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  • Mercredi des cendres

    Capture d’écran 2018-02-14 à 14.47.02.pngDéon sans sépulture, cela ressemble à un déjeuner sans soleil, et ce n’est pas Alfa sans Roméo. Plutôt Les Trompeuses espérances. Si l’injustice perdure, ce sera Je ne veux jamais l’oublier. Cela ne fleure pas vraiment Tout l’amour du monde, mais peut signifier que Mentir est tout un art. Et, un jour peut-être, Taisez-vous, j’entends venir un ange. Difficile pour l’heure de prendre l’affaire À la légèreSur le motif, Michel observera le silence d’une tombe préférant - d’outre - ignorer les propos légalistes d’une cave élue à propos d’un caveau municipal. D’où qu’il soit, je le soupçonne de s’en ficher un peu, réduit en cendres qu’il est, écrivain de plein vent qu’il fut, et je l’imagine plus volontiers dispersé pour partie au-dessus des marais irlandais de Tynagh, et pour autre saupoudré en Méditerranée, depuis Le balcon de Spetsai. Dans les eaux après avoir fait de vieux os. Seulement, un vent pervers souffle dans le peu d’esprit des édiles de la mairie de Paris, cité où il naquit en 1919. De sourdes raisons vont-elles éclore, à l’instar de la désinscription de Maurras de l’agenda des commémorations ? (Déon fut un temps le secrétaire de rédaction de L’Action française). Ne soyons pas mauvaise langue. Il y a surtout qu’Alice Déon, la fille de l’auteur du précieux dialogue Parlons-en…, souhaite que les aficionados de son père puissent lui rendre visite en un lieu parisien saint et reposant (comme le cimetière Montparnasse), à proximité de nombre de pairs peinards. Un imbroglio administratif en interdit l’accès, au nom d’un égalitarisme absolutiste qui souffre cependant de coups de canifs dans la Déclaration, soigneusement enterrés (le cas de l’écrivaine américaine Susan Sontag en est un exemple, ainsi que le rapporte opportunément Le Figaro de ce jour). Quoiqu’il advienne, c'est l’esprit de Michel Déon qui compte sous la terre comme au ciel. Et celui-ci est deux fois immortel. C'est d'un académicien qu'il s'agit, et de l'auteur d’une œuvre inaltérable à laquelle nous retournons pour nous ressourcer en ces temps de manque, à la manière des Poneys sauvages se désaltérant au bord d’un étang d'humanité. L.M.

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    J'évoquerai bientôt Les mondes de Michel Déon, une biographie signée Christian Authier (Séguier)

     

  • Macbeth à bouffer du foin

    Capture d’écran 2018-02-10 à 20.14.46.pngVous souhaitez être dégoûté du théâtre, détester Shakespeare, haïr les comédiens : Allez donc voir le Macbeth mis en scène par Stéphane Braunschweig à l'Odéon (Paris VIème, vous avez jusqu'au 10 mars pour ce faire). Car, voilà une mise en scène indigente comme on en voit guère plus, sinon dans certains Lycées de province, lors des kermesses de fin d'année animées par les théâtreux boutonneux de classes de seconde.

    L'amateurisme est ici un euphémisme. L'emphase un diminutif. La cohésion d'une troupe une vue de l'esprit. Le décor une plaisanterie. Le jeu des acteurs une chimère. L'émotion un rêve. L'enchainement improbable des scènes une pitoyable dose de sueur. La narration impose un train laborieux.  La récitation scolaire d'un texte pourtant beau figure une punition (même si les époux Macbeth sont en soi une tragique et intemporelle sinécure relativement aisée à dynamiser, voire à dynamiter - on en a vu d'autres, des Macbeth davantage sentis, autrement plus incarnés).

    Rien ne va. Rien ne passe : aucun courant, aucune sensation, rien. De rien. Près de trois heures à se morfondre et à enrager, et même si les voisins de rang foutent le camp un à un, rester pour voir. Jusqu'au bout -Heureusement, à la fin il y en a qui sifflent le spectacle. Cela conforte. De maigres applaudissements convenus signent un satisfecit poli, voire syndical.

    Shakespeare fut absent hier soir, l'à-peu-préisme souverain, le laxisme éloquent, la déception majuscule. Le plaisir enfin, en berne totale. Ni Py ni Bondy (mais pas Strehler) n'étaient parvenus à nous infliger une telle peine sans raison valable. Nous n'avions pourtant commis aucune infraction ni aucun crime avant de venir... La scène de l'Odéon nous est (provisoirement) devenue une sous-rien. ¡Hasta la vista! L.M.

  • Les fiancées sont roides

     

    IMG_20180205_180616_resized_20180205_060826454.jpgHommage à l'écrivain discret Guy Dupré, disparu il y a quelques jours à presque 90 ans sans faire davantage de bruit que son œuvre et sa voix n'en firent jamais, et qui laisse quelques romans précieux comme « Les fiancées son froides » (salué à sa parution en 1953 - l'auteur avait vingt-cinq ans à peine - par Julien Green, Julien Gracq, François Mauriac et André Breton), « Le Grand Coucher », et « Les Mamantes ». Ni antimoderne ni hussard, romantique à l'Allemande, barrésien, grand styliste avant tout, Dupré est de ces auteurs dont on murmure le nom comme circule un sésame, et dont l'écho illumine aussitôt le regard des membres d'une confrérie sans tête. 
     
    « Dans le bleu des soirs d'Île-de-France pareil au bleu de Prusse des matins d'exécution, je chercherai longtemps encore le secret de conduite qui permet de lier la douceur sans quoi la vie est peu de chose au déchaînement intérieur sans quoi la vie n'est rien. » 
    (in « Les Manoeuvres d’automne »).
     
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    Lire Dupré : Les fiancées sont froides, Le Grand Coucher, Je dis nous : La Table ronde, coll° La Petite Vermillon. Les Mamantes : Grasset. Les Manoeuvres d'automne : Le Rocher.
     
  • Ça avait de la gueule

    Capture d’écran 2018-02-03 à 17.01.25.pngAvant-hier. Numéro anniversaire (le 50ème) du Monde des Livres, supplément culte du quotidien, et de moins intéressant (et prescripteur) au fil du temps. Mais chaque jeudi après-midi, c'est pavlovien, il nous le faut, même s'il nous arrive de soupirer désormais après l'avoir parcouru, lors que nous le lisions de bout en bout avec un appétit féroce et à force de pain, allant jusqu'à saucer l'assiette à regret. Aujourd'hui, c'est sans pain ni peine que nous lui préférons Le Figaro Littéraire, bu chaque jeudi matin jusqu'à la lie, ainsi que le très bon supplément consacré aux livres de La Croix (nous négligeons depuis belle lurette, le jeudi toujours, celui de Libération, devenu insignifiant).

    Ce numéro anniversaire comporte un long papier signé de Raphaelle Bacqué contant l'histoire du supplément depuis sa création en 1967 : les années Jacqueline Piatier, et puis les autres, placées sous la houlette de François Bott (les meilleures selon nous), Josyane Savigneau, les météoriques Franck Nouchi, Robert Solé, avant d'arriver à Jean Birnbaum, actuel responsable... 

    Figurent aussi dans ce numéro quelques morceaux d'anthologie, des extraits de critiques signés par les plumes qui s'y sont succédées. Et, justement, lorsqu'on tombe sur quelque trait de Pierre-Henri Simon, collaborateur et académicien, évoquant en 1968 Belle du Seigneur d'Albert Cohen, nous nous pourléchons : C'est long, c'est inégal, il y a du mauvais goût et quelques steppes de prose sableuse qu'on aurait envie de traverser en hélicoptère. Mais une fois engagé, pris dans le récit, on lit, on veut lire encore, aller jusqu'au bout. C'est tellement vrai de ce pavé empâté qui aurait bénéficié d'une cure d'amaigrissement avant impression (en particulier aux interminables parties touchant à la Société des Nations). C'est surtout bien asséné, avec cet art rare de la causticité bien tempérée.

    Ailleurs, c'est le célèbre feuilletoniste Bertrand Poirot-Delpech, qui tint le rez-de-chaussée (de la première page du supplément) le plus envié de Paris, se livrant à un pastiche de sa rubrique en faisant du Poirot par collage de tics (sans oublier de louer un académicien ou deux comme il le fit chaque semaine, menant ainsi une longue campagne un rien flagorneuse pour sa propre élection). L'ancien chroniqueur judiciaire et auteur d'un Grand dadais que l'histoire de la littérature n'a pas jugé utile de consigner, invente un écrivain, Marelier, et son oeuvre. Extrait : La gravité n'exclut pas, chez Marelier, un humour décapant, et salubre en nos temps d'empois. Sans parler de son écriture, où Barthes sut déceler un grain entre l'orge et la semoule, quelque chose comme le tapioca... La critique avait alors du style et du panache, non?

    Ailleurs qu'au Monde et aux mêmes périodes, Bernard Frank nous envoûtait de ses chroniques bavardes avec brio, regorgeant d'une mauvaise foi de génie. Renaud Matignon avait l'éloge flatteur aussi sincère que l'exécution sommaire. Et Angelo Rinaldi déglaçait à l'acide, ciselait des papiers que nous n'aurions raté sous aucun prétexte. La critique littéraire avait de la gueule.

    A l'instar d'un genre littéraire en voie de disparition, le pamphlet, il semble qu'elle soit devenue moins critique justement, et que le manque d'espace commande que l'on encense seulement. Malheureusement pas toujours avec ce claquant éloignant tout soupçon de collusion, et qui distingue d'emblée une chronique brillante sur l'aile d'une recension propre sur elle. L.M.