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  • Claude Simon et la description

    imag.jpegOn ne s’y attend pas. Claude Simon (disparu il y a six ans et demi), dans le texte d’une conférence qu’il donna en 1980 sur Proust, intitulée "Le poisson cathédrale", (in "Quatre conférences", qui paraît chez Minuit), évoque longuement l’analogie entre la fameuse madeleine et le sexe féminin. "Vulve, moule bivalve" sont là, pour l’auteur de "La corde raide" et des "Corps conducteurs". En effet, Proust décrit "des gâteaux courts et dodus qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille Saint-Jacques". Simon souligne : "moulé, valve, rainure". Et cite à nouveau Proust à propos d’Albertine nue : "son ventre se refermait à la jonction de ses cuisses par deux valves". Et plus loin (Proust, encore, au lit avec Albertine tandis que les marchands des rues  s’écrient) : "A la crevette, à la bonne crevette, j’ai de la raie toute en vie". Commentaire du Prix Nobel 1985 : "J’ai de la raie toute envie, ou encore, si l’on retourne la phrase, j’ai tout le vit en la raie". C’est mignon, ces dérives lacaniennes, de la part du grand écrivain.

    Eloge de la description

    Plus intéressantes sont ses remarques sur la littérature, en particulier la description.  (les trois autres conférences que comprend ce recueil –et où la peinture entre constamment comme appui, ou contrepoint dans sa réflexion, ont trait à la mémoire, à l’écriture et à la poétique). Longtemps considéré comme secondaire dans la fiction, l’art de décrire est pour Claude Simon fondamental. Au point qu’il pourrait définir à lui seul la chose littéraire. "Le roman ne cesse d’être le récit d’une ou plusieurs aventures en même temps et dans la mesure où il est aussi l’aventure d’un récit", écrit-il en conclusion de sa conférence intitulée "L’absente de tous bouquets". Simon se pose en auteur classique, dans la lignée de Flaubert ou Chateaubriand, lorsqu’il écrit ceci : "au contraire d’un Montherlant ou d’un Breton déclarant tous deux que lorsque dans un roman ils arrivent à une description ils tournent la page, lorsque cesse une description et que l’auteur commence à se livrer à des considérations psychologiques ou sociales, alors, c’est moi qui tourne la page". Au cœur du vieux débat sur l’engagement contre l’esthétique, de l’utilité contre l’émotion, un père du Nouveau Roman tranche bellement. Et rappelle que Proust abolit la conventionnelle distinction entre narration et description, "car est-il besoin de dire toute la distance qui sépare, et fondamentalement, le compte-rendu d’une action, d’un événement…". Comme l’œuvre peinte, ajoute Simon, l’œuvre écrite ne va plus dès lors "tirer sa pertinence" de quelque association avec un sujet important mais du fait qu’elle va s’efforcer de s’accorder, comme la musique, à "l’harmonie même de l’univers". Jean Ricardou, pour finir : "le roman n’est plus le récit d’une aventure, mais l’aventure d’un récit". C'est lumineux, brillant, revigorant tout ça. Parce que la littérature qui ne me fait pas frissonner ne mérite pas que je m’y attarde, ai-je envie d’ajouter. 

  • Gide, Journal

    images.jpegEt si c'était son meilleur livre? Celui par lequel il faut passer, comme par une porte étroite, celui qui exprimerait la quintessence gidienne, l'âme des soties, des romans, des essais, de tout. Tenu librement de 1899 à 1949, non pas en marge de l'oeuvre mais à son côté, il apparaît comme un baromètre d'un esprit lucide, clairvoyant, intraitable avec lui-même, comme la doublure d'un écrivain constamment en état de "work in progress". Je l'avais pas mal picoré dans mon exemplaire de La Pléiade, ce grand Journal (le volume qui couvre 1939-1949 et qui englobe notamment "Si le grain ne meurt"), mais en m'attachant seulement aux superbes pages consacrées à l'Afrique et notamment "Voyage au Congo", "Retour du Tchad" et "Carnets d'Egypte". Là, folio, pour les 40 ans de la collection, publie une anthologie (concoctée par Peter Schnyder et Juliette Solvès) de l'énorme Journal de Gide, et cela se lit comme un roman. Revêtu d'une jaquette bleue classieuse et veloutée au toucher, ce choix donne 450 pages tantôt crépitantes, tantôt mélancoliques, qui mêlent réflexion sur le monde, sur les amis écrivains (nous croisons Claudel, Proust, Péguy, Suarès, Jammes, Copeau, Wilde, Rilke, Blum, Barrès, Valéry), introspections, pensées et surtout travail d'écriture. Excepté les pages sur l'Urss qui dévoilent un Gide déjà marxiste et en train de devenir stalinien, et celles qui touchent à la montée du nazisme et montrent la naïveté des historiens du temps présent que sont parfois les diaristes (lesquels pêchent par manque de clairvoyance, mais se ravisent vite, heureusement), nous avons là le tableau d'une époque riche, mais que l'auteur ne retranscrit qu'avec parcimonie. Il préfère se confier à son Journal comme un Amiel, un Bloy ou bien le Cioran des Carnets.

    Mon âme est un champ de manoeuvres

    En mettant son coeur à nu et en ne s'épargnant jamais. Gide dit de son âme que c'est "un champ de manoeuvres". Et livre des fragments qui sont parfois des traits, des aphorismes précieux, des pensées à la Wilde; des formules, des mots d'esprit. J'en ai relevé un bouquet. Jugez : "La phrase est une excroissance de l'idée". "L'admirable, sur cette terre, c'est qu'on est forcé de sentir plus que de penser". "Une grande habileté, c'est de se dire que ce qui vous ennuie vous éduque." Pour moi, lire un livre, c'est m'absenter quinze jours durant avec l'auteur". "L'irretrouvable, l'ininventable, c'est la sensation". "Mettre entre soi et le monde une barrière de simplicité. Rien ne les déroute plus que le naturel". Pour les mots aussi, Gide croyait à la vertu des mauvaises fréquentations. Et cet homme fondamentalement franc avec lui-même, ne cache pas (cela rend son Journal émouvant) les flétrissures de son coeur que seul le chant matinal d'un merle parvient à apaiser à peine. Mais la pudeur semble l'enjoindre de ne pas s'épancher sur les causes de ses blessures. Gide écrit droit et avec cran. Et confesse qu'il se voulait mélancolique car il n'avait pas encore compris la supériorité du bonheur. Il cultive en revanche l'errante imprécision du désir, jouit d'une vie de jeunesse réalisée dans l'âge mûr, et regrette que "certains jours, la vie a si mauvais goût qu'on voudrait pouvoir la cracher". Gide lit La Bruyère et Nietzsche comme des auteurs définitifs. Vilipende la famille et la religion. Adore l'Italie, "où la plus sensuelle caresse rejoint la spiritualité", et se rend souvent au Maroc et en Tunisie... Et, surtout, il note le 30 mars 1932 que la perspective de la publication de son Journal, en annexe de ses oeuvres complètes, en fausse tout à coup le sens... Nous lisons alors les 130 pages qu'il reste avec une certaine méfiance. Mais rien ne change, et c'est le miracle. Le tact. La retenue. L'art. "Il est des jours où je ne me sens plus dessiné que par mes ombres", écrit-il avec un accent lichtenbergien. Gide se fait sombre parce qu'il sent le jour de sa vie baisser à mesure. Aussi, ce Journal prend-il un accent grave, et se lit comme le roman d'une vie grande. Gide ne désespère pourtant de rien, avoue s'accrocher parfois à ses carnets, déclare : "Si je ne parviens pas à rejoindre la sérénité, ma philosophie fait faillite".  Le 22 septembre 1938, il écrit : "J'ai achevé hier soir de relire les deux cent premières feuilles d'épreuves de mon Journal, pour l'édition de La Pléiade." Et cela sonne comme le trait de génie (qui, à mes yeux, pourrait définir la littérature) que Gide eut en écrivant "Paludes" -cette histoire d'un célibataire dans une tour entourée de marais. Souvenez-vous, ce sont les  premiers mots de cette précieuse sotie. ("Vers cinq heures le temps fraîchit; je fermai mes fenêtres et je me remis à écrire. A six heures entra mon grand ami Hubert; il revenait du manège. Il dit : "Tiens! tu travailles?" Je répondis : "J'écris Paludes. -Qu'est-ce que c'est? - Un livre"...). Gide dîne avec le général de Gaulle, lit Saint-Simon, est de plus en plus intraitable avec lui-même, mais avec tendresse et cela sonne comme un oxymore : "Les plaisirs sont venus se poser sur moi comme des oiseaux de passage. Pour tout accueillir, je vivais les mains ouvertes et n'ai su les refermer sur rien. Du moins ai-je appris à me juger sans indulgence, et plus sévèrement même que ne ferait un ennemi." Le Journal du Prix Nobel 1947 s'achève en conscience le 25 janvier 1950. Gide meurt le 19 février de l'année suivante à l'âge de quatre-vingt-deux ans. Nous refermons ce livre bleu avec un regret certain comme on remonte un drap jusqu'à cacher le visage.

  • crozes-hermitage blanc et foie gras!

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    C'est minéral, droit, et à la fois gras et rond. C'est un petit miracle que l'on doit à de vieux plants de marsanne qui savent (se) donner, au sol argilo-calcaire et de loess, au climat clément mais rude parfois, et surtout au talent de ceux qui créent ce Crozes-Hermitage blanc 2010 de la Cave de Tain l'Hermitage, dans la Drôme (au Nord de la Vallée du Rhône). Les Hauts d'Eole est un blanc de classe, de caractère, de rectitude, qui exprime fleurs et fruits frais, passé une robe dorée et profonde. Des touches légèrement exotiques, d'agrumes adoucis, et un très léger mentholé en fin de bouche longue, circonscrivent notre affaire. Au creux de l'hiver (et pouquoi pas!), tandis que le feu crépite, que la neige a mis la nappe sur la terre et que des livres attendent moins impatiemment qu'un chien qu'on les ouvre ou qu'on lui ouvre, boire un blanc de cette tenue là est un cadeau à partager avec une volaille à la crème, un poisson blanc en papillotte, un chèvre frais, une simple pomme; un amour ou deux amis. Ou bien tout seul, pour lui, en rentrant, après avoir ôté ses bottes et ravivé l'oeil rouge cendré de la braise; dans l'attente des précités. 11€ (c'est cadeau, à ce niveau de franchise vigneronne).

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    Foie gras d'Eden

     

    Le foie gras au gingembre et pomme de la Comtesse du Barry, présenté dans un petit écrin, semble avoir été taillé sur mesure pour être offert un 14 février. Au hasard. Le marketing valentinien a pris de l'ampleur, ces dernières années. Aurions-nous besoin d'être poussé par des rendez-vous panurgiques pour ranimer en nous le désir ou même l'idée de penser?.. A sa mère (rappelons que l'orchestration commerciale de sa Fête est une invention du régime de Vichy...), à son amour... Toujours est-il que ce foie gras se retrouve légèrement sucré, car les communicants estiment sans doute que l'amour est doux. Mais qu'il ne doit pas être mièvre. Ce petit mi-cuit baptisé Eden, à déguster à deux (il pèse 90 g et vaut 14,90€), comprend une petite pomme Granny Smith, du gingembre confit et de la cannelle. Compoté, épicé, fondant, très légèrement acidulé, exotique, gras sans être pesant, il mérite une pincée de sel et un peu de poivre noir du moulin. Dégusté -juste pour voir- sur le crozes-hermitage évoqué ci-dessus, il ne jura pas. En tous cas, évitez un vin moelleux ou liquoreux avec ce foie-là, au risque de tapisser votre langue d'une toile cirée et de baillonner vos papilles jusqu'au dessert.