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En lisant en bronzant

Lectures du moment : Eloge de l'amour, d'Alain Badiou (conversation avec Nicolas Truong, Flammarion) est un livre salutaire qui propose de réinventer l'amour (à la suite de Rimbaud, et aussi de Platon et de Lacan) en le sortant de cette gangue consumériste, où le tout confort et le 100% sans risque ôtent à l'amour l'esprit de la Rencontre avec la différence, et le goût de l'aventure. Une aventure obstinée.

Voici les derniers mots de ce petit livre précieux : "Je t'aime" devient : il y a dans le monde la source que tu es pour mon existence. Dans l'eau de cette source, je vois notre joie, la tienne d'abord.

La vérité sur Marie, de Jean-Philippe Toussaint (Minuit) ou l'écriture (de la non-école) minuit dans toute sa splendeur, sa rigueur, son humour, ses voies et ses détours par la fiction et son retour au style sec, décharné et efficace, bien qu'encombré de circonvolutions descriptives dont nous sommes désormais coutumiers, avec les livres précédents de Toussaint, ainsi qu'avec tous ceux de ses frères de la rue Bernard-Palissy : Echenoz (on attend son prochain dans quelques jours!), Viel, Oster, Gailly, Ndiaye et consorts. Parce que ces détours là font toujours retomber la phrase, le récit, le texte dans son ensemble sur leurs pattes, à la manière d'un chat tombé du balcon : ça marche à tous les coups.  Et en souplesse, de surcroît !  C'est ça la magie Minuit.

Suzanne Lilar : relecture de La confession anonyme, devenue Benvenuta au cinéma (André Delvaux), grand roman de l'amour, et surtout de l'érotisme et du sacré. Extrait : L'amour veut l'ombre, le secret, la clandestinité, les retraites. Ces retraites qu'un détail suffit à créer, ma sensualité les situait maintenant dans les chambres bourgeoisemment solennelles d'un grand ghôtel milanais, qui s'alignaient comme autant de chapelles liturgiquement tendues de rouge dans un dédale de couloirs sombres et veloutés où se feutraient les pas.

Puis relecture de la préface que Gracq donna au Journal de l'analogiste, du même auteur, remarquable d'intelligence critique et de talent poétique.

Et, dans la foulée, celle du texte intitulé Société secrète, de Gracq encore, à propos de Roland Cailleux (Avec Roland Cailleux, Mercure de France), à la faveur d'un échange sur cet auteur méconnu avec les éditions Finitude. Ouverture : Il survient parfois, dans l'opération de la lecture, quelque chose de plus énigmatique que le coup de foudre, éprouvé dès la première page d'un livre destiné à nous marquer. (Gracq parle ici de sa "rencontre" avec Saint-Genès, le premier livre de Cailleux). C'est le lent dégel, au fil des pages, de l'esprit indifférent ou engourdi, que rien d'abord de ce qu'il lit n'arrête vraiment mais qu'un courant de sympathie progressivement déclôt et réchauffe, sans qu'aucune sorte de "message" ait besoin d'être transmis. A travers cette lecture se réalise, à dose homéopathique, mais non sans efficacité, l'idée que Rimbaud se faisait de la poésie la plus haute : "de l'âme appliquée sur de l'âme, et tirant"...

Et relecture, là, de L'Antéchrist, de Nietzsche, comme on reprend Proust  - à la hussarde, n'importe où, parce que cela fait un bien fou de se payer (plutôt que du Onfray, son exégète le plus fidèle) une bonne rasade originelle d'anticléricalisme tonique et violent !



Commentaires

  • J'essaie, pour chacun de ces livres (que je n'ai pas lus), de trouver ce qu'ils vous ont apporté. Je crois que c'est de l'ordre d'un éclaircissement, d'une vibration des mots comme des instruments à toucher, les retrouver dans ce qu'ils font en vous, leur rayonnement ou leur embroussaillement. Un acquiescement. une consolation ou une jubilation.
    Il y a aussi ce bonheur de vous frotter à des écritures denses, robustes, agissantes, sèches, précises ou voluptueuses. Des langues aimées.
    Une ambivalence entre l'approche intense du mystère de l'écriture et une lente reconnaissance de la singularité de toutes ces voix, un enchantement, un forage dans leur profondeur, un frémissement, une approche de l'inconnu.
    Vous ne dévoilez rien, vous retenez, en nous conduisant au seuil des lectures de votre été jusqu'à ce qu'elles nous manquent. Un ton d'une certaine gravité que j'aime juxtaposer à la treille gourmande qui précédait.

  • Superbe dialogue entre Christiane et toi, surtout celui du 27 juillet, le centenaire de Julien Gracq que j'ai mis en lien sur mon blog, à cette date (chapitre 209 ), moi aussi j'ai lu cet été, en particulier le livre superbement illustré et fort goûteux d'un certain Léon Mazzella (Le Sud-ouest), mais encore deux premiers romans très recommandables, HhHH de Laurent Binet (Grasset) &, grâce à Paul Edel, de Nelly Alard Le crieur de nuit (Gallimard), ces éditions Finitude font un excellent travail( Martinet, bien sûr, que j'ai eu la chance de renconter un jour, et qui m'impressionna fortement) mais aussi Enard( Jean-Pierre) Forton, Perros, Guérin, et parmi les vivants, Autin-Grenier, Ortlieb etc)
    Bordeaux pas mort...

  • => Christiane, n'est-ce pas trop? Trop d'honneur que de me dire cela. Mais c'est si juste à la fois! J'aime partager par dessus tout en laissant à l'autre le soin de couper lui-même son poisson -je me suis contenté de le "pêcher" et de le préparer à la plancha; tout simplement. Savoir que le phosphore passe, après (le regarder savourer) nous est un plaisir supplémentaire, non? Quoiqu'il en soit, vos adjectifs me touchent beaucoup et vous avez toujours autant de talent pour dire les choses.

    => Leo, merci de ta lecture de "mon" S.O. Forton, Perros, Guérin... Des frères de bonheur, ça! Des compagnons dans le jardin de la lecture. Des copains de papier. Des voix.
    Je lirai (l'actrice) Nelly Alard : elle a eu le dernier prix Roger-Nimier, et ses lauréats m'ont rarement déçu.

  • Léon,
    vous êtes drôle, vous me faites rire et j'aime rire. Votre commentaire pour le texte précédant et maintenant ce texte-poisson à la planche me donnent envie de m'attabler avec vous et de laisser se mêler suavité des mets et partage du vin aux livres que nous aimons. Je suis heureuse que mon ami Leo (sans accent !) nous ai rejoint au soir tombant. Lève la lampe... ah je voudrais tant retrouver cela. C'était dans un passé proche, sur un blog , hélas fermé et disparu celui de di Brazza , une chanson extraordinaire "Lève la lampe quand vient le soir". Une voix grave d'une grande chanteuse grecque (Fantouri, je crois). Cadeau de Sapience Malivole, une des plus belles voix sur le blog de Pierre Assouline en 2008)... Je cherche...

  • Voilà c'est là (blog de Pierre Assouline) et plus tard elle lui a envoyé l'enregistrement de la chanson sur son blog : une MERVEILLE !
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    Bonjour sapience,
    Content de vous trouver ce matin juste au dessus de la case “laissez un commentaire” parce que j’avais un petit service à vous demander. J’ai écumé, mais alors écumé je peux vous l’assurer, la toile hier pour trouver les paroles de “tin porta onigo Vrady” de Livaditis, musique Theodorakis. Et, à part la traduction du titre ( I open the door in the evening) je n’ai rien trouvé d’autre. Cette chanson est ma-gi-que. Tout simplement ma-gi-que. Alors j’aimerais quand même bien aller au delà de la magie du son de la voix de Farantouri comme de la mélodie et des harmonies de Theodorakis.
    Pourriez vous me dire où je pourrais trouver ça?
    Merci beaucoup.
    Rédigé par : di Brazza | le 30 mai 2008 à 09:01 | Alerter
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    Di Brazza.

    «Την πόρτα ανοίγω το βράδυ
    La porte j’ouvre le soir
    τη λάμπα κρατώ ψηλά
    La lampe je tiens haut
    να δουν της γης οι θλιμμένοι
    que voient de la terre les affligés
    να ρθούνε να βρουν συντροφιά»
    qu’ils viennent trouver compagnie

    «Να βρούνε γωνιά ν’ ακουμπήσουν
    qu’ils trouvent un coin pour s’adosser
    σκαμνί για να κάτσει ο τυφλός
    un escabeau pour que s’assoie l’aveugle
    κι εκεί καθώς θα μιλάμε
    et là alors que nous parlerons
    θα ρθει συντροφιά κι ο Χριστός»
    viendra nous tenir compagnie aussi le Christ”.

    Je vous donne les mots dans cet ordre, afin que vous puissiez l’apprendre et le chanter.
    Je vais chercher les strophes manquantes, je ne sais pas si je les ai, mais je vais les trouver à un moment ou à un autre.

    Bien à vous.
    Rédigé par : sapience malivole | le 30 mai 2008 à 09:32 | Alerter

  • C'était Maria Farantouri. Voici la 2e strophe :
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    Deuxième strophe :

    να βρούνε στρωμένο τραπέζι
    Qu’ils trouvent mise la table
    σταμνί για να πιει ο καημός
    une cruche où boive le tourment
    κι ανάμεσά μας θα στέκει
    et parmi nous se tiendra
    ο πόνος του κόσμου αδερφός
    le chagrin, frère du monde

    Lire “le chagrin, frère du monde” ou “notre frère, le chagrin du monde”.
    Rédigé par : sapience malivole | le 30 mai 2008 à 13:30 | Alerter
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  • Et voilà la chanson entière : (Ah, comme j'aimerais l'entendre...)
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    S’il vous plait Di Brazza, mettez les strophes dans le bon ordre, et signez Tassos Lividitis. Sinon, ça ne tient pas.
    J’essaie de communiquer sur votre blog, mais ce n’est pas possible, voilà pourquoi je prends de la place ici.

    «Την πόρτα ανοίγω το βράδυ
    La porte j’ouvre le soir
    τη λάμπα κρατώ ψηλά
    La lampe je tiens haut
    να δούνε της γης οι θλιμμένοι
    que voient de la terre les affligés
    να ρθούνε για να βρουν συντροφιά»
    qu’ils viennent trouver compagnie

    “Nα βρούνε στρωμένο τραπέζι
    Qu’ils trouvent mise la table
    σταμνί για να πιει ο καημός
    une cruche où boive le tourment
    κι ανάμεσά μας θα στέκει
    et parmi nous se tiendra
    ο πόνος του κόσμου αδερφός
    le chagrin, frère du monde”

    «Να βρούνε γωνιά ν’ ακουμπήσουν
    qu’ils trouvent un coin pour s’adosser
    σκαμνί για να κάτσει ο τυφλός
    un escabeau pour que s’assoie l’aveugle
    κι εκεί καθώς θα μιλάμε
    et là alors que nous parlerons
    θα ‘ρθει συντροφιά κι ο Χριστός»
    viendra nous tenir compagnie aussi le Christ”.
    Rédigé par : sapience malivole | le 30 mai 2008 à 14:16 | Alerter
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  • Quel dommage de n'avoir ici qu'une écriture de cette chanson. Il manque cette musique superbe, cette voix rauque et sensuelle, cette langue qui laisse filtrer une plainte, celle d'un seuil où la lumière attend l'invité(e). Di Brazza ne s'était pas trompé : une merveille...
    J'ai lu hier ce beau livre d'Alain Badiou. J'ai été émue et songeuse en découvrant ces pages où il parle de cette durée de l'amour qui se modèle sur le lierre pour traverser les années de fragilité et cette page merveilleuse sur "ô les beaux jours" de Beckett :
    "... l'histoire d'un vieux couple. On ne voit que la femme, l'homme est en train de ramper derrière la scène, tout est délabré, elle est en train se s'enfoncer dans le sol, mais elle dit : "Quels beaux jours ça a été." Et elle le dit parce que l'amour est toujours là. L'amour est cet élément puissant et invariant qui a structuré son existence en apparence catastrophique. Et l'amour est la puissance cachée de cette catastrophe. Dans un petit texte splendide qui s'appelle "Assez", Beckett raconte l'errance dans une sorte de décor un peu montagnard et désertique à la fois d'un très vieux couple. Et le récit est celui de l'amour, de la durée de ce vieux couple, qui pourtant ne cache rien du désastre des corps, de la monotonie de l'existence, de la difficulté grandissante de la sexualité, etc. Le texte raconte tout cela, mais il place le récit sous le régime de la puissance finalement splendide de l'amour et de l'obstination à durer qui le constitue."
    J'aime que ce livre soit écrit, parfois, très approximativement pour respecter le dialogue entre Badiou et Truong. On sent par les redites, la pensée qui se cherche, la parole qui monte et offre ce beau souvenir de théâtre et de lecture. D'autres pages sont écrites au stylet. Ainsi quand il parle avec justesse de ce vide que ressentent les comédiens après la "dernière" ce dur désir de durer, cette épreuve de la séparation et il écrit cette phrase inouïe :
    "... l'amour comme une lutte réussie contre la séparation. La communauté amoureuse est précaire, et pour la maintenir et la déployer, il faut bien plus qu'un numéro de téléphone." Il analyse cette expérience douloureuse de l'amour, sa patience aussi, "l'engagement de construire une durée, afin que la rencontre soit délivrée de son hasard",
    ou cette façon lucide de marquer ce passage au corps, à la nudité des corps : "Mais livrer son corps, se déshabiller, être nu(e) pour l'autre, accomplir les gestes immémoriaux, renoncer à toute pudeur, crier, toute cette entrée en scène du corps vaut preuve d'un abandon à l'amour. C'est tout de même une différence essentielle avec l'amitié. L'amitié n'a pas de preuve corporelle....
    [...]
    Mais les amants savent, jusque dans le plus violent délire, que l'amour est là, comme un ange gardien des corps, au réveil, au matin, quand la paix descend sur la preuve de ce que les corps ont entendu la déclaration d'amour."
    Un livre qui soulève bien des voiles sur nos mémoires et nos appréhensions et dont je vous dois la lecture.

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