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  • Le dernier roi d'Angkor

    images.jpgJean-Luc Coatalem apparaît comme l'un des écrivains français dont la prose chaloupée, dense, précieuse sans être emphatique, est l'une des plus somptueuses d'aujourd'hui. Son dernier roman, Le dernier roi d'Angkor (Grasset) est un bonheur d'écriture. Coatalem écrit avec tact et avec coeur. Sa phrase, racée, musclée, est féline dans sa retenue et dans sa précision. Ses images fortes comme du rhum le matin, cinglent l'idée de leur caresse. Comme certains vins, son style est droit et bouleversant à la fois. L'histoire, ample et profonde, est celle de la quête de soi à travers celle d'un presque frère, surnommé Bouk, Cambodgien énigmatique, orphelin peut-être, prince? Un être de mystères en tout cas, qui partagea la vie d'une famille française (flanquée d'un chien nommé Mozart) avant de s'évanouir dans l'espace et puis dans le temps. Le narrateur, hanté par la présence-absence de cet ami d'enfance si taiseux, partira sur ses traces, comme un Tintin reporter, de Viroflay aux ruines khmers. Afin de tenter d'en finir avec une évidente fascination mêlée de crainte. Coatalem nous conte au passage quelques aventures amoureuses avec la dextérité d'un Roger Nimier ourlé de la prose poétique d'un Paul Théroux. Il a le talent pour ça. Voir Il faut se quitter déjà (lire ici, à la date du 22 décembre 2007). La rencontre avec Bouk aura lieu, mais nous tairons bien sûr de quelle manière. Et nous voulons croire que ce fut peut-être une rencontre du narrateur avec son jumeau astral...  Coatalem n'abat-il pas une carte maîtresse en citant Victor Segalen, en exergue de ce beau roman : On fit comme toujours un voyage au loin de ce qui n'était qu'un voyage au fond de soi.

  • Saber Mansouri et la confiscation de l'islam

    Chauves, lisez Mansouri : vos cheveux repousseront!

    9782742791330.jpgSaber Mansouri récidive. Après La Démocratie athénienne, une affaire d’oisifs ? (André Versaille) –lire ici même à la date du 15 avril dernier, voici L’Islam confisqué, manifeste pour un sujet libéré (Sindbad). Cet essai remet les pendules à l’heure et part posément en guerre contre le mal le plus banalisé du monde depuis l’aube de l’humanité : le préjugé. Le vite dit. Le caricatural. La confusion intellectuelle originelle. Sujet : l’islam. Auteur : un helléniste certes, mais d’abord un « immigré arabe choisi » (ainsi se présente-t-il). Cet intellectuel tunisien désormais inféodé à Saint-Germain-des-Prés, qui enseigne à l'Ecole pratique des hautes études, nous dit son agacement à propos de l’agglomération des genres, de l’auberge espagnole qu’est devenue le mot islam, et du mélange du religieux et du politique, surtout. Le sacré et le profane, le spirituel et le temporel, Dieu et ses représentants sur terre… Bref : il est ici question de la vision globalisante de l’islam comme d'une horrible théocratie qui brouille (c'est le moins qu'on puisse dire) la vision nécessairement claire des choses importantes du monde actuel. Et des dangers redoutables que cela engendre quotidiennement, dans la perception, dans la conscience, dans le discours et aussi dans les faits. Le racisme ordinaire comme le lynchage médiatique en sont deux exemples. Car le nœud du problème est là : l’islam désigne aussitôt dans l’inconscient collectif occidental, le terrorisme au nom du religieux. Or la réalité est infiniment plus complexe. L’historien juge malhonnête, partial, d’invoquer le fanatisme catholique pour tenter de justifier l’intégrisme musulman. L’essayiste ne cède jamais à la facilité ni aux travers pratiques trop souvent croisés dans de nombreux ouvrages. Chercher les origines du problème dans les textes originels, c’est faire fausse route, dit par ailleurs Saber Mansouri. Il explique les représentations de l’islam et ses réalités au fil de l’espace-temps. Car le monde musulman, ce sont quinze siècles que l’on ne peut résumer à Ben Laden et à la burqa. Mansouri cite Mahmoud Darwich : « L’Histoire ne peut se réduire à une compensation de la géographie perdue. » Il combat l'emprise du théologico-politique. Et revient aux fondamentaux, en historien scrupuleux qui se méfie des discours hâtifs d’une « littérature journalistique » bâcleuse et speedée, comme des « orientalistes de bureau » qu’il déteste cordialement. Il effectue le voyage permanent entre l’hier et l’aujourd’hui sans être bêtement comparatiste (le monde « arabo-musulman » de 2010 n’est pas celui des Mille et une nuits), évite les pièges tentateurs que sont : l’anachronisme, le passéisme (nous fûmes), le victimisme (ils sont les responsables de notre malheur présent), ainsi que le complot (on complote contre nous). Autrement dit l’attirail paranoïaque sociologique que la dictature de l’image et sa médiocrité gluante nous donnent à bouffer à longueur de temps et à largeur d’écran.  Il s'agit, on l'aura compris, d'un traité intelligent sur un sujet trop souvent mal traité. Ainsi Saber Mansouri s’attache-t-il à chaque page de son brillant essai, à « rendre présent l’islam comme objet d’étude et d’analyse. » Il illustre son propos de faits réels récents : l’affaire des caricatures parues dans un journal danois en 2005 (qui fut d’emblée politique et qui illustre la confusion fulgurante et donc dangereuse, du religieux et de l’idéologique). La place et le rôle de l’image dans la culture islamique (il rappelle, citant Julien Gracq, que les grandes religions monothéistes ont jeté l’Image au feu et n’ont gardé que le Livre). L’arrivée du Hamas au pouvoir et la récurrence de la question palestinienne (avec une terrible réalité : une autorité politique divisée entre deux frères ennemis ; Hamas et Fatah). Le 11 septembre (et les Croisades selon Bush, ou « le terrorisme comme carrière de l’empire américain»). Le concept fourre-tout de Grand Moyen-Orient. « L’introuvable démocratie en terres d’islam. » Le pitoyable débat sur l’identité nationale, enfin. Non sans avoir recours à deux pensées philosophiques arabes lumineuses et d’une finesse intemporelle : Ibn Rushd (Averroès) et Ibn-Kaldûn. Car le refrain de Mansouri est une forme de rappel à la conscience : de quel islam parlons-nous lorsque nous l’évoquons ? Et comment s’opère (par exemple) le glissement d’une pratique privée et pacifiée d’une religion vers un « islam belliqueux » et guerrier : le jihad armé ?.. L’auteur n’oublie pas non plus de souligner l’évidence selon laquelle le kamikaze est « un perdant radical », en dépit des promesses paradisiaques de nombreuses vierges… Et le concept (en guise de corollaire) de « la haine de soi » lequel, loin d'être réducteur, explique peut-être l'acte terroriste dans sa fondamentalité surréelle. Sans empathie exagérée, Mansouri –adepte de « la patience raisonnée » et de « la distance critique »-, n’oublie pas non plus, en lecteur de Jacques Derrida (qui disait qu’on ne compte pas les morts de la même façon d’un bout à l’autre du monde), d’évoquer « le détournement des malheurs » : nul ne s’offusque plus du deuil quotidien irakien, n’est-ce pas? La banalisation, non plus du mal (thème cher à Hannah Arendt), mais de sa représentation, est un monstre glacé. Si Saber Mansouri, disciple du grand humaniste Pierre Vidal-Naquet dont il fut l’élève, invoque volontiers Voltaire en s'en remettant presque à la clairvoyance et à l’actualité de sa pensée, il m’est apparu, en lisant L’Islam confisqué, que son auteur avait des accents elluliens (je fus l’élève de Jacques Ellul), notamment à propos de la question philosophique sur l’attribut de « meilleur » dont on affuble certains imams… Mais qui lit encore Ellul aujourd’hui ?..

    En attendant, lisez Mansouri. Et ne vous faites pas de cheveux !..

  • Callcut, vin singulier

    éimages.jpgChristian Authier, auteur Stock/La Bleue, dont J'ai Lu vient de reprendre les deux premiers romans : Enterrement de vie de garçon et Les liens défaits, publie un texte très court, une sorte de tranche de jambon -mais c'est du pata negra, piqué par deux agrafes, publié aux éditions du Sandre à Paris, intitulé Callcut. Sous-titre : Boire pour se souvenir (au lieu de l'attendu boire pour oublier). Oun biyou!
    Il y est question d'une rencontre avec un vin exceptionnel, ourdi comme un complot plus que fabriqué (vinifié?) , par un taiseux poète , Eric Callcut, qui débouchait ses flacons sur un parking, à l'ombre de tout, surtout des gens du milieu. Son Picrate devint un nom de code. Entre initiés capables de s'émouvoir devant un vin au goût de raisin, un vin naturel (si cela a encore un sens), un vin vrai. Un vin comme on les aime, les guette, les traque... Authier dit que c'est un vin sauvage, irréductible, émouvant, artiste... Et le Callcut, une fois évanoui, disparu, pffuit (l'enquête continue), devient -via Authier-, un poème au déjanté qui rassemble et magnifie, une ode au je-ne-sais-quoi du presque-rien qui fait tout, le récit humble d'une rencontre presque amoureuse, le portrait dévisagé d'un rivage emblématique de l'amitié, et j'y vois aussi le goût naturel de Chrisitian Authier pour le disparu qui ne passe pas. Le garçon possède, il est vrai, le talent de dire avec justesse et délicatesse la trace, l'ombre, cette poussière qui décante au fond du coeur. L'usage de la métaphore avec ce picrate là n'en devient que plus forte.

    "Seulement, le tout-venant a été piraté par les mômes.
    Qu'est-ce qu'on fait? On se risque sur le bizarre?
    "
    Michel Audiard, Les Tontons flingueurs.

    Citation reprise en quatrième de couverture du petit livre.