Grands reportages et grands procès (Le Monde)
Notre façon d'être journaliste, friand de récits de mémoire du boulot, compte quelques opus précieux, soigneusement rangés dans un rayon particulier. Il y avait eu Grands reportages, 43 prix Albert-Londres, 1946-1989, reparu en Points Actuels en 1989 (l'édition que je possède) et parus initialement chez Arléa en 1986. Un délice qui dure 660 pages, un tour du monde et des mots, de la teneur et du désir urgent, nécessaire, salutaire de plonger la plume dans la plaie (Albert Londres). Puis il y eut Siècle (Phaidon, 2002) -parce que l'écriture photographique est aussi du (très) grand reportage-, que mon fils m'offrit alors qu'il n'avait que onze ans : le XXème siècle en photo-reportage. Du dur, du vrai, du fort. Un monument émouvant et inaltérable. Et là, Pocket, à la suite des éditions des Arènes, nous propose en format de poche élargi (un format formidable, au passage), Les grands reportages du journal Le Monde. Une sélection de 100 récits exceptionnels parus entre 1944 et 2012. Des textes où le processus narratif s'exprime à plein talent. Bon, la chose est entendue : Le Monde est l'un des dix meilleurs quotidiens de la planète et si l'on excepte El Pais, en cruelle difficulté actuellement, c'est sans doute le meilleur quotidien européen. Et je ne dis pas cela parce qu'il m'arrive d'y donner un papier de temps à autre. Voilà, sur 900 pages, de la Libération et de la prise de Shanghai par les troupes de Mao jusqu'au tsunami japonais de 2011, un bouquet qui constitue, en choeur et individuellement, un roman de l'histoire immédiate d'un demi-siècle. Une énorme tranche de notre temps passé sur le terrain, à aller voir ce qui se passe dans le monde entier -d'en bas de ma rue jusqu'à l'extrémité des pôles, pour le re-porter à ceux qui ne sont pas in situ. Le boulot de base du journaliste, fait d'observation et d'humilité, d'empathie avec distance, de respect et de retrait, de ressenti avec affect mais pas trop -est là, de Cuba à l'Algérie, du Vietnam à la Roumanie, de Berlin à Barcelone, de Bokassa à Allende, de Nasser à Aldo Moro, de Sabra et Chatila à la cache de Massoud, des Tchétchènes aux Rebeus de la Courneuve, sous l'oeil et avec la plume de tant de "d'historiens de l'instant" (la formule est de Camus pour désigner le journaliste) : Pierre Georges, Jean Lacouture, Jean-Claude Guillebaud, Jacques Almaric, Marcel Niedergang, Bernard Guetta, Jean-Jacques Bozonnet, Patrice Claude, Ariane Chemin, Francis Deron, Eric Fottorino, Alain Frachon, Bruno Frappat, Sylvie Kauffmann, Robert Guillain, Jean de la Guérivière, Jean-Pierre Langellier, Jean-Yves Lhomeau, Rémy Ourdan, Jean-Claude Pomonti, Marc Roche, Robert Solé, Jean-Pierre Tuquoi... Autant de noms familiers pour tout aficionado du quotidien du Boulevard Blanqui et dont on retrouvait/retrouve le style, le ton, la patte à la page idoine -celle à laquelle on se rend sans pouce férir, pour entendre le Nicaragua, Berlin, Sangatte, Ceausescu, un SDF, Maria Callas, le massacre des Tutsis, le portrait d'un rugbyman déchu, un trafic de cocaïne, des tournantes en Seine St-Denis, une brèche dans le rideau de fer, des gosses palestiniens électrisés...). Cette très précieuse compilation (que je brandirai dès lundi matin et durant toute la semaine à mes étudiants en journalisme auxquels j'enseigne une matière de dinosaure : la presse écrite), s'accompagne chez Pocket également, d'un autre opus aussi passionnant, du Monde, consacré aux
Grands procès (1944-2012, 100 audiences exceptionnelles) qui nous font revivre tant d'affaires historisques sous la plume de feu l'un des princes des chroniqueurs du quotidien du soir, Jean-Marc Théolleyre (surnommé "Théo" le juste), mais aussi avec le regard perfide de Bertrand Poirot-Delpech, qui fut chroniqueur judiciaire avant d'être chroniqueur littéraire. Et tant d'autres (Jean-Michel Dumay, Pascale Robert-Diard...), ayant relaté avec maestria, du procès de Pétain à celui de Dutroux en passant par Laval, les porteurs de valises, Omar Raddad, Goldman, Mesrine, la légitime défense, Rouillan, Papon, Yann Piat, Virenque, François Besse, les caricatures de Mahomet, les écoutes élyséennes -un demi-siècle de moments forts. Ces deux petits pavés de près de 1000 pages et d'à peine 14,50€ chacun, je les conseille à tous. Ce sont, servi avec un talent incontesté, un pan de notre mémoire, historique, sociale, économique, politique, judiciaire; humaine. D'ici et d'ailleurs. Faites passer et lisez. Ce sont des "romans" polyphoniques, des odes sérieuses -au plus près du fait-, au temps qui passe, que ces petites pierres marqueront durablement grâce à l'expression d'un grand professionnalisme, du sens absolu d'un métier qui exprime la volonté de ne connaître qu'une seule ligne : celle du chemin de fer (Albert Londres, again).
Pour l'édition du centenaire de la naissance de l'auteur de L'île d'Arturo, de Aracoeli, de La Storia et autres chefs-d'oeuvre, le Prix Elsa Morante -présidé par Tjuna Notarbartolo, une amie follement amoureuse de Procida, écrivain (son dernier livre A volo d'angelo, Felici editore, connaît
leurs paroles. Extrait du Corriere della sera de ce jour : Nel centenario della nascita di Elsa Morante, il Premio intitolato alla grande scrittrice si arricchisce di una nuova sezione, 'Parole in musica', dedicata ai grandi cantautori italiani, e la giuria presieduta da Dacia Maraini premia Gianna Nannini ''per la narrativita' luminosa delle sue canzoni, veicolo di emozioni nel senso piu' 'morantiano' del termine'. Voici le site de Gianna Nannini, italianissime comme on aime, la voix éraillée à mort, qui semble gravée à la grappa et à la clope, à l'insomnie et au sexe; bref d'un certain glamour... : 
rappelle -en la modernisant considérablement, cela va de soi-, la prose langoureuse, enveloppante, envoûtante, impregnée de tant de sortilèges de "la" Morante, dont on ne se lasse pas de relire L'Île d'Arturo, entre autres romans marquants de la littérature italienne du XXème siècle. Lire par ailleurs ses Récits oubliés publiés par Verdier, l'heureux et méritant éditeur de Lagrasse qui vient de remporter ce matin le Prix Décembre avec Mathieu Riboulet et ses Oeuvres de miséricorde.
Notre-Dame du Nil (Gallimard, éditeur de Le Clézio... et qui n'avait pour l'heure rien raflé dans la course aux Prix) et son auteure rwandaise méconnue, Scholastique Mukasonga, alors qu'il ne figurait pas sur la short list et que peu de jurés avaient même eu connaissance du livre (Jérôme Garcin, de L'Obs, l'avait, lui, lu et en avait rendu compte dans ses pages). L'auteure, aussitôt prévenue, aurait même cru à une blague par téléphone. C'est dire! Comment comprendre une telle surprise dont le Renaudot est d'ailleurs coutumier (Némirovsky et Pennac, déjà, pour des raisons différentes...). Le non-respect des règles, passe. Ce détournement au service de rattrapages, non. Mais on va encore penser que je suis mauvaise langue.