Kintsugi, un truc dans le genre

« Je veux mourir entre tes hanches », lui dit-il un jour. Ce fut maladroit. Il ne pensait pas à ce que cela lui ferait d’avoir soudain son amour mort en elle, sur elle, il ne pensait pas au choc du poids d’abord mou-lourd, puis froid-raidi (s’il se fut agi d’une « missionnaire »). Il ne pensait pas à la stupéfaction, aux cris poussés qu’il n’entendrait pas. Plus. Il pensait seulement à son plaisir ultime, à son cœur qui lâcherait comme un câble en même temps que sa semence libèrerait un adieu. Trace. Traces. Hemingway ne pensait sans doute pas non plus à la peinture au sang et à la cervelle sur le mur derrière lui lorsqu’il enfouit une carabine de gros calibre dans sa bouche et qu’il tira. Cette pensée, cet acte sont égoïstes mais nous les pardonnons. Comment diable penser à tout je vous le demande – y compris au ménage qu’il faudra faire, lorsqu’on envisage de franchir le pas au-delà ? Alors il se ravisa et lui déclara qu’il « aimerait vivre assez longtemps pour compter ses rides ». Cela lui apparut comme une sublime déclaration d’amour (qu'il avait d'ailleurs déjà consignée dans son troisième roman publié, Belle perdue, ou Balle perdue, je ne me souviens pas bien du titre). Mieux, et c’est là qu’il dérapa encore, qu’il « souhaitait mourir avant elle afin de ne pas souffrir de son absence ». Nouvelle maladresse. Il ne pensait pas – mais lui arrive-t-il de penser, à la fin ? – au chagrin de celui qui survit. L’égoïsme au nom de l’amour, encore. C’est mignon, mais bon. C’est surtout con. Il finit par lui dire, résigné béat ou béat résigné, j’hésite, qu’il « fallait continuer de vivre ensemble ». De s’aimer du mieux qu’ils pouvaient, car ils savaient faire. Se l’étaient prouvé. Que cela seul comptait. Que tout le reste n’était que littérature. Ne pas convoquer la parole poétique par conséquent, se résigner à la sentence amoureuse. Ne plus risquer la mièvrerie. Être. Casser la plume, ranger le papier, vivre nus, aller devant, main dans la main. Ou pas. Mais y aller, quoi. Il rougît en relisant cela, voyant deux êtres si minces cheveux blonds ondulant au vent foufoune et bite à l’air éclatant de rire en courant sur la laisse de basse mer d’une côte atlantique accorte et déserte bien entendu. Publicité en vidéo pour un annonceur quelconque. Alors il revint à sa première déclaration. Il -veut- définitivement mourir entre ses hanches. Tout le reste est cependant à faire, ou plutôt à provoquer, mais comment ? : Le désir, le vouloir donc, le moment, le lâcher prise d’un cœur, le con-sentement. Rien de contrôlable. Alors il erre. N’attend pas - non. Comment cela se pourrait-il ? Il ne peut que souhaiter son retour aux alentours de dix-neuf heures. Il y a cependant cette épine dans le cœur ou dans le pied c’est pareil désormais, depuis sept heures trente ce matin. Elle avait démarré son Vespa beige praliné enveloppant, avvolgente Il rangeait la Moka Bialetti juste au-dessus de l’évier, là, rinçait deux tasses. Trouva un message manuscrit auréolé. « Ne m’attends pas. Ne m’attends plus. Je pars. Je suis partie ». La seconde tasse lui échappa, se brisa. Il cherche à présent sur Internet des trucs sur le procédé japonais Kintsugi. Ignore même si ça s’écrit comme ça. Il en a entendu parler. Ses doigts balbutient sur le clavier. Il sent bien que la journée mettra du temps à devenir demain... L.M. (écrit à l'instant, d'un seul coup).
Photo : aquarelle réalisée il y a quatre jours par mézigue.
