comme très souvent à un grand reporter archi connu, ce devait être Jean Lacouture ou Jean-Claude Guillebaud. Sentant que mon propos ne trouvait aucune résonnance, je m’enquis de savoir si ma trentaine de futurs journalistes connaissait l’homme dont j’évoquais les grands reportages. Je dus préciser l’époque, la date de naissance, le sujet des papiers. L’un d’eux me répondit : « On ne peut pas le connaître puisqu’on n’était pas nés ». Je faillis m’évanouir. Je répondais d’ailleurs aussitôt que je n’étais pas contemporain de Vercingétorix, mais que je savais qui il était, et que je pouvais résumer ses hauts faits d’armes. Cette réflexion giflée (philosophique, si l’on y réfléchit) m’a longtemps hanté. J’eus l’impression d’avoir touché du doigt le comble de l’inculture à l’aise avec son ignorance, l’arrogance de la bêtise à front de boeuf qui s'étale sans ambages, ce point de basculement où la honte de ne pas savoir n’existe plus (elle était pourtant présente quelques années plus tôt, lorsque, pris en défaut, mes étudiants venaient me voir à la fin de mes cours pour me demander une bibliographie ciblée afin qu’ils rattrapent leur manque de connaissances). Je savais, dès lors, qu’il y avait désormais plus grave que le Sida et le Covid (mais quand même pas que le terrorisme islamiste). Je désignais le nivellement par le bas, mon vieil ennemi, ajouterait Cyrano. Cela m’abasourdit tant que je me posai des questions quant à ma pugnacité à enseigner mes divers cours : Presse écrite, Culture générale, Journalisme en art de vivre, Histoire des médias. Je devins peu à peu démissionnaire à mon corps défendant, face à l’aplomb ignare qui me faisait front avec une certaine violence, de surcroît. Aujourd’hui, j’entends qu’une dinde fate au Q.I. d’huitre tiède et aux ambitions politiques démesurées (donc sans honte ni complexe, ni une once de pudeur, dépourvue d’amour propre et de savoir être) a prononcé la même parole à propos de ce que le canari que je n’ai pas, lui-même, aurait pu répondre intelligemment : De Gaulle, Pompidou, Giscard,  Mitterrand, c’est qui, connais pas ou à peine. « Je n’étais pas née ». On en est là. Pas loin d’un Delogu et sa monumentale connerie. Soit à regretter les années passées, la classe de certains représentants de la Nation, leur savoir, leur à propos, leurs traits d'esprit, leur culture générale ; leur talent. C’est affligeant, et bien pire. Inquiétant. « La marée montante de la bêtise » (Albert Camus) n’a pas fini de nous submerger. Opposons sans ambages notre savoir. Au moins pour tenter de dissoudre les trissotins, qui sont légion. L.M.  

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