Les choses de l'amour

Oltre le dolcezze dell’Harry’s Bar / E le tenerezze di Zanzibar. « Outre les douceurs du Harry’s Bar / Et les tendresses de Zanzibar »... Les vers de la chanson Hemingway, de Paolo Conte, offrent ce beau titre au poignant et bref roman de notre Nostalgique en chef qui nous a surtout habitué à lire ses chroniques et ses essais si percutants et si tendres à la fois, surtout lorsqu’ils évoquent la province, les Trente Glorieuses, le cinéma du dimanche soir... Là, le sujet est tragique et le livre, émouvant. Trente ans d’amour ce n’est pas rien, c’est une vie ou presque. Lorsque la maladie foudroie la femme d’un couple qui savait s’aimer, bouffer le bitume parisien jusqu’au moindre recoin, rire, faire l’amour l’après-midi ou au balcon selon la météo, s’enivrer de beauté et de légèreté, de bons mots et de fantaisie, filer en Vespa comme Hepburn et Peck dans Vacances romaines, le coup est celui d’un hachoir, pas d’un gant de boxe. « Il n’est pas si courant de tomber amoureux d’une étoile, les fesses moulées dans une jupe crayon volée à Marie-France Pisier, affichant le même air espiègle et en attente de je ne sais quoi », écrit Thomas Morales, qui possède le sens claquant de la formule et de l’image qui frappe. « Il pleuvait, mes lunettes s’embuaient (...) Je l’ai aimée au premier tressautement de sa paupière droite... ». L’auteur a vécu trente ans avec une exception. Telle est la confession qui masque un vide abyssal que la littérature s’emploie à combler un tant soit peu. Nous croyons toujours en elle. Ce livre dense et tendre est une adresse pudique, une lettre à une disparue afin qu’elle survive par les mots, que perdure le souvenir. Exercice d’admiration par endroits, « elle s’exprimait avec une infinie richesse, à côté j’étais un plantigrade inculte », hommage amoureux à la douceur de la force, « sans prévenir, elle avait ce caractère abrupt des filles d’ascendance marine qui démâtent pour un oui ou pour un non...». Nous sommes tentés de citer abondamment Morales tant sa langue nous charme. « Elle se couchait, les fesses à l’air, seulement vêtue d’un tee-shirt à l’effigie de Snoopy car les beagles sont les meilleurs amis des femmes, disait-elle... ». Le tour de force de ce petit livre dans lequel niche du Sautet/Guimard des Choses de la vie, est de nous donner le sentiment que le manque vertigineux et la tristesse monumentale ne sont rien à côté de ce qui a été vécu pleinement : un bonheur fou. L.M.
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Thomas Morales, « Les tendresses de Zanzibar », Le Rocher (120 pages, 14€).