Cendrars aventurier
L'homme à la main coupée (des éclats d'obus lui firent perdre son bras droit en septembre 1915, à la ferme Navarin, en Champagne), fut un aventurier impénitent, un voyageur inlassable, un reporter curieux comme un pot de chambre de génie, un goinfre de sensations fortes, un amateur de vie vraie, du caractère des hommes durs -marins, soldats, bagnards, et des femmes à poigne mais au charme dévastateur. Lorsqu'il s'embarque sur un rafiot, L'Ile-de-Ré à bord duquel les cancrelats sont aussi nombreux que la racaille, la verve de l'auteur de L'Or et de Moravagine prend toute sa saveur. Qu'il parte pour le Brésil ou pour l'Antarctique, on a constamment envie de faire partie de son viatique. Le suivre ligne à ligne est un bonheur de chaque instant. Cinq récits courts, rassemblés sous le titre La vie dangereuse, reparaissent dans Les Cahiers Rouges (Grasset). Ne vous en privez surtout pas, c'est bon comme une bière par grande soif. Extrait : J'ai le goût du risque. Je ne suis pas un homme de cabinet. Jamais je n'ai su résister à l'appel de l'inconnu. Ecrire est la chose la plus contraire à mon tempérament et je souffre comme un damné de rester enfermé entre quatre murs et de noircir du papier quand, dehors, la vie grouille, que j'entends la trompe des autos sur la route, le sifflet des locomotives, la sirène des paquebots, le ronronnement des moteurs d'avion et que je pense à des villes exotiques pleines de boutiques épatantes, à des pays perdus que je ne connais pas encore, à toutes les femmes que je pourrais rencontrer et avec qui je perdrais volontiers mon temps, aux hommes qui m'attendent peut-être, prêts à m'expliquer leur activité et à me faire gagner des tas, des tas d'argent. Non, vraiment, écrire c'est peut-être abdiquer. Comme tu as bien fait de vivre -et d'écrire, Blaise...
De la correspondance choisie de Stendhal qui paraît en folio, Aux âmes sensibles (224 lettres, 600 pages quand même) il apparaît que l'auteur du Rouge et de la Chartreuse est assoiffé de réponse de la part des destinataires de sa correspondance. A sa soeur Pauline, la "cara sorella", il fait le reproche systématique et un peu fort de ne pas lui répondre aussi vite et aussi abondamment qu'il le fait. Le genre épistolaire va bien au futur Stendhal (le jeune Henri Beyle), et il mûrit lorsque celui-ci devient soldat, puis écrivain, italien, célèbre. Même cacochyme, il conserve une verve et un style qui laisse à penser qu'il imagine bien sa correspondance publiée, un jour. Ou bien l'homme, à l'instar de Flaubert, est une machine à écrire fondamentale, une bête de littérature. Aussi, chacune de ses missives doit-elle être un morceau d'oeuvre. Qu'il décrive un paysage, une rue de Milan, une auberge de montagne, des soldats en déroute ou qu'il exprime son amour à quelque conquête, Stendhal est un écrivain puissant, comme on le dit d'une viande en sauce et d'un vin rouge ensoleillé.