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"On ne peut pas connaître, on n'était pas nés!"

Cette phrase terrifiante, je l'entends souvent dans la bouche de mes étudiants en journalisme, à l'école où j'officie. Ce matin encore, j'évoquais, au détour de mes cours de presse écrite, et d'histoire des médias, de parfaits inconnus, qui se trouvaient dans le déroulé - et absolument pas pour faire du name dropping, mais naturellement parce qu'ils étaient cités pour leur action respective : François Mauriac, Raymond Aron, Jean Daniel, Jean-Claude Guillebaud, et à d'autres occasions Burt Lancaster, Gabriel Garcia Marquez, Miguel Torga, Alain Robbe-Grillet (ok pour les deux derniers), et aussi le slogan de la campagne présidentielle de François Mitterrand, le journal Combat, Pierre Lazareff, Françoise Giroud, et tant de choses de base, soit fondamentales... Pour Albert Londres et Joseph Kessel - le père de Vincent?(Cassel), me fut-il quand même demandé -, il y a eu quelques rares doigts levés, face à ma stupéfaction devant tant d'ignorance de la culture basique de l'environnement immédiat de leur futur métier. Mais la plupart de ces gens et faits, titres cités-là, que dalle! Nul n'en avait entendu parler.

Il y a pire : cette vague de fond, que sous-tend la remarque qui m'est désormais systématiquement opposée comme une fin de non recevoir davantage que comme une excuse - ce qui serait déjà préférable, discutable (contenue dans le titre de cette note), signifie que la génération Z, et même la Y, sont à l'aise avec leur propre inculture, avec l'inutilité décidée de savoir ce qui s'est passé, grosso modo entre Néanderthal et leur naissance. Autrement dit, le fameux terreau dont parle Julien Gracq à propos de la littérature (laquelle se construit sur les strates qui l'ont précédée), l'Histoire pour faire court, et donc toute la culture, les cultures, en tous domaines, sont jugés, de manière péremptoire et glacée, inutiles, schnock, car tout aurait commencé dans les années quatre-vingt dix. Avant, c'était donc, à les en croire, le Néant, même pas le Big Bang. Le Trou Noir. Rien. Rien d'intéressant et qui mériterait qu'on s'y penche cinq minutes.

Là, je n'ai pas le temps (ce soir), mais je souhaite initier juste un sujet de réflexion qui exige un sacré développement, une foutue discussion. Car, que ces jeunes fassent désormais l'économie totale de toute lecture est déjà un crève-coeur pour nombre d'entre nous, dont je suis. Qu'ils soient désinhibés, fassent montre d'une nouvelle norme, affranchie de toute connaissance d'avant eux, et qu'ils soient quasiment fiers d'en savoir si peu m'afflige; et me fait même peur. Tous les pays qui n'ont plus de légendes seront condamnés à mourir de froid, nous chuchote Patrice de La Tour du Pin, dans sa Quête de joie... L.M.

 

Commentaires

  • Comme si vous étiez en décalage, une divergence quant à l'importance du passé. Affronter le passé semble être pour eux, dangereux. Le passé comme un abîme conditionnant à la répétition. Alors, ils choisissent l'ignorance, le rejet de l'obscur, de la noirceur d'une mémoire archaïque, une identité devenue insupportable. Ils passent, indifférents, à côté de la rencontre bouleversante de la pensée ces hommes que vous citez. Leurs corps ont mémorisé le mal-être des générations qui les ont précédés mais les lisières des vécus deviennent fuyantes, infranchissables. Ils improvisent dans leur monde où on ne se souvient plus. Confiance donnée aux pulsions, au désir, au plaisir, à l'immédiat, à la naïveté, parfois à la fureur. Le corps culturel se scinde, il y a séparation. La communauté humaine ne fait plus œuvre pour eux hors le clan. Votre billet met à jour leur renoncement à ces mémoires qui deviennent interdites, douteuses pour cette génération de jeunes adultes butés. Entrons-nous dans un temps où la consommation sera la seule valeur, un état où il n'y a plus de pensée ?

  • Sujet capital et crucial même ! encore plus par les temps qui courent...Je pense que de tous temps il a été de bonne guerre que de minimiser les faits historiques qui n'allaient pas dans son sens, par exemple dans celui du Progrès ! ...voire du progressisme...ou bien de l'option conservatrice... C'est valable pour tous ! Cela dit, ne pas tenir compte de l'Histoire, des leçons du passé est une grave erreur que l'on paye cache chaque fois. "Qui sait le passé peut conjecturer l'avenir". Bossuet

  • Les références culturelles que l'on croit communément partagées ont disparu,il y a déjà quelques années, ça s'est fait sans bruit, personne n'a déclaré la guerre à la culture, personne ne fut blessé, ni tué et pourtant ... je n'ai rien vu venir . Ou plutôt si ... il s'est passé ceci : j'avais remarqué dans mon entourage professionnel des collègues plutôt techniciens mais amoureux de la langue,, des "belles lettres", et qui aimaient déclamer quelques vers ou quelques lignes ... Je leur donnais volontiers l'occasion de le faire : lorsque nous arrivions à la cantine de notre lycée et qu'ils étaient déjà attablés, je lançais d'une voix forte "Bon appétit Messieurs ! ...." La suite arrivait aussitôt "ô ministres intègres .etc..." Le jeu consistait à aller le plus loin dans la tirade et d'enchaîner ensuite sur d'autres vers .... c'était très animé, un concours spontané de poésie .
    Il arriva un jour où à mon "Bon appétit Messieurs ! " une voix répondit "merci ! toi aussi ! " et mes copains de secouer la tête avec tristesse,: "ça y est.... c'est terminé ...." Ils étaient presque désespérés et ils avaient raison :. Mais ça, je ne l'ai compris que plus tard .....

  • Sylvie,
    tranchant comme une lame ce souvenir...

  • => Sylvie, Christiane : la prochaine étape serait de n'obtenir aucune réponse à "Bon appétit Messieurs!"... Mais c'est un autre sujet.

  • Le plus désolant, c'est d'avoir affaire à de futurs journalistes.
    Quel que soit leur domaine futur, cette absence totale de curiosité pour le monde, sa géographie et son histoire fait effectivement peur.
    Ça me rappelle une phrase de Mauriac sur les jeunes générations, dans son Bloc-Notes: "Ah, ils ne deviendront jamais des fossiles, eux qui ne prennent jamais l'empreinte de rien..."

  • c'est bien plus répandu qu'on ne croit mais ce n'est pas le "privilège" d'étudiants, loin de là!.
    c'est triste car la connaissance préalable embarquée est nécessaire pour se projeter dans le futur.

  • C'est en effet général, Gérard. Le nivellement par le bas de l'ensemble de la société, comme en témoigne l'avènement d'une certaine médiocratie ici et là, est vertigineux. Je trouve cela très inquiétant.

  • => Jacques : jolie phrase de Mauriac, dont je citais justement le précieux "Bloc Notes" à mes étudiants... Je considère aussi qu'un futur journaliste devrait, doit naturellement bouffer chaque jour le monde, sa, ses cultures, sa, ses natures, tout ce qui bouge, fait sens, forme, déforme...

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