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  • Armand Robin, une salutaire réédition

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    Armand Robin (1912-1961) est un immense poète pour – comme souvent, une confrérie qui se passe ses poèmes en chuchotant de plaisir. Je l'ai découvert en novembre 1978, le mois de mes vingt ans en achetant « Ma vie sans moi » et je ne l’ai plus laissé hors de portée de mon plaisir quotidien à relire de la poésie en picorant, en musardant. Cette première édition de « Ma vie sans moi » dans la précieuse collection Poésie/Gallimard date de 1970. Elle contient un recueil capital à mes yeux, « Le monde d’une voix », lequel fut sauvé après la mort du poète anarchiste (d’une embolie ? sous les coups de la Police ?). Sauvé car, gravement malade et accablé de dettes, ses créanciers sans scrupules (pléonasme) et peu amateurs de poésie, chargèrent les employés de la ville de Paris de saisir ses livres et ses manuscrits – plus de mille pages jetées dans une décharge. Il ne reste alors rien, à l’exception d’une précieuse compilation de textes publiés en 1968 sous le titre « Le monde d’une voix » dont je donne quelques extraits plus bas. Une somme qui fut sauvée in extremis par Claude Roland-Manuel, Gilberte et Georges Lambrichs qui s’introduisirent dans l’appartement du poète et remplirent à la hâte trois valises (Françoise Morvan, préface – très éclairante - à l’édition de 2026) sous le nez de l'administration. Cette nouvelle édition est, elle, suivie de « Fragments » qui sont « les vestiges d’un grand livre perdu » (Françoise Morvan). Et c’est magnifique.

    Armand Robin était polyglotte – il connaissait une trentaine de langues. Il n’a eu de cesse de traduire les poètes chinois, russes, hongrois, arabes, italiens, espagnols, mongols, finlandais... afin de faire circuler les mots. C’était aussi un féru des radios étrangères, qu’il écoutait obsessionnellement. Cela donnera un livre, « La fausse parole », lequel dénonce notamment la propagande stalinienne, le silence totalitaire via les ondes par des « éperviers mentaux ».

    Il publia un seul roman, « Le temps qu’il fait », véritable épopée en l’honneur des paysans bretons, leur misère, leur ignorance, leur touchante simplicité. Il en était, Breton lui-même ayant connu la faim. « Le poète sauve tout un monde anéanti dans son ensilencement » (Alain Bourdon, préface à l'édition de 1970).

    Revenons à sa poésie. Bien que je préfère la première édition car elle contient ce long recueil magnifique, « Le monde d’une voix », je découvre les « Fragments » avec beaucoup de bonheur, et qui recèlent finalement une belle surprise – lire plus bas. Reste que le mince recueil intitulé « Ma vie sans moi » renferme la quintessence de la poésie de Robin, et selon les deux éditions que je possède, la somme de poèmes diffère. Elle est plus copieuse, enrichie d’une seconde partie, dans la toute nouvelle édition (mai 2026), dédiée à quelques traductions par Robin, qui précise d’emblée : « Traduire un poème c’est conclure une alliance avec un premier traître... ». Il y a là de poèmes d’Essénine (auquel le recueil « Ma vie sans moi » doit beaucoup...), Maïakovsy, Rilke, Poe, Tchekhov pour les plus connus d’entre eux. Armand Robin travaillait sans cesse, évoquait « l’opium de la fatigue ».

    Le mieux est de livrer ici des mots, des vers, des bribes, puisque la poésie est avant tout le mot avant d’être la phrase ou la strophe, afin de donner un avant-goût à ceux qui sont à la veille d’un grand bonheur : découvrir Armand Robin, sa poésie tendre et mélancolique, parfois désespérée, amoureuse toujours, intimement liée à la nature, à l’égarement aussi, sachant chasser le mot juste afin de produire la sensation idoine, le frisson que le lecteur attend.

    Florilège :

    « Ma vie sans moi » s’ouvre sur ces vers : « O souvenirs sautant de glaçons en glaçons / tels des corbeaux criards sur les champs de l’hiver ! ». Autres extraits : « Écoute le temps dur se dépouiller de nous / Et nos oublis mourir dans les plis de la nuit ». « J’écoute, fier veilleur, sous mon soleil vieillir / L’avril mouillé de pleurs de ton premier baiser ». « Je marcherai sur moi, meurtrissant la rosée de mes songes... ». « Printanière, toujours la même, / Je t’aimerai, puisque je t’aime ». « Élan plié, brisé, qu’un sort fait d’onde entraine, / Tout ce hasard d’eau frêle étonnant de silence / C’est l’abîme en mes bras passant de peine en peine (...) L’éternité, toute semblable à quelque enfance (...) Roule tout contre moi ses hanches d’algue immense ».

    Extraits de « Le monde d’une voix » : « L’avant-aube où je vis est affairée ». « Je serai dans le monde à partir de minuit / Avec les ronces et le travail de la rosée ». « Depuis longtemps je cherchais une aube / Où poser mes plumes d’oiseau » (poème intitulé « Ma femme »). « Et sobrement dans mes deux mains / Je buvais dans le grand bol de l’aube ».

    Extraits de « Fragments » (dans lesquels nous retrouvons finalement la plupart des poèmes figurant dans « Le monde d’une voix », augmentés de nombreux inédits. Aussi, les extraits qui suivent relèvent de ces derniers, mais ne touchent pas aux nombreuses notes évoquant divers écrivains et une sorte de journal intime) : « Un peu de bruit subsiste après nous : / Bruits de roseaux penchants, d’herbes hésitantes ». « Sous l’oiseau qui chante se tait la branche, / La rosée ne demande pas à briller / Je suis soumis aux nuits étoilées, / Ma parole me vient des joncs remués ». « Je serai pour toute ère un étrange étranger / J’aurais passé mes jours à supprimer ma vie ». « Là, fatigué, je ne sentais que de la rosée, / Là, fatigué de moi, je me sentais reposé ». « Je suis sobre d’aube / Mais un hêtre suffit / Pour que je sois ivre ». « Tellement d’amour sur tant de clairières ; / Tous mes rendez-vous, c’est toujours de tige en tige ».

    Armand Robin écrit par ailleurs : « J’aime à rêver d’une poésie qui serait une grande chose simple ; il ne peut sans doute être bon que la beauté ait honte d’être humaine ». Nous rêvons tout à trac d’un Quarto/Gallimard rassemblant son œuvre éparse. La collection a sans doute d’autres auteurs à fouetter. Rêvons quand même de pouvoir continuer de vivre sa poésie... avec lui. L.M.

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