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  • Le génie du lieu (le plus obscur)

    Le lieu, c’est ce blog. Le génie, c’est l’imprévu. La rencontre. Le piège, parfois. Le beau piège : le piège amoureux, celui qui tend le ressort avec le risque de se le prendre dans la gueule (tel est pris qui…). « Va vers ton risque »… Le génie du lieu, c’est le génie de l’inattendu, de l’improviste retrouvée, d’un certain naturel perdu et revenu au galop. Le génie, c’est l’échange entre Ottawa et là, entre une Roumanie imaginaire et soi. Entre toi et moi. Le génie, c’est l’art du synonyme. Sans masque. Un art nouveau.

    Le génie du lieu, ce peut être aussi les arènes de Ronda, vides, et soi au centre du ruedo, des taureaux dans la tête, un dépliant d'office du tourisme déplié comme une muleta au bout des doigts, et ... Vaya! Bonito, toro, toro, bonito, anda, toro, hhooouuuiiii !..

    Le lieu...

    L'obscur. Ce lieu le plus obscur à l'intérieur des cornes, des yeux noirs du toro noir, du mufle, de la bave de ses lèvres, naseaux, histoires, siècles, blanche et visqueuse la bave, elle file comme l'araignée au bout d'elle-même, qui va au gré du vent. L'obscur du lieu le plus taurin. Le plus tragique, le plus extrême : celui qui pousse à bout pour rechercher le duende de verdad, le duende de nada. Ce rien qui n'est pas tout, nan! Ce rien métaphysique : le nada. Le nada. Soit le silence, le hiératisme du regard de Kristin Scott Thomas déguisée en Andalouse à mantille et abanico, pour les besoins impérieux d'un tournage à Sanlucar de Barrameda. Quelque chose comme ça.

    Le nada du silence. Le nada de tes yeux, le nada insondable de cette zone noire où les poissons (en sont-ce vraiment encore?) ont des lampes charnelles et luminescentes devant les yeux... Le nada du centre de la terre se trouve -je le sais- au centre de ton ventre, au creux de tes reins, au fond de -certaines- de nos étreintes.
    Sinon ce serait trop fastoche.

    ¡Vaya!

  • Flamenca (extrait)

    Voici les premières pages de Flamenca, roman, ©La Table ronde, janvier 2005.

    Île de Procida, 21 septembre.
    Esther étendit ses longues jambes bronzées sur la chaise, les caressa, se retourna vers la cuisine et lâcha un petit pet discret. La femme pète aussi. Il faut en accepter l’idée.
    La mer cachait son jeu. Un bateau croisait au large. Ciracciello. À cette heure-là, les goélands voletaient contre le vent endormi, marchaient sur la plage en quête de miettes. Un chien famélique allait, reniflait le sable en trottant à la lisière de l’eau, se foutant des goélands.
    -J’ai soif, Naphtali.
    - Que veux-tu, thé ou café ?
    Jamais de café, tu as oublié !
    Esther sortait d’un cadran de sommeil. Douze heures de paix. Sur les traits à nouveau lisses de son visage, Naphtali pouvait lire en creux des larmes anciennes, la trace d’une crispation sèche. Elle secoua ses cheveux noirs, y noya une main pour en chasser des chauve-souris et des merles bleus. Deux braises décidées le fixèrent.
    - J’y vais, j’y vais. Tu ne m’as pas dit… Ah oui, thé !
    Pendant longtemps, Naphtali n’avait pu admettre que les femmes pussent mourir. Pis : qu’elles puissent souffrir avant de passer. Il aimait tellement la femme qu’il lui avait été difficile de se résoudre à cette idée jusqu’à l’âge de trente ans.
    -Ne le fais pas trop fort. Tu me réveilleras ce soir pour aller dîner chez Vincenzo, dit Esther.
    - Je réserverai une table contre l’eau, commanderai une dorade.
    Que vas-tu faire?
    - M’occuper des restes de maman. Des pêcheurs les ont remontés dans leurs filets. Ils ne savaient pas comment me le dire, alors ils sont allés les porter à la police.
    Esther se tut, pleura, puis vomit et alla se coucher. Un quart d’heure plus tard, elle dormait comme un bébé et Naphtali eut à boire son thé. Il monta un drap jusqu’au cou de la belle endormie. Le soleil apparut sur l’île de Procida et l’inonda de cette lumière de l’aube dont on retrouvait la suavité à Cadaquès au crépuscule et la douceur à la plage de la Chambre d’Amour, l’hiver.

    Leur mère s’appelait, s’appelle Orabuena. Orabuena Gargiulo-Bereshit. Née à Oran en novembre 1938. Son nom de jeune fille ? « Au commencement » en Hébreu. Les premiers mots de la Torah. De la Bible. Au commencement Dieu créa le ciel et la Terre. Son prénom veut dire « Heure bonne ». Bonheur.
    Au commencement était le bonheur.

    LM

  • Il y a des nuits

    ...Comme "il y a des jours, où l'on se sent comme un couteau sans lame auquel manque le manche" (Lichtenberg).
    Cette nuit du premier avril est silencieuse comme un tombeau. "Villa Amalia", de Pascal Quignard, dort, repliée sur sa musique et les paysages sensuels de l'âme. 3h45. Je pense à l'anniversaire proche de mon fils. Je pense au flamenco à écrire et d'abord à danser, à perfectionner sans relâche : planta - tacon - tacon-planta-tacon... A mon cours de flamenco de lundi prochain. Avec Eva Luna . Ma prof de flamme (photo). Je pense au hammam, dimanche, avec M. Je pense au vieux rhum et aux filets de capitaine avec des piments-oiseaux. Je pense à la manière de préparer mon "arroz de no se que" demain : avec ou sans calmars, crevettes et chorizo?.. Je pense à l'Olympique Lyonnais. Et aux mini-poivrons. Je pense au parfum de l'amour dans les draps. Je pense aux grains de beauté de C. Je pense à la beauté horizontale. Je pense à ce verre de Pic Saint-Loup explosif, découvert à la Boucherie Roulière. Je pense à la peau du soleil lorsqu'elle enveloppe d'orange diaphane les tours de Saint-Sulpice, vers 20 heures désormais. Je pense aux huîtres hermaphrodites de Saint-Vaast-La-Hougue, des huîtres "triploïdes", sans laitance et douces douces -Saint-Vaast, où "Le Nouvel Obs" m'a envoyé samedi dernier. Et à l'île de Tatihou rejointe "à pied sec", dimanche sous la pluie, au milieu des parcs à huîtres, à l'heure où les oies bernaches cravant boivent l'apéro avec les goélands argentés; au-delà du fort et sous les vagues... Je pense à la voiture qui est très mal garée. Je pense à la maison de Freud, à Vienne, où ma fille se trouvera la semaine prochaine. Je pense à l'aube quelque part. Parce que je pense toujours à l'aube quelque part. Je suis hanté par les aubes. Et que je ne verrai pas la prochaine.