vendredi, 19 mai 2006

Le rêve de la nuit dernière

L’Afrique est une odeur avant d’être un continent. Le souvenir de ce parfum de paille sèche et de poussière me tient, ailleurs, plus sûrement qu’une image, un récit ou une musique. Il me permet d’attendre le prochain départ pour la Tanzanie ou le Burkina Faso.
Ce matin, c’est le parfum de ma veste qui me tient lieu de protection rapprochée et de certitude, alors j'imagine : l’aube africaine qui pointe n’existe pas. Le jour va se lever insensiblement, sans bouleversement de couleurs, mais au chant des petits calaos, aux cris des singes, à l’écho de l’envol d’un pygargue et de tourterelles à la cime d’eucalyptus noyés de nuit ; et à celui des plongeons discrets des crocodiles dans le marigot proche. Le café brûlant vite avalé dans le Lodge, le guide me presse. Le moteur du Land ronronne. Je referme ma vieille édition des romans africains de Papa Hemingway, boucle mes Pataugas, ma veste bourrée de films et ajuste mon vieux chapeau. La brousse n’attend pas.

De retour d’une journée de safari épuisante, mais lesté de cette saine fatigue qui grise le corps et l’esprit, avec de la poussière au fond des oreilles, des narines et entre les orteils, l’idée d’une longue douche réparatrice, devinée dans ma case, attendra néanmoins. C’est l’heure du thé, et du point. Les souvenirs frais affluent. Nous avons partagé des émotions rares, comme le regard de ce lion surpris à l’ombre d’un baobab, qui nous fit tressaillir. Dans les jumelles, il m’a explosé au visage. Je ne l’oublierai jamais. Le soleil se couche doucement sur un lac remué par les hérons et les sauts des poissons. La magie de l’Afrique réside dans ce délicat changement de tons, cet effacement progressif des bruits qui laissent leur place aux sons ténus. Je défais mon chech qui était blanc ce matin… Je vide ma veste pleine de souvenirs argentiques de format 24x36. Magoulba, le cuisinier, apporte un apéritif épicé. Il est temps de laver la journée de sa poussière. Après cela, allongé sur mon lit de camp, je relirai la dernière lettre d'Ileana, qui se trouve entre deux horizons argentins.
« Kally,
« La Pampa est plate comme la main. Trouée d’étangs et hérissée d’éoliennes, nous y avons atterri –avec Fisso, pour ce voyage entre filles-, la tête pleine de rêves emmêlés de cerfs de la Cordillère, de pumas et de milliers de bernaches de Magellan, ces belles oies blanches au ventre strié de noir qui volent à présent au-dessus de nos têtes enchantées. Comme les cygnes au-dessus de la Marne, tu sais… Fisso m’a raconté ses chasses aux perdreaux rouges dans le sud de l’Espagne. Tu vois, nous croyons connaître les gens et je découvre une amie en Diane chasseresse !.. Curieusement, cela ne m’a pas choquée. Bien au contraire. J’ai été fascinée par son récit. Peut-être à cause de ce que tu m’as souvent dit à propos de ton « ex-passion »… Elle avoue (elle aussi) répugner à tirer et préférer contempler le paysage du campo frisé d’oliviers et admirer le travail des chiens. Je crois donc pouvoir dire que nous partageons une sensibilité identique. Les chasseurs d’émotions se retrouvent toujours, dans une estancia argentine ou sur le territoire infini d’une finca andalouse. Si tu me voyais : j’ai la tête recouverte d’un bandana, une théière à portée de main pour dessécher ma gorge. Je suis au bord d’un paysage infini balayé par un vent tiède, entre deux horizons, et je lis des passages de Luis Sepulveda (le livre que tu as subrepticement glissé dans mon sac juste avant mon départ !). Tu es incorrigible… Mais bon, comme c’est le premier que tu m’incites à lire et qui me plaît, tu es pardonné. Encore que… Non, c’est grâce à la Pampa, pas à toi, que je l’aime, ce vieux qui lisait des romans d'amour !.. (lol).
Au crépuscule de cette journée passée au bord du Parana, dans la province d’Entre Rios, je pense à toi, à l’Afrique imaginaire où tu plonges si souvent lorsque tu rêves de lions, depuis ton appartement parisien... Nous serons à Buenos-Aires dans une semaine.
Je t’adresserai une dernière carte avant d’embarquer.
Je t’embrousse
Ileana ».

Je l’imagine, gantée, vêtue d’une veste Safari dépourvue de manches –du plus bel effet sur son bronzage délicat-, ayant déjà bouclé son sac. Devant elle, la plaine d’herbe drue et d’arbres secs scintille par endroits sous un soleil mûr. Une compagnie de petites perdrix, des colins de Californie, explose en bouquet sous la truffe du setter de Pepe…

Ileana sera là ce soir. En France, sur cette terre où la brousse est autre. Où les rêves de Savane et de Pampa se croisent et décantent.
Jusqu’au prochain départ. J’ai le cœur léger, car je sais que nous aurons à peine le temps de reprendre Paris ensemble et à bras le corps : Ileana m’a glissé en post-scriptum à sa lettre argentine, qu’elle souhaitait que je lui fasse découvrir l’Afrique…
 
(Fin du rêve).


Commentaires

Mais qu'est-ce que je suis allée faire au bord du Parana la nuit dernière ? Maintenant, je comprends pourquoi j'ai envie de dormir depuis ce matin. Peu importe, je suis très touchée d'avoir fait ce voyage avec Ileana, c'était un plaisir. Et quelle belle métaphore !

Écrit par : Fisso | vendredi, 19 mai 2006

Ravie de partager vos songes et voyages, à tous deux, Léon et Fisso....
Peut_être qu'un jour la réalité dépassera la fiction.
Je vous embrasse
Ileana

Écrit par : Ileana | vendredi, 19 mai 2006

Ileana, il me tarde d'netendre ton récit argentin. Pour l'Afrique, c'est très simple, il te suffira de répondre à un question : de l'Ouest ou Australe?

Écrit par : Léon | vendredi, 19 mai 2006

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