faire vibrer la corde de l'arc afin de croiser le regard de la proie

J’ai vu « L’Odyssée » de Christopher Nolan deux fois déjà et bientôt une troisième. J’évoquerai brièvement ce film magnifique via un détail qui m’a transpercé le cœur dans le bon sens du terme : Lorsque Ulysse s’apprête à lancer une flèche sur un sanglier, au tout début, il bande son arc et fait vibrer la corde avant de l’armer, ce qui produit un son de violoncelle délicieux destiné à avertir la proie, laquelle regarde aussitôt le chasseur. Question de loyauté, de respect, et de bravoure. Croiser le regard d’un grand animal de quête a toujours été ma joie suprême de chasseur (je ne chasse plus depuis vingt-six ans, mais j’ai chassé passionnément les trente années qui ont précédé cet arrêt brutal), et j’ai – parenthèse narcissique, toujours agi ainsi, une fois l’approche accomplie (laquelle nécessita souvent plusieurs jours de silence absolu, de marche millimétrée à bon vent, de ruses diverses, en rampant visage pâle contre terre…), en applaudissant des deux mains avant de ressaisir ma carabine que, souvent, je me contentais d’épauler sans tirer, afin de jouir du regard d’un chevreuil, d’un sanglier, d’un isard, d’un grand cerf, d’un Koba, d’un buffle, d’un lion, m’empêchant avec délice de donner la mort. Chasser, c’est (aussi) s'empêcher. C'est une question de regard échangé donc, d’émotion majuscule, de sensation extrêmement forte. Xenophon, L’Arioste, Pascal, Ortega y Gasset ont exprimé cela avec une limpidité confondante. Ce moment, réitéré dans le film devant une biche dans les hautes herbes de l’île maléfique où vit Circé, puis au retour d’Ulysse devant Penelope et les prétendants, figure à mes yeux un enchantement. L.M.