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  • Le sport au front

     

    téléchargement.jpegPapier paru dans le hors-série Les POILUS, de L'EXPRESS, actuellement en kiosque (rédaction en chef : Philippe Bidalon, avec Léon Mazzella).

    La Grande Guerre de position et ses longues plages d’ennui a développé les sports collectifs, véritables moteurs pour aider à monter à l’assaut. Et l’immédiat après-guerre a vu se développer naturellement le sport féminin  et le handisport.

    Par Léon Mazzella

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    Ils jouaient au ballon pour tromper l’ennui. La guerre de position a favorisé la pratique du sport, car, contrairement à une idée reçue, si les combats furent tous d’une grande intensité meurtrière, ils furent rares et parfois brefs. Aussi, le poilu découvrit-il l’ennui dans les tranchées (lire par ailleurs dans ce numéro), immobile,  à attendre tout le jour l’ennemi comme Piero Aldobrandi dans Le Rivage des Syrtes, roman de Julien Gracq ou Giovanni Drogo dans Le désert des Tartares, de Dino Buzzati. Ainsi le sport distrayait-il les troupes tout en les galvanisant et en leur infusant cette alchimie que seul l’esprit du rugby engendre, par exemple, en faisant « jouer le collectif » avec courage et détermination.  Signalons que nombre de rugbymen de légende, notamment anglo-saxons, mais également de l’Aviron Bayonnais ou du Stade Toulousain, périrent au front. L’un d’entre eux, selon Michel Merckel, nommé Manguez, frappé d’une balle de mitrailleuse,  déclara avant de mourir : « Allez dire que je n’ai pas encore reculé devant la mêlée ! », relate Michel Merckel, auteur d’un livre-clé sur le sujet (1).  

    Les jambes coupées

    Encouragé par les officiers, la pratique du sport, notamment des sports collectifs :le rugby le fut sous l’impulsion des soldats anglais, les Tommies, le football (orthographié foot-ball à l’époque) connaîtra un essor formidable qui ne se démentira plus jamais, et l’athlétisme  se développent sur tous les fronts dès 1915, lorsque les « pantalons rouges » deviennent les « poilus ». Car il fallait de sacrées doses de courage pour monter à l’assaut, baïonnette au clair. À ce propos, soulignons un paradoxe : si d’aucuns chauffaient leurs muscles en faisant du sport afin d’entretenir  -par surcroît-, une forme physique indispensable pour combattre au corps à corps, il semble qu’avec l’usure du temps et la déprime qui s’installa au cœur des tranchées, les Poilus préférèrent  au foot, boire le litre de pinard quotidien et la dose de gnole qui leur étaient distribuées, afin de se donner de la « gniaque », voire une forme d’inconscience provoquée par l’ivresse ; et il y a fort à parier que le saut hors de la tranchée s’effectua souvent les « jambes coupées » par l’alcool…

    Une presse des tranchées  dynamique

    La presse des tranchées, d’un étonnant dynamisme, entretient  cependant le moral des troupes qui choisissent de pratiquer certains sports pour tuer le temps. Au début, ils jouent en effet au ballon, puis ils s’organisent, forment des équipes, disputent des matches et même des compétitions ! Les journaux de soldats comme « Face aux Boches », « On les aura », « Boum voilà », « La Guerre Joviale », « Le Poilu », « La Fourragère », « La Revue Poilusienne »,  « Le Cri du Poilu », « L’Echo de la Mitraille et du Canon », « La voix du 75 » (en référence au canon emblématique de l’armée française), « L’Echo des Guitounes », « Le Périscope », « Le Canard du Boyau », « La Musette », « Brise d’entonnoirs », en relatant ces rencontres sportives improvisées, prennent leur part dans l’entretien du moral de troupes désoeuvrées. Les grands magazines : « Sporting »,  « Le Miroir des Sports », « La Vie au grand air », leur emboîtent le pas. « L’Illustration »  du 26 août 1916, avec sa voix patriotique habituelle,  énonce que la boxe développe l’amour-propre et le désir de triompher. La course, le football augmentent l’agilité des membres qui s’étaient un peu figés dans la boue des tranchées…  Propagandiste, le discours évoque avec fierté les Jeux interalliés  qui se mettent également  en place. Les Poilus pratiquent l’escrime ou la boxe et nombre d’entre eux sont d’ailleurs de grands sportifs : Roland-Garros, Jean Bouin, Gaston Alibert,  Bernard Bessan, René Fenouillère, Gustave Lapize… Figurent parmi les 424 champions nationaux et internationaux qui mourront au combat, et dont Michel Merckel dresse la liste précise. La fin du conflit connaîtra l’esssordu sport féminin et du handisport.

    Des sportives émancipées

    L’émancipation du sport féminin se fera à la malheureuse faveur du nombre de victimes au front. Ajoutons à cela une politique nataliste, comme le précise Michel Merckel, qui, « pour compenser les pertes en vies humaines, encourage les femmes à pratiquer des sports afin de concevoir de beaux enfants ! » Le premier match de football féminin disputé en France se tient dès le 30 septembre 1917, le premier cross-country féminin  en avril 1918 dans le bois de Chaville et le 10 août 1922, sont organisés les premiers Jeux olympiques  féminins  au stade Pershing du Bois de Boulogne-Billancourt.  Entre temps, la Fédération sportive féminine internationale  a ouvert ses portes à l’Autriche et à l’Allemagne  en 1921, faisant montre d’un remarquable esprit d’équité et de réconciliation. 

    La naissance du handisport

    C’est également à la « faveur » de la Grande Guerre que les compétitions sportives d’envergure et réservées aux handicapés verront le jour. L’Ecole (normale militaire de gymnastique) de Joinville est en cela exemplaire qui, dès sa réouverture le 7 mai 1916, n’aura de cesse de vouloir remettre sur pieds nombre de soldats éclopés qui lui étaient présentés en masse. Mais sans attendre des organisations officielles dédiées, le nombre de gueules cassées et de blessés de guerre qui se sont illustrés est impressionnant,  rappelle Michel Merckel, « de Jospeh Guillemot, sans poumon droit à cause des gaz mais qui sera champion olympique du 5000 m en 1920, au boxeur Eugène Criqui, qui eût la mâchoire fracassée, se fit poser une plaque d’acier, remonta sur le ring et devint champion du monde poids plumes. Ou encore Jean Vermeulen, agonisant et criblé d’obus, qui faillit perdre ses deux jambes et qui remporta le marathon aux Jeux interalliés de 1919. Sans évoquer ce match de rugby France-Ecosse du 1er janvier 1920 qui comptait cinq borgnes (énucléés au combat) sur trente joueurs ! ». Comme quoi, conclut Michel Merckel, « la Grande Guerre fut aussi un moyen de diffusion du sport dans les tranchées et elle servit même de tremplin au sport moderne français. »

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    (1) « 14-18, le sport sort des tranchées » (éd. Le Pas d’oiseau, 2013).

     

    CHIQUITO DE CAMBO : Le grenadier au chistera

    Prononcez son nom n’importe où au Pays basque et vous verrez les regards s’allumer. Dans la mémoire collective d’un pays attaché à ses traditions et à ses champions, Chiquito de Cambo, de son vrai nom Joseph Apestéguy est une légende. Il naît le 20 mai 1881 à Cambo-les-Bains. Athlétique : 1,95 m pour 90 kg, il ne peut éviter, puisqu’il naît en terre basque, pêle-mêle : le sens de la fête, le rugby, la chasse à la palombe et la pelote. Cette balle en peau dure qu’on lance à main nue et à temps perdu sur un mur de fortune (ajoutons le surf, aujourd’hui à cette panoplie). C’est surtout la pelote qui captive très tôt le jeune Joseph. Le gamin costaud se révèle être un joueur surdoué qui brûle les étapes. Il devient champion du monde de pelote basque à l’âge de 18 ans en défiant et en battant largement le champion en titre Arrué, de Bidart, au cours d’une partie restée célèbre disputée le 23 septembre 1899. Il demeurera champion du monde de pelote basque sans discontinuer de1899 à 1914 et de 1919 à 1923. Un record absolu. Dans son livre sur la guerre de 14-18 comprise comme un formidable tremplin à l’essor du sport français : « 14-18, le sport sort des tranchées  (éd. Le Pas d’oiseau), Michel Merckel rappelle un épisode insolite de la carrière de Chiquito de Cambo lorsque celui-ci fut mobilisé. Sur le front, le champion avait emporté avec lui un grand gant de chistera et il aurait eu l’ingénieuse idée de s’en servir pour lancer les grenades à une distance record depuis les tranchées françaises sur les lignes allemandes, tandis que le lancer de grenade, effectué par le poilu moyen, demeurait alors un geste approximatif et parfois malencontreux, voire foireux. « La légende raconte que les Allemands ne comprirent jamais quel surhomme pouvait lancer les grenades aussi loin », précise Michel Merckel. Mieux : images.jpeg« Chiquito a réglé à sa façon l’un des points faibles de la grenade. En effet, sa distance  de destruction est parfois trop près du lanceur. Pour lancer loin, la grenade à fusil fut inventée et cet engin va se perfectionner pendant toute la durée du conflit », ajoute l’auteur. Aucun document ne prouve cependant l’exploit réitéré du champion, mais la légende, tenace, en fait un grenadier hors pair qui fut d’ailleurs cité à plusieurs reprises à l’ordre de l’armée. Eric Mailharrancin, qui rend hommage dans son roman « Les Oubliés du Chemin des Dames » (Elkar) aux soldats basques, notamment ceux du 49ème régiment d’infanterie de Bayonne,  s’interroge encore. Il a relancé le débat en mettant la main sur des photos montrant Chiquito en soldat avec son fameux gant de chistera à la main. Hypothèses…  Mais qu’importe. Chiquito de Cambo finira paisiblement sa vie rue Augustin-Chaho à St-Jean-de-Luz. Il meurt le 30 mai 1950 à Guéthary et chaque année, en septembre, Cambo, où il repose, célèbre les Journées Chiquito. Un trinquet parisien, situé 8, quai St-Exupéry, porte même le nom du grenadier au chistera.  L.M.

    Photo ci-dessus : LA GRANDE GUERRE, l'indispensable mook de L'EXPRESS paru précédemment.

  • Une guerre sans nom

    gde0011_001.jpgPapier publié dans le hors-série Pieds-Noirs de L'EXPRESS paru il y a quelques jours et en vente encore plusieurs semaines (rédaction en chef : Philippe Bidalon et Léon Mazzella) => Tous au kiosque!

    7 ans et 8 mois d’une guerre qui prôna la pacification, l’autodétermination, puis l’abandon d’un pays, des Pieds-Noirs et des harkis.

    Par Léon Mazzella

     

     

    Le feu couve depuis les impitoyables massacres de Sétif du 8 mai 1945 : 104 européens, puis 1500 arabes en représailles (lire p15) sonnent le glas de la paix. L’armée de libération nationale (ALN), bras armé du Front de libération national (FLN) apparaît le 1er novembre 1954. Cette Toussaint-là, une série d’attentats sont perpétrés en divers points du pays. Les 7 premières victimes, dont  l’instituteur Guy Monnerot et sa femme, ainsi que le caïd Hadj Sadok, assassinés dans un bus sur une route des Aurès, signent le véritable début de la guerre. L’armée française riposte aussitôt. Des renforts arrivent. Le gouvernement d’Edgar Faure remplace celui de Mendès-France. Le mot d’ordre est « l’intégration », après le rétablissement de l’ordre. Mais l’armée capture beaucoup de suspects, faute de trouver des coupables… La « question »  de la torture est gravement posée. Le FLN compte à peine 500 hommes. L’embrasement va vite grossir ses rangs. L’intimidation est sa règle : « tous ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous ». « Sujets » français, les Arabes, qui ont si souvent souhaité devenir citoyens comme les juifs et les Européens, passent du côté de la lutte, coûte que coûte, pour leur indépendance.


    Guérilla urbaine

    Jacques Soustelle, gouverneur général d’Algérie, sait que la haine naît de l’injustice et de l’humiliation. L’inexorable engrenage génère des excès des deux camps. Le 20 août 1955, 70 Pieds-Noirs sont massacrés à Philippeville (région de Constantine). S’ensuit de nouvelles représailles massives, menées par un Soustelle humaniste, mais contraint. Le peuple algérien est désormais acquis à la cause du FLN. Le fossé entre deux communautés qui auraient pu envisager une alliance d’un troisième type, selon les vœux réitérés d’Albert Camus (lire p.46), devient abyssal. Le gouvernement de Guy Mollet, peu apprécié des Pieds-Noirs, échoue à imposer le général Catroux pour ministre-résident en Algérie. Les « ultras le rejettent. Il est remplacé par Robert Lacoste. L’ALN en a fini avec les embuscades sauvages. Mieux organisée, elle attaque frontalement l’armée française. La guérilla urbaine devient intense, les attentats se multiplient aux terrasses des cafés, le terrorisme frappe aveuglément. La peur est dans tous les ventres. Elle appelle la vengeance. Ne cède pas au désespoir. Avec une représentation contestée à l’ONU, notamment par Antoine Pinay qui crie à l’ingérence, le FLN connaît une aura internationale. La crise de Suez, le soutien de Nasser au FLN, provoquent l’arrivée du général Massu et de ses paras sur le sol algérien. « La Bataille d’Alger » de 1957 est dure et très meurtrière, mais les « paras » de Massu et de Bigeard la gagnent. Ils neutralisent le FLN dans ses bastions névralgiques. Etape suivante : « nettoyer les douars et le djebel ». L’armée « gouverne ». Stratège, elle appelle à ses côtés des musulmans afin de constituer des « unités supplétives » : ce sont les harkis, dont le sort après la guerre sera monstrueux. Injustement abandonnés par la France, ils seront torturés et massacrés par dizaines de milliers par un FLN vainqueur. La « bataille des frontières » (avec la Tunisie) fait rage. Le gouvernement de Félix Gaillard est renversé. Celui de Pierre Pflimlin, symbole de l’abandon de l’Algérie, est redouté des « pro » Algérie française (l’armée et les Pieds-Noirs), qui créent un comité de « salut public » avec à sa tête le député Pierre Lagaillarde (futur cofondateur de l’OAS avec Jean-Jacques Susini). Le 13 mai 1958 voit l’attaque le Gouvernement général à Alger, symbole du pouvoir parisien, qui frémit. 

     

    De Gaulle aux affaires

    Les gaullistes fomentent le retour du général. En arbitre, le général Salan déclare « prendre provisoirement les destinées de l’Algérie française »… et achève son discours par un timide mais retentissant « Vive de Gaulle ! », qui signe le retour du grand Charles aux affaires, comme président du Conseil dès le 1er juin. Ils se rend immédiatement à Alger. Un rêve de fraternisation entre « tous les Français à part entière » bat de l’aile, et survit avec peine, « de Dunkerque à Tamanrasset », dans les discours vibrants du général. Le fameux « Je vous ai compris » (prononcé à Alger) deviendra vite un je vous ai trahis dans la conscience pied-noire. La constitution (sur mesure) de la Ve république est approuvée le 4 octobre. 

     

    La stratégie de l’abandon

    Le FLN, en exil à Tunis, créé le Gouvernement provisoire de la république algérienne (GPRA). Ferhat Abbas, son chef, décide de porter la guerre également sur le sol français. À Paris, le « réseau Jeanson », les « porteurs de valises » (augurant « le manifeste des 121 ») aident le FLN. De Gaulle en appelle à « la paix des braves » afin de désarmer les maquisards hésitants de l’ALN. Peine perdue. Paul Delouvrier remplace Salan au poste de délégué général du gouvernement. Le général Challe est commandant en chef. Mission : écraser l’ALN. Les paras continuent de faire « le sale boulot », notamment en Kabylie et dans les Aurès. Lorsque de Gaulle propose un référendum sur l’autodétermination le 16 septembre 1959, le peuple pied-noir s’insurge avec force et dresse à nouveau des barricades. Pierre Lagaillarde et Jo Ortiz résistent. De sauveur, de Gaulle devient l’homme à abattre. En face, Houari Boumédienne tient son armée. Les Pieds-Noirs se découvrent de nouveaux ennemis : l’armée, les gardes-mobiles et les CRS. Le 22 avril 1961, « un quarteron de généraux en retraite » (Zeller, Challe, Jouhaud et Salan) font un putsch qui sera un flop au bout de 4 jours. Le « pronunciamento militaire » est peu suivi par les gradés. Même Hélie de Saint-Marc se rend : il ne veut pas de la guerre. L’état d’urgence est décrété. Des grèves générales monstrueuses sont très suivies. L’OAS est créée (lire page 50). Salan la dirige. Des plasticages à répétition ont lieu jusqu’à Orly. La terreur répond à celle qui continue d’être semée par le FLN. Avec les mêmes armes honteuses. Discours y compris : « Tout ce qui n’est pas Algérie française est ennemi ». La manifestation du FLN à Paris, le 17 octobre 1961, tourne au massacre : la police tue plus de 50 personnes. Les accords d’Evian du 18 mars 1962 sur « l’avenir d’une Algérie souveraine et indépendante » sont signés. Krim Belkacem, l’homme du 1er novembre 1954, a le sourire. De Gaulle renonce au pétrole du Sahara et aux essais nucléaires. Avec la fin des combats, le cessez-le-feu est déclaré sur tout le territoire. Il n’est pas respecté. L’OAS poursuit sa politique désespérée et aveugle de la terre brûlée. Appelle les civils à la révolte. Joue son va-tout. Le 26 mars 1962, l’armée française tire sur la foule pied-noire, rue d’Isly à Alger (lire p.51). Un accord est signé entre le FLN et l’OAS le 17 juin. Baroud « d’horreur » : l’OAS incendie le port d’Oran et disparaît. Les Pieds-Noirs continuent de fuir massivement « leur » pays. Le 1er juillet, l’indépendance est proclamée.

     

     

  • En picorant Pascal Quignard

    téléchargement.jpegUn papier donné au Huffington Post, et qui est paru hier :

    http://huff.to/1EkZiRX