Joël D. dans Les petits mouchoirs
C'est un pote que je vois peu mais on s'appelle de temps à autre et on se voit à l'occasion, comme aux arènes de Dax, le 12 septembre dernier, jour d'une corrida historique -lire par ailleurs, ici même, sur le sujet. Joël D. (c'est l'enseigne de ses bars à huîtres où il faut découvrir la Quiberon n°3, ma référence absolue) n'est pas Agnès B. Il crève l'écran dans Les petits mouchoirs de Guillaume Canet en jouant son propre rôle (c'est Jean-Louis, l'ostréiculteur du Cap-Ferret, dans le film) alors qu'il débute devant la caméra ! Car il est comme ça, Joël : brut de décoff', vrai à 100%, bon, généreux, sans ambages, zéro frime, la tête au frais, jamais de prise de chou, adepte des éclaircissements immédiats, bref : c'est un gars qu'on aime parce que c'est un vrai mec bien, qui regarde au fond des yeux en te disant tes quatre vérités, les bonnes, les mauvaises (ça fait déjà au moins dix-huit, dont trois bonnes, garçon!) parce qu'il t'a en estime. Et ça c'est beau. Rares sont les hommes de sa trempe. Lorsque j'ai fait sa connaissance, dans son bistrot de la rue des Piliers-de-Tutelle à Bordeaux -surnommée la rue des milliers de pucelles-, en 1984 (j'habitais à deux faux-pas de là, rue des Faussets), son regard droit et donc horizontal s'est imposé à moi verticalement. J'ai découvert par la suite son humour, sa faconde. Joël, en étant simplement lui-même dans le film de Canet, vole la vedette, à son corps défendant, à des acteurs professionnels. Nulle intention de sa part! Il n'est pas comme ça, le gonze, loin s'en faut ! Alors pourquoi? Je crois qu'il est -juste- rattrapé par un retour des vraies valeurs dans ce monde de brutes (et c'est un peu le sujet du film), lesquelles nous font aimer son personnage davantage que les autres. Il détient la vérité de la vraie vie. Ce n'est pas rien, ça... Et de cela nous manquons chaque jour davantage. Dans l'un de mes bouquins, récents, je décris Joël comme le Gascon magnifique. En voici un extrait, à la page 161 de ce dico amoureux (Le Sud-Ouest vu par Léon Mazzella, éditions Hugo & Cie, nov. 2009) :
« Comment peut-on être Persan ? » demandait Montesquieu. Comment peut-on être Gascon ?… On ne le devient pas, on l’est de naissance. C’est un caractère, une manière d’être au monde, de penser, de marcher, de parler, de rire et de chanter, d’aimer et de préférer, de manger et de boire, de donner et de partager, de faire la fête et de cultiver l’amitié avec autant de soin que la vigne, une façon de vivre le paysage, de caresser la plaine, de rentrer dans l’Océan, d’écouter la forêt, de voir la montagne, de songer la ville, de vivre le village, de dompter un étranger un peu trop conquistador. C’est une attitude de tous les instants, un accent, un regard, une fierté, une franchise, un laisser-aller contrôlé, une morale, un savoir-vivre à nul autre pareil. Parmi les Gascons auxquels je pense aussitôt, je compte Jean-Jacques Lesgourgues, vigneron en Armagnac, à Bordeaux et en Madiran. Mécène, collectionneur d’art contemporain, Jean-Jacques est l’archétype du Gascon total. Je pense aussi à Jean Lafforgue, érudit, ancien libraire emblématique du temple des livres bordelais : Mollat. Je pense à Jean-Pierre Xiradakis, autre Bordelais aux origines grecques, restaurateur à l’enseigne de « La Tupiña ». Je pense enfin à Joël Dupuch, ostréiculteur sur le Bassin, amateur au sens noble du terme, ex rugbyman et cultivateur d’amitié. Le Gascon est un égoïste qui ne pense qu’aux autres. Un aventurier qui néglige l’objet pour la cause, un homme qui n’adhère à rien sauf au plaisir qu’il souhaite « faire passer ». Le Gascon est le contraire du militant. C’est un rugbyman au quotidien qui donne le ballon comme une offrande, parce que « ça » doit jouer, jamais stagner. Et pas que le dimanche après-midi. C’est un joueur qui fête la défaite, un homme qui engage sa vie pour son salut, à l’instar de « l’Aventurier » comme l’écrivain Roger Stéphane en dressa le « Portrait » dans un livre éponyme fameux.
